lundi 1 juillet 2019
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Au régal des rats par Rashaan et Fougnac

A 60 ans, désormais exilé en Suisse, Marc-Edouard Nabe surprend une fois de plus ses lecteurs avec un livre sur l’actualité immédiate ; après Une lueur d’espoir sur le 11-septembre (2001) et L’Enculé sur l’affaire DSK (2011), jamais deux sans trois : Nabe sort Aux Rats des pâquerettes sur les Gilets Jaunes. Et comme les deux autres fois, il est le premier écrivain français à le faire. C’est même la première fois qu’il ose sortir un livre non pas juste après, mais pendant les évènements !

     Mais aux yeux de Nabe, tout est déjà terminé : cette révolte des Gilets Jaunes n’a rien d’une révolution, et tout du conformisme d’un peuple foncièrement moutonnier et résigné à son sort. Dans ce livre qui mélange récit des événements, analyses et adresses directes aux GJ, Nabe se veut en fait plus pessimiste que Céline et Kafka sur la capacité d’un peuple à bouleverser la société. C’est à qui désespérera le plus les ronds-points…
     Nabe assiste à un cirque funèbre : on chante la Marseillaise mais on oublie que le refrain commence par « Aux armes », on se met à genoux les mains derrière la tête, on obéit, on se soumet. L’anarchisme se pratique souvent chez Nabe au contact de la RATP. C’est un gilet jaune devant et bleusaille par derrière qu’il découvre sous les traits d’un avide contrôleur, qui assène aux fraudeurs les mêmes propos qu’il a entendus chez les CRS le samedi d’avant : « Je ne fais que mon métier. C’est pas moi qui fais les règles ». Rebelle le jour, kapo la nuit.
     S’il est sévère envers le GJ de base, Nabe est impitoyable envers les violences policières, dont il décrit l’arsenal par le menu. Comme souvent, c’est dans les peintures et les portraits qu’il excelle : ses descriptions tragico-burlesques des manifestations dans Paris, ses passages sur les GJ éborgnés sont faits pour évoquer Bruegel l’Ancien ou les tableaux dantesques de Bosch.
     A propos du traitement médiatique des GJ, un constat s’impose à l’auteur : les « live » tuent et les rediffusions zombifient. Nabe ringardise toutes les icônes d’aujourd’hui, les Hanouna et Bégaudeau (omniprésents à l’écran), l’académicien Finkielkraut (capable d’annihiler toute protestation par sa seule présence, comme lors de son passage à Nuit debout en 2016) mais aussi le dingue Rylewski (le journaliste de rue – qui fait donc le tapin) et bien sûr Fly Rider qui n’en finit plus de chevaucher sa mouche comploteuse.
     On s’étonne finalement plus de lire que Nabe voudrait plus de personnel dans les hôpitaux qu’une (nouvelle) apologie de Daesh, des Blacks Blocs et du fanatisme total à la Netchaïev (l’inspiration pour les Possédés de Dostoievki). Une façon pour lui de secouer ces révolutionnaires du samedi, de les sortir de leur monde virtuel d’abrutissement sur Internet.

     Les meilleures pages sont peut-être celles, savoureuses de méchanceté tout à fait justes, sur quelques personnalités comme Etienne Chouard. Car Chouard, outre qu’il soutient les GJ, est aussi un sympathisant des thèses de Soral. Aux Rats se présente comme un interlude inattendu entre les Porcs 1 et 2, et un interlude nécessaire car on voit en ce moment même le résultat de ce dont Nabe a raconté la genèse dans les Porcs 1 : la banalisation du complotisme. Il a débordé d’Internet et se répand maintenant dans la société, s’imposant comme une sorte d’évidence que plus personne ne questionne.
     Jamais Nabe n’a été si proche de sa recherche du temps présent, ce projet de vivre en direct par la littérature en la superposant au présent. À plus long terme, on peut parier que les livres « littéraires » qui sortiront sur les GJ seront de pâles et inavouées copies de celui-ci.