mardi 27 juin 2017
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Courrier

De : Delaffre
Date : 20 juin 2017 à 21:56
Objet : Formulaire de contact :
À : contact@marcedouardnabe.com

Bonjour Marc-Édouard,

Enfin un livre subversif, métaphysique, concret, moderne, littéraire, jeune, rationnel, formel, historique.
A l’heure où les dissidents s’entretuent avec comique, il était bon de rappeler l’origine de ce fléau et d’en examiner les effets à travers une œuvre d’art. Tous les problèmes de notre époque en ressortent formulés, chose rare et importante…

L’art, surtout d’un mystique, peut-il seul y parvenir et faire hommage à la justice?
     Les histrions d’internet, qu’ils soient humoristes à messages ou intellectuels pseudo-céliniens, n’en sortent que plus avilis, ou disons plutôt: absolument vrais. Tout à la fin du livre, une sorte de pitié un peu méprisante et drôle nous vient pour cette bande de bourgeois loosers, cupides en secret et avides de la reconnaissance la plus insensée qui soit.
     Je dois dire, par ailleurs, que le livre est d’une magie noire remarquable. En voyant Moix hier soir sur mon ordinateur, je fus saisi d’une étrange sensation. Il ne m’apparut plus que comme un vivant-mort, un vide parlant (ses paroles étaient déjà vides), une réalité dénuée. Son « allure » illusoire s’était dissipée, « je le voyais enfin en ne le voyant plus vivant ». Peut-être avez-vous quelques pouvoirs surnaturels… Et je dis ça sans ironie aucune. C’est comme si vous lui aviez vampirisé son tréfonds hideux afin de le transposer, de l’inscrire à tout jamais dans votre littérature, dans la littérature. Il m’est impossible à présent de le regarder avec haine, avec furie, avec moquerie; il n’est plus et voilà tout. Pauvre Moix… Quand on le verra maintenant, une seule envie viendra à notre esprit: le ramener dans le tombeau de son personnage littéraire. On aura toujours l’impression qu’il s’est échappé de votre livre.  » Moix, arrête les facéties, arrête Ruquier, reviens dans ton linceul.  »
     Quelle glauque conscience doivent-ils avoir… Vous nier à ce point, ça a du leur revenir tout au fond de ce manoir hanté qu’on appelle le cerveau. Je me prenais ce matin d’un rire tragique en imaginant Dieudo seul, après un spectacle, prêt à dormir, à son chevet, éclairé par le halo d’une frêle lumière, la bedaine tombant, la vitalité absente, en plein silence, loin des applaudissements et des caméras, pensant à vous, et vous sentant rejaillir de ses profondeurs insoupçonnées. L’éclat de rire qui m’emporta frénétique était surprenant, n’étant pas habitué à rire. Les visions me font toujours rire bizarrement, car elles disent tout.
     Le show-bizz ressemble à l’adolescence, on vous fait grâce de nous en avoir dégoûté et d’en être sorti intact. C’est un asile inversé d’où les plus normaux, les plus innocents sortiraient fous et coupables. Il fait partie de ces choses qu’aucune noirceur n’exagère. Il faut le peindre à la boue pour le restituer avec le plus de finesse possible.
     Ce qui touche encore dans les ténèbres de ce livre, – comme dans l’ensemble de votre œuvre, c’est qu’il paraît isolé, de haine pure, rejetant tout avec révolte, crachat mystique sous forme de chant amoureux expectoré des abîmes du désespoir philosophique. La plus haute forme de la déception mêlée à l’espoir? Une pareille solitude ne peut qu’enchanter la nôtre, à la recherche de ce quelque chose que l’on ignore.
     De temps à autre, dans une chambre exigüe et sinistre où le ciel n’allègre plus, où le Faux et le Laid ont tout enseveli, se rappelant les voluptés d’autrefois, des êtres crient en silence leur appétit de grandeur. Phrase ironique certes, mais sérieuse. Voici ce que les écrivains contemporains, tous morts, n’entendent et ne comprendront jamais, jamais, jamais: l’appétit de grandeur ! Toutes ces expressions bien trop libres, décomplexées d’ignorance et endormies de l’autre côté de la Vie ne prennent pas ça au sérieux… Et puis tous ces atrabilaires, irascibles fous furieux, excités, troublés, envieux d’internautes commentateurs. Anti-nabien, nabien superficiel, parfois les deux… Pf.
     En espérant que votre livre vous ait rapporté suffisamment d’argent pour continuer votre anti-édition, votre peinture, à une époque où il est difficile de créer, vulgaire de publier ( même de désirer publier) et ridicule de vouloir appartenir à une quelconque maison d’édition.

     Bien à vous, solidarité.

Delaffre