vendredi 7 juillet 2017
Anciens numéros
Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Les « nabiens », race ignoble :
2) Alexis Lucchesi alias Anton Ljuvjine

Contrairement à Quentin Rouchet, Alexis Lucchesi a des ambitions démesurées. Lui ne se contente pas d’admirer puis de ne plus aimer Nabe, il veut devenir Nabe, un peu comme cet autre petit jeune homme, venu d’Orléans, il y a trente ans et qui s’appelait Yann Moix. On ne sait pas jusqu’où ces Rastignac de la Naberie peuvent aller… Lucchesi chez Laurent Ruquier en 2028 ? Tout est possible.

Alexis a découvert Nabe il y a cinq ans (il en a vingt-cinq), il a commandé ses livres, les a dévorés et s’est imaginé que lui aussi, il pouvait écrire. Comme si c’était une décision personnelle venue du fond de la prétention ! Hélas, Lucchesi a eu le malheur de rencontrer l’auteur du Régal des vermines à Aix-en-Provence où vivait en 2013. Catastrophe ! En deux textes qu’on lira plus bas, Lucchesi est passé de l’idolâtrie à la haine. Depuis, il tente d’exister littérairement. Son deuxième malheur est d’avoir été récupéré par un autre aigri, plus impardonnable, Guillaume Basquin, pseudo-éditeur, éconduit par Philippe Sollers et par Jean-Jacques Schulh, et vexé lui aussi par Nabe, et qui s’est mis en tête de monter celle du petit Lucchesi en le dupant au point de le persuader qu’il a du talent, dans le seul but de se venger de Nabe !… Basquin fait croire depuis plusieurs mois qu’il a parfaitement le droit de copier éhontément son ex idole, de parler aussi bien que lui de tous ses sujets. Et pour bien l’envoyer au casse-Nabe, il lui a publié son premier brouillon…
      Car en effet, Lucchesi a fini par publier un « livre »… Pour cela, il lui fallait changer de nom (comme qui vous savez), il a choisi gratuitement un nom russe, lui qui est de la Cote d’Azur, pour frimer. Déjà une fausseté. Et voilà ! Le têtard convulsif qui se rêvait sorti des couilles de Nabe s’est définitivement changé en crapaud des plus monstrueux. Il fallait au moins les « éditions » Tinbad pour oser opérer une telle frankensteinerie à partir de l’embryon : la créature, renommée « Anton Ljuvjine », est plus repoussante que jamais…
     Les lecteurs du premier numéro d’Adieu, revue à laquelle Nabe apportait son soutien dans sa galerie l’année dernière, ne pourront que se souvenir du portrait d’Alexis Lucchesi qui y était brossé. Tout avait déjà été dit, à la fois sur sa stérilité littéraire maquillée par la fanfaronnade et sur la bêtise criminelle de celui qui l’encourageait. Dès juin 2016, la revue Adieu, dans sa partie « La revue des revues » de son premier numéro, avait levé le voile sur l’horreur de la maison Tinbad et la dégueulasserie de Guillaume Basquin et Anton Ljuvjine, et avait prévu ce que l’entente entre ces deux ferait naître comme catastrophes. Le destin du Lucchesi-Ljuvjine était déjà tout mal tracé !

« Qu’est-ce qu’un Lucchesi, alors ? C’est un type qui vit dans le fantasme, dans l’envie, et qui par naturel simple ne pourra jamais dépasser ce fantasme. C’est un copieur, un imbibé, un condamné à la répétition. Et alors il y a les habiles et les autres : c’est ici qu’est l’illusion ! Les Autres disparaissent là où les habiles s’accrochent. Les habiles peuvent être habiles de la plume parce qu’ils ont plus lu que les Autres, voilà tout. Ils surfent sur cette arnaque autant qu’ils peuvent, ils s’impressionnent entre eux et ça les encourage. Ils se font repérer par des Basquin et se jettent alors encore plus profondément dans ce fantasme étouffant. Mais la plume de ces fanés importe peu: jamais une idée originale, une once de sensibilité, un indice de nouveauté, de sincérité et donc de beauté ne pourra sortir de ces êtres et de leurs écrits. Nabe – et c’est très compréhensible par son importance dans la littérature de son époque – cristallise l’attention de cette jeunesse littéraire. On ne compte plus les jeunes garçons, tous les mêmes, qui, du jour au lendemain, sont devenus d’aspirants écrivains, des passionnés de jazz, des antisionistes convaincus, des céliniens invétérés, des pasoliniens actifs, des picassiens qui clignent de l’œil; la souffrance se cache dans le paradoxe terrible qui les englobe tous et les tue sans faire de prisonniers : ils se renient et n’en font rien. Ces fanés (ça colle bien comme nom), face à Marc-Édouard, ne parviennent pas à voir plus loin que le bout de son nez ! »

(Adieu, juin 2016, p.76-77)

     Lucchesi a donc « cagué » son livre, comme on dit quand on se veut un auteur méridional… Le fâcheux résultat s’appelle Fantasia (2017).
      Lucchesi est le meilleur critique de son livre ni fait ni à faire : « C’est piteux, mou et prévisible » (p.76), c’est un ouvrage bâclé par quelqu’un qui pense que « le travail n’a aucune valeur en soi » (p.133), c’est « une parodie sans lendemain » (p.75) mal écrit par un « idolâtre des surfaces » (p.76) ! « Voilà où conduit la suffisance intellectuelle » nous dit Ljuvjine, page 54 : c’était bien la peine de plusieurs années d’écriture adolescente sur un blog pour accoucher de ça, ce livre avorté par cet « entrepreneur de la déprime » (p.76), tel qu’il se nomme lui-même croyant désamorcer les mauvaises critiques des autres en les anticipant.
      Durant les semaines précédant la sortie de son bouquin, Lucchesi n’a cessé de partager par intervalles des extraits de son Fantasia telle une pisseuse incapable de se retenir et qui lâche quelques gouttes en avance. Déjà, sans même avoir touché le papier, l’internaute pouvait prendre pour une plaisanterie ce tissu de risibles boursouflures tristement sérieuses en phrases livrées au transport de ses futurs lecteurs abrutis et autres amis Facebook – belle façon de traiter sa « littérature » ! Déjà les textes, quel que soit le sujet abordé, suintaient la nabolâtrie. On se doutera bien que le reste du livre, une fois paru, n’arrange rien.

Mille et un exemples

     Trêve de plaisanteries, la liste des plagiats clairs et nets est interminable. Il est déjà impressionnant d’entreprendre de relever les plus faciles. Beaucoup sont plus flous, s’installant plutôt dans le style, et donc dans un vol d’essence. Il suffit d’ailleurs de butiner quelques phrases de Lucchesi ici ou là pour non seulement exploser de rire mais aussi voir où il a piqué cette sorte de jargon, ces mots : « Il était de mon devoir de cogner avec la puissance du taureau de Camargue » ; « Dans mes veines rugit la houle majestueuse de l’Adriatique » ; « Car désormais, je sais penser » ; « Oui nous ferons le geste brutal » ; « En lettre de sang sur une porte d’agonie, j’aurais pu écrire ROCK STAR M’A TUER » ; « Mes douleurs ont le sceau de la félicité » ; « Le corps ployé sous les larmes de ma résurrection » ; « Mais suis-je réellement fait pour l’art ? » ; « Je ne suis pas un avachi des Lumières : je suis l’Enfant de la foudre », etc.
     Où Ljuvjine a-t-il piqué cette mixture qu’il rate là où elle était réussie ?… Chez Nabe, bien sûr. Tous ceux qui ont un jour ouvert un Nabe (et ils seront plus nombreux encore dans le futur) ne peuvent que mépriser une pareille entreprise de ce jeune paumé. Ce malade écrit de la sorte dès qu’il s’exprime, où que ce soit.
      Dans Fantasia, le Lucchesi plagie du Nabe dès qu’il peut et il essaie de jouer au plus fin : « On me reproche mes références trop marquées, les locomotives de l’armature : traînant ma charrette de références, j’ai tracé quelques ornières où mes lecteurs pourront s’embourber avec plaisir » (p.139) Plagiat assumé ! Où sont et quels sont ces plagiats ? En voici, pris au hasard un peu partout…

     La détestation universelle : « Un esprit libre ne peut décemment pas faire l’économie d’une exécration universelle » (Fantasia, p.79).
« Je vomis la terre entière dans ce livre » disait Nabe à Apostrophes, en 1985, propos qu’il développe dans le livre plus que de chevet (il dort avec : c’est son doudou) de Lucchesi, Au régal des vermines.

     Sur la jeunesse : « L’unique étendard de la jeunesse c’est la jeunesse » (p.44, Fantasia, 2017)
« Les jeunes n’ont pas besoin d’être connectés avec la politique, ils ont besoin d’être connectés avec la jeunesse » ( Nabe – Semaine critique, 12/11/2010 : https://youtu.be/7DT-vW7HGHY?t=496 ) Et passons sur toutes les digressions sur la jeunesse contenues dans L’Homme qui arrêta d’écrire.

     Sur le voile, Lucchesi parle évidemment de dignité et d’érotisme : « Les femmes qui se voilent sont très fières de la faire, très dignes – soit dit en passant la tradition musulmane est l’une des plus érotiques que je connaisse » (Fantasia, p.28-29)
« Ces femmes sont plus dignes que les vôtres » (Nabe – Salut les terriens 1er Mai 2010, à propos des femmes voilées : https://youtu.be/Rcp87kDvZ9s?t=109 )

     Le combat de L’Art contre la Culture, fer de lance de l’œuvre de Nabe ? Il suffit de demander…
« Suivre saint Art jusqu’au martyr s’il le faut, pour renouer une demi-seconde avec la grâce de l’Esprit perdu » (Fantasia, p.53).
« La culture, bondis-je. J’ai horreur de ça… C’est le contraire de l’art. La culture c’est pour les cultureux. L’art c’est pour les artistes. Les uns sont contre les autres. C’est bien ça le drame de votre génération, c’est qu’on vous fait croire que l’art c’est de la culture, alors évidemment vous en êtes dégoûtés. La culture vide l’art de son sang » (Nabe, L’Homme qui arrêta d’écrire, 2010). Passons gentiment sous silence, l’ouvrage Rideau et les dizaines de pages sur la question dans L’Homme, notamment sur l’art contemporain. On ne peut pas taire par contre cette émission entière et cet extrait pour la question : https://youtu.be/4wHbOuUBF9U?t=1097 où Basquin et Lucchesi ont trouvé leurs petites idées, salauds.

     La critique de l’Eglise : « Comme l’Eglise me fait honte ! La messe aujourd’hui n’est plus qu’un rituel pour vessie calcifiées, une fête de voisins sous dialyse de convenances. Boudiou ! Que je t’électrise cette routine ! Samba sous la soutane ! « Fantasia (2017), p.114).
« La messe culmine après de longues érections dans les arabesques douloureuses d’une action de grâce éclaboussante. On est loin de cette splendeur aujourd’hui. Je considère la pauvreté de la cérémonie actuelle comme une punition » (Nabe, L’Âge du Christ, 1992, p.40, 1992).

     L’attaque de Michel Houellebecq maintenant, un must crypto-nabien ; Lucchesi se permet même avec lui une certaine familiarité en l’appelant « Michou » (p.35), comme si c’était lui qui avait une histoire et un destin à partager avec Houellebecq !… Il s’approprie une accointance imaginaire avec Houellebecq, exactement comme Soral — autre faussaire — le fait avec Choron ! Trop gourmand, Lucchesi ne peut pas simplement piquer les surfaces d’idées, ce qu’il comprend du style et ce qu’il a entendu Nabe dire à la télé, il lui faut aussi se rêver, directement, en Nabe, et lui voler sa vie.

     L’analyse des attentats du 13 novembre, dont Ljuvjine considère être fièrement le premier à parler, paraît aussi bien fade, bien cramée. On sait que la Nabologie du terrorisme (on peut tout regarder, Lucchesi a tout piqué) de Nabe tient la route retranscrite en texte, comme avait commencé à le démontrer Sissou Pastre sur son blog, mais de là à s’en inspirer bêtement pour en faire un petit livre, Alexis, il ne faut pas déconner ! « Les Boussolés » dans Adieu (juin 2016), texte écrit par David Vaché, parle aussi de « cette génération Bataclan » et de ces attentats après Nabe (c’est assumé), mais avant Ljuvjine, et surtout avec plus de profondeur, et en moins de pages !…
     « J’affirme que l’Islam de France est une imposture coloniale malsaine, une humiliation permanente et au carré » (Fantasia, p.107)
     Ah, tu affirmes, Ljuvjine ? Facile, quand on passe derrière un autre qui est ignoré de tous ! Tu t’offres même le luxe de terminer ta petite phrase de merde par ce « au carré » si typique, invention nabienne de Patience également volée par Moix tous les samedis soirs chez Ruquier ! Tu insultes Hollande de « con » à la page 24 de ton ouvrage horrible, tu ne pouvais pas trouver une autre insulte que celle utilisée par Nabe dans sa vidéo ? Et puis quand tu enchaînes avec Onfray, à la page 97, là encore, vraiment, tu as de la chance que seules 70.000 personnes sachent pour la Nabologie
     Continuons ! Ça a l’air astreignant, mais c’est très intéressant de démonter un plagiaire, surtout aussi jeune et qui en voulant « tuer le père » s’est tiré une balle dans le pied car pour lui, pauvre myope du Sud, le père, c’est le pied !…

Lucchesi, adorateur de rock

     Petit problème dans le rapport à la musique chez Anton Lucchesi : sa névrose se centralise bien là-dedans. La technique de A.L. (vous avez remarqué que Alexis Lucchesi et Anton Ljujvine ont les mêmes initiales ? Super !), c’est de tenter d’effacer totalement son court passé, et surtout, plus grave, de se renier absolument en prônant l’inverse de ce qu’il a toujours aimé. Par exemple, quand en récent vingtenaire, il a découvert Nabe, et alors que les goûts étaient déjà bien ancrés, Lucchesi a totalement lâché le rock. Pourquoi lâché ? Parce que Lucchesi adorait ça, comme toute sa génération. Il adorait au point d’avoir écrit sur les Strokes et les White Stripes dans des blogs chez les Inrocks. L’erreur de cet idiot qui prouve sa dégueulasserie, ce n’est pas tant ce revirement, mais sa négation. Négationniste de lui-même ! Changer c’est très bien, mais c’est plus beau encore de l’assumer, et de dire à qui il doit cette saine évolution… C’est là, déjà, qu’il s’est grillé, perdu, et qu’il a pris du retard sur d’autres de sa génération qui seront bien meilleurs que lui.
      Dans son livre, on découvre carrément un chapitre sur la haine du rock et tout ce qu’il y a d’horrible dans le rock : Tout ça ne serait pas aussi ridicule si tout ne venait pas de Nabe, et entre autres de la Nabologie dont Lucchesi a aussi piqué l’idée de véritable spectacle dans le spectacle… Lucchesi dévie même la comparaison que Nabe faisait avec Molière ou Jarry grâce à André Breton qu’il cite pour l’anecdote du pistolet. Pourquoi pas Jacques Vaché ? c’était encore plus juste…
      Tout ce mépris extrême ne peut pas être crédible venant de toi, Alexis, qui faisais partie, il y a quelques années encore, du troupeau, toi aussi, en leader d’un groupe de rock (Shane) fan de Radiohead (pile le groupe des mollassons que tu dis détester)…
     Pas très crédible alors l’esthète bossa ! Parce que ça, c’est la dernière trouvaille de Ljuvjine ! Faire croire qu’il est le nouveau maître de la bossa-nova, sortie pourtant de son sac à poses, très récemment. Il a senti, Lucchesi, qu’il était trop nabien, il a dû le sentir. Alors il s’est dit qu’il fallait peut-être essayer de rogner par certains côtés, et commencer par le plus visible, le Jazz, c’était pas mal. Comme Moix qui a choisi Rossellini et Péguy « contre » Fassbinder et Bloy ! Anton Moix… Pour pouvoir lui aussi écrire sur la musique, et copier Nabe sur le Jazz, Lucchesi a renoncé à cette musique, qu’il doit aujourd’hui continuer à adorer en secret (Ella Fitzgerald contre Billie Holiday). Il se dit que ça se verra moins, que ça passera mieux. Erreur !

Pas gêné, le possédé !

     Allez, finissons-en…
     Les références lucchésiennes sont exclusivement nabiennes. Sont cités dans ce « livre » : Nietzsche, Céline, Verlaine, Lautrec, Artaud, Rimbaud, Van Gogh, Olga Picasso, Soutine, Jean Genet, Malcolm X, Duchamp, etc, etc…
    Pas gêné, l’avorton méditerranéen ! Lucchesi, en possédé (exergue piqué à Dosto, son Dieu depuis qu’il a lu que Nabe le comptait parmi les siens, et surtout depuis qu’il a su que Les Porcs allaient être une référence dostoïevskienne directe) de la vie de Nabe va plus loin.
     Il vole aussi le rapport à la mère et même à la grand-mère, de Nabe ! Nabe a décrit dans les largeurs ses rapports de haine, d’amour, de violence, de rejet, et récemment dans les Éclats, il a réaffirmé ses positions sur la famille et les parents : on retrouve ça dans les journaux intimes (1991-2000), dans Je suis mort (I998), dans Le Bonheur (1988), dans Alain Zannini (2002)…
     Lucchesi l’incontinent, qui n’a pas trente ans, n’a pas su se retenir : « Ma mère me tanne toute la journée pour des histoires sordides d’assurance, de boulot, de placements… Je vois combien, pour moi, par respect des mes ascendances lointaines, il devient vital de sacrifier cet amour – l’amour de la bête – quitte à en assumer les plus amères conséquences. » (Fantasia (2017), p.148) Ljuvjine vit sa vie comme dans un film dont le héros serait Nabe, sous ses traits. Malsain ?
     D’ailleurs, il ne planque pas toujours son rêve d’être Nabe : « Il me faut une vie à la Grecque » (p.131, Fantasia). Et une mort aussi ! « J’ai mis beaucoup de temps pour mourir, maintenant je peux hurler la bouche pleine d’asticots » (Fantasia)
     Ça pourrait être novateur, mais on a lu Je suis mort (1998) hélas pour lui et tant mieux pour nous où il y a aussi la présence des asticots, pour ne rien dire des vermines qui se régaleront toute l’éternité des cadavres de chaque petit copieur qui voulait faire son premier livre en le calquant sur celui d’un autre…

     On pourrait continuer pendant des heures, et décortiquer chaque page, chaque phrase, tant l’entreprise de pillage de ce raté d’avance est une honte. S’il y a une chose que l’on ne peut reprocher à Lucchesi, c’est d’être resté bloqué comme d’autres fanatiques névrosés sur le Nabe des années 80 : pas une « période » de l’artiste n’échappe à sa razzia délirante, jusqu’à la plus récente. Comme il faut donner l’illusion qu’on travaille sur son époque, on colle au plus près à celui qui ne fait que ça depuis plus de trente ans… « Contaminé jusqu’à la moelle » (Fantasia, p.95) le Lucchesi. On le suit à la trace ou plutôt il suit Nabe à la trace !
     Mais entre deux succions de ventouse Lucchesi recrache les bouts « gênants » pour ne garder que ce qui arrange son entreprise de fumisterie à la fois éhontée et maladive : ce n’est pas le fond des analyses, du travail de réflexion et de justesse qui sous-tend les écrits de Nabe mais les conclusions, les points d’orgue et les positions jugées les plus « outrancières » que Lucchesi-Ljuvjine, par médiocrité et facilité, mâchonne et régurgite en une purée d’affreux bébé. Là-dessus, il faut être au moins Guillaume Basquin, dont la démence semble s’accroître à chaque nouvelle parution de ses vaines revue et collection, pour aller trouver « plus intellectuel, plus dialectique » Lucchesi que Nabe ! On y reviendra.

     Enfin, dans Fantasia (2017), la référence directe à Nabe ne tarde pas. C’était trop dur de résister ! Alors que le lecteur qui n’a pas les yeux plein de merde s’effare un peu plus à chaque page de l’aplomb avec lequel Lucchesi tricote son style en toc, ce dernier lâche soudain que Nabe « a raison », comme ça en passant, comme octroyant un bon point à un confrère au détour de sa palabre – tout en essayant de se glisser dans sa peau…
     Page 151, Lucchesi ne peut s’empêcher d’interpeller à nouveau Nabe, usant cette fois d’un diminutif et d’un tutoiement des plus embarrassants :

« T’as bien raison, Marc-Ed’. Tu te souviens, suite à notre algarade et mon texte à charge, à l’ombre d’une arcade d’Aix-en-Provence (2014), tu te plaisais à répéter que je n’avais plus le droit d‘écrire, que jamais je ne serais en mesure d’accoucher de quoi que ce soit de valable ? Je travaille beaucoup à le donner tort… »

     Il va falloir te lever tôt, mon petit bonhomme ! Ce n’est en tous cas pas avec Fantasia (2017) que tu lui donnes tort, et ton « travail » n’y change rien. Tu resteras à jamais un « avatar en culottes courtes de Marc-Edouard Nabe », comme dit justement Marie Céhère dans Causeur. A qui ça n’échappera pas ?
    « Algarade ? » On oscille entre le pathétique mécanisme d’autodéfense et les soubresauts incontrôlés de folie illusoire. Le fond de la vérité, très sale, reste le texte qu’il écrivait en 2014 (voir plus bas) et dans lequel, anéanti d’avoir été congédié à raison par son idole, il aboyait comme un caniche hystérique de n’avoir pas reçu sa petite tape sur la tête. Lucide comme peuvent l’être les tarés entre deux égarements, Alexis Lucchesi se psychanalysait dans une formule finale en faisant de Nabe la figure paternelle à tuer mais par qui lui-même, le fils larve, s’était fait écraser – clair aveu de l’échec le plus lamentable à vivre…

Je n’arrivais pas à tuer le Père, alors c’est lui qui m’a crevé le cœur.

     Mais si Nabe est le papa, qui est la mère que le petit Alexis cherche à baiser ? Il faut que ce soit la Littérature ! Sauf que tournant comme un enragé autour du trou, il ne le trouvera jamais. On comprend alors, dans le texte de ce névrosé de Lucchesi, l’animosité dirigée instantanément vers la compagne de l’écrivain, apparaissant comme une usurpatrice de la vraie Maman à ses yeux de cobaye freudien…
     Mais Lucchesi, moustique attiré par la lumière, ne pouvait se tenir à jamais si loin des galeries nabiennes… Fasciné comme il devait l’être par les Éclats de Nabe, dans lequel il savait que sa tête d’humilié n’apparaîtrait jamais (à moins de venir se faire foutre dehors une seconde fois), Alexis Lucchesi alla jusqu’à envoyer une amie se faire ridiculiser à sa place en achetant (devant caméra) un des slips de l’exposition « Vieux Vêtements » ! Il ne fallait évidemment pas s’attendre à ce qu’il pige quoi que ce soit au principe de l’exposition ! Une occasion d’acquérir un sous-vêtement usagé de son dieu, ça ne se rate pas !… Une envoyée de lui, la si triste Camille, qui tremblait littéralement de ne pas pouvoir tenir le secret de sa mission commandée, est venue, en aguicheuse, acheter le slip du vieux Maître étalon pour sa jeune carne impuissante et en manque (elle doit d’ailleurs 3 euros à la galerie qu’elle devra remettre au plus vite à Darius place Maubert). Soit disant elle allait dormir avec… Non, Camille a remis la sainte relique absurde à son pigeon qui l’avait draguée en imitant Nabe pendant de mois à force de discussions sur FB !…
     Il ne nous reste plus qu’à imaginer le pirate d’eau d’égouts jouir de son piètre butin, terré dans son sanctuaire d’idolâtre… On est au bord de la Psychose. Lucchesi se coiffe-t-il du vieux slip de Nabe comme Norman Bates se mettant une perruque pour devenir sa mère ?
     On pourrait presque faire un jeu : « Quel livre de Nabe n’a pas été utilisé et pillé par Lucchesi dans Fantasia pour faire mousser son petit début de carrière de merde lancée par l’ignoble Basquin ? » Alors bien sûr, on entend déjà son éditeur crier à vive voix « On fait du Lautréamont ! » Rien que ça ! Il a bon dos Ducasse pour excuser les plagiaires depuis 150 ans à son corps défendant ! Les pompages inavoués de moustiques éphémères n’ont rien à voir avec les détournements subversifs, visibles et lisibles, de l’éternel Montévidéen ! Comprenez bien ! il s’agit pour Anton-le-piqueur de prendre du Nabe et de le tirer vers le plus bas possible, au raz des pâquerettes tinbadiennes et de le niveler vers les caniveaux de son faux talent forcé : lieux d’aisance bidon où aucune littérature ni aucune création ne peut exister.

Le postface de la honte

     Allez, Lucchesi sera à jamais un scribaillon de surface, incapable de voir plus loin que le bout de l’idée qu’il se fait de Nabe. Cette vision faussée, cette myopie, cette volonté de ne pas dépasser les sentiers battus par Nabe, cette hystérie permanente très féminine et donc très vaginale alliée à la cécité complète de l’éditeur ayant les yeux pleins de larmes à la lecture de cette merdouille est inacceptable.
    Une fois de plus, c’est l’éditeur (« fatigué ») jamais redescendu de son nuage de conneries qui, croyant parvenir à enfumer son monde, vient achever lui-même d’une balle en pleine tête la souffrance de son poulain à peine a-t-il essayé de gambader dans son petit pré… A-t-on déjà vu un grand livre s’orner à la fin, du texte coupable et parfait dans le crime, écrit de la main moite de son propre éditeur ? Comment le Ljujvine a-t-il accepté ça ? C’était donc la condition de sa « poubellication » comme aime à répéter l’ex-sollersien Basquin qui ne sait pas si bien ne pas dire (en publiant Fantasia, c’est comme s’il l’avait jeté son livre à la poubelle) ?
     Dans une postface à l’odeur de justification embarrassée (avec exergue d’ Anthony Braxton, tiens tiens…), Basquin en extase excuse ce qui avait déjà été repéré (avant même l’impression du livre – ça en dit long !) comme des « filiations » trop marquées… « un/des modèles », nous dit-il. La formule est révélatrice : « un/des », c’est surtout « un »… Et Basquin d’ajouter : « Au début était… l’absorption. » L’inoculation, plutôt, non ? L’absorption, ça rappelle étrangement un certain Apostrophes de février 85 où il était question de journal intime et d’éponge… C’est que chaque matin, Lucchesi se shoote avec son stylo rempli de Nabe. Quand Basquin nous apprend que le livre est plus monstrueux dans le fond que sur la forme, il faut comprendre que si la forme est dégueulasse parce que boursouflée de plagiats gênants, c’est le fond qui est le pire, vide, et qui ne se remplit que par des idées que ne sont pas de l’auteur.
     Renvoyé à sa dimension de puceron, il a fallu que Lucchesi, comme d’ailleurs son autre papounet Basquin, se dessine un masque de mépris de plus en plus féroce à mesure que ses grimaces de spectre déprimé redoublaient de laideur. Plus la mystification et les divagations de leurs Tinbaderies se font apparentes, plus ils pavanent avec orgueil. Que de travail, que d’efforts investis pour éviter de travailler vraiment, de se trouver ! Pour faire seulement bouger les fils du pantin en bois qu’on est au fond, toujours chancelant au bord de la négation haineuse de soi, cherchant à flotter à la surface de sa propre eau croupie.

Jean-Baptiste Caron et Matthieu Gouet

 

Exclusif !… le premier « texte » d’Alexis Lucchesi alias Anton Ljuvjine

Blog d’Alexis Lucchesi
Date de publication:
Mercredi, 20 Mars, 2013

Collision littéraire

Je ne savais plus. Je pataugeais. Je lisais beaucoup, étudiais parfois, sans plus, et dormais le reste du temps. Je trainais piteusement ma carcasse à la fac, sur les boulevards, dans les librairies, toujours affligé d’une amère indifférence. La ville trempée et son mistral térébrant me laminaient les os ; je les invectivais intérieurement, assez grincheux pour en exaspérer le Christ. Je ne sortais plus de moi-même. Je pourrissais, me résignant à l’inacceptable : ne plus écrire.
     Ce début de semaine, pareil à tous les autres, semblait se vautrer dans la même insignifiance. Le lundi fut comme embarrassé de lui-même, avec son aube grise, petite pute morose au petit matin, et du rimmel plein les joues… Je rodai quelques heures à la fac, anonyme éternel, mystérieux bloc de marbre glacé, inabordable ; et ce fut tout. Puis le mardi prit son envol.
     Une matinée sans histoires. Je descends du bus ; il est midi trente. Je viens de passer deux heures dans un amphi frigorifiant, à décrypter L’Odyssée. Je traverse le marché et rejoins le cours Mirabeau ; l’adrénaline me pète étonnamment dans les veines. Je pense surtout à Dostoïevski, mon Everest littéraire du mois de mars. Inévitablement, je m’engouffre dans une des librairies sises sur le cours, au hasard, presque… Tout est désert à l’intérieur, quelques employées discutent près d’une caisse ; personne ne remarque ma présence. Je gravis la vingtaine de marches en bois qui me sépare du rayon littérature. À peine arrivé au premier étage, je frôle sans le savoir encore l’épaule d’un monstre qui me poursuit depuis des mois.      Absolument, une force inconsciente m’enjoint de me retourner pour observer cette silhouette modeste, très austère, affublée d’un manteau noir, d’une écharpe rayée, les cheveux d’un gris pommadé, qui commence à redescendre… C’est soudain l’illumination mystique. Tout défile à l’arrière de ma conscience : ma licence de journalisme, le calvaire des stages pitoyables de vacuité, un effondrement nerveux, des mois entiers de boulimie littéraire, replié sur moi-même, dans l’attente d’une intelligence créative, d’un signe, une rencontre décisive… Ça ne se peut pourtant pas. Le décalage est trop grand entre le réel effectif et ce que devrait effectivement être le réel. C’est que j’imagine toujours la bête nichée dans son antre, frénétique, recourbée sur son prochain livre, le trentième, dans un appartement parisien envahi de vinyles de Monk… Je ne suis pas en état pour supporter une énième désillusion… Mais tout semble pourtant tellement évident ; c’est un instant de grâce, un printemps immédiat, et de feu… Les divinités se sont réunies, Zeus a tranché, Athéna met en branle la machine cosmique qui me pousse à prononcer ces trois mots :

     « Marc-Édouard Nabe ? » L’homme se retourne sereinement et accompagne son « Oui » d’un sourire antipathique — l’épithète fondamentale.
Je me fige, halluciné ; ma cage thoracique se comprime aussitôt. Un premier silence se fait. Je suis tenté de poursuivre ma route avant de me ressaisir. Je déglutis, hésite une seconde, puis parviens à articuler péniblement :
« Jamais on ne trouvera vos livres ici ; hormis Lucette
     — Bien évidemment. Mais j’ai récupéré mes droits sur celui-ci aussi. »
Nabe manifeste une tranquille impassibilité. J’ai du mal à soutenir son regard, moi qui, depuis si longtemps, pose le mien sur son âme enflammée. Un ange passe. Je tente timidement de le défoncer à coup de batte :
« C’est… ça fait très bizarre de vous voir ici, bégayé-je, flageolant d’émotion.
     — Mais j’habite le coin depuis six mois, maintenant, vous savez. Je travaille énormément, je peins aussi — plus de trois cents toiles, ça n’est jamais suffisant pour moi…
     — Vous travaillez… L’écriture, j’imagine ?
     — Bien sûr. Six cents pages déjà affinées. Mais si cela…
     — Sur quel thème ?…
    — … vous intéresse, nous nous réunissons quelques amis et moi au Brillant, vous connaissez ?
     — Oui — je mens — ; ce serait… avec un immense… plaisir. »
     Le silence s’immisce encore, pesant comme un alliage d’osmium. Nabe ne semble pas déceler l’ampleur de ma crise métaphysique. C’est toute une ébullition vaporeuse qui me remonte des entrailles… Les secondes qui s’égrènent trop rapidement sont autant de coups de hache portés au fond de mon être. Mais quelle aurait pu être sa réaction en tombant nez à nez sur le Cuirassier ? Et si Monk avait déclamé, devant lui, par surprise, son fameux Régal ?… L’attentisme de Nabe me laisse supposer une sorte de mise à l’épreuve dont la difficulté me dépasse très largement. L’univers ne forme plus qu’un immense monolithe écrasant.
« Vous êtes étudiant, alors ? demande-t-il, abrégeant le supplice.
     — Oui, c’est ça… » Je serre les dents car ma voix chevrote lamentablement. « Lettres modernes, je sors tout juste d’un cours sur L’Odyssée… murmuré-je dans un navrantdecrescendo.
     — Pardon ?
     — L’Odyssée. Homère.
     — Ah.
     — J’ai aussi une licence de journalisme, mais je hais le journalisme.
     — Et pourquoi ça ?
    — De petits cons arrivistes qui choisissent une école au sortir du bac pour se professionnaliser… Aucune culture ni conscience artistique… Un seul objectif : être rentables immédiatement. L’enfer.
     — Eh oui, c’est ça aujourd’hui…
     — On peut dire qu’en lettres, je fais acte de repentance.
     — Oh, c’est très biblique, ça ! profère-t-il en riant, avant de descendre d’une marche.
     — Je ne vous ferai pas lire ce que j’écris, dis-je, précipitamment ; je vous épargne cette corvée embarrassante. »
     Nabe ne dit mot mais esquisse un rictus un peu forcé. Tout me pousse, avant sa fuite, à l’assaillir de questions, mais aucune ne me parvient assez distinctement. C’est un moment terrible où tous mes sens se dérèglent et qui me vaudra, pour les siècles des siècles, une autoflagellation mémorable. Dans un ultime sursaut, je lui explique que nous guettons, des amis et moi, la plus rachitique de ses activités littéraires ; j‘évoque son journal intime, ce travail monumental pour un prix exorbitant,L’Homme qui arrêta d’écrire… J’aimerais surtout qu’il ne se sente plus seul.
« C’est très bien. Vos amis sont d’ici, aussi ? Enfin, quoi qu’il en soit, je vous donne rendez-vous au Brillant sous peu. On essaie de faire renaître une scène, un vivier artistique » conclut-il, dans un enthousiasme éthéré.
     Puis il redescend avec calme. Le rendez-vous est pris. J’effectue, littéralement sonné, un tour très bref de la librairie, trop abasourdi pour m’attarder sur quoi que ce soit… J’inspire et expire de gigantesques goulées d’air, avant de redescendre à mon tour. Je ne lirai pas Dostoïevski de la journée.

     Trois heures du matin, déjà ; mon corps est une roche en fusion. Je trépigne de long en large dans mon appartement trop mort : l’Apocalypse a fini le travail. Seul un prophète pouvait à ce point ébranler ma léthargie enracinée jusqu’au centre de la terre. Je n’ai pas seulement rencontré le seul écrivain de mon époque, non ; c’est toute la littérature qui s’est encastrée dans mon cadavre ambulant. Je ne vois qu’un arbre qui, frappé par la foudre, n’oscille pourtant pas d’un millimètre, pour représenter au mieux cette rencontre, l’Hiroshima spirituelle dont je dois à présent essuyer les plâtres. Car il y a un avant et un après Marc-Édouard Nabe, tout comme il y a un avant et un après onze septembre : le crash d’une ogive littéraire contre mon Occident intérieur, taciturne, vidé de tout, si vieux si jeune, mort-né en définitive… C’est qu’on ne croise pas sans conséquences la route d’un kamikaze de la plume. Il faudrait être paré, avoir fait ses adieux et rassemblé quelques effets personnels… Mon moi d’hier n’existe définitivement plus. Le moi est mort, vive le moi ! Où pour signer l’acte de décès ? Je lègue le début de mon existence au plus miséricordieux d’entre les cons.
     Ah ! quelle légèreté tout à coup ! Déjà la résurrection se hâte qui balaie mes cendres : je peux très bien sentir son souffle chaud caresser ma nuque de blanc-bec surexcité… Il ne m’est plus donné de me morfondre ; Nabe sera toujours quelque part auprès de moi, empruntant les mêmes avenues, humant le même air suavement provençal… Je n’aurai qu’à me retourner pour croiser son regard d’une carnassière férocité. La vraie vie m’attend à présent, là-bas, dans une brasserie d’époque. Belle comme une Renaissance.

Alexis Lucchesi

Quelques mois plus tard…

Blog d’Alexis Lucchesi
Date de publication:
Mercredi, 30 Juillet, 2013

Echoes of France

     12 juillet. Une journée comme on en fait peu, où le champ des possibles scintille comme une pyrite. Je prends le bus au Cannet pour Aix-en-Provence ; je dois à nouveau rencontrer Marc-Édouard Nabe à l’occasion de son exposition de peinture : des portraits plus ou moins caricaturaux, d’un expressionnisme douteux, d’artistes que l’auteur bade depuis son adolescence.
     J’étais déjà tombé, quelques mois auparavant, nez à nez avec la bête, dans une librairie d’Aix ; un choc indescriptible ; je suis resté tétanisé, la voix blanche, le corps secoué de spasmes cruels. Par charité sans doute, Nabe a fini par me convier le samedi au Grillon, une brasserie d’époque trônant en haut du cours Mirabeau, me promettant même l’émergence d’un « vivier artistique ». Je m’y suis rendu à trois reprises, je ne l’ai jamais recroisé.
     C’est donc dans un état de hâte excessive et de nervosité cataclysmique que j’ai subie toute cette (très) longue semaine ; les derniers jours comme un supplice chinois. C’était parfait. Je tiens à ressentir au plus profond de mon être toutes les émotions qui le composent, éprouver chaque joie, chaque frustration, seconde après seconde ; aller au bout de mon humanité, forer mon âme pour en extraire les gisements les plus purs, mais aussi les plus noirs. Je suis un fakir devant l’éphémère, un virtuose de l’instantanéité.
     Quel délice masochiste ! Une heure et demie de trajet en bus, le corps en surfusion statique ; orphéon silencieusement délirant et sourdine vagissante… Quatre-vingt-dix minutes en Enfer : la Toscane ne s’écoule pas anodinement dans mes veines…
     Enfin débarqué à Aix, je dois rejoindre mon appartement à toute allure pour y déposer ma valise. J’ai rongé tous mes freins, je ne tiens plus ! C’est l’abordage ! Pancrace ! Lâchez la meute ! les Érinyes ! Les commerçants plient boutique, on cloue même des planches aux fenêtres ! En joue, talonnettes ! tac ! tac ! tac ! fusent les étincelles ! bitume en feu ! Hiroshima sous amphèt’ ! Des salves en battements de cœur ! Bagdad peut se rhabiller ! Orléans bis ! Je regarde par-dessus mon épaule : Lucette !… et puis Bébert ! Et puis mes couilles !
Je déboule dans la niche, inondé de sueur ; ma valise vole sur le canapé. Je reprends mon souffle, déboutonne d’un coup sec ma chemise détrempée. Je me change et me fige solennellement devant le miroir. Mes poings se serrent, je plisse les yeux et, durant un court instant, ne parviens plus à distinguer les contours vibratiles de mon visage. Dehors, quelques corps s’agitent ; je discerne au loin le fracas d’un verre qui se brise ; et puis plus rien, juste une immensité silencieuse bercée par d’irréguliers battements cardiaques.
      Je recouvre mes esprits ; je suis prêt. Pour la postérité et mes années perdues. Je pense à ma mère, à mon père. Je fonce.
     J’aimerais débarquer en prince dans une surenchère de nonchalance, mais je ne vois rien à plus de cinquante mètres. Ma myopie récemment diagnostiquée ne doit pas exister ; je me refuse le port de lunettes.
     Je sors du passage Agard qui débouche sur Mirabeau, avise la salle d’expo au loin et commence à fixer ce que je devine être la silhouette de Nabe, assis sur les marches de la galerie, en compagnie d’une escouade de jeunes.
     Le temps est suspendu, la Terre finit sa ronde, l’univers se rétrécit irrémédiablement ; nous y sommes.
     « Bonsoir. C’est toujours ouvert ?
     — Bien sûr. »
     C’est Nabe qui me répond, mais j’ai bien trop d’élan pour stopper ma course.
     Je fais ainsi le tour de la galerie et la connaissance de Samantha, la stagiaire en charge de la com’… qui ne tarde pas à me présenter les modalités de paiement (!) Je guette son sourire qui ne vient pas : ce n’est donc pas une blague.
     « Je suis un va-nu-pieds ! »
Pirouette rhétorique !
     Je prends mes marques, palabre avec un rocker presque trentenaire en Converses ; il m’informe qu’il fait partie des « petites mains » de Nabe. Je m’étonne à voix haute des fréquentations de l’écrivain, peintre et désormais « chef d’entreprise » (sic !) qui a passé toute sa carrière à agonir ce type de personnes.
     Quelques minutes plus tard, le voici qui réintègre les lieux.
     « Vous n’êtes jamais venu finalement, au Grillon ! »
Il me remet, c’est toujours ça.
     J’apprends que Nabe et ses courtisans se rendaient à la brasserie tous les samedis, entre 18 et 20 heures, quand j’arrivais aux alentours de 21 heures… Première nouvelle ! Même les artistes sont pantouflards !
     Pour la deuxième fois en un quart d’heure (!!!), on me propose de faire l’acquisition d’un des tableaux exposés. C’est même Nabe qui s’y colle.
     « Désolé, mais je n’ai pas le compte en banque assez fourni pour ça.
     — Ah évidemment ! Il faut séduire une vielle bourgeoise dans la rue et la ramener ici !
     — En corbillard ? »
Etcétéra., etcétéra.
     Je les observe ensuite, Samantha et lui, s’agiter devant leur ordinateur. J’apprends que plusieurs internautes, anonymes pour la plupart, s’acharnent dérisoirement sur l’exposition et vilipendent le comportement de Marc-Édouard à l’encontre de certains visiteurs.
     « J’aimerais connaître une par une l’identité de ces petits cons. Je reçois même des SMS avec des propositions obscènes ! »
Ça y est, je ne me saisis même pas de la perche : je la lance comme un javelot :
     « Euh, si vous avez reçu un message d’un certain Adam, qui, de ce que je sais, m’a également mentionné, sachez que je me désolidarise absolument de cette personne.
     — Ah oui, y a lui aussi ! Et tu le connais personnellement ! Qu’est-ce qu’il va raconter que Samantha est sa reine de Saba ? Et qu’il se caresse le vit et autres conneries ?
     — Mais je n’en sais rien, je n’agis pas sur son cerveau !
    — Tu vas me donner son prénom et son nom. Il a dit qu’il prendrait un tableau de Simone Weil ? Je suppose que c’était une blague. Eh bien on va lui en réserver un, le retrouver et le forcer à l’acheter.
     — Vous êtes sérieux, là ? »
     Je refuse catégoriquement, mais Nabe sort un petit calepin de sa poche de chemise pour récolter les informations.
     C’est une lutte mentale, féroce, qui débute. À trois reprises je refuse de dévoiler le nom de famille d’un ami d’enfance. C’est une incitation à la délation des plus ignobles. Un mur de dilemme s’érige devant moi. Je ne trahirai jamais, mais je ne souhaite pas être éconduit trop rapidement par Nabe. Je suis encore assez malin pour me sortir des griffes de cette Furie en lui délivrant un faux nom et en minimisant ce texto ridicule, mais attendrissant.
     « J’en ai rien à foutre que ces types m’adorent ! éructe-t-il ; rien à foutre ! Y en a assez de ces névrosés naboïdes qui me collent au cul ! »
     Cette puérile avalanche de jurons devant une assistance silencieuse est loin de me faire frémir. Je sais ployer gentiment l’échine en attendant que la tempête se dissipe.
     « D’ailleurs, Alexis, tout ce qui se passe ici, tu n’en parles pas. Tu peux écrire un texte si tu veux, mais ça s’arrête là. »
     Quelle différence ? Les choses retranscrites résonnent encore plus fort ! La preuve ! Il n’était pas au courant ? Je croyais…
     Au bout de quelques minutes, Nabe desserre enfin son étreinte. Je le vois qui s’éloigne en direction de sa petite amie, maghrébine ou levantine, qui doit avoir mon âge et déjà une sacrée estime d’elle-même… Je n’ai pas rompu, je suis comme ces serpents qui se roulent sur le dos et tirent la langue, pour faire semblant d’être mort.
Le reste de la soirée s’est déroulé sans encombre.
     Je ne m’épancherai davantage : il n’y a pas marqué « roman », là ! Je réserve sans doute ce terreau si fertile pour y faire germer plus tard un récit plus substantiel.
     Au fond, je n’aurais jamais cru serrer aussi facilement la main d’un de mes mentors. Tous les plâtres ont volé en éclats — mes organes comme un Picasso sur la moquette tressée —, mais la charpente est restée intacte sur sa base. Une soirée étonnante, surréelle, durant laquelle je n’ai pas su libérer ma personnalité des chaines de la bienséance, ni empêcher certaines interrogations de fuser vers le principal concerné, un peu revêche. Je m’en contrefous. Ces maladresses témoignent de mon innocence, d’une naïveté que pour rien au monde je ne souhaite perdre. Cela ne m’a pas empêché d’enfin dîner avec le Dadon et quelques-unes de ses connaissances au fameux Grillon !
     Je suis pourtant déçu. L’équipe de Nabe, essentiellement composée de minets entre vingt et trente ans, est déjà en elle-même une petite entreprise, un cercle prétendument restreint garni de maquignons en dilettante, VRP à la manque. Il faudrait les voir, tous, manger dans la main du patron ! Et puis, moi qui déteste tant les mondanités, les rockers roquets, mielleux et avinés, les rires pitoyables de fumeurs de joints… On est loin du fameux « vivier artistique » ! Un sérail, à la limite… mais sans odalisques…
     Je pense honorer une dernière fois Nabe de ma présence, demain, lors du pot qui marquera la moitié de l’exposition — puisque j’y suis convié… Ce sera tout. Je préfère garder intact le charme de l’écrit, son mystère si sensuel, même si la vision grotesque d’un auteur de cinquante-cinq ans pendu au cou d’une Shéhérazade au rabais, snobinarde et infatuée de plus de vingt-cinq ans sa cadette, a déjà sérieusement entaché mes illusions…
     Je ne dois plus cesser de me le répéter : la réalité est TOUJOURS décevante.
     13 juillet. Terrible humiliation sur le parvis de la place Forban ! Nabe m’a poliment congédié devant l’ensemble de ses laquais au moment d’aller dîner !!! Raison de la brouille : un refus de ma part d’ouvrir un compte Twitter exclusivement réservé aux citations de Son Altesse Sérénissime.
     Je m’étonne moi-même de ne pas m’être pendu en arrivant chez moi. J’écris sans doute de l’au-delà, l’orgueil en bandoulière.
     Malgré toute la haine qui m’envahit, tout ce fiel que je sens irrémédiablement monter en neige, je ne regrette pas ma décision. J’ai assez donné pour Nabe avec mon prosélytisme enflammé, tout ça gratuitement, sans jamais rien demander à quiconque, au nom de la seule religion qui vaille : la Littérature.
     Ce qui est insupportable, en revanche, c’est l’injustice et cet irrespect d’apparence cordiale avec lesquels le nabot m’a envoyé chier. Je ne méritais certainement pas cet affront en public. Et dire que dès hier je comptais déserter ce cénacle de ploucs ! Je n’ai été que trop gentil, mais surtout trop lâche. C’est encore un autre qui a choisi pour moi, trouvé le culot nécessaire à la réalisation d’un pressentiment instinctif. Je n’ai jamais su agir franchement, avec virilité, je me contente encore de fanfaronner devant des statues hilares.
     Un compte Twitter !… Il s’imagine peut-être, ce petit sultan capricieux, que seule son œuvre existe ? Que nous devons tous cesser de vivre pour servir ses intérêts de marchand de tapis zélé ? Est-ce à ce point inconcevable qu’un jeune homme encore sans histoires ne lui soit pas entièrement dévoué ?! C’est qu’entre mes études de lettres, le conservatoire et les stériles relations que j’entretiens avec l’extérieur, j’ai tout un développement personnel et artistique à assurer, moi ! Non,      Nabe n’est pas unique, mais bel et bien inique. J’aimerais ce soir qu’il se prenne dans les filets de sa propre mesquinerie, qu’Amphitrite lui fasse allègrement boire la tasse — et non la Pétasse, chère à ses yeux d’ingrat bedonnant.
      Je le trouvais déjà pathétique avec sa « bande de potes » qu’il méprise intérieurement et son racolage ostensible. Qu’un nubile sans revenus se paie un de ses crobars à 2000€ ? La moindre des choses ! Un devoir, même ! Envoie le fric que tu n’as pas au nabothon d’Aix-en-Provence ! Car les veaux aussi, sont à lait. Pauvre despote inconscient, déconnecté de toute ébauche de réalité ! C’est vrai qu’un peintre foireux donne souvent un tyran : un autre nazi a exprimé toute sa frustration après s’être vu refuser les Beaux-Arts…
     Je n’insiste pas, je me sens aller trop loin. Tout déborde tellement de tristesse et de rage… Les épigrammes jaillissent en cataractes furibardes : c’est mon corps tout entier qui dégueule d’amertume. Je n’arrivais pas à tuer le Père, alors c’est lui qui m’a crevé le cœur.

Alexis Lucchesi