jeudi 27 décembre 2018
Anciens numéros
Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Gilets Jaunes : David Vesper et Laurent Dimitri se répondent !

David et Laurent, les deux réalisateurs de la série in progress (respectivement 27 et 25 ans) se répondent sur le mouvement des Gilets Jaunes !

David Vesper et Laurent Dimitri par Marianne RV.

*

Les faux pauvres

     Le Grand Remplacement, enfin ! Leur grand fantasme se réalise finalement… J’étais pourtant sûr de moi, certain qu’ils pensaient tous à l’envers… J’avais tort.
     C’est une véritable invasion simiesque que j’ai vu prendre d’assaut les rues de Paris. Des singes partout : tout le monde transformé, comme dans un cauchemar, des crieurs fluorescents dans les rues aux plus vicieux cravatés cachés dans les palais, les masques sont tombés : c’étaient des singes derrière. Certains portaient sur leur dos un drôle d’accoutrement : des « gilets » jaunes, comme ceux qu’on met pour éviter de se faire écraser, pour ne plus se faire rouler dessus, ceux qu’on porte pour être remarqué dans la nuit. Fragile armure…
     J’ai longtemps hésité avant d’écrire ce que je voyais de ces manifestations, de ces frétillements : j’étais tiraillé. On me l’a demandé, j’en brûlais d’envie, mais j’étais réellement tiraillé, comme torturé. Quand on comprend ce que je fais, ce que j’aime et ce que doucement je peux paraître encourager, on pourrait trouver « gros » que je me plaigne encore, que je trouve à redire à ce qu’enfin un semblant de soulèvement saisisse des bouts de population… On dirait que je fais le malin, et je donnerais alors du grain à moudre aux débiles qui me fantasment en dandy poseur. Je ne voulais pas briser l’élan sur l’autel de ma lucidité. Je donnais une chance, grand prince qui se laisse être naïf. Mais je savais bien, au fond, quelle était la véritable couleur du sang qui pouvait gicler des membres des Gilets Jaunes blessés par les flashballs de la police ou frigorifiés sur les ronds-points aux quatre coins de la France, sous l’Arc de Triomphe comme sur la route entre Niort et Parthenay : le même sang, couleur pisse après l’ivresse, jaune raté, jaune triste, jaune terni comme la lueur de la vérité salie par l’hypocrisie. Le sang jaune rance qui ne tourne plus de l’homme qui s’oublie en s’inventant une condition… Alors, j’étais partagé entre me taire pour laisser une chance au mouvement, pour être témoin de sa fin, pour ne pas donner l’impression aux simplets que je retournais ma veste, et écrire sur le vif, en profitant du feu de la rue qui montait jusqu’à moi, et jouer le prophète. J’ai considéré que tous les « Je l’avais dit ! » de la terre ne pesaient pas bien lourd face à la réalité des ondes qui ont émané de cette drôle de colère, alors j’ai patienté. J’ai laissé tout se dérouler comme je le redoutais. J’ai laissé les Français tout gâcher, comme d’habitude.
     Je n’ai pas été déçu puisque ce gâchis à venir crevait les yeux dès les premiers jours, dès les premiers bourgeons d’agitation. C’est bien la France, ça, et ses Français ! Pour le premier mouvement un peu enthousiasmant par sa médiatisation, sa violence relative, et la peur qu’il est parvenu à instaurer partout, ils réussissent à choisir les pires des causes, minuscules, et à les porter avec les plus petites bites possibles…
     Les échos avec mon très récent texte « L’asile des peureux » paru dans Adieu 2 me faisaient mal aux oreilles. Ils dépassaient tout à fait mon entendement. Moi qui croyais, encore trop humaniste, que les peuples étaient incapables de se retrouver, de se soulever, de s’énerver, de faire la révolution, d’avoir un horizon, une utopie, une envie, une idée de civilisation, n’importe quoi, à cause de leur amour profond du système qu’ils critiquent, de leur petit confort, de leur petite modernité, de leur petite obsession inavouée du capitalisme, de l’argent, du bonheur immense qu’ils ont à se looker, à se chauffer, à s’amuser, à bouffer, à végéter, eh bien ils m’ont donné tort, mais à l’envers ! Ils m’ont donné tort en me donnant plus raison que je n’osais l’imaginer. C’est-à-dire que non seulement ils ont passé des décennies à se transformer en robots immobiles, habitués, connectés à en être débranchés, incapables de la moindre révolte – endormis par Internet, l’école, le mauvais sport, les transports, l’image, le journalisme, le cynisme, la disparition de l’espoir, l’argent, le confort –, mais ils en sont arrivés au point où, aujourd’hui, ce sont toutes ces exactes dégueulasseries qu’ils veulent encore plus, pour lesquelles ils désirent se battre avant tout. Je l’admets, je ne l’avais pas vu venir. J’en souffrais terriblement mais j’arrivais à intégrer que les hommes se soient éteints, qu’ils soient devenus comme des bêtes, sans âmes, sans passion, sans rien, anéantis dans un coton empoisonné qu’ils ont tant respiré qu’ils en sont tombés amoureux. Mais que les Français ne trouvent plus la force de se révolter, même qu’un peu, que dans la recherche égoïste d’un peu plus encore de ce poison, de doses encore plus forte de ce bonheur diabolique, ça me termine – comme on dit. Je savais qu’on pouvait être anesthésié par ce mode de vie, au fond injuste et immonde parce que déshumanisant, mais j’ignorais qu’on pouvait faire pire et s’insurger pour en demander encore plus. C’était ça, les cris des Gilets Jaunes : « Macron ! Encore plus de ce système ! Encore plus de toi ! Encore plus d’argent ! Encore plus de ce qu’on dit haïr ! »
     Devant cette folie, devant ce cirque, devant cette tragédie, comme d’habitude les commentaires, les intellectuels, les manifestants, les responsables, tous aussi bestiaux, sombres et vides, je me retrouvais comme obligé… Il allait bien falloir dire les choses.
     Ce qui m’a frappé, tôt, dans toute cette histoire, c’est l’impossibilité de la pensée, sa disparition complète, l’inexistence totale de la pensée personnelle, et donc du destin, de la motivation envisageable. Tous répètent ce que disent les autres. C’était comme si les Gilets Jaunes ne pouvaient pas exister sans ce qui se disait d’eux, sans le répéter : c’était la parole forcée, lointaine, vague, et fausse sur leur cause qui leur permettait de la faire survivre. Le sociologue pense – mal – donc je suis ! La gauche a sauté sur l’occasion ! Puisqu’elle n’existe plus, que le discours de gauche ne porte plus, que les idées sont oubliées, que plus personne n’est de gauche si ce n’est socialement, encore un peu, à peine, pour faire « genre », comme on dit, puisque le peuple est totalement et entièrement à l’extrême-droite, on fait croire, on invente, on calque. La gauche a mis dans les bouches maladroites des Gilets des revendications qui n’étaient pas forcément les leurs mais qui ont fini, par matraquage, par comblement de vide, par passer, par exister, et nous en sommes arrivés alors dans une situation qui invente un peuple de gauche qui est en réalité très à droite, exactement en inversant ce qu’on a connu quand j’étais petit, c’est-à-dire une France entière rangée derrière la gauche, au fond, en inventant une menace d’extrême-droite.
     « La France périphérique », « La France des oubliés », etc., tant de trouvailles mal trouvées ont commencé à fleurir pour ne rien démontrer d’autre que la difficulté de nommer ces agitations innommables, parce qu’elles ne reposaient sur rien, parce qu’elles étaient proprement impensables. « La France périphérique », c’est ce guignol chauve de Guilluy qui en a fait une petite mode monstrueuse qui a été reprise à toutes les sauces touillées dans les pates de nos fameux pauvres gens… C’est encore une question de fantasme : la facilité ringarde de faire revivre le mythe d’un Paris élitiste, richissime, flamboyant et donc méprisant qui existerait très fort au détriment d’une province horrible, morte, pauvre, souffreteuse. Il s’agit de faire de la province le tiers-monde et de Paris Versailles, image dorée, Louis XIV, etc., et ça fonctionne parfaitement comme si personne n’avait remarqué ce qui dans le monde avait changé et que nous n’étions plus en 1954. Paris n’est plus grand chose, et Lille, Strasbourg, Nantes, Montpellier, Lyon, La Rochelle, Clermont, Rennes, Tours, Bordeaux, Limoges, Cannes et Aurillac n’ont plus rien à envier à sa modernité, à son confort, à sa facilité, au contraire… Le bon sens s’écroule donc au profit d’un discours vaseux : la France est un pays totalement régionalisé et on essaie de faire croire aux Gilets, pour les noyer dans un grand fourre-tout difforme, que leur cause est commune, que les souffrances sont les mêmes partout, et qu’on vit mal pareil ici et là… Quant à la fameuse « France des oubliés », c’est celle chère à Michéa et à tous ses suiveurs abrutis ! Michéa qui croit qu’il existe encore une sorte de bon sens populaire qui serait réservé, et inhérent, à son peuple de Gaulois, et qui le rendrait très hostile à toute forme de modernité inutile, à tout progressisme illogique… Pour lui, ce sont eux qui se soulèvent, ce sont eux qui sont oubliés… Il oublie un peu vite, le Michéa, qu’en ce qui concerne le bon sens et l’hermétisme au pire du progressisme, ils sont tous, absolument tous – si on écarte les incapables adolescents d’extrême-droite fans du Raptor Dissident qui se positionnent timidement et très mal, avec ironie, contre – prosternés devant le nouveau totalitarisme LGBT qui leur était pourtant, naturellement, impensable, et d’ailleurs invisible, impensé, inexistant, il n’y a pas quinze ans… Mais le pire, le plus indécent, le plus insupportable pour moi, c’est cette idée que les Gilets Jaunes seraient les « oubliés »…
     C’est pour cette raison que j’ai repoussé l’échéance, que j’ai laissé faire, que j’ai attendu… C’était trop dur à dire, c’était trop suicidaire, solitaire… Je me doutais qu’on pourrait me lire vite et mal et plonger dans la démagogie la plus soporifique, facile, malhonnête, et me transformer en adversaire des travailleurs, en déconnecté de la réalité (comme si j’étais riche alors que je vis, et très bien, quasiment avec l’équivalent d’un RSA chaque mois), en bourgeois méprisant : je ne suis évidemment aucun des trois. L’unanimité totalitaire, encore, me semble autour des Gilets Jaunes plus forte qu’autour de Charlie : c’est dire. On fait croire, bien sûr, par petites nuances, moqueries, réprimandes, qu’il existe des discours qui pensent le mouvement, qui le critiquent, mais c’est un mirage : il n’y a pas une seule voix dissidente, nulle part, comme si c’était impossible ! Il y a pourtant une réalité qui est absolument dégueulasse et qu’il va falloir voir en face… Le mouvement des Gilets Jaunes se fonde, en vérité, sur un postulat simple qui, lui, est transversal : les manifestants considèrent être dans la pauvreté et chercher à s’en sortir. Il doit alors être question d’une pauvreté invisible, on l’a appelée comme ça, ici et là, leur pauvreté…
     Les Gilets Jaunes ne sont pas du tout oubliés. Pire encore : les Gilets Jaunes ne sont pas pauvres ! Des pauvres et des oubliés, il en existe en France, et beaucoup : ils sont parqués au fin fond des cités en banlieues, et ils n’en sont surtout pas sortis pour se mêler au manège jaune, ils vivent dans des immeubles pourris, insalubres, entre deux matelas empilés, trois rats et un frigidaire vide, ils n’ont pas de travail ; je les ai vus sans avoir besoin de la télévision, en allant régulièrement à Saint-Denis pour voir mon ami Jawad Bendaoud, en me rendant à Aubervilliers souvent, en grandissant à Niort, près de la gare ; ils sont immigrés ; ils sont clochards. C’est elle, la France oubliée. Les Gilets se sont donc inventés une pauvreté, encouragés par tous. Les Gilets Jaunes ont expliqué qu’en France, à l’hiver 2018, être pauvre c’était avoir une maison, souvent gigantesque puisqu’ils habitent en province où les loyers sont ridicules par rapport à Paris et où beaucoup sont propriétaires, un emploi, une voiture, si ce n’est plusieurs, tous les objets de la modernité divertissante les plus pointus et chers, des télévisions hors de prix et dont l’écran fait quasiment la taille du terrain de foot diffusé dessus, des smartphones, des lits individuels, le chauffage, des placards remplis de gâteaux et de friandises, d’alcool et de cigarettes, et puis bien sûr, pour les plus jeunes surtout, des fringues, des fringues, des fringues. Il n’y a pas un reportage larmoyant sur les Gilets Jaunes au son de la musique de Coldplay – efficace dans la nostalgie (mais laquelle ?) – sans que soit avoué ce petit vice égoïste, ce manque de grandeur, cette révolte de pacotille, cet amour d’un monde qu’ils veulent toujours plus ! Impossible d’y couper, la plus grande revendication des Gilets Jaunes, celle qui revenait sans cesse, c’est la complainte de Noël, cette envie de pouvoir faire plus de cadeaux à leurs enfants, sous le sapin, pour leur « donner tout ce qu’ils veulent »… Les mères en gilets qui pleurent parce qu’elles ne peuvent pas remplacer le canapé défoncé par les morsures du chien qu’elles doivent cacher avec des coussins et des plaids, alors que, la voix chevrotante et la bave qui coule sur leurs mentons, elle demande à leurs mioches assis dans la cuisine, se bavant eux-aussi dessus à force de s’empiffrer de leur petit déjeuner copieux, s’ils veulent se finir avec des Prince ou des pains au lait…
     Les Gilets Jaunes ont même fait appel à la mémoire des Sans-culottes pour essayer de comparer leurs colères… Sauf que là où les uns regrettent de ne pas pouvoir s’offrir le dernier iPhone qui, effectivement, coûte un SMIC, les autres réclamaient plus de pain pour ne pas mourir. C’est comme si dans l’esprit des Gilets Jaunes avait été intégré totalement, jusqu’à la moelle, que les objets de leurs caprices, de leur plaisir, leur étaient dus. Pour les Gilets Jaunes, le smartphone est aussi vital que le pain des Sans-culottes. Les Gilets Jaunes n’ont pas fait la révolution pour changer le monde, ils en sont bien incapables, ils ont fait la révolution pour le renforcer. C’est comme s’ils ignoraient qu’il y avait eu d’autres mondes un jour. Ils paraissent être dans l’impossibilité d’imaginer autre chose, un autre système, une autre politique, un autre mode de vie. C’est celui-ci qu’ils aiment et ils se battent juste pour en avoir un peu plus. Ils font la révolution pour le capitalisme ! Bravo ! Avoir le dernier smartphone et faire la révolution ne devrait pas être incompatible : ça l’est chez les Gilets Jaunes. Ce manque d’imagination est tragique et me fait souffrir, presque seul, tous les jours. La disparition de l’utopie, du moindre horizon, de la possibilité d’une certaine justice, politique peut-être, qui tenterait de réparer les injustices, l’extermination de la nostalgie, du sens collectif, tout se mélange. L’idée de révolte elle-même est morte et enterrée, comme devenue anachronique, historique. Seulement, j’ai bien senti, mais je le fais quand même, qu’il était intolérable, inenvisageable de dire du mal des Gilets, de dire que ce sont des gros cons, de dire qu’ils sont très heureux, très contents, très amoureux de ce monde-là, façonné pour eux, et que pour rien au monde, justement, ils ne voudraient le renverser. Ils ne désirent rien d’autre que plus de la même horreur : pour eux, tout au fond d’eux-mêmes, rien ne lui est supérieur. Ils ont même été incapables du moindre petit discours, même le plus cliché, même le plus idiot et enfantin, sur la répartition des richesses, sur la démocratie mourante, ou alors très légèrement, dans une démagogie ultime, dans un populisme absolu, par les voix des professionnels des médias, ces monstres. Ils ont été absents, humainement absents.
     Dieu sait pourtant qu’il y en a des choses à reprocher à la France ! Mais les Gilets Jaunes ont décidé de ne rien voir et de choisir la pire des causes : leur petite gueule. Le slogan des Gilets Jaunes ? « Moi, moi, moi ! » Plutôt que de couper l’arbre pourri à la souche, ils se sont suspendus à la branche qui était peut-être la moins attaquée, la moins pourrie, la moins laide, la moins scandaleuse : celle du système social dont ils jouissent depuis des décennies et dont ils ne supporteraient pas d’être privés : les aides, l’école et la santé presque gratuites, les services, le confort, toute cette aisance matérielle et quotidienne qu’ils adorent et à laquelle ils sont soumis alors qu’ils n’y comprennent rien et qu’ils aimeraient encore plus fort s’ils savaient – mais ils ne savent rien – comment c’est ailleurs, autour d’ici… C’est petit bras, petite bite, hypocrite, nul, insupportable. Rien sur la culture, rien sur l’écologie, rien sur la censure, si peu sur la police, rien sur les migrants, rien sur la banlieue, rien sur la religion, rien sur la Justice, rien sur la démocratie, rien sur rien si ce n’est l’argent… Eux ne le pensent même pas, malheureusement, mais le discours de surface était pourtant véridique, et moi je leur confirme : ils ont bel et bien une vie de merde ! Ceux qui les méprisent bourgeoisement en imaginant qu’ils n’ont aucune raison d’être en colère se trompent : ils en ont à la pelle, ils les déterrent simplement très mal et transforment ce qui devrait être un ras-le-bol absolu, un renversement total, en caprice stérile… Ce mode de vie, ce Système, puisque c’est comme ça qu’on l’appelle, ne devrait rien avoir d’une finalité, puisqu’il est terriblement injuste, soporifique, étouffant, inhumain. Ils auraient raison de s’en plaindre ! Si c’était ça qu’ils disaient, que se lever pour aller bosser, et puis faire les courses, et les cadeaux, et la voiture, et le petit pavillon hideux, etc., ils n’en pouvaient plus, que c’était terminé, que pour tout l’or du monde ils ne continueraient pas, que l’humanité méritait mieux, qu’on pouvait créer un bonheur ailleurs, autrement, que ce monde était mort et qu’il fallait en inventer un nouveau, si ça avait été ça, j’aurais été là, de tout mon cœur, j’aurais mis le feu partout, mais ce n’était pas ça, eux ne voulaient pas cesser, ils n’ont eu marre de rien en soi, ils ont simplement dit en avoir ras-le-bol pour ce prix-là, pour cet argent, et ils ne pensaient ni à l’égalité véritable, ni à un bouleversement de l’ordre du double, ils ne réclamaient que quelques miettes pour picorer un peu. Ils ont fabriqué sans s’en apercevoir une fausse fatalité qu’ils acceptent avec joie. Ils n’ont aucune nostalgie du passé qu’ils ne supporteraient de toute façon pas une journée, même le plus beau, le plus humain, le plus doux, le plus récent, le plus rempli, le plus vivant, et ils n’ont donc pas non plus, puisque ça va ensemble, de perspective d’avenir, de vision d’un futur rêvé, envisagé, projeté, alors que les hommes ont pourtant toujours passé leur temps à le penser, le futur, à l’idéaliser, à le craindre, à le construire, à le fantasmer, mais les Gilets Jaunes n’imaginent pas qu’on puisse aller plus loin que ce monde parfait, alors ils se sont arrêtés là, tous ensemble, comme une race entière qui agit de concert. Ils m’ont fait penser à des robots mal codés pour la plupart, bancals, un peu énervés quand la batterie s’épuise, et mieux codés pour d’autres, les plus jeunes, plus frais, mais qui tous retournent obéir aux ordres quand on les branche et qu’on leur envoie un peu de jus dans le fion.
     Et puis il y a eu politiquement comme une explosion, une névrose, une perte de sens, un éparpillement qui dépasse même la race robotisée. Par quel miracle schizophrénique sont-ils parvenus, ces gens, à élire Macron une année, en l’accueillant d’un amour total, ce qu’on oublie un peu facilement, quand il marchait solennellement avec Beethoven au Louvre et que tout le monde, quasiment toute la France, avait bon espoir, aimait bien le petit nouveau, le petit beau gosse sympathique à qui ils ont également donné toute l’Assemblée, ce qu’on oublie aussi, et puis en commentant ensuite ses premières semaines avec un enthousiasme déconcertant, quand il serrait la main de Trump, et puis celle de Poutine, pour vouloir finalement lui trancher la tête l’année suivante, d’un coup, d’un seul, en voulant nommer à sa place – comme l’a réclamé un porte-parole des Gilets – un général, puisque le fameux De Villiers a été cité comme une solution acceptable… Le mouvement, en réalité, n’avait rien de politique. Il n’a jamais su s’il voulait remplacer un bonhomme comme Macron par Marx, Trump, Le Pen, l’anarchie, un militaire ou Mélenchon… C’est ce qui a permis à tous les charognards de se jeter sur l’entreprise déjà crevée pour la récupérer, avec succès, en la remplissant, tant elle était vide, de toutes leurs saloperies.
     Et puis vint le temps de la violence… La violence chérie ! Celle qui hante toutes mes réflexions, celle qui manque tant. Quelle apparition, encore ! Quelle non-apparition surtout ! Quel rôle ! Quelle entreprise de dévoilement toujours aussi efficace. Rien n’est plus efficace que la violence. Dès les premiers soubresauts violents du mouvement, ceux du 1er décembre, et je m’en souviens bien pour avoir pris du gaz lacrymo dans les yeux à l’Hôtel de ville alors que j’observais tranquillement, j’ai su, alors que tout le monde s’encanaillait, qu’on commençait à parler de « violences insurrectionnelles » et de coup d’État, que la fin était proche, que tout était déjà foutu… Une fois de plus, les porte-paroles, qu’ils soient professionnels en plateaux ou inconnus sur les ronds-points, ont tout détruit : le premier réflexe, immédiat, a été de bien détacher les Gilets Jaunes des violences, des violents, des fameux « casseurs », de bien affirmer toute la journée, toute la soirée, tout le temps, que le mouvement n’avait qu’un désir pacifiste, de dialogue, de démonstration de mécontentement « républicain », ils utilisaient ces termes, vidés de leur substance, jusqu’à les rendre à vomir pour toujours… Il n’y avait pas une prise de parole, ou si peu, pour assumer la colère, la reconnaître, expliquer qu’elle était justifiée, utile, belle, encourageante… Il fallait à tout prix la nier, la désavouer, et le maintenant mythique tag sur l’Arc de Triomphe a servi de symbole puisque tous les Gilets se sont rangés derrière la Nation pourrie en scandant qu’il s’agissait d’un acte de vandalisme inacceptable, comme si l’Histoire de ce si beau pays, à laquelle d’un coup ils s’intéressent, était saccagée… L’acte le plus glorieux de la soirée immédiatement nié et rejeté… Les robots s’emballaient, comme déréglés, et continuaient de me dégouter à trouver le moyen de systématiquement dire le contraire de ce qu’il aurait été juste de dire…
     S’il y avait bien un élément à sauver de toute cette mascarade, pourtant, c’était bien cette soirée du 1er décembre, cet embryon, largement exagéré d’ailleurs, de chaos, ce mirage de révolte. Sur le moment je déchantais déjà puisqu’il était prévu que je dîne à 20 h au restaurant « Le Vaudeville », place de la Bourse, là où la télévision montrait des casseurs par dizaines tenter d’entrer dans le bâtiment et de tout détruire… Quand j’y suis arrivé, un peu inquiet, il n’y avait pas un seul Gilet Jaune, pas un seul policier, rien… J’ai réalisé que si à 20 h 30, en plein Paris, à la Bourse, alors que c’était présenté comme l’un des épicentres des violences, il n’y avait rien, c’était bien que la révolution avait encore du chemin à faire… Je trouvais déjà curieux qu’on fasse comme si le pays était en danger, comme si on vivait un soulèvement populaire incroyable et incontrôlable, alors qu’il fallait attendre chaque samedi, et uniquement le samedi, comme une sortie entre copains, pour que quelque chose bouge : la révolution du samedi n’est pas tellement plus glorieuse que celle qu’on dirait être du dimanche…
     J’ai été étonné aussi de la façon dont les journalistes et les politiques ont parlé des « casseurs », des destructions… Ils avaient quelque chose d’héroïque, dans leurs bouches, ils passaient pour des révolutionnaires, des rebelles, des insurgés… Pourquoi pas ! Mais alors pourquoi, je m’en souviens bien, notamment en 2005 quand la banlieue avait, elle, donné une vraie leçon au pays, et qu’elle avait brûlé des voitures par milliers, sans se contenter de retourner cinq ou six Porsche, ces violences avaient-elles étaient présentées non comme l’œuvre insurrectionnelle de Français justement en colère mais comme des actes honteux, bestiaux, d’animaux, de racailles ? La géométrie variable qui rend fou… En 2005, on se battait contre la bagnole ; en 2018 on se bat pour elle. En 2005 on utilisait l’essence pour foutre le feu aux voitures, en 2018 on veut les en remplir à ras bord pour les faire rouler plus que jamais.
     Mais ce sont bien les jours suivants, ceux qui ont lentement amené le mouvement jusqu’à son enterrement, jusqu’au jour où tout s’est joué et où tout s’est perdu, le samedi 8, qui m’ont convaincu que je ne m’étais pas trompé dans mes lectures passées, que j’avais bien saisi, profondément, le rapport à la violence, ou plutôt le non-rapport, que les Français avaient, et continuent d’avoir avec elle, contre toute cohérence, tout bon sens, toute logique, toute humanité, tout instinct de survie… L’entreprise de démolition de la violence pendant une semaine, la culpabilité et la culpabilisation, le désir de paraître totalement innocent et pacifique, les renoncements de tous, tout a marché parfaitement puisque le 8, donc, n’a été qu’une copie faiblarde de l’acte précédent, puisque comme au théâtre les manifestants appelaient leurs rendez-vous des « Actes »… Calme relatif, policiers partout, le crescendo était déjà terminé, emportant avec lui toute la vie des Gilets Jaunes, tout espoir. Comment n’ont-ils pas su voir, pourtant, que c’était la seule réponse véritablement possible ? Comment peuvent-ils ne pas le savoir ? Comment peuvent-ils à ce point ignorer l’Histoire ? S’ils ont obtenu les miettes qu’ils voulaient lâchement dévorer, celles qui leur suffisaient, c’est uniquement grâce aux quelques centaines d’inconnus qui ont cassé des vitrines et des statues en haut des Champs-Élysées… Ils ont mis le pays à genoux, un temps, en étant moins nombreux qu’un village… Pendant quelques heures, au tout début du mois, il y avait comme un flottement, une possibilité, une inquiétude… Si le 8, ils avaient été deux fois plus, dix fois plus, cent fois plus… S’ils avaient assumé à la télévision, s’ils avaient dit qu’ils comprenaient dorénavant que c’était la voie, qu’ils n’en avaient rien à foutre de l’Arc de Triomphe et de l’Assemblée Nationale et que c’était justement ces symboles étatiques – qui ne représentent en réalité plus du tout ni Napoléon ni Louis XVI – qu’il fallait faire exploser, j’aurais applaudi, j’aurais accouru… Mais non… Patriotisme, pacifisme, lâcheté, etc. Ça allait avec le reste : aucun désir de renversement, de changement de gouvernance, de destruction d’un monde, aucune haine de l’élite, du pays, de ses saletés… Mélangé à la frousse de perdre non seulement un œil mais surtout un petit morceau de leur confort de merde, ils sont rentrés à la maison. J’avais dit partout autour de moi, fin novembre, qu’ils rentreraient tous chez eux pour 200 euros : je me trompais, il aura suffi de 100 euros. Merci les casseurs ! La leçon sera-t-elle retenue ?
     Macron a pris la parole deux jours après le dernier acte, il a donné exactement ce qu’ils attendaient. De l’attention, de l’émotion, du théâtre, des mesurettes claires, rapides, des chiffres, des sousous, et puis au lit, fermez le ban ! Miracle du destin et de la chronologie : il n’aura pas fallu 24 h pour que le terrorisme islamiste revienne mettre les pendules à l’heure ! Fabuleux ! On se réveille ! Au boulot ! À Strasbourg en plus : fini de viser Paris, ça quadrille le pays à fond maintenant ! Les Gilets Jaunes sont verts ! Enlisés dans la jalousie et le complotisme immédiatement, sidérés, hagards, en pleine gueule de bois de leurs secousses ratées, ils se prennent en pleine face la réalité de la violence totale, de la conviction courageuse, politique, religieuse, portée jusqu’à la fin, réalisée par quelqu’un qui, lui, ne confond pas les fusils et les téléphones portables, vécue par quelqu’un qui sait que le port du gilet peut signifier tout à faire autre chose et qu’ils ne sont pas tous jaunes, ils sont renvoyés à leur lâcheté et à leurs grognements, aux lendemains, vraiment aux lendemains de leur défaite, ils reçoivent une leçon de révolte. C’est beau ! L’islam qui, malgré tout, c’est inévitable, enterre les Gilets Jaunes en France : c’était écrit ! Si un bout de peuple occidental avait un jour le dixième de cette force, tout changerait. Avec le temps, le mouvement évoluera, il fera semblant, il se dira plus social, plus institutionnel, mais l’arrière-goût restera, celui de la facticité. D’ici là, Les Gilets Jaunes, dans leur défaite totale, pensent sûrement avoir gagné : ils mettront un cadeau de plus dans leurs chaussons…

David Vesper

*

La poule aux œufs d’or

Paul Gauguin, « Le Christ jaune », 1889.

SOULÈVEMENT DE L’HOMME ORDINAIRE

     Avec leurs gilets de visibilité, les travailleurs mécontents ressemblent à l’image que s’en font les bourgeois : de gros citrons à presser jusqu’à la dernière goutte. Giclée jaune. Aujourd’hui les citrons pressés n’ont plus de jus. Plus de jus pour remplir le réservoir des voitures avec lesquelles on part chaque matin servir les maîtres. Plus de jus pour flotter à la surface du corps social par-dessus la masse des plus pauvres. Plus de jus après les ponctions ingrates qui arrosent les livrets bancaires des plus riches et le terreau de leurs luxueuses plantes d’intérieur. Pas une goutte de plus pour reluire les gros coffres dorés de la bourgeoisie.
     On entend une petite musique : « Mais quel besoin ont-ils de se révolter, ceux à qui nous donnons déjà tant ? ». Ils ont la télévision, de la nourriture, des biens d’équipement, des tombereaux d’objets superflus. Ils ont un téléphone portable. La révolte est-elle possible quand on possède un téléphone portable ? Voilà l’incompréhension bourgeoise. Comme si la faim était le seul motif valable pour se révolter contre sa condition. Voilà l’idée qui peut germer dans les esprits de ceux qui n’ont jamais faim. Mais l’appétit vient en mangeant ; bien repu, le peuple travailleur se révolte malgré tout. Ainsi s’exprime le sentiment d’ingratitude : « Avec tout ce qu’on leur donne ! ». Sans comprendre que ce qui compte n’est pas ce qui est donné : c’est ce qui est pris. On a trop pris aux travailleurs : leur bras, leur temps, leur argent, leur cervelle, leur amour-propre. Sans jamais les prendre au sérieux.
     Certains se donnent bonne conscience en ayant à cœur de défendre les plus pauvres. Voilà un beau motif de tranquillité d’esprit sur la question sociale. Mais les travailleurs aux gilets jaunes ne sont pas pauvres. Voilà pourquoi leur cri est incompris. Pour beaucoup, ils ne sont pas défendables. Tout le système réside dans cette alliance implicite entre les riches et les pauvres qui serre en étau fatal les citoyens de la classe intermédiaire. Quand les pauvres manifestent, quelques nantis applaudissent : tant que les travailleurs sont au charbon pour faire fructifier leur argent et réparer les dégâts, tout est sauf. Quand de jeunes riches manifestent bruyamment contre de grandes causes d’injustices sociales, contre la violence policière dans les banlieues, contre le racisme, alors les pauvres se croyant bien défendus à leur tour applaudissent. Mais que faire d’une révolte de travailleurs ? De la colère des ni-riches-ni-pauvres ? Menace pour tous. On touche à la tranquillité des pauvres qui craignent pour leur minimum vital, ponctionné sur le salaire des travailleurs asphyxiés. On touche à la tranquillité des riches qui craignent que ces employés de moins en moins dociles ne viennent grignoter un peu plus leur part de fortune. Le pays ne dort plus sur ses deux oreilles ; oreille de la richesse et oreille de la pauvreté, oreilles sourdes qui n’entendent pas le cri de la tête qui les soutient.
     Les pauvres qui peuplent certaines banlieues fascinent parfois une partie honteuse de la bourgeoisie. Ponctuellement, ces banlieues font semblant de se révolter sans jamais rien obtenir : ni avantage, ni punition. En vérité, ces agitations bruyantes ne gênent personne. La violence des banlieues est attendue, comprise, contrôlée, intégrée, sans surprise, sans préparation, sans intelligence. Ce qui effraie le pouvoir et ses valets, c’est la violence des gens ordinaires. La violence des travailleurs. Elle est imprévue, elle n’entre pas dans un cadre acceptable. Elle est dynamite. Elle est tempête.
     Quelle tempête a déjà barricadé Paris comme ce 8 décembre ? Paris un jour d’hiver, fermé, apeuré, à couvert. Places, avenues et boulevards quadrillés. Forces armées partout. Cavalerie, escadrons, chars, motos, boucliers, tirs, fumées, canons d’un côté ; de l’autre la foule, émeutes, vitres brisées, pillages, saccages, cris, panique. Les parisiens retranchés, blessés, arrêtés. Le pouvoir a préventivement construit les barricades que les émeutiers n’ont pas eues besoin d’édifier. En trois semaines, la classe moyenne des travailleurs a fait trembler le pouvoir davantage que les banlieues en quarante ans. Davantage que les jeunes gauchistes sur le pavé de leurs tristes universités. Davantage que l’extrême droite triomphante aux élections. Les riches ingrats font bien de se méfier du travailleur ordinaire : lui seul peut empoisonner le déjeuner qu’il prépare de ses mains.
     On a beaucoup reproché au français moyen son apathie permanente, son retrait volontaire de l’Histoire, de ses luttes, de ses grandes causes. On lui a reproché son mauvais goût de l’inaction et sa collaboration passive avec les puissants. Pourtant, ce peuple dehors, on le préférait tête baissée et consterné dans le silence de la honte. Il n’a pas le goût des choses raffinées ? On le juge lâche, vil et sot ? Soit. Mais quelle importance face au poids que fait peser sur le réel sa juste action révoltée ? Ce qui importe n’est pas sa misérable façon de vivre mais le sentiment de révolte qui l’anime. C’est un sentiment commun à l’ensemble du genre humain qui se déploie aujourd’hui dans notre pays. L’homme ordinaire se soulève et qu’importe l’aboutissement de sa révolte, ce soulèvement s’admire.

CONDAMNER BARABBAS
     Les fables éclairent le monde comme des flambeaux éternels. Revenons deux mille années en arrière. Les Romains – solide et sublime civilisation de travailleurs – ne comprennent que de loin les superstitions des peuples du désert. Ils ne souhaitent pas se mêler des histoires sombres et impénétrables qui se murmurent dans les régions de l’Orient au sujet des origines mystérieuses du monde et de son destin ; ces mêmes légendes qui causeront un jour la perte de leur empire. Ainsi leur représentant Ponce Pilate, face à l’agitation qui gagnait l’une des sectes de Jérusalem, interrogea l’assemblée du Temple au sujet d’une crise qu’il peinait à comprendre. Il présenta à la foule deux prisonniers : le criminel Barabbas, auteur d’un meurtre au cours d’une émeute ; puis Jésus, qui avait eu la folie de se proclamer fils de Dieu. Ponce Pilate demanda à la foule lequel de ces deux prisonniers devait être épargné. Contre tout sens commun, c’est le criminel Barabbas qui fut libéré, car la superstition l’emporta : mieux vaut libérer un criminel que de laisser la vie sauve à un pauvre homme qui se mêle de bouleverser l’ordre social de son époque. Ainsi Jésus fut crucifié. Pas de crucifixion possible si l’assemblée ne libère pas un criminel. La foule aurait pu exiger de l’autorité romaine deux punitions égales pour prouver que le blasphème de Jésus méritait une punition équivalente au crime de sang. Non, le châtiment du Christ fut renforcé par la libération injuste du meurtrier.
     Des figures de cette fable, posons la question : qui sont les Barabbas modernes, absous par la foule inconséquente ? Ce sont les pauvres, les minorités, les éternels chômeurs, les immigrés, les banlieusards, les fous, les radicalisés. Voilà ceux au sujet desquels les puissants disent : libérez-les. Ceux-là ne seront pas jugés, ni punis, ni crucifiés. Les vrais nuisibles, les vrais criminels, la racaille, voilà tout un peuple de Barabbas en liberté.
Mais vingt siècles n’ont rien changé aux conditions de la bonté bourgeoise qui ne peut se révéler que par la crucifixion d’un Christ. Barabbas libéré, il fallait un crucifié. Qui est Christ, aujourd’hui ? Le travailleur. Sa croix est le salariat, le vinaigre pour salaire, son pouvoir d’achat comme couronne d’épines. Qu’est-ce qu’un consommateur si ce n’est un roi moqué ? Il porte sur lui la souffrance silencieuse des sacrifiés. Le travailleur a trouvé son Golgotha : le Rond-Point. Cela ne plaît pas aux autorités. Jamais on n’avait vu autant d’arrestations préventives, de gardés à vue, de coups de matraques, de tirs, de dispersions par le gaz, dans aucune manifestation sous notre République. Contre l’inaction face aux criminels ordinaires, un seul puni, un seul crucifié.

FONCTIONNEMENT DE LA MACHINE
     La société est une ruche dont l’argent est le miel. Le mouvement de la civilisation repose sur le sacrifice volontaire de ses travailleurs. Certains liront un gros mot dans la formule de servitude volontaire. Toute avancée humaine repose pourtant sur ce consentement. Pour consentir à ce sacrifice, le peuple travailleur exige une juste rétribution. Qui reproche à l’abeille d’accepter sans violent coup de dard sa misérable condition d’ouvrière ? Ce qui sépare l’homme du règne animal, c’est le syndicat : cette capacité à réclamer son dû contre le don de son énergie.
La majeure partie de ce peuple travailleur se contente parfaitement de cette situation. C’est un problème dont la solution échappe aux bourgeois. Pourquoi acceptent-ils leur condition ? Deux mots tragiques pour y répondre : faiblesse et réalisme. Les travailleurs réalisent avec lucidité à quel point ils sont faibles. Avec humilité, ils acceptent leur position, contrairement aux citoyens bien nés qui prennent pour force de caractère la simple richesse de leurs aïeux. Ils savent bien qu’ils ne pourront pas briller par une intelligence particulière, qu’ils n’ont pas de talent ni le sens du sublime pour les sauver, que l’effort sera trop lourd et vain pour s’extirper au-delà de leur classe sociale. Finalement, ils savent qu’ils peuvent s’en tirer à moindre frais moral dans cette servitude volontaire : devenir ouvriers, salariés, cadres ; attendre patiemment de monter des échelons, gagner quelques centaines d’euros supplémentaires. Le peuple du travail a l’humilité christique. Cette humilité est respectable. Ce sont les soldats d’une guerre invisible. Les gilets jaunes sont les soldats inconnus de notre siècle. Ils acceptent leur condition comme ils acceptaient autrefois les tranchées cruelles de la guerre. Il n’est pas étonnant que la foule se soit pressée autour de la flamme qui resplendit sous l’Arc de Triomphe : le soldat inconnu était des leurs.
     Les plus malins des travailleurs-nés pourront parfois passer la palissade qui les sépare des hautes sphères. Mais une fois ces arrivistes arrivés, ils seront si épuisés par les efforts infinis et les souffrances endurées, tellement dégoûtés par l’écart qui se creuse entre l’idée qu’ils se faisaient d’être en haut de l’échelle sociale et la réalité de ce qu’ils y découvrent, qu’ils finiront par imiter, par facilité, par épuisement puis par méchanceté, les nantis qui les précédaient, sans apporter plus d’humanité à cette caste nouvellement atteinte. Cette déception est éternelle. « George Dandin, vous avez fait une sottise la plus grande du monde » : pensée du riche paysan qui voulait approcher la noblesse. Triste cycle ? Non, cela tient. Chacun y trouve son compte. Le monde peut avancer sereinement. La laideur du monde ne naît pas de cette organisation.
     Alors quel blocage dans la machine ?
     Progressivement, la bourgeoisie a oublié la distinction fondamentale qui sépare la servitude volontaire de l’esclavage, croyant que la servitude des travailleurs était innée, sans contrepartie, sans respect mutuel, sans dignité. Dans les esprits des fortunés, les travailleurs avaient tellement intégré et accepté leur place et leur condition qu’ils étaient devenus des esclaves dont il ne fallait plus se soucier. Toujours moins de salaire, toujours plus de taxes ; toujours moins de décence, toujours plus d’humiliation. Sans infliger de misère réelle aux travailleurs, la misère morale devenait trop écrasante.
     Profitons de ce coup d’épingle pour préciser notre idée, qui n’est point d’accabler la totalité de la bourgeoisie, car nous savons tous être justes. Bien souvent, on naît bourgeois, on ne le devient pas. Comprenons que cette situation n’est pas toujours des plus commodes. Riches comme pauvres, personne sur cette terre ne partage la divine prérogative d’établir pour soi-même les conditions de son entrée dans la vie. Seule la volonté peut agir sur ces conditions, les soutenir, les reproduire, les amplifier, comme on peut aussi y greffer la décence, la discrétion et la générosité. Dans la bonne tenue du corps social, tout est question de décence. Pensons aux bourgeois décents qui, solitaires dans un recoin discret du pays, redorent le blason de leur classe, et rendons-leur l’hommage mérité.
Revenons d’ailleurs sur ce terme de bourgeoisie. De qui s’agit-il ? Patrons, top managers, dirigeants politiques, propriétaires des moyens de production ? Visons largement : est bourgeois tout individu qui ne travaille pas par nécessité, la nécessité étant d’échapper à l’état de pauvreté. Le peuple travailleur ne se vend avec humilité que pour se loger et se nourrir mieux qu’un pauvre. En quoi sa servitude est-elle volontaire ? C’est que la France permet aux travailleurs de renoncer à ce sacrifice. Là est le génie du système social français. Le travailleur peut, s’il le décide, refuser de jouer le jeu et devenir pauvre. Le pauvre survit sans devenir véritablement travailleur. La République ne le laissera pas s’affamer, elle ne le laissera pas à la rue, elle ne le laissera pas mourir. Elle offrira sans contrepartie le minimum vital. Ce minimum vital peut suffire à une petite vie simple qui côtoie la misère sans s’y mêler tout à fait. Tout le sacrifice des travailleurs repose sur la peur de n’avoir pour vivre que ce minimum vital. La peur du travailleur est de devenir pauvre. Passer de rien à moins que rien.
     Qui sont les pauvres ? Ceux qui ne jouent pas le jeu. Ceux que la République loge et nourrit avec l’argent des travailleurs. Nous en trouvons dans nos villages en désuétude. Ce sont les sans-dents. Parfois, ils ne jouent pas le jeu parce qu’ils n’en comprennent pas les règles. Ils n’en ont pas les moyens. Misère qui se transmet depuis le fond des âges, décadence et survivance pénible. Parfois, ils refusent sciemment d’y jouer. Ce sont là, souvent, les banlieusards. Honnêtes gens pas si honnêtes, fainéants, revanchards, racailles, étrangers occupants, population qui a parfaitement compris qu’en acceptant d’être en bas de l’échelle, d’autres travailleraient pour eux. Peuple mêlant les faibles, les malchanceux, les malhonnêtes, les nuisibles, les accidentés. Pris en tourbillon dans ce mélange alambiqué, les travailleurs humbles et honnêtes qui se trouvent piégés dans ces tristes quartiers payent cher la proximité quotidienne de ces parasites sociaux. Les étrangers aux têtes pleines de rêves, aux yeux pleins d’espérance et de promesses, qui sont venus en honnêtes personnes s’élever par l’effort modeste et dévoué, ceux-là voient leur quotidien, leur réputation et leur dignité entachés par ces milliers de profitards dont la condition usurpe chez nous le nom de misère.
Vu d’en bas, le travailleur est un pauvre qui collabore avec la bourgeoisie pour s’élever un peu. Vu d’en haut, le travailleur est un pauvre qui se soumet bien docilement et dont il faut tirer le maximum de profit. Le bourgeois méprise le travailleur parce qu’il se soumet à lui. Le pauvre méprise le travailleur parce qu’il collabore avec la bourgeoisie. Crucifié de toute part. Il faut donc que jouer le jeu vaille la peine que le travailleur s’inflige. D’où les secousses qui font aujourd’hui trembler le pays. Dans cette situation où ils se trouvent, les travailleurs ne demandent que la simple illusion d’être respectés.

AUX RÊVEURS BLASÉS
     Peu nombreux sont les bourgeois qui osent porter le gilet jaune. C’est ce qu’il y a de plus beau : le gilet jaune est la honte du fortuné. Il a honte et raison d’avoir honte. Honte d’avoir abandonné les pauvres et les travailleurs à une mauvaise éducation, d’avoir saccagé l’esprit français par la promotion intéressée d’une mauvaise culture, d’avoir participé à l’abrutissement maximal du peuple par une négligence criminelle de la pensée, honte du mépris permanent de ceux qui sont en dessous : de ceux qui ont moins d’argent, moins de culture, moins de goût, moins d’éducation. Oubliant que le labeur quotidien de ces sacrifiés volontaires est la seule condition qui rend possible leur si précieux confort. Juste retour des choses, éternelle équité. Le véritable problème est l’affaiblissement de la bourgeoisie, toujours plus nulle, basse et lâche, utilisant le travail des autres à des fins inutiles et laides. Plutôt que d’élever l’humanité par l’exemple d’actions admirables, la caste supérieure a laissé le peuple à l’abandon de la même manière qu’elle s’est abandonnée elle-même. La boussole n’indique plus aucun nord.
     Les privilégiés les plus rêveurs voudraient que le monde soit toujours sublime, mais le monde est médiocre, morne et décevant ; les hommes ont la faiblesse prévisible ; le présent ne délivre aucune des promesses du passé. Ces rêveurs oublient cependant que jaillissent parfois au milieu de ces mouvements sinistres et froids les étincelles du Génie, filant comme les étoiles, et sur la scène du monde entrent alors de grands hommes inattendus, de glorieux artistes couvrant le monde de beauté, des déclencheurs de coups d’éclats inouïs, des catalyseurs d’explosions éblouissantes, des brigands terrifiants aux crimes immémoriaux. Brefs éclairs qui rendent le monde supportable. Pour autant, ce monde a toujours été ainsi : toujours aussi lourd, aussi lent, aussi triste à regarder derrière les fumées de nos rêves dorés. Il n’y a guère que ces individus extraordinaires qui resplendissent parfois au détour d’une époque et qui sont sublimes par leurs actes, mais ceux-là ne dureront qu’un instant très court, pour peu qu’on les remarque, dans un coin précis de l’univers, au milieu d’un présent si ordinaire.
     En conséquence de ces attentes si éloignées des réalités de l’existence, certains sont déçus par la révolte des travailleurs. Ils n’y voient qu’une parodie, l’ersatz d’une révolution rêvée. Au fond, ils attendent des travailleurs que ces derniers mènent à leur place la grande insurrection qui bouleverserait tout l’univers connu. Ces agitateurs bourgeois regardent les émeutiers comme des salariés au service de leurs fantasmes et leur reprochent de ne pas faire le travail assez bien. Ils rêvent de leur offrir un livret de consignes qui détailleraient comment changer le monde par de claires directives, des plans stratégiques et une organisation réfléchie, un terrorisme chirurgical bien pensé comme si ce mouvement était une entreprise que l’on pouvait piloter avec ses cadres dirigeants et ses ouvriers. « Au boulot, travailleurs » est la devise commune des patrons et des rêveurs blasés d’une révolution qui ne viendra jamais les satisfaire. Ils ne semblent vivre qu’entre deux états : la jubilation et l’indignation, les deux réactions les plus déplorables de la palette des sentiments humains, celles qui passent le moins l’épreuve du temps et qui sonnent à nos oreilles comme de légers caprices puérils et fugaces, bien qu’elles semblent d’une urgence irrépressible à ceux qui ne peuvent se retenir de les exprimer. Qu’est-ce que l’indignation à côté de la colère ? La jubilation face à la joie et la jouissance ? Tout cela est bien dérisoire.
     Que peut-on croire ? Que toutes ces vies grondantes allaient soudainement se métamorphoser et fournir à l’univers des êtres géniaux, acteurs de nobles causes, ouvriers des métiers les plus admirables, plus jamais vulgaires et enfin raisonnables ? Ne soyons pas bornés. Pour être justes, admettons toutefois comme une évidence que la multiplication sans limite de la vie humaine est un phénomène qui amplifie aussi en nous l’angoisse de voir le monde s’appauvrir à tous les niveaux. C’est un problème auquel notre espèce devra s’attaquer un jour ; on ne pourra pas éternellement fermer les yeux sur la question du surpeuplement planétaire qui accroît partout la médiocrité, question centrale pour la fin de notre siècle qui débute à peine.
     Dans cette révolte qui gronde aujourd’hui, nous entendons parler le langage du théâtre. La révolte des gilets jaunes est une pièce en actes. Ce découpage dramatique renvoie les commentateurs dans une position qu’ils détestent, celle du spectateur. Pas de place au premier rang. Les travailleurs emmènent tout le jeu médiatique, politique et critique au théâtre. La pièce se joue chaque samedi, diffusée au rythme d’une série télévisée. Plus difficile à avaler que la grève du travail : la grève du week-end. Qui sont les invités des premières loges ? Les journalistes. Théâtre du Rond-Point : nous voyons ces envoyés spéciaux se faire chahuter par la foule provinciale énervée. Accusés de déformer le réel, d’escamoter, de tronquer, ces prestidigitateurs en herbe fraichement diplômés des meilleures écoles de journalisme se font lyncher. Toujours le même rapport à l’illusion qui fait oublier aux apprentis-riches la façon dont le monde fonctionne réellement. Vivons cette violence comme une catharsis salutaire. Théâtre des Champs-Elysées : les journalistes sont mêlés malgré eux à la foule révoltée de Paris et se font canarder sans ménagement par la police. On les voit choqués. On les voit partout brandir leur brassard de PRESSE comme un totem immunitaire, se pressant de penser avant toute chose à leur petite personne avant de considérer l’universalité de la situation – comme si être journaliste les rendait plus intouchable que leurs compagnons de foule. Pourtant, le journaliste est parfois travailleur. Le porteur de caméra devrait poser son matériel et rejoindre le mouvement. Sans doute en trouve-t-on au milieu de la foule lumineuse. Mais pour toute besogne les donneurs d’ordre trouveront des travailleurs qui s’en acquitteront. Ne leur en voulons pas. Les forces de l’ordre n’ont quant à elles principalement blessé que de jeunes gauchistes provocants, des identitaires excités et des journalistes candides : trois catégories de naïfs qui ont dégusté ces jours-là de saignants pavés de réalité dont ils avaient parfaitement besoin. Sans doute pensaient-ils participer à une révolte contre le pouvoir où tout leur serait facile et sans danger, mais la conformité du réel avec les impitoyables lois de la force et de la physique n’épargne personne.
Tout cela n’avait rien d’une révolution. De cette pièce de théâtre, nous n’assistons qu’aux répétitions. Il s’agissait d’une mise en garde. Pour cette fois, le peuple des travailleurs a déjà gagné. Ce ne sont pas les mesures inutiles prises par le Président qui sont une victoire. Mais la République s’est inclinée. Le vent a courbé l’épi de blé. Le petit peuple a occupé l’espace. Il a attiré l’attention, il a mis en garde la bourgeoisie qui le bafoue, il a démontré sa force gigantesque. Imaginez qu’un jour il se révolte véritablement. Terrible tempête ! Cela arrivera si les plus forts oublient à nouveau de respecter les travailleurs qui les font vivre. La limite à ne pas dépasser est tracée.

LA COULISSE DU MONDE
     Les français ont oublié à quel point ils jouissent des fruits du travail des autres. Leur travail nous rend libre. Il faut dire que notre monde produit une illusion formidable qui rend le labeur des petites mains aussi invisible que celles d’un marionnettiste. Le travail bien fait est celui qui ne se voit pas. On ne voit plus à quel point la vie est rendue confortable par des systèmes complexes. Le moindre interrupteur électrique qui permet d’éclairer un salon ordinaire met en branle des milliers de travailleurs. Entre l’interrupteur lui-même, petite cloche de plastique pensée, façonnée, assemblée, stockée, transportée et vendue, autant d’étapes qui mobilisent des centaines d’hommes et de femmes en sacrifice quotidien, puis l’ampoule qui est à elle seule le produit d’au moins dix industries différentes – le verre, le cuivre, le ciment, que sais-je ! – la voilà installée, fichée au mur par les mains épaisses de l’électricien fatigué, reliée par des câbles de cuivre à un réseau électrique sécurisé, eux-mêmes connectés à un réseau plus vaste encore, souterrain, aérien, nécessitant un entretien quotidien, jusqu’à la production de l’énergie elle-même, centrale nucléaire délirante où s’agglutinent des centaines de techniciens affairés à des tâches compliquées, nourrissant un réseau électrique géant qui requiert une ingéniosité et un labeur dont on mesure difficilement l’ampleur. Voilà tant de sueur et de dévouement qui aboutissent à ce seul petit exemple parfaitement quotidien : la lumière de l’ampoule qui éclaire le soir notre table. Tout ce qui nous entoure et rend notre vie plus simple repose sur ce système de servitude volontaire alimenté par des milliards d’êtres interconnectés à travers la planète, innombrables sacrifices humains qui se combinent pour fournir au monde sa fonctionnalité vitale.
     Pensez donc à l’artiste qui croit s’élever au-dessus de tout cela, mais qui dans la production de son œuvre devra bien se procurer du papier, de l’encre, des crayons, des tubes de peinture, un ordinateur, et nombre de produits d’ingénieuses industries dont dépendra sa création. Pensez simplement à la poubelle dans laquelle il videra ses déchets, qu’on transportera à l’intérieur d’une armée de camions spéciaux qui les emporteront dans des centrales gigantesques où ces ordures seront analysées, classées, traitées, recyclées, enterrées : voyez bien les milliers de bras et de cervelles nécessaires à toutes ces opérations simples qui permettent à l’artiste d’être un artiste, au bourgeois d’être un bourgeois, au pauvre de ne pas être mort. Sans cela, comprenons que la terre n’est que chaos et tristesse. Voyez dans les pays mal développés comment rien ne fonctionne, sinon les résidus de la consommation occidentale que certains ont la charité d’y envoyer : vieux véhicules, matières plastiques, vêtements usés, machines aux normes dépassées, argent taxé sur le salaire des travailleurs occidentaux… Ces pays si rongés par la corruption et la cupidité universelle que leurs travailleurs subissent la double et tragique peine de voir leur sacrifice – parfois mortel tant il est supérieur au nôtre – ne contribuer à aucune prospérité, ne huiler aucune machine sociale semblable à la nôtre, n’alimenter aucune source lumineuse qui pourrait éclairer la nuit terrible dans laquelle sont plongés ces miséreux. Tout ce qu’il y a de sublime dans l’histoire des hommes ne peut se produire que dans un monde rendu fonctionnel par ces travailleurs invisibles. Nous leur devons tout.

L’HOMME ENFIN VISIBLE
     Ces travailleurs invisibles ont aujourd’hui une couleur : celle de la vie, des rois illustres, de l’or qui règle et qui ordonne le monde, des rayons du soleil qui frappent la terre, de la lumière d’été qui perce les volets de la chambre, du blé qu’on moissonne, du temps qui passe et qui jaunit nos souvenirs, de la maladie, des dents qui restent aux bouches des pauvres, des poignées dorées d’un cercueil qu’on porte tristement, de l’oubli qui nous emportera tous. Ne laissons pas jaunir l’espoir. Toutes les espérances humaines seront un jour portées par d’autres, dans des temps différents, dans d’autres lieux peuplés d’êtres au même cœur que le nôtre, aussi sombre ou lumineux selon les saisons, et nous les admirerons malgré tout ce qu’ils pourront être, car ainsi est le monde.
     Les bouches qui pleurent n’auront pas su voir dans ces premiers soubresauts français la naissance d’un symbole planétaire. Les gilets jaunes réfléchiront la lumière sous toutes les latitudes. Voici le nouvel uniforme de la révolte humaine.

Laurent Dimitri