dimanche 31 décembre 2017
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

« Laure à Venise »

« Kala Khristouyèna ! » dis-je triomphalement le lendemain à Alain Zannini, qu’après avoir cherché partout, j’avais enfin trouvé en train de téléphoner dans une cabine, sur le port de Skala.
     — Voici Anghèloula, dis-je à mon ami, en lui présentant la petite femme comme un cadeau. C’est l’épouse du père Isidore !
     — Non ?
     — Si. Et elle sait où il est !…
     Le flic au bras en écharpe était si heureux qu’il s’adressa à Anghèloula d’abord en français, avant de lui traduire ses propres propos.
     — Madame, vous sauvez mon job. Je venais d’être viré par mon commissaire Ajax… Vous permettez que je le rappelle ?
     « Parakalo… », avait-elle dû lui répondre, mais même ce mot bref était prononcé si rapidement que je n’eus pas le temps de le reconnaître.
     Et Zannini rappela son supérieur. Je ne saisis pas non plus tout ce qu’il lui dit, mais ce devait être quelque chose du genre : « Commissaire, c’est encore Zannini… Finalement, je pense pouvoir terminer l’enquête dans la semaine… Pour le jour de l’An, tenez ! Je prends sept jours encore… Sept ! Pas un de plus… Merci, monsieur le commissaire, je vous tiens informé… »
     — Exact, fit le flic en raccrochant, décidément je trouve que vous faites de sacrés progrès en grec !
     — Cette langue, dis-je, c’est comme ma femme : je ne lui parle pas mais je la comprends.
     « C’était donc elle, madame Isidore ?… », semblait penser Alain en regardant « la dame à la minerve ». L’inspecteur proposa qu’on aille boire un verre. En une phrase (contenant deux parenthèses et une incise entre tirets — il faut ce qu’il faut), nous étions installés au Plaza (et à l’intérieur qui plus est). Aucun des trois pécheurs présents, pas plus que le pope, ne jetèrent un seul de leurs huit yeux sur nous trois (plus le chien) : il faut dire qu’ils regardaient tous un match de foot Panathinaïkos/Galatasaraï sur le poste de télévision haut perché de l’établissement. Zannini grattait son bras en écharpe. Œdipe observait la nouvelle venue dans sa vie comme un oiseau… Un ange peut-être même bien, car l’inspecteur m’apprit ce que voulait dire « Anghèloula » en grec : « Petit Ange »… C’est un charmant petit nom pour un si colérique petit bout de femme ! Petit Ange était dans sa période silencieuse. Moi, je savais qu’elle pouvait tout à coup se mettre à parler, et de quelle frénétique façon ! Et là, pas question que je chope un seul mot au vol. C’est bien simple, quand Anghèloula prenait la parole, on aurait dit un gosse qui s’amuse à taper au hasard sur n’importe quelle touche du clavier d’une machine à écrire…
     — Jsdrgyqgyseryghsrtsyreywbts
     Tenez ! Qu’est-ce que je vous avais dit ?
     — Vraiment ? fit Zannini, absolument pas décontenancé.
     — Qu’est-ce qu’elle a dit ? lui demandai-je.
     — « Isidore n’est pas celui qu’on croit », dit-elle, dit-il. Elle le connaît sous toutes ses facettes. Il y aurait de quoi écrire un livre…
     — hydgrbj !
     — Un roman, précise-t-elle. Ça fait vingt ans qu’elle le pratique. Maintenant, elle a assez ri, elle veut que ça cesse.
     — Alors, où est-il ? demandai-je.
     — xsrf !
     — A Ephèse ! répondit Zannini.
     Isidore à Ephèse ? Mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’il foutait là-bas ? Anghèloula était-elle certaine qu’il avait emporté avec lui les quatre fruits de son larçin ?
     — Absolument, m’affirma l’inspecteur qui, en si peu de minutes, s’était complètement fait à la diction particulière de la femme du pope. Elle l’a vu fuir avec en Turquie… Isidore n’a même pas caché à sa femme où il allait. Il faut se dépêcher, car il peut disparaître d’un moment à l’autre…
     — Ephèse ? Mais c’est le bout du monde…, me désolai-je en finissant mon verre d’eau.
     Zannini se renseigna auprès d’Andréas, le garçon du Plaza.
     —Ephèse est à deux heures de bateau d’ici… Et pas n’importe quel bateau ! Un flying dolphin, si vous voyez ce que je ne veux pas dire…
     Si Zannini croyait remuer un quelconque couteau dans une certaine plaie, il se fourrait le doigt dans l’œil jusqu’au poignet que je lui avais fracassé d’un coup de revolver… Oui, on allait le prendre, son « dauphin volant » ! Pour une fois qu’il y en avait un sur terre (sur mer plutôt) qui bougeait vite et bien ! Sur le dos, à trois avec Anghéloula et sa minerve ! Et Œdipe ! Moi devant, je m’accrocherai à sa nageoire ! En avant ! Hop ! D’un trait ! D’un souffle…
     — Vous avez votre revolver ?
     — Vous avez votre couteau ?
     — Et Anghèloula a son parapluie, nous n’avons besoin de rien d’autre !
     — Ghamo To Panaghia ! hurla le pope dans le bar, tout en jetant son kalimafion par terre, ce dont je déduisis que le Galatasaraï avait gagné 5/0.
     — Quand est le prochain départ ? demandai-je à Zannini.
     Alain posa ma question à Andreas qui décidément savait tout (très précieux, cet Andreas, pour les détails pratiques d’un roman).
     — Demain matin, me dit l’inspecteur. C’est direct, mais on ne fera que longer Samos… Dommage, la patrie de Pythagore, il ne nous restera plus qu’à la rêver…
     — Je préfère… Vous savez, moi, le théorème…
     — 6 h 30… Pourrons-nous attendre jusque-là?
     — C’est comme si on y était !
     On y était. Et personne n’était en retard. Il y avait longtemps que je ne m’étais levé aussi tôt. Quelques filaments bleus s’étiraient comme du chewing-gum dans le ciel noir. De la plage de Skala, un cygne-dinde lança un cri qui ne ressemblait pas plus à un « cocorico » que lui à un canard. L’hydrofoil était déjà en train de chauffer son moteur. Quel froid ! Anghéloula avait l’air pressé d’embarquer, elle portait une sorte de baluchon, je l’aidai à monter à bord.
     — Kwdtbzsz.
     — Je vous en prie…
     Œdipe ensuite, et son maître. Ah ! on avait une sacrée allure tous les trois : moi et mon chapeau, Zannini et son bras en écharpe et la femme du père Isidore avec sa minerve… Il ne manquait plus que Dyonisia, la voilà, d’ailleurs. J’étais à deux doigts de l’inviter à nous suivre dans notre équipée éphésienne, mais l’inspecteur me le déconseilla : « On ne sait pas comment le père Isidore va réagir… Ça peut être dangereux…»
     Dangereux ? Et puis quoi encore ? Ce maudit pope allait nous rendre gentiment nos objets volés et puis c’est tout, non ?
     — Je crains que ça ne se passe pas comme ça…, dit le flic, presque content d’aller au-devant de difficultés.
     Ça y est, on bougeait… J’avais un peu le cœur pincé de quitter Patmos, même pour deux jours. Ça faisait bientôt quatre mois que je n’était pas sorti de mon île. Le vent commençait à se lever, mais pas le jour. C’était vrai qu’on se sentait soulevé par le fameux dauphin volant… Douce fusée… Déjà Skala était derrière. Petit Ange et Zannini me laissèrent au fond de la cabine, près d’un hublot, assis avec Œdipe à mes pieds. Je devais être particulièrement fragile ce mardi-là car, en fendant la mer Egée encore bien endormie, j’avais l’impression de ne pas m’être encore réveillé… Je n’aurais pas été plus ému si je m’étais embarqué sur un paquebot à destination de New York… Mon rêve ! Ça faisait des années que j’y pensais… Moi qui y avais été conçu et qui ne la connaissais ni d’Eve ni d’Adam (seulement de Suzanne, et de Marcel)… New York ! C’était une ville qui avait si fort compté dans mon destin et dans celui de mes ancêtres que je finissais par me demander si elle existait vraiment… Oh, bien sûr, j’aurais pu y aller plusieurs fois : la proposition m’avait été faite. Diane était prête d’une minute à l’autre à ce qu’on saute dans un avion (à ce que je la saute dans un avion !) et qu’on se pose à JFK pour aller trouer la Grosse Pomme comme deux vers (de terre), mais moi c’était ni par air ni par terre que je voulais atteindre la Terre sainte du Jazz et du Western, c’était par mer ! Comme mon grand-père Edouard en 1914, et comme mes parents partis là-bas à l’aventure, eux aussi de 1954 à 1958 (quatre ans !)… A force d’imaginer les choses, elles finissent par se réaliser.
     Tout ça, c’était la faute d’Alexandre : alors qu’il n’avait pas cinq ans, un jour, à Deauville, dans l’eau, accroché à moi comme à un dauphin, mon fils me dit en voyant Le Havre dans le flou gris : « C’est ça l’Amérique, papa ? — Non, mon chéri, là c’est d’où on partait pour l’Amérique ! — J’aimerais qu’on y aille comme ça, en Amérique… — Comment comme ça ? — Toi à la nage, moi sur ton dos ! » Pourquoi pas ? Un seul bateau faisait encore le trajet Europe-Amérique : Le Queen Elizabeth II, un paquebot somptueux, et pas tous les jours… J’en parlais à mon père. L’idée c’était de partir tous les trois. Sans femme (Hélène était déjà allée en 83 à New York sans moi, pour ne pas dire contre moi). Marcel n’y était jamais retourné depuis ma naissance, Alexandre rêvait d’y aller, et moi n’en parlons pas. J’étais entre les deux âges, et je voulais noter nos trois réactions face à la Terre prometteuse… Là où Marcel avait rencontré Charlie Parker ! Billie Holiday, Lester Young !… Ramener mon père au passé et amener mon fils au présent ! Au pays de leurs rêves, anciens et futurs ! Sans m’oublier dans le sandwich de fantasmes, en jambon timide… Je voulais voir mon père sur les lieux sacrés dont il m’avait parlé toute ma vie, voir mon fils voir son grand-père, et moi me faire voir par eux. Pour réaliser ce projet, un seul fou : Jean-Paul. Je n’eus pas le temps de finir de le lui exposer qu’il avait déjà dit OUI. Mon éditeur se renseigna et réserva aussitôt deux cabines de luxe sur le Queen Elisabeth II, la 5111 (single) pour mon père et la 5112 (double) pour Alexandre et moi. Le grand-père avait 75 ans, le fils 40, et le petit-fils 8. Le premier n’était pas trop vieux, et le dernier pas trop jeune. Parfait. Je n’avais pas besoin de me forcer à imaginer le beau livre que je pourrais tirer de ce voyage ! La traversée durait quatre jours, séjour ensuite d’une semaine dans un grand hôtel (ç’aurait changé papa de son bouge de Times Square 42e Rue, en 54 !) et retour en avion… L’essentiel était d’arriver à New York par bateau : j’en faisais une fixation et je ne regrettais pas d’avoir attendu si longtemps les meilleures conditions pour m’y rendre enfin, avec armes et bagages, c’est-à-dire père et fils.
     Je nous y voyais déjà ! Sur le paquebot royal ! Marcel, sur le pont sur son transat, la clarinette sous le plaid à carreaux, prêt à la dégainer pour un bœuf avec l’orchestre du bord. Alexandre courant dans les coursives, humant l’air de l’Atlantique… Et puis le matin fatidique, à sept heures, l’aurore venait soulever le rideau de la nuit. Le Queen Elizabeth ouvrait l’océan gris acier comme une boîte de sardines. C’est Alexandre qui, bouillant d’impatience, LA voyait le premier au fond des ombres dans le flou bleu… « Papa, papy ! C’est l’Amérique ? — Cette fois-ci, oui ! » Et peu à peu on s’approchait, les cœurs en grandes pompes… « Papa, il y a une femme ! » On avait dit pas de femmes !… « Mais non, c’est la Statue », me rassurait mon père. En effet, cette silhouette de géante dans le rose brumeux, et ces formes… Exactement ce qu’ont vu Bardamu, Charlot, Joseph K., Stavros, tous mes héros ! Je les portais en moi. C’était comme si les buildings, c’était Céline, Chaplin, Kafka ou Elia Kazan en personne, mes quatre Titans « américains » préférés ! On approchait encore, le paquebot britannique sifflait, les vagues semblaient l’applaudir… C’était bien ça, je ne rêvais pas, nous y étions presque, ces hauts blocs sur cette sorte d’île, ça ne pouvait être que Manhattan, des longs cubes, mais des rondeurs aussi… Des dômes ? A travers les bouts de nuit, je ne distingue pas bien… La Statue de la Liberté a disparu… Les mouettes ont l’air de pigeons. Les gratte-ciel sont devenus des églises, tout est vert pâle, et tous ces petits palais, ces coupoles, on est toujours sur l’eau, mais le paquebot me semble bien petit soudain… Papa ! Mon fils ! Où êtes vous ? On arrive ! Mais non, ce n’est pas New York ! C’est… Venise !
     Je ne rêvais pas. J’étais à Venise ! Pour la première fois ! Un vaporetto, glissant sur l’eau de l’Adriatique, entre le Lido et l’Arsenal, me déposa directement de l’aéroport sur la place Saint-Marc… Avec armes et bagages, c’est-à-dire avec sexes et cœurs (j’en ai plusieurs de rechange, au cas où)… J’avais changé de cap… Venise ! Mon arrière-grand-père venait de là… Giovanni-Cyr, un pur Vénitien, tombé amoureux à Marseille (où il avait interrompu — Basta ! — son voyage pour New York à cause du mal de mer !) d’une Napolitaine, Anna ! A la fin, on s’y perd… Quel est le pays d’un homme, après tout ? Celui de ses origines maternelles (Corse) ? Ou paternelles (Grèce et Turquie, et Italie) ? Celui où il a été conçu (Etats-Unis), ou bien celui où il est né (France) ? Ou alors celui de sa religion (Terre sainte) ? Quelle est donc ma vraie ville ? Jérusalem ? Marseille ? Istanbul ? Naples ? New York ? Patmos ! Celle de mon saint (Jean) ? Celle de mon prénom (Marc) ? Venise ! J’en étais imbibé comme une toile d’huile… C’est là que j’avais rencontré (par l’esprit) Giorgione ! Titien et Véronèse !… Toute ma jeunesse de livres de peinture me remontait dans la gorge. J’avais eu bien des occasions… Philippe ne me comprenait pas : « Pourquoi pas paradis ? » Parce que pas femmes… Je ne voulais aller à Venise qu’avec une femme, et pas n’importe laquelle, une « intelligente » ! « Vous rêvez ! » m’avait dit Philippe. Pour l’instant, elle n’était pas là, mais elle allait venir me rejoindre. Elle était tellement intelligente qu’elle voulait que j’arrive d’abord seul dans ma « ville renatale », le temps de me réveiller à moi-même.
     Dès que je suis descendu du bateau, je me suis senti chez moi. Peut-être que ça n’aurait pas été le cas à New York… Je n’irais jamais, cette fois c’était sûr. Après une telle occasion manquée ! Heureusement, je n’avais pas annoncé notre départ en trio à Alexandre… J’avais commencé par mon père. « 5111, ça te dit quelque chose? — C’est le nombre d’exemplaires vendus de ton dernier livre ? », me dit-il, se croyant malin. — Pas du tout, c’est le numéro de ta cabine… » J’ai entendu alors un bref silence (le temps qu’il le sorte de son fourreau), et mon père m’a donné un coup de poignard dans la poitrine : NON. C’était sans doute la première fois de sa vie qu’il refusait quelque chose ! Et une croisière pareille ! Un rêve à vivre ! Une chance ! Un cadeau, de Jean-Paul à moi, de moi à mon père et de Marcel à Alexandre. Au moins, pour son petit-fils, il aurait dû accepter. Non, c’était non, et pas un non ferme et net, un non mou et balourd, ratatiné, médiocre, blessant. Le prétexte invoqué : son grand âge… « Il y a cinq ans c’était encore envisageable, mais de 70 à 75 ans, il y a une différence, tu verras… » Tout ce que je voyais, c’est qu’il se défilait, il trouvait des faux-fuyants, il faisait « l’anguille », comme disait ma mère… L’anguille, elle était sous roche et c’était qu’il n’avait pas envie de passer dix jours avec son fils et son petit-fils à New York. Il voulait rester dans ses pantoufles chez lui, comme un vieux. « Je suis vieux ! » C’est vrai, j’avais fini par l’oublier. « J’ai beaucoup baissé, mes dents, mes appareils aux oreilles… » Mon père se disait « abasourdi », mais dix minutes après, il n’y pensait plus : s’il avait l’air si désemparé, c’est parce que sa voiture était mal garée sur le trottoir… Moi j’étais effondré. Ma mère souffrait pour nous tous. D’après elle, j’aurais été encore plus déçu par mon père au cours du voyage que je ne l’étais aujourd’hui où il argumentait, et de quelle visqueuse façon, son refus de partir… « Il s’est fait sa petite vie à sa petite dimension », disait Hélène pour me consoler à son tour. Etait-il trop orgueilleux pour accepter un tel geste de fils ?…
     Le cœur gros, je suis allé annoncer la défection paternelle : Jean-Paul a annulé les cabines… Adieu la 5111, et la 5112… C’est en arrivant à Venise, à peine mis le pied sur les pavés de la place Saint-Marc, que je compris pourquoi mon père avait refusé de retourner à New York ! Parce qu’il y retournait justement… Il savait d’avance que toute la ville serait vidée pour lui. Ça ne pouvait que lui faire de la peine, et lui gâcher son souvenir. New York, il avait rêvé y aller pour approcher ses idoles et, à trente ans, il avait vécu là-bas comme sur l’Olympe. En revenant en 58, il avait laissé sur place toutes les divinités réelles du Jazz, leur disant au revoir pour une autre vie. Le vrai New York pour Marcel désormais serait le New York céleste, où il retrouverait tous ses génies sur des nuages de marijuana, inutile d’aller se blesser contre un simple décor. C’était sa faute aussi ! A force de l’entendre me présenter cette ville comme un Eden perdu, je n’ai eu de cesse que de le lui faire retrouver ! Je me suis pris pour Dieu ! Mon père n’était pas mon Adam ! C’est vrai que, dans mon idée dantesque, il y avait un arrière- ou un avant-goût de mort, de sa mort. Ça faisait « dernier voyage » dans l’outre-monde… Un instinct de survie l’a retenu d’accepter de repartir sur les traces de son bonheur, encadré par deux anges de son sang. C’était comme si j’avais voulu l’emmener trop tôt au paradis (certainement devenu un enfer) peuplé des fantômes de sa passion… D’ailleurs, Alexandre avait tout de suite vu le problème. Lorsque, bien avant de réussir à le réaliser (presque), j’avais évoqué mon projet, il m’avait dit :
     — Et si Papy meurt sur le bateau ?
     Je lui avais répondu comme pour conjurer d’avance la culpabilité irrémissible que j’aurais traînée tout le restant de mes jours si c’était arrivé :
     — Eh bien, on le jettera par-dessus bord !
     Et si le refus de mon père était ma faute, au fond ? A ne considérer que ma capacité à immortaliser littérairement les êtres, je négligeais le fait qu’ils étaient d’abord vivants : je les prenais en otages, et ne les relâchais que contre une bonne rançon de mes propres fictions !
     Venise ! Je voulais m’offrir ça depuis longtemps… Je le méritais bien après mon travail pyramidéen sur le quatrième tome de mon Journal intime… Dire qu’il y en avait encore cinq derrière ! J’avais avancé comme un train dans la nuit de ma mémoire. Ça faisait des années que je n’étais pas sorti de Paris, la porte d’Orléans, c’était mon maximum d’exotisme… C’est d’ailleurs là qu’on s’est vus pour la dernière fois avec Patrick, on a même rencontré Georget dans la rue. Edenté, un cabas de légumes à la main. Georget, le professeur d’humour si noir qu’il en devenait blanc comme neige. Lui, il était plutôt blême, ce matin-là, spectre du hasard… Il sentait la mort, mais était-ce la sienne ? Patrick savait que le livre était imprimé, il n’avait pas voulu me laisser partir sans que je lui en donne un exemplaire.
     — Ton Journal, c’est King Kong sortant des Galeries Lafayette ! Y en a qui regardent, et d’autres qui préfèrent se barrer en courant !
     Oui, j’avais enfin fini ce putain de Journal ! J’étais dessus depuis Laura ! D’Isabelle à Delphine, il était passé, dans mon énergie, avant toutes mes femmes, sur toutes plutôt… Bull-dozer du Temps ! Patrick grignotait devant moi son mille- cinq-cents-feuille avec crainte… Il lui fallait un vrai bon jus d’orange pour avaler ça… Il se rappelait avoir vu pendant toute une soirée Delphine porter sur son ventre comme son enfant le sac très lourd des épreuves. Et maintenant, je partais pour Venise avec une autre ! Tant pis… Je verrai le lion ailé sans elle, lionne sans ailes… Cette petite escapade avait été suscitée par la seule femme qui avait su dire OUI sans « réfléchir ». Ça ne risquait pas d’être Delphine… Je ne pouvais plus la supporter. Elle même m’encourageait, sans y croire, à prendre une autre maîtresse… Il ne fallait pas me le dire deux fois, ou alors c’étaient deux maîtresses !
     Je me suis retrouvé sur la place Saint-Marc, au milieu de grands Noirs en boubou, vendeurs de sacs à main si bien vernis qu’on aurait dit des sculptures d’ébène : fétiches sacrés avec anses… Ils les avaient disposés sur des tapis avec un tel goût que je ne pouvais que m’extasier… J’applaudis face aux sacs. Quelle mise en place ! Les « pros » de la fameuse Biennale d’art contemporain auraient bien fait de venir jeter un coup d’œil sur les « installations » de ces compositeurs géniaux ! Ces Africains furent ma première impression de Venise… J’ai pensé à un écrivain, sur le parvis de la byzantinissime basilique Saint-Marc, ce ne fut pas Proust, ni Morand, ni Suarès, ni Henri de Régnier… Mais Dosto ! Oui ! En août 1869, il venait d’achever L’Idiot et, pour prendre le bateau pour Trieste, il avait passé quatre jours à Venise avec sa femme Anna Grigorievna, enceinte. Pendant qu’il grillait une de ses papirosy, elle perdit là son éventail suisse sculpté « extraor ». Le Russe barbu cabossé, la tête encore remplie de ses auras épileptiques, face à Saint-Marc : je rêve ! De la place, je suis allé directement au Danieli… A peine entré, un Billie Holiday m’accueillit comme par hasard (c’est en italique, mais ce n’est pas le titre du morceau) : You Go to my Head (le voilà). Après les marchands de sacs, la sainte négritude continuait… Pour moi, Venise, c’était aussi un peu Harlem ! En somme, cet an 2000 commençait bien… Hélène était allée nettoyer les oiseaux mazoutés après la catastrophe du pétrolier Erika (un si beau prénom de Pute !) qui avait déversé ses saloperies sur la côte bretonne. Pour une fois qu’elle travaillait, c’était bénévolement ! Tous nos amis ricanaient comme des mouettes (Stéphane lâcha même un peu de guano), mais pas moi. Hélène avait passé dix jours chez les écolos fanatisés anti-TotalFina à lessiver les goélands goudronnés, à détacher les pétrels collés les uns aux autres, à savonner les cormorans souillés par le gazole, à laver les yeux des fous de Bassan, à refaire fonctionner les ailes brisées des albatros merdeux !… Je l’approuvais, même si ma femme ne voyait pas le rapport avec sa propre vie, où elle n’avait pas su débarbouiller un autre oiseau victime de sa négligence polluante, en piteux état affectif, du désamour gluant plein les plumes, et qui était pourtant à la portée de sa main, chez elle : j’ai nommé, moi.
     Maintenant je ne l’étais plus, à la portée de sa main… J’étais parti pour Venise, et elle savait que je n’y serais pas seul… Avec une Pute ? Non. Trop romantique : « Sandrine » avait raison. Avec un oiseau rare… Et propre ! Une femme qui soit à la fois un cerveau et pas une Pute ? C’est ce qu’il y a de plus difficile à dénicher… Laure, elle s’appelait… Toute petite avec un très beau visage de danseuse cambodgienne constellé de grains de beauté… Laure, de profil, ressemblait beaucoup à Rimbaud sur ses photos à quinze ans. Immédiatement, dans le café où nous nous sommes rencontrés, elle a voulu qu’on élève la conversation. Je l’ai coupée net :
     — Stop, si c’est pour que vous partiez dans cinq minutes chez le coiffeur, je préfère qu’on parle de la pluie et du beau temps !
     J’aurais réfléchi à un stratagème meilleur pour la séduire que je ne l’aurais pas trouvé… Laure me dit aussitôt : « D’accord, on discute profond. » Et elle l’a fait ! Elle connaissait très bien les Grecs (Platon, Epicure, Homère, Hésiode…), le théâtre du XVIIe et la littérature du XVIIIe, et Descartes, Kant, Balzac, Péguy, Michaux, et tout et tout… Et encore Freud sur le bout des ongles rongés. Le plus remarquable, chez Laure, c’était que sa culture ne la rendait pas bête du tout, ce qui est très rare ! Le jour même, la voyant si vive et si joyeuse à mes côtés, un de mes copains, en passant, lui demanda : «Vous êtes la nouvelle petite amie de Nabe ? — Non, répondit Laure. — Ça viendra, dit l’autre. Le lendemain, on s’est revus, mais sur un matelas par terre, dans une atmosphère de surboum. Après avoir fumé trois pétards, Laure s’est donnée sans histoire. « Mords-moi profondément, lentement, doucement.» Dans la pièce, une quinzaine d’autres jeunes gens étaient avachis sur nous et elle m’engloutissait encore par toute sa bouche. Laure voulait bien que je la prenne là, dans le tas de défoncés… « Dis-leur de sortir si ça te gêne. » Je me redressai alors pour supplier : « Sortez, mais sortez, par pitié ! » Pas de pitié… Je préférais qu’on aille se finir dans mon studio. « Convaincs-moi ! » Ç’a été vite fait, je l’ai extirpée du monticule d’êtres plus ou moins vivants, je l’ai mise dans un taxi et je lui caressais la main : « Arrête, sinon je vais péter une artère. » Elle me dit que ça faisait longtemps qu’elle n’avait pas ressenti un désir pareil, mais une fois arrivés rue de Javel, elle se refroidit, et cruellement. C’était fini. Plus envie. L’endroit la débectait. En deux minutes, je la rallumai comme une braise avec laquelle, en soufflant bien dessus, on peut incendier toute une île de pins ! Laure s’y est « remise », et comment ! « La prochaine fois, ce sera le Lutétia ! » triomphai-je en la pénétrant sur mon divan bleu, sans qu’aucun de nous ne se pose de questions. De ma part, une petite quand même…
     — Où veux-tu que je jouisse ?
     — Au plus profond de moi.
     Ça c’était répondu ! Une pilule du lendemain et, trois jours après, Laure quittait pour toujours un éditeur prénommé Alain avec qui elle vivait. On a été chacun la goutte d’eau qui fait déborder le vase de l’autre. On se retrouva au bar du Lutétia. Pas mal aussi celui du Danieli… Sur un large sopha, j’écoutais Billie, je regardais les vieilles dames vénitiennes tout à leurs chocolats. Laure, c’était plutôt la « beu ». Elle essayait toutes les drogues à l’occasion. LSD, ecsta, héroïne, cocaïne, speed ball, free base, emphèt’, speed, sulfate de morphine, shit of course… Elle appelait ça ses stages stoned !
     — Mais alors, c’est quoi tous ces trous dans ton bras ?
     — Des tests de sida, que je fais un peu trop régulièrement ! éclata de rire ma prudente téméraire.
     C’était plus fort qu’elle, il fallait qu’elle fume : alors ses yeux chaviraient dans son sourire. Soudain Laure m’embrassa voluptueusement. Heureusement, le Lutétia était déjà très rouge.
     — Si on prenait une chambre ?
     Commençant à me connaître, elle n’eut pas de mal à deviner ma réponse incluse dans sa question. Nous n’avons su nous dire que OUI pour tout avec Laure. Elle me battait même. Une malade de l’approbation. Quand je lui avais demandé si elle voulait bien me retrouver à Venise, elle était tellement d’accord que, sur le moment, elle avait oublié de me dire OUI… Quelle joie ! Ça me changeait ! Je ne m’en lassais pas, je m’en gavais de ses OUI, j’en voulais et voulais encore et encore. J’avais trop connu de femmes qui avaient le NON au bord des lèvres. Et Delphine, la pire, comme une poupée mécanique qui ne savait dire que NON à tout. Chère Laure, OUI, on allait prendre une chambre, surtout si c’était une folie ! Je n’avais pas redormi au Lutétia depuis Diane. Il n’y avait plus que des « appartements » ? Soit ! N° 248… Ce coup-ci, c’est moi qui me refroidis. Il faut dire que sa manière de faire l’amour confinait, pour moi, au supplice de Tantale. Obsédée par sa théorie de la jouissance, elle en faisait un discours de la méthode sur le terrain même de la pratique ! J’avais beau lui dire de se taire, elle n’arrêtait pas de parler.
     — Mets ton bras là… Non, je préfère que tu ne me lèches pas ici… Tiens, je vais t’embrasser par là ! Et si tu te réveillais un peu de ce côté-ci ? Ne penses-tu pas que…
     — Tais-toi !
     Laure était persuadée m’ouvrir « enfin » à l’amour et au sexe… Je respectais trop sa sensibilité littéraire pour l’éclairer sur ses illusions. Je me demandais si elle ne trouvait pas son plaisir dans celui de multiplier les formules en pleine action…
     — Le désir, c’est « Laissez venir à moi les petits enfants… », disait ma khâgneuse aux gros genoux.
     Le christianisme du slogan me plaisait beaucoup, mais Jésus Lui-même aurait été décontenancé de constater que ces petits enfants, quand enfin ils venaient à Lui, Il n’avait pas le droit de leur offrir des sucettes ! Laure ne voulait pas qu’on se touche les sexes. Moi j’adore ça. Rien ne me fait plus bander que de sentir les mains d’une femme me velouter les couilles, et sa bouche venir m’embaver le gland. Et, pourquoi ne pas le dire : avec mes doigts et à la pointe de ma queue, frotter une chatte trempée m’extasie ! Pour Laure, c’était se priver du plaisir suprême de la pénétration.
     — Tout converge vers la pénétration (si j’ose dire)… C’est le meilleur. Il faut que chaque pore de ta peau s’ouvre à l’autre.
     — Trop de pores pour moi… lui-dis-je en débandant.
     — Sors de moi, tu n’y es plus…
     — C’est fait. Si tu veux, on appelle Stéphane…
     Non, ce n’était pas mon meilleur ami qui l’intéressait mais le meilleur de moi-même.
     Finalement, on y est arrivés, dans le noir, mais ce fut toujours un problème entre nous. La façon dont Laure exprimait sa déception était si franche que je ne pouvais pas en prendre ombrage. Quand elle m’appelait « Pénétrator » ou le « serial éjaculateur », quand elle me déniait une grande aptitude à la sensualité, quand elle me disait « peut mieux faire… » ou qu’elle cherchait à me « sortir du sexe », elle le faisait avec une bienveillance réelle à laquelle je commençais à m’attacher très fort. Nous avions, Laure et moi, une qualité à mon sens capitale chez un être humain : l’absence totale de susceptibilité. Quand je n’étais pas pressé (on me comprend) de recommencer à la frôler pendant des heures, elle me disait : « Tu mets combien de temps à repartir ? »
     — Un an !
     Laure est repartie (dans un autre sens) en pleine nuit du Lutétia. Elle croyait sans doute que je dormais. Je l’ai suivie de peu, me doutant du subterfuge… En descendant, alors que je m’apprêtais à payer la chambre, le réceptionniste m’apprit que la moitié de la facture avait été réglée par « Madame Nabe » (encore une ?). Quelle délicatesse inattendue ! Il faudra bien signaler quelque part dans ce chapitre que Laure était absolument sans le sou, dans une situation pécuniaire bien pire que la mienne. Je la cherchai partout dans l’aube de Saint-Germain pour la gronder et l’embrasser de fierté amoureuse, mais elle avait déjà disparu. Le ciel se déchira de tous ses plus beaux bleus au-dessus du Bon Marché.
     — Signor…, me dit un maître d’hôtel bilingue du Danieli, il est pericoloso de dormire dans il bar… Prego…
     — Mais je ne dormais pas ! protestai-je.
     Il me sourit comme si je lui mentais. Deux solutions : où je m’étais endormi sans m’en apercevoir en repensant à tout cela, ou à Venise on secouait les songeurs, on réprimandait les pensifs, on expulsait les rêvassants ! D’ailleurs, il était temps de sortir. Toute la journée et la suivante, je me promenai dans Venise, seul, heureux (pléonasme, maintenant je peux le dire !)… De quai en quai, de pont en pont. J’ai exploré tout le labyrinthe aquatique. Et sans tomber sur un seul minotaure ! J’ai erré au hasard du matin bleu à la nuit noire, sans fatigue, sans souffrance. Quel calme à côté de Naples, ma dernière ville inconnue (avec New York) que j’imaginais comme un bordel en ébullition… Venise, ça se mangeait. En passant, j’avais envie de prendre toutes ces maisons adorables avec les doigts comme des gâteaux dans une pâtisserie. Quant à l’eau prétendument pourrie puante dans laquelle on reprochait à la Sérénissime de croupir, j’en avais rarement vu (presque bu) d’aussi pure… Du nectar clair et vert, d’un vert ! Viridoyant ! De l’émeraude liquide, miroitante de reflets turquoise… Tous les canaux étaient irrigués par ce fluide d’espérance… Je pénétrais dans les ruelles les plus étroites, des coupe-gorge impressionnants, le soir brouillardeux surtout, rien que pour suivre le cours de ces ruisseaux de sirop à la menthe… Ah ! de Maria del Giglio à San Lucia, je n’ai pas pris beaucoup de « traghetti » ! A en croire les romantiquards morbideurs, Venise-la-sinistre serait la ville de la mort, tout en noir et blanc, aux bords de l’enterrement perpétuel : une ville en deuil. En deuil de qui ? De tous les grands artistes qui l’ont baisée, c’est ça ? Pas du tout ! Je peux en témoigner : Venise était une ville en couleurs ! Totalement ! Et quelles couleurs ! Sublimes et subtiles ! Toitures parme clair, portes framboise écrasée, fenêtres saumon fumé… Entre deux palais fondants de roses rares et de bleus fêlés, vous aviez de nouvelles nuances, d’autres harmonies composées par les prétendues coïncidences : quand j’ai vu, surgi de la brume bleuâtre du petit matin (dans le silence à peine clapotant des barquettes encore en train de rêver), un livreur aux cheveux cendrés, vêtu d’une salopette de jean délavé, apportant sur une charrette rouge-sang des citrons et des bananes (deux sortes de jaunes rarement juxtaposés), j’ai compris. Et ces façades aux mauves moisis qui tendaient leurs ombres aux bruns ruisselants des maisons chics ? Et je ne veux même pas parler des églises dont les dégradés de gris, comme du lavis solide en lévitation, étaient à pleurer d’admiration. Rien que les vestiges du Carnaval récent étaient éloquents pour l’œil à l’écoute : tous ces confettis par terre formaient des Seurat bien en avance sur son pointillisme passé !
     Tel un arpenteur, je marchais tous azimuts, jusqu’à me trouer les semelles où le vent pénétrait ! Sur une affiche, je vis que Lee Konitz était annoncé pour un concert en duo autour des standards de Gerschwin !… J’aurais trouvé le hasard trop cool s’il n’avait pas forcé la note en faisant jouer l’un de mes musiciens préférés dans l’église Saint-Jean-l’Evangéliste ! Le lendemain, j’y étais, et avec le couteau d’Eddy dans ma poche… Je me pinçais pour y croire (et Lee aussi lorsqu’il me reconnut dans la salle !) : j’étais à Venise, et j’écoutais, dans une acoustique divine, l’alto coupant et stylé de Lee Konitz devant une statue de marbre représentant le Disciple Préféré (pas celui de Lennie Tristano, vous m’avez compris), en train d’écrire l’Apocalypse, son aigle sur l’épaule ! Je me disais que décidément, un jour, j’irais à Patmos…
     Je ne prenais jamais les grands ponts, pour faire le tour exprès et me perdre encore, par plaisir. Je coursais les vaporetti. A celui qui arriverait le premier à L’Academia ! Et les gondoles, je les coiffais aux poteaux où elles nouaient leurs rênes commes des chevaux noirs de cow-boy luisants de transpiration. Holà ! Il n’y avait que le soir qu’elles se calmaient. Les gondoliers en canotiers et maillots rayés les recouvraient pour dormir de bâches bleu cerruléum, au pied de bicoques trempant dans le jus d’Adriatique… C’est le matin, quand elles se réveillaient, qu’il fallait les voir à nu. Entre le cercueil flottant et le mustang astiqué, les bêtes reprenaient vie, en grands pompons funèbres, chouchoutées de boucles… Recourbés comme des babouches vernies à fond rouge, les noirs esquifs étroits avaient chacun à leur proue une véritable hache de guerre… L’appui-rame représentait souvent un cheval d’or ou une danseuse portant des fleurs (des vraies). Sur les bancs où tant de popotins de touristes allaient se poser, que de petits tapis, de couvre-lits au crochet, d’épais coussins ! Dentelles et velours ! Une gondole vénitienne, c’était confortable comme un bistrot turc ! Je n’ai pas vu beaucoup d’amoureux gondolant sur le Grand Canal… Encore une légende ! Venise était surtout une ville enfantine, et sans enfants. Je n’en ai pas croisé l’ombre d’un seul dans les rues. C’est ça qui rendait « Venise louche » comme disait Rimbaud, cet enfant. Dans aucune autre cité légendaire, je n’avais senti autant d’enfance contenue. On était au pays des purs ! Je tombai sur une magnifique petite boutique qui vendait exclusivement des bavettes et des bavoirs : « Bavaglini ricamati a mano » ! Ça m’a presque donné envie d’avoir à nouveau un bébé, et puis quand je me suis regardé dans une glace du Florian (ce super-Flore !), je me suis aperçu que j’en étais encore un moi-même.
     Venise était un jeu d’enfant coloré déposé là par quelque géant. Chaque église était un magasin de jouets, dans lequel on m’aurait permis de choisir tout ce que je voulais. Je ne savais plus quoi voir ! Antonello ! Lotto ! Mantegna ! Carpaccio ! J’avais tellement regardé à la loupe sur des reproductions chaque coin de toile de ces peintres ! Personne n’avait été plus obsédé que moi par la peinture italienne, et particulièrement la vénitienne. Je m’abîmais les globules à bouillir, aussi bien devant un saint aux plaies souriantes du crispé Crivelli que sous une trouée de plafond de l’alléluié Tiepolo. Jusqu’aux vermicelles de Guardi, je venisais en bloc ! Il fallait me trouver quelque Corrège un peu craignos pour que se dessine sur mon visage l’ombre d’une passagère grimace ! Maintenant que j’y étais, j’attendais de voir quel peintre en vrai allait me tomber dessus… La révélation de mon premier séjour à Venise (je reviendrai !), ce fut Tintoret… La chapelle San Rocco ? Mais c’est la Mecque des Tintoretophiles pratiquants, dont je faisais partie. On entrait dans San Rocco comme dans une forêt obscure… Chaque salle était sombre comme une grande grotte, et recélait plus de trésors que pouvait en contenir celle d’Ali Baba. On n’était plus dans un musée, on était dans un monde. On croyait la regarder, mais on était projeté directement dans une toile du Tintoret géante. Où était le cadre ? Etait-on bien sûr qu’il s’agisse de peinture, d’abord ? La Crucifixion ! La Cène ! La Manne ! La Nativité ! L’Annonciation ! Sans parler des épisodes de l’Ancien Testament… Tous les standards, vus et revus, et très bien, par les grands peintres, il fallait être drôlement tordu pour les rerevoir comme ça ! Non seulement ce fils de teinturier (un surnom péjoratif assumé comme « Botticelli », « Masaccio », « Pollaiolo », « Castagno », « Giorgione »…) devait avoir les plus grosses couilles de Venise pour peindre d’aussi grands et noirs tableaux, mais ce « stronzo ! » (comme l’appelait Titien, son maître jaloux) trouvait à chaque fois un angle inédit pour exposer son thème saint. Personne n’avait pensé à montrer les Noces de Cana avec un Christ au fond, en bout de table, encore un peu pas peint, alors que les autres sont, en vedettes, tous affairés devant ! Personne non plus n’avait voulu montrer l’étable de Bethléem en contre-plongée comme un sinistre grenier de grange où le Divin Enfant manque de peu se faire piétiner par l’âne et le bœuf ! Personne sauf ce mégalo « apocalyptique » (on peut le dire : il ne concevait le monde que sous l’emprise de la Chute et de la Rédemption !) ne pouvait nous faire apparaître si brutalement le paradis en gloire et encore plein de la boue dont il délivre les élus ! Le Tintoret était l’un des plus grands peintres catholiques, car la façon dont il présentait les « choses » ouvrait toujours des perspectives théologiques. Pour moi, qui le découvrais en huile et en toiles, à Venise, dimanche 12 mars 2000, le Tintoret était le Père de l’Eglise de la Peinture (trois majuscules, ça les vaut).
     Le soir, j’allais prendre mes repas dans une trattoria tenue par trois vieilles sœurs qui m’avaient à l’œil. Comme j’étais seul, l’une d’elles, la plus autoritaire, me plaça face à un autre client solitaire. Enfin, un dîner « entre amis » ! Nous avons mangé en silence notre thon et nos gnocchi sous un portrait de Jean-Paul Ier (sic !). Excellents, les gnocchi, cela va sans dire… Le lendemain, j’allai chercher ma Laure à la gare. Notre hôtel était à la Salutte della Battistine. Juste à côté de cette église obèse, où je devais découvrir un saint Jean peint par le Titien, jeune mais avec déjà son aigle de Patmos lisant L’Apocalypse par-dessus son épaule !… La plupart des peintres représentent saint Jean à Patmos jeune (Fouquet, Memling, Bosch, Dolci, Bramantino, Corrège, Poussin, Vélasquez…), ce qui est totalement anachronique. Et ça n’a rien à voir avec leur ancienneté car Giotto a été l’un des premiers à représenter saint Jean vieux. C’est sur l’île de l’Apocalypse que le « Disciple » devient un « grand vieillard chargé d’ans », comme disent les historiens. Heureusement, les Byzantins sauvent l’honneur : pas une icône ne fait la faute.
     Nous baisâmes d’abord pendant sept heures d’affilée avec Laure. J’avais le gland écarlate. « Philippe serait vert ! » lui dis-je. J’entendais trente-six cloches. Je pouvais « tranquillement » jouir dans Laure (et avec elle) qui n’était pas le genre à me bâillonner, ni à se retenir de crier aussi, car elle se fourrait un spermicide au fond du vagin : même si c’est très désagréable de buter du bout de la bite contre une éponge miniature, j’ai fini par m’y faire. La pilule était dure à avaler pour les filles de vingt-cinq ans ! J’appréciais que Laure, fervente anti-capote, ait choisi la solution du génocide de mes spermatozoïdes plutôt que de vouloir que j’enfile un préservatif, ce qui nous aurait entraînés dans des discussions sans fin. Je préférais, de loin, les avoir sur d’autres sujets. Ce n’était plus sept heures, mais le double (quatorze, bravo !) que nous discutions par jour, mon Eurasienne et moi. Uniquement de littérature et de psychanalyse. Jamais d’anecdotes personnelles, sauf ses rêves qu’elle avait pris l’habitude pénible de me raconter. Savoir qu’elle avait une sœur et un frère qui s’appelaient Hélène et Alexandre me suffisait.
     Laure, c’était « Miss Je-dis-tout ». Elle ne voulait rien garder pour elle. La passoirisation de toute information et de toute émotion était pour elle de l’ordre éthique (et pathologique). Moi, j’étais un cachotier à côté d’elle ! J’avais remarqué qu’elle se servait de son téléphone portable à la perfection : c’est-à-dire qu’on pouvait toujours la joindre. Laure décloisonnait ses univers d’une façon presque inquiétante. Une transparence pareille n’était pas loin de refléter la sainteté ou l’idiotie : pourquoi pas les deux ? Lisant Dostoïevski toute la journée, je ne pouvais saisir que comme une grâce d’avoir rencontré sur mon chemin une femme si proche de l’Idiot. J’aurais pu facilement l’appeler l’Idiote! Je me contentais de la surnommer « la princesse Mychkine »… Ça me changeait de « la princesse Mesquine » ! Comme l’Idiot, Laure vivait tout ce qu’elle ressentait en direct, quelles qu’en soient les conséquences. Pour elle, il était inutile de se battre, et encore plus de se venger. Les damnés savaient qu’ils étaient damnés, pas besoin de le leur dire. Ils se coupaient en se rasant, le matin, ça suffisait… Elle voyait les êtres se complaire dans l’inflation du moche, ils ajoutaient du moche au moche, pour camoufler le moche. Laure s’était blindée pour que le mal n’entre plus en elle. « Je décide que l’autre ne me fera pas de mal, et il ne m’en fait pas car, au fond, il n’a qu’une envie, c’est de ne pas m’en faire ! »
     Laure n’était pas la moins folle de mes femmes, mais c’était la seule à se soigner ! Elle était depuis des années en analyse dans le but de vaincre son incapacité à avoir une vie privée… Voilà pourquoi elle « prêchait » auprès de tout le monde et de n’importe qui. Il lui suffisait de rencontrer un homme en crise (surtout un quadragénaire) pour qu’elle lui trouve un immense intérêt. Quel sacerdoce ! J’avais beau dire à Laure que je n’étais ni fiable, ni aimable, ni récupérable, rien à faire :
     — Tu es un moine satanique, je veux faire de toi un ange incarné !
     — Gros boulot !
     Quelquefois, avec mon zorroïsme, mon jugementisme-dernier et toute ma christiquerie sado-sado, je me demandais comment elle pouvait me supporter… C’est surtout de mon « syndrome Vatel », le cuisinier de Louis XIV qui s’était suicidé parce que la marée n’avait pas apporté à temps le poisson promis à son roi, que Laure voulait présompteusement me guérir.
     — C’est bien de ressentir Vatel, me disait-elle, mais il faut dépasser Vatel. Tu dois te débarrasser de cet auto-goût du malheur, de cette solitude alimentée, de ce désarroi complaisant et surtout de cette attirance terrible pour le sabordage… Jamais je n’ai rencontré quelqu’un qui se déteste à ce point. On ne sait même plus si c’est ta mégalomanie qui a exacerbé ta culpabilité ou bien l’inverse. Tu te sens coupable de tout ! Des éléments mêmes ! La marée, c’est toi ! Il fait du vent, c’est ta faute : tu dois payer ! Ta mère ne t’aurait pas dit quelque chose de particulier à ta naissance, par hasard ?
     — Non, rien, sauf « Mon Dieu, qu’il est laid ! » dès que je suis sorti de son ventre.
     — Et tu oses mépriser la psychanalyse ?
     Pour Laure, j’étais sauvable, et par moi-même d’abord. Je n’étais pas condamné toute ma vie à vivre avec des Hector, des Stéphane, des Patrick, des Marc, des Laura, des Delphine, des Hélène… Toute négativité était repoussable, si j’en avais la force. Au lieu de me construire, j’avais joué du Kärcher pour nettoyer les autres. Quant aux plus âgés, d’après elle, ils se servaient de moi comme du Giton qu’on se repasse dans Le Satiricon de Pétrone… ­
     — Ils veulent te faire payer ton corps de petit garçon ! Ne t’étonne pas si les hommes cherchent à t’enculer, tu les nargues en leur montrant sans arrêt ton cul…
     Ce n’était pas faux : comme je demandais jadis à ma mère de vérifier si mon trou de balle était propre après avoir cagué, j’invitais mes « Papa-Pédés » et autres mentors à bien lorgner mon trou du cul !…
     — Quant aux femmes, tu fais en sorte qu’elles soient toutes la même, poursuivait Laure, et tu leur brandis ta queue comme un fouet menaçant. Et à l’occasion, ce fouet, tu le leur prêtes pour qu’elles s’en servent contre toi !
     Laure me disait sur moi des choses qu’aucune femme ne m’avait dites. Elle me considérait sous le bon angle, je veux dire sous celui de ma bonté. Elle voulait que je me comporte avec les autres comme avec elle. Sans être chrétienne, elle exprimait un évangélisme qui me toucha au plus profond. Ma prêcheuse avait les mots justes : « Tu n’es pas malheureux mais tu souffres »… « Ce qui me plaît en toi, ce n’est pas ta puissance, mais ta volonté »… Ou « Jette des poignées de temps dans le vide »… Ou encore « Accepte de perdre ! » et « Cesse de vouloir, et tu recevras! ». Selon Laure, j’avais un tel désir que je ne réalisais pas toujours que les autres n’avaient pas le même et je noyais ma déception sous une avalanche d’amour haineux… « Tu dois maintenant passer du jamais assez au toujours trop peu »… Et puis, surtout, c’est elle qui a noté que lorsque je disais que je n’étais pas un intellectuel, c’était pour ne pas dire que j’étais un manuel ! « Tout ce que tu fais, c’est avec tes mains : écrire, dessiner, jouer de la guitare, masturber les femmes… » Ah ! j’étais d’accord avec le médecin qui lui avait dit très justement que pour une femme, elle avait « de sacrées couilles, et même parfois plus que deux »! Laure avait compris aussi que pour moi, Dieu, c’étaient les autres.
     — Aime-toi comme ton prochain n’est pas capable de s’aimer…
     J’étais trop comme un bébé qui offre sa merde en cadeau. Certains voyaient d’abord le beau geste, d’autres que c’était de la merde. Mes parents ne s’en étaient jamais aperçus, mais les narines des autres faisaient la grimace ! C’est ça qui m’avait blessé pour toujours. Dès que je suis sorti du ventre de mon père et de ma mère, je n’ai vu que des gens qui se bouchaient le nez dès que je leur offrais « le meilleur de moi-même »… Il y avait de quoi devenir pamphlétaire !
     Furieux de prendre conscience — trop tard ? — de la façon dont les méchants et les gentils m’avaient exploité (et réciproquement), je demandai à Laure comment récupérer mes billes… Ma donneuse de leçons fut nette :
     — En les laissant !
     Nous en étions là quand le réceptionniste de l’hôtel me dit qu’on me demandait au téléphone… C’était ma mère. Pour m’annoncer la mort de la mère d’Hélène. Non ! Lucienne, même pas quatre-vingts ans… La pauvre vieille autruche des Ardennes… Il suffisait que je parte une petite semaine pour qu’Hélène vive ça ? D’ailleurs, sachant que c’étaient mes seules « vacances » depuis des siècles, elle n’avait pas voulu me prévenir : sa mère était morte dimanche, dans les bras de Marie-France, pendant que j’admirais les Tintoret. Hélène avait pourtant demandé à ma mère de ne pas me prévenir pour me laisser en paix pendant mon séjour, tout en sachant que j’étais accompagné. Laure trouva grandiose cette noble attention. C’était la première fois que j’entendais une de mes maîtresses me dire du bien d’Hélène. Ça ajouta à ma tristesse de ne pas pouvoir la consoler, même si Alexandre était là-bas. Ma mère avait bouilli de ne pas avoir eu la permission de me foutre en l’air plus tôt ma veniserie ! Je connaissais les mères, mortes ou vivantes… Soudain, Venise pua la mort : c’était donc vrai ! Le lendemain soir, Laure devait repartir en train et moi en avion : je ratai l’avion et j’allai repartir en train avec elle. Le train s’ébranlait… Laure était allée chercher en courant ses affaires à l’hôtel, et n’était toujours pas là. Le chef de gare siffla deux coups pour le départ du « Venise-Paris »… A la dernière seconde, je vis arriver mon Idiote à fond de train, et monter dedans !…
     Ouf ! Nous investîmes les couchettes. Moi celle du haut. Je commençais à me branler la bite au dessus-d’elle…
     — Qu’est-ce que tu fais ? me demanda Laure.
     Je lui répondis.
     — Tu ferais mieux de te caresser tout le reste du corps ! m’enjoignit-elle.
     Décidément, elle n’avait pas fini de s’occuper de mes oignons sexuels ! Laure se fit son dernier pétard et c’est dans une fumée de hammam afghan que je m’endormis… Le roulis du chemin de fer m’emporta dans un drôle de rêve. J’étais sur un bateau (sic !) à destination d’une ville que j’avais toujours rêvé de voir : Ephèse ! C’était étrange… Je n’étais pas seul à bord, un chien était couché à mes pieds, et deux personnes, comme inquiètes de me voir regarder dans le vide depuis presque deux heures, me surveillaient… Deux blessés : un homme, le bras en écharpe et une petite femme, le cou dans une minerve… Le jour était levé maintenant sur la mer Egée qui froufroutait de toutes ses vagues bleu roi… Bientôt, le bateau longea la côte d’une île mais ce n’était pas encore la Turquie. L’homme, portant un grand imperméable, me signala que c’était Samos… Les éoliennes tournaient nonchalamment… « La patrie de Pythagore »… Pythagore, en voilà un qui ne s’en faisait pas ! A l’aise dans sa grande toge bien ample pour cacher ses érections (mais pas sa cuisse dorée !), le Maître enseignait le secret des nombres et l’art de se souvenir de son avant-vie à une poignée d’illuminés dans son bunker sicilien ! Et on ose traiter de « secte » les douze autour du Christ ? Mais qu’est-ce que c’était alors que ce groupe de fainéants bourrés de miel, qui faisaient un peu de maths le matin, dansaient l’après-midi et se tapaient entre les deux de grandes tartines de Samos 99 ? Un grain de raisin au crépuscule, et les chastes éphèbes, un peu las de faire joujou avec des dodécaèdres, allaient confesser leurs lamentations d’aspirants à l’Initiation auprès du Sage invisible. En effet, « Pytha » se cachait derrière un mur, pour éviter sans doute de piquer un fou rire en voyant leurs tronches de frustrés !… L’île était en feu… De notre petit bateau voguant, presque volant, vers Ephèse, je voyais les hautes flammes d’un grand brasier. L’homme à l’imperméable m’affirmait que c’était l’école de Pythagore qui brûlait ! Pourtant nous n’étions pas en 500 avant J.-C., si je ne m’abusais… « Si ! » disait l’autre au bras écharpé. Peut-être après tout… « Regardez ! » Apparemment, l’homme avait raison… Tous les adeptes du Maître brûlaient dans son Fort-Chabrol antique… Le complot de Cylon avait triomphé : les quarante disciples et le maître étaient pris au piège… J’aurais pourtant juré que ça s’était passé à Crotone, en Sicile, pas à Samos, d’où Polycrate avait viré le grand initié… « Non ! Tout se passe maintenant, et ici ! » Mon compagnon de bord avait l’air de savoir de quoi il parlait. Je voyais les colonnes, les portes du couvent de Pythagore s’embraser, des élèves en sortaient les robes en torches, en hurlant ! Le toit s’écroulait, les assiégés se consumaient… Le chien près de moi se redressa, et la femme à la minerve pointa du doigt. Ça y est, je m’y attendais : c’est le présent ! Du feu, s’élève une sorte de char… C’est subtil, mais je le discerne tout de même, dans l’éther illimité, je vois ses roues du destin, il lévite, dedans, un vieil homme, le front ceint d’un bandeau rouge, des flammes lui sortent par la bouche, il recrache le feu, et en même temps il s’en dégage, il ne veut pas mourir, il s’élève, le char est tiré par des âmes, oui, je ne me trompe pas, ce sont des âmes réincarnées, nous sommes en pleine transmigration, elles emportent le Prophète éternel sur son chariot en feu dans les cieux sauveurs. Pythagore échappe au sinistre, encore quelques flammèches orange lui lèchent les bras, il tient ferme les rênes de son char d’or, les âmes se cabrent, elles sont immortelles, rien à craindre, ça y est, il est hors d’atteinte, je l’entends, il prononce des formules magiques, des oracles, des vers dorés ? « C2 = A2 + B2… » Il quitte Samos par les airs ! Disparaît dans la naissance du soleil ! C’était bien Pythagore… Notre bateau continuait au passé sa route… Comme dans un rêve… L’homme et la femme, et même le chien essayaient de me réveiller, mais j’étais un somnambule en pleines visions, dans le feu où flambaient en même temps le passé, l’avenir et le présent. Dans une vie antérieure, j’avais certainement dû être Pythie à Delphes pour avoir de pareilles vapeurs divinatoires !… Connais-toi toi-même, l’univers, et les dieux… Si maintenant, pour regagner la réalité, il me fallait passer par le rêve prémonitoire qui se trouvait dans un de mes souvenirs, alors c’était le début de la fin !… Je transpirais… Ça ralentissait… Nous arrivions en gare de Lyon. Laure me caressa le bras qui pendait de ma couchette supérieure :
     — Marc-Edouard ! Assez rêvé… Nous sommes à Paris…
     C’était exact. J’avais tant dormi depuis Venise ! Je regardai par la fenêtre : je m’attendais à voir les rails, les ballasts… C’étaient des pneus, des cordes… Le flying dolphin venait de toucher le port de Kusadasi ! Alain Zannini me tapa sur l’épaule :
     —Marc-Edouard ! Assez rêvé… Nous sommes à Ephèse..

Marc-Édouard Nabe, Alain Zannini (Éditions du Rocher, 2002), chapitre 39, pages 617 à 643.