dimanche 16 février 2020
Anciens numéros
Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Jouis-Sens par Grégory Briens


« bien des choses ne se font plus, celles-là surtout parmi les plus agréables. Le puritanisme anglo-saxon nous dessèche chaque mois davantage, il a déjà réduit à peu près à rien la gaudriole impromptue des arrière-boutiques. Tout tourne au mariage et à la correction. »
Voyage au Bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline (1932)

Un siècle après cet amer constat, où en sommes-nous ? À #MeToo donc… à #balancetonporc… Mais… aussi à Pornabe ! Aurait-on là le hashtag pour briser la mer gelée en nous ?
     La sortie du magazine Patience 4 : Pornabe de Marc-Édouard Nabe (et Alexandra! Bien sûr ! on y reviendra) a ainsi été accueillie par beaucoup de ses lecteurs avec circonspection, froideur, gêne voire… hostilité. Aurait-il donc encore franchi une n-ième ligne rouge ?  refait quelque chose qui ne se fait pas ? Serait-ce pire qu’écrire Une Lueur d’espoir ? Crève Occident ? L’Homme qui arrêta d’écrire ? Les Patience, seul contre tous ? Vraiment ?
     Non, pas de ligne rouge ici, mais un nerf bien atteint, rose, comme celle de la vie qu’on ne cueille plus dès aujourd’hui (sous la terre, Pierre!). Et un autre rendez-vous manqué, pour quelques lecteurs de moins ?
     Cela rappelle immanquablement la plaisanterie de Jacques Lacan : « Ma fiancée n’est jamais en retard à un rendez-vous, car dès qu’elle est en retard, elle cesse d’être ma fiancée. » Sommes-nous, lecteurs de Nabe, une bande de lapins blancs sempiternellement en retard et finissant toujours poseurs de nous-mêmes ? Avouons le modestement, ce n’est pas une mince affaire que d’arriver à l’heure au rendez-vous fixé par chaque œuvre d’un artiste de la trempe de Marc- Édouard Nabe, on a sans cesse l’impression de courir plusieurs fuseaux horaires, voire plusieurs siècles, derrière lui…
     Même les femmes de nabiens s’en mêlent : cette fois, c’en est trop ! C’est la grande peur des bien-baisants ! C’est même n’importe quoi (comme on disait aussi autrefois à Apostrophe). Et pourtant… Rien de nouveau sous le soleil de Satan… si ce n’est une célébration du sexe, non plus en mots cette fois, mais en images (ce n’est quand même pas à la pornographie qu’était consacré le second commandement ? Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre).
     Mais laissons les vieilles et les jeunes bonnes femmes, celles dont Zarathoustra ne conseille de s’approcher qu’avec un fouet, pour revenir à celle dont Nabe s’approche avec sa verge : Alexandra ! Patience 4 est en quelque sorte un premier achèvement de sa titanesque entreprise de partage de tableaux, de photos, de sculptures et d’installations sur ses comptes Facebook et Instagram. Depuis plusieurs années, et malgré la pudibonderie algorithmique des réseaux censeurs, Alexandra y publie des œuvres d’art par thèmes, sans commentaire ni présentation : un travail monstre d’art pur : 40 000 œuvres classées ( la plupart inconnues) : autre chose que la misérable compil bobo d’Hector Obalk, ex-amisexuel de Nabe des années 90 !…
     Ce n’est pas nouveau non plus, la censure… Prenez D.H. Lawrence, par exemple, peu de gens savent que l’auteur de L’Amant de Lady Chatterley, ce « fulminant protestant dégingandé » (comme le présentait l’encore catholique Nabe il y a quelques années à Frédéric Taddéi lors d’un Ce soir ou jamais consacré à ses Portraits d’Écrivains) eut lui aussi la peinture comme première passion. Il exposa même vingt-cinq de ses toiles à la Warren Gallery à Londres en juin 1929. Bien loin des natures mortes, qu’il avait longtemps copiées pendant son adolescence, il s’agissait alors de nus en mouvement, de nus enlacés et d’enchevêtrements de nus.


Le Viol des Sabines, par D.H. Lawrence

     Prudente, la directrice de la galerie avait refusé d’exposer Dandelions, un tableau représentant un homme nu pissant sur des pissenlits, mais cela n’empêcha pas l’exposition de faire scandale et treize des vingt-six tableaux furent saisis par la police, dont Contadini et Bocaccio Story reproduits aussi ci-dessous :


Dandelions


Contadini


Bocaccio Story

     Lawrence ne put récupérer ses tableaux qu’après avoir accepté de ne plus jamais les exposer en Angleterre. En réaction, il écrit un pamphlet : Pornographie et obscénité, ce sera sa dernière œuvre et elle est on ne peut plus contemporaine :

     « On ne transige pas avec le grand public, qu’il soit américain ou britannique. Vox populi, vox dei, comment faut-il vous le dire ? Mettez-vous cela dans la tête. En même temps, la vox dei en question encense des films, des livres et des articles de presse que moi, pauvre pécheur, je trouve obscène à vomir. Tel un pudibond, tel un puritain, je dois passer mon chemin en détournant les yeux. Quand l’obscénité est sans saveur et quand elle a, donc, le goût qu’apprécie entre tous le grand public -, quand la vox populi, vox dei applaudit, à s’en donner des ampoules, l’indécence sentimentale, je n’ai plus qu’à garder mes distances , en bon Pharisien, de peur d’être contaminé. Il est certains consensus gluants auxquels je refuse de participer. » 

     Il faut dire que Lawrence avait déjà eu maille avec la censure en 1915 à propos de son roman L’Arc-en-Ciel tandis que L’Amant de lady Chatterley avait été saisi, lui, pour « obscénité » fin août 1928 par les autorités britanniques et américaines.

     Marc-Édouard Nabe partage donc une communauté de destin avec ses désormais coreligionnaires, et tant d’autres choses, comme il l’avait tout de suite expliqué dans l’interview annonçant sa conversion pour Nabe’s News (http://www.nabesnews.com/nabe-se-convertit-au-protestantisme/ ) à propos de D.H. Lawrence, donc, mais aussi d’Herman Melville :

     « [C]hez Herman Melville, le « puritanisme » prend d’autres couleurs, d’autres excès je dirais. Une audace morale et transgressive, humaine, sexuelle même, qu’on ne retrouve nulle part… Il y a une scène fantastique dans Moby Dick où tous les marins sont sur le pont en train de malaxer du sperme de cachalot, parce que ça se fait comme ça dans les baleiniers, et la description des marins en train de pétrir la semence du Whale n’a rien de puritain, de coincé, crois-moi ! Sans parler du scénario, rien que le scénario, de Pierre ou les Ambiguïtés…

     Quelles sont les couleurs de l’audace nabienne ? Eh bien prenez par exemple Alain Zannini (au sens propre, cette fois-ci, allez le chercher), le chef d’œuvre esotérico-érotico-lacanien de Marc-Édouard Nabe et parcourez ce ruban de Moëbius, où l’on passe sans cesse et sans transition du temps perdu au temps retrouvé.  Ouvrez le, vous y lirez :

– à propos de Diane :

     « On vivait une épopée érotique. Elle arrivait habillée dans ses costumes de scène, et je la prenais aussitôt. Des robes incroyables sur lesquelles fantasmaient les spectateurs. Un jour, au Lénox, elle a surgi en cuir noir, pleine de chaînes et déchaînée, elle me fuyait exprès dans toute la chambre, je l’ai coincée comme une araignée dans un coin, ses yeux étaient ceux d’une folle. Après, elle est allée participer à une émission de télévision racoleuse pour les enfants handicapés : son plaisir, c’était de détendre, au moment où elle chantait, les muscles de son vagin pour laisser couler mon jus jusqu’à ses chevilles. C’est dans cet état que le journaliste l’avait sommée, comme les autres artistes, de pousser les téléspectateurs à donner toujours plus d’argent : « Diane, dites-leur ! » Alors, cette subversive par sperme interposé s’en est sortie en feignant d’avoir mal compris la question : « Dites l’heure ? Huit heures et quart ! » Tout le monde s’est foutu de sa gueule, sauf moi. Quand elle est revenue, je crois que je l’ai reprise par-derrière pour la féliciter. Partout, c’était partout »

– à propos de Laura :

     « « Vagin lumineux » préférait que je la pénètre plutôt que je la branle. Moi aussi, car je n’ai jamais aimé jouer le clitoridiste « raffiné » aux phalanges titilleuses à fleur de toison (Laura avait le plus élégant pubis qui soit)… Mon truc, c’était la spéléologie vaginale ! Je plongeais deux, quelquefois trois doigts dans sa vulve suave et, grâce à mon poignet particulier (un rouage de tendons anormalement souples, m’ont dit les médecins), je les faisais danser à toutes les vitesses et à toutes les lenteurs possibles dans son intimité. Une partie de ma main (gauche ou droite, aucune importance : je suis masturbatoirement ambidextre) faisait frémir les cordes de sa harpe interne, tandis qu’avec mes derniers doigts libres j’obturais l’anus par intermittence comme on le fait sur les trous dune flûte traversière ou d’une clarinette. Pour moi, branler une femme relève de la musique de chambre. Laura a fini par m’apprendre à la caresser extérieurement. Un jour dans un train, je l’ai fait jouir très fort ainsi, par-dessus son pantalon, comme elle-même pouvait y parvenir en frôlant à peine ma braguette de ses ongles pendant une demi-heure sur ma queue insortable jusqu’à ce que j’en foute partout dans mon futal. Je lui ai trouvé à travers le tissu le lieu saint de son extasomètre , et elle a dû me mordre la partie charnue de la paume de la main pour ne pas hurler dans le Paris-Liseux… »

     « Laura savait faire beaucoup de choses de ses dix doigts. D’abord, avec son médium droit, elle se caressait le clitoris pendant que je la pénétrais. Seul un impuissant susceptible (très bonne comédie à écrire, à la Molière : L’Impuissant susceptible) aurait pu s’en offusquer. Laura me décollait légèrement d’elle pour passer sa main, et se frotter avec ; ainsi elle jouissait doublement. Personne mieux qu’elle ne pouvait la branler, et comme j’avais mes deux mains occupées à lui caresser les seins, les cheveux et l’anus, ça m’arrangeait qu’elle s’occupe personnellement de son petit gland rosé qui l’électrocuterait en temps voulu, c’est-à-dire quand nous le déciderions. Selon Laura, toutes les femmes étaient des clitoridiennes qui s’ignorent ? Elles se contentaient de leur vaginalité. Voilà comment on se partageait le travail. Elle était clitoridienne, moi j’étais vaginal. Et quelle belle tête ! C’est la femme qui me faisait le plus beau visage en jouissant. Jamais rouge écrevisse plongée dans l’eau bouillante, jamais camionneuse « je jouis pour vous ». Dès que je rentrais, elle changeait, son regard s’humidifiait légèrement car elle était émue, oui, émue, de sentir la queue de l’homme qu’elle aimait s’enfoncer en elle plus ou moins doucement (et quelle mouillure!). Laura avait encore une autre figure quand elle me « broyait » , comme elle disait, avec les muscles de son puissant vagin, de l’intérieur ma bite était malaxée, pétrie, mâchée presque : ses sourcils se fronçaient adorablement, et ses très belles lèvres semblaient souffler les bougies qu’elle avait allumées dans mes yeux. Enfin, elle affichait une troisième face, de madone italienne qui vient de se faire mettre par l’archange Gabriel en pleine Annonciation, quand elle orgasmait à grandes orgues, comme une église entonnant son hosannah ! »

– à propos de Laure :

     « Laure ne voulait pas qu’on se touche les sexes. Moi j’adore ça. Rien ne me fait plus bander que de sentir les mains d’une femme me velouter les couilles, et sa bouche venir m’embaver le gland. Et, pourquoi ne pas le dire : avec mes doigts et à la pointe de ma queue, frotter une chatte trempée m’extasie ! Pour Laure, c’était se priver du plaisir suprême de la pénétration. »

     « Nous baisâmes d’abord pendant sept heures d’affilée avec Laure. J’avais le gland écarlate. « Philippe serait vert ! » lui dis-je. J’entendais trente-six cloches.  »

– à propos de Caroline :

     « Caroline avait la maîtrise parfaite de ses lèvres et de sa langue : elle savait absorber pleinement, et malaxer sans aucune brutalité, tout en évitant soigneusement de la tordre et de la mordre, ma pine aux anges… Sans jamais me faire mal, cette divine Pipeuse tirait juste ce qu’il faut sur la peau de mon prépuce. Ah, mon gland passait de sacrés quarts d’heure ! Caroline avait une divine science du gland ! Et quelle avaleuse! Elle m’accompagnait jusqu’au fin fond de ma jouissance, jamais elle ne me laissait tomber en cours d’éjaculation, sa salive enrobait mon foutre à chacune de ses grandes sorties. Quel respect ! Sa glotte avait une grande considération pour mes saccades de sperme. À petits coups de langue très humide, les couilles pouvaient également être son domaine, et même l’anus, le cas échéant… » 

     Qu’est-ce qui coince alors ? Pourquoi la jouissance nabienne nous fait-elle honte ? Qu’est-ce qu’il nous manque ?
     Revenons (encore!?) à la psychanalyse : comme l’écrit le marxiste-lacanien Slavoj Žižek , on attendait traditionnellement de la psychanalyse qu’elle permît au patient de surmonter les obstacles empêchant l’accès à une satisfaction sexuelle normale : « — si tu as un blocage, consulte un psy et il t’aidera à te débarrasser de tes inhibitions. » Mais maintenant que dans cette société hédonisto-consumériste, nous sommes bombardés de tous côtés par l’injonction de jouir (‘Enjoy Coca Cola’), le rôle de la psychanalyse s’inverse, elle devient le seul discours dans lequel il est permis de ne pas jouir. Non pas non autorisé à jouir, mais libéré de la pression de la jouissance, car l’injonction du surmoi à jouir est précisément ce qui sabote la jouissance du sujet contemporain. Le bonheur obligatoire au travail, à l’école, dans la famille, dans le sexe s’inscrit dans le prolongement de cette ordre (Genieße!).
     Cette permission de la psychanalyse est éminemment  subversive, mais elle a malgré tout quelque chose d’une réponse à la Bartleby le Scribe (pour revenir cette fois à Melville):  — jouir ? Je ne préfère pas (I would prefer not to). Elle ne pouvait convenir à  un artiste de la trempe de Nabe, ne pouvait le contenir surtout, lui, sa foudre et son foutre révolutionnaires!

Grégory Briens