dimanche 25 mars 2018
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Sur Une Lueur d’espoir, par Fanny Mahy



Du fait-divers médiatique à la critique sociale, représentation du 11-Septembre dans Une Lueur d’espoir de Marc-Édouard Nabe.



Par Fanny Mahy

« le dernier vrai tabou, c’est le sens » (Nabe 53).

ABSTRACT On September 11th, Marc-Édouard Nabe wrote his reactions to the attacks, Une lueur d’espoir. It was immediately written off by the reading public as an apology for terrorism, and it did not fare better with academics, engendering little ink from the critics who considered it a provocation and a scandal. The text requires, however, a more nuanced approach. Nabe is clearly saddened by the human loss, and his primary aim seems to be focused not on the attacks, but rather on their coverage. Coverage he views as portraying the events in a spectacular fashion, aimed at preventing any reflection. In this paper, I argue that without ever using the word ‘‘fait divers,’’ Nabe is referring to, and speaking out against this category of information. He moves from seeing the event, ‘‘le fait’’ as an accumulation of personal tragedies towards seeing it as collective event. The attacks then take on a mainly societal, but also mythical, historic, and metaphysical dimension. The social aspect is so manifest that September 11 is then no more than a pattern that functions as a pretext to develop a critique of Western Americanized society.

     Marc-Édouard Nabe écrit le 11 septembre sous la forme d’un essai intitulé Une Lueur d’espoir. Bien qu’il déplore les conséquences humainement désastreuses des attentats, il s’emploie essentiellement à incriminer le traitement médiatique qui les a révélés au monde ; nous postulons que sans utiliser le terme « fait divers », c’est pourtant à cette catégorie d’informations qu’il se réfère et contre elle qu’il s’inscrira et écrira.
     Le fait divers désigne le récit journalistique d’une histoire extraordinaire arrivée à des gens ordinaires. Il déroge aux normes et se compose structurellement de deux éléments dont le rassemblement étonne. Enfin, il ne demande aucune connaissance préalable et peut donc être compris par tous. Les médias en exagèrent l’importance, favorisant des effets spectaculaires qui séduisent particulièrement le public populaire.
     Sarah Cordonnier, Alexandre Coutant, et Toni Ramoneda ont remarqué l’étrangeté du traitement médiatique du 11 septembre. Ils précisent qu’il leur a semblé « qu’un écart se creusait entre l’axe émotif, immédiat, à-réflexif, qui a prévalu dans sa retranscription par les institutions médiatiques et les lourdes conséquences géopolitiques, sociologiques, et mythologiques qui en ont découlé» (74).
     Nabe s’inscrit à l’encontre du traitement fait diversier du 11 septembre. Il procède à un déplacement de l’espace du fait comme accumulation de tragédies personnelles vers l’espace du fait comme événement collectif qu’il inscrit essentiellement dans la société mais aussi le mythe, l’Histoire, et la métaphysique. La dimension sociale est si manifeste que le 11 septembre fait figure de motif à fonction de prétexte au développement d’une critique de la société occidentale américanisée.
     Une Lueur d’espoir a rapidement été étiqueté« essai scandaleux », catégorisation qui a certainement déterminé le silence de la critique à son égard. Il est vrai que la provocation y est patente et donne parfois lieu à des jugements hâtifs et des propos de l’ordre de l’invective aussi grossiers dans le fond que sur la forme. Néanmoins, ces quelques malheureux passages ne nous apparaissent pas représentatifs de l’essentiel de l’ouvrage contrairement à la volonté subversive qui traverse l’ensemble du texte. En effet, si on a vite reproché à Nabe des propos pro-terroristes, on s’est peu attardé sur sa vision de la société occidentale américanisée et pas davantage sur ses propos acerbes concernant la presse, or, ces critiques constituent l’enjeu majeur de l’essai.

Critique du traitement médiatique du 11 septembre

     « C’est apocalyptique, ce qui se passe, il n’y a pas d’autres mots… Si, il y a d’autres mots » (15). S’il demeure évident que les attentats du 11 ne sont pas un fait divers, ils ont été traités comme tel par les médias. C’est du moins l’opinion de Nabe qui ne précise pas explicitement à quelle catégorie de presse il se réfère. Néanmoins, il en distingue deux types : objective, qui ne peut « pas comprendre et faire comprendre la portée d’un tel événement » et sensationnelle, qui remplit « un trou de larmes » (31). Quand bien même une presse élitiste aurait traité les attentats sur un mode différent, les références au journal télévisé et à la « Mère CNN » (31) donnent à penser que Nabe cible la presse de masse qui influence le plus grand nombre de citoyens d’un système démocratique.
     Selon Nabe, « le faux a reçu de plein fouet une leçon de vrai » (22) dans le sens où certains téléspectateurs ont pensé à la vue des images de l’attentat qu’il s’agissait d’un canular ou d’une fiction ; « les assassins » […] renvoient à l’expéditeur toute sa culture de violence cinématographique et virtuelle. On ne vit pas impunément dans une époque ou` des milliards de gosses (et d’ « adultes » !) jouent pendant des heures à se bousiller dans des mondes qui n’existent pas » (22). Cette leçon du vrai à l’égard du faux, ne serait-ce pas aussi celle que Nabe entend donner aux médias ? Par la dénonciation du mensonge médiatique consistant à donner au grand public l’illusion d’avoir reçu et compris l’information par la magie instantanée d’images qui « parlent d’elles-mêmes » comme [les journalistes le] disent » (21), Nabe invite implicitement à considérer son essai comme révélateur d’une vérité plus proche de la réalité de l’événement. Sa critique justifie d’un même coup l’écriture de son essai, même s’il est bien entendu qu’il exprime la vérité pleinement subjective d’un écrivain qui cherche à convaincre de la justesse de son point de vue.
     Le propre du fait divers journalistique est d’être donné à voir dans son insignifiance et de susciter l’émotion, notamment pas une exagération lexicale que Nabe désigne de l’expression « grande masturbation médiatique » (18). Il la traduit textuellement par l’anaphore du mot « oui » suivi des superlatifs empruntés au discours journalistique et achève sa critique par une éloquente substitution ; « ils ne savent plus ou` donner de l’adjectif » (21). Nabe regrette qu’au lieu des débats de force qu’un véritable traitement de l’information impliquerait, le traitement fait diversifier donne lieu au pathos et à un consensus de masse qu’il dénonce en recourant à des métaphores. Il les rend puissantes par l’usage de motifs tels que la transmission du sida, « sortez les mouchoirs ! Ce sont les meilleurs préservatifs pour ne pas répandre le virus de la contestation » (31). D’autre part, la mise en scène d’une vision manichéenne simplificatrice accentuerait l’émotion que provoquent les images ; les Américains constitueraient ce brave peuple injustement attaqué par des islamistes terroristes. « Ben Laden ! Le nouveau monstre ! » (51) s’exclame Nabe pour mettre en évidence le traditionnel emploi du cliché journalistique de cette figure dans les rubriques de faits divers. Il lui oppose l’incongrue et humoristique figure oxymorique de la « bonne-maman terroriste » – Ben Laden étant « coiffé d’un keffieh à carreaux rouges et blancs » (52) – pour édulcorer d’un soupçon de tendresse la commune représentation médiatique du dirigeant d’Al-Qaida.
     Pourquoi les attentats, mais surtout, pourquoi le « pourquoi » n’est-il pas posé par les professionnels de la divulgation des informations ? Selon Nabe, l’interrogation est soigneusement contournée par des médias liés au gouvernement dont la mission ne serait pas tant d’informer mais de contrôler et manipuler le citoyen. En se limitant au « qui » et au « quoi », le journaliste présenterait l’acte comme étant gratuit. Cette condamnation du produit sans aspérités qu’est le journal télévisé rejoint celle de Bourdieu qui définit le fait divers comme une « sorte de denrée élémentaire, rudimentaire, de l’information qui est très importante parce qu’elle intéresse tout le monde sans tirer à conséquence et qu’elle prend du temps, du temps qui pourrait être employé pour dire autre chose » (16). Nabe s’afflige du temps passé à énoncer des remarques insignifiantes telles que le nombre de victimes et le numéro des vols d’avion. Ces détails ne disent rien qui puisse amener le citoyen à penser l’information qu’il reçoit. Pour crédibiliser son constat, Nabe recourt à la citation directe qui authentifie et concrétise la parole qu’il va condamner par le biais de la dérision. L’humour est une arme qui crée une certaine connivence avec le lecteur et permet ainsi de mieux remporter son adhésion ; « si le nombre de victimes est si élevé, dit un speaker, c’est qu’à l’heure où les avions ont pénétré dans les locaux, les bureaux sont pleins […]. C’est bien le problème… » (29) s’exclame Nabe pour manifester toute l’absurdité du traitement appliqué à un événement politique pourtant majeur.
     Par le recours à l’oxymore, Nabe ironise sur la terminologie des journalistes qui se veut discrètement subtile mais tombe dans le ridicule, « au début, on les a appelés islamistes, puis « islamistes » avec des guillemets […] car on s’est aperçu que c’est plus compliqué que ça. Il existe des islamistes pas trop durs, presque mous. . . Ce n’est pas comme les fondamentalistes, bien qu’il y en ait certains qui ne soient pas très intégristes. . . Au train ou` çà va, les analystes vont découvrir des extrêmistes modérés et des fanatiques supercools ! » (41). Cette critique de la nuance n’est pas innocente puisque Nabe laisse entrevoir qu’il anticipe la réception de son essai en adoptant à plusieurs reprises une posture défensive. C’est probablement contre l’éventualité d’un reproche de simplisme à son encontre qu’il déploie une critique de l’illusoire complexité.
     Selon Franck Evrard, la scénographie du fait divers, apparemment innocente, tient le sous-discours selon lequel la violence et le danger sont partout. Le public fragile serait dès lors entrainé à adhérer à des idéologies politiques radicales et autoritaires (23). Nabe conscientise la perfidie du procédé, ne pas expliquer au public les raisons de la violence terroriste reviendrait à lui laisser penser qu’il n’y en a pas. Dès lors, le citoyen voit redoubler son sentiment d’injustice et adhère plus facilement à la répression, en l’occurrence à l’esprit revanchard de Georges Bush. En outre, Nabe expose la manipulation et la censure des médias par le motif du « secret généralisé » debordien (25), il précise que tout un pan de population fut laissé de côté par des journalistes peu enclins à l’objectivité. Certains se sont réjouis des actes de terrorisme qui constitueraient une juste réponse à l’Amérique qui a injustement prétendu instaurer et dominer un nouvel ordre mondial, or « à Naplouse, le jour même, ce sont des milliers qui font la fête, et aucune télé n’a le droit de les filmer » (44).
     Est-il plus nuisible d’entrainer le citoyen lecteur à s’interroger sur les raisons des attentats du 11 septembre en usant de la provocation d’une apologie du terrorisme ou de lui décrire les actes terroristes sans jamais lui donner les moyens de les penser pour ainsi mieux le manipuler ?

Apologie du 11 septembre comme socle d’une critique de la société occidentale

     À la question centrale du « pourquoi ? », l’écrivain apporte quelques réponses. Il fustige le mépris de l’Amérique envers les islamistes, leur tentative d’envahissement et de domination des autres pays, le vol des ressources dont ils manquent et leur système capitaliste tout-puissant. Progressivement, sa critique se déplace et se développe autour des thématiques sociales de la télévision, de la télé-réalité, du monde littéraire, du système éditorial, du foot, de la politique, et du racisme. Nous nous limiterons à évoquer la question de la téléréalité.
     Nabe tourne en dérision la bêtise d’un type d’émissions dont l’absence totale de transcendance des sujets abordés redoublent de médiocrité à côté de la puissance de conviction et de valeurs qui ont commandité les attentats du 11. Certes, il reconnait aussi des valeurs au monde occidental, mais c’est pour mieux les tourner en dérision par l’usage d’une antanaclase elliptique, « Ah ! Ils y tiennent, à leur Occident ! Ou plutôt à ses « valeurs »… Cotées en bourse, bien sûr » (73). L’écrivain fait appel aux connaissances et aux souvenirs du monde en tant que référent réel du lecteur afin de lui rappeler toute l’hystérie et le manque de décence des présentateurs de show américains. Parallèlement, il s’applique à faire surgir l’image de Ben Laden dont la placidité traduit la bienséante pudeur. Nabe rassemble les univers du 11 et de la télévision afin de produire un effet de contraste suffisamment marqué dans son incongruité pour provoquer le lecteur et l’amener à la prise de conscience d’une bêtise made in USA mondialisée ; « j’attends Ça vaut le détour, Ça se discute, […] Ou alors : « J’aime détourner des avions de ligne pour les crasher dans des tours. C’est mon choix » (101). Il utilise le procédé d’accumulation syntaxique pour amplifier le caractère indécent de ces émissions dont le système est suffisamment conscient pour choisir de les supprimer au lendemain du 11 mais suffisamment irresponsable pour en assurer la diffusion au quotidien, « reportés, les spectacles ! Ajournés, les show gras, déprogrammées, les émissions de beaufs ! » (102). Nabe dénonce l’excès de « grand vide » au sein de ce « vaste espace » (70), que la télévision traduit par « deux cents chaines satellisées pour surtout ne rien savoir du monde » (71).
     La lueur d’espoir de Nabe est celle d’une Révolution, d’ordre social, mais aussi et surtout métaphysique. Il juge cette dimension plus proche de la réalité parce qu’elle amène l’homme à s’interroger sur lui-même et non sur celui que « la société lui fait croire qu’il est ». Pour marquer ce contraste, il oppose des questionnements concrets et futiles du type « qu’est-ce que je vais acheter samedi ? » à d’autres plus abstraits et intimes comme « que vivre ? que laisser mourir » ? (134).
Nabe survole la dimension historique mais dit néanmoins de façon concentrée, au moyen d’une prétérition, que l’histoire des attentats n’est certainement pas sans lien avec l’Histoire de l’Amérique, « pas la peine de remonter aux Peaux-Rouges massacrés ou aux Nègres d’Afrique importés puis persécutés par le Ku Klux Klan, ni à Hiroshima et ses Little Boys, pour savoir que les Américains ont fait énormément de mal » (67).
     Michel Lantelme évoque Une Lueur d’espoir dans son ouvrage Janus postmoderne qui reflète la tendance de la littérature contemporaine à se partager entre mythe de la fin et mythe des origines, indissociables l’un de l’autre (58). La dimension du temps est en effet capitale à l’analyse du traitement du 11 septembre. Nabe va entremêler deux discours, celui des extraits bibliques du chapitre XVIII de l’apocalypse de Saint Jean avec celui des commentaires journalistiques télévisés qu’il a relevés. L’italique des passages de la Bible est superfétatoire tant le contraste est saisissant, d’un côté des remarques purement conventionnelles et descriptives, de l’autre une interprétation mythique, symbolique, et transcendante. Le temps des articles de presse est linéaire et progressif, c’est pourquoi celui d’Une Lueur d’espoir se veut mythique, récurrent, et circulaire. New York fait figure de nouvelle Babylone ; prostituée et pécheresse, elle reçoit le juste châtiment divin. Nabe s’empare du cliché biblique pour mieux se révolter contre la société occidentale qui ne vit plus le temps que sur le mode du présent immédiat, lequel n’est plus qu’un grand vide qu’on s’efforce de remplir au gré de modes superficielles périmées aussitôt qu’elles sont nées ; « contrairement aux « fanatiques » d’Orient qui vivent dans un présent éternel et prophétique, « nous » survivons depuis trop longtemps dans le dernier cri de l’Actualité. Ce culte de la nouveauté perpétuelle est une invention des Américains » (26). Nabe procède à un retournement du statut de bourreau et de victime en fustigeant la société de consommation contre laquelle les avions se seraient abattus ; « La dictature mentale du « Tout s’achète » est criminelle » (78).
     S’il commence par mythifier l’événement pour mieux culpabiliser la société américaine, Nabe va rapidement s’employer à le dédramatiser et le minimiser, procédé qui s’inscrit bien sûr à l’encontre de la dramatisation opérée par les journalistes. La presse accorde une importance particulière à la typographie, aux photos, et aux titres tandis que son écriture, comme le soutient Doug Underwood, se répand généralement en formules conventionnelles (5). Nabe, qui dédie par une antanaclase elliptique son essai « à ceux qui n’y ont pas vu que du feu », joue avec les mots et détourne les expressions toutes faites dans des emplois inédits. Il recourt au décalage entre un contenu chargé et un ton et des tropes qui en euphémisent toute l’horreur. Les événements paraissent moindres quand l’avion s’écrasant sur la tour devient une mouche culbutant un sucre (23) tandis que les victimes ne sont plus que des fourmis qui tombent d’un poteau (21). L’humour noir lui permet de manifester son indignation et de rire d’un monde absurde. Nabe entretient la provocation par des comparaisons d’ordre sexuel tel que le crash de l’avion dans la tour assimilé à un coÏt renforcévpar le procédé d’épenthèse vol-viol (17), mais aussi par une dérision qui s’exprime ou` on ne l’attend pas et qui ne manquera pas d’être jugée déplacée. Il précise au moyen d’un isolexisme à fonction comique que les kamikazes étaient « tous aimables, discrets, travailleurs, « normaux ». Des intégristes intégrés, en somme. Et désintégrés désormais… » (36). Il procède également à des métaphores cocasses qui peuvent entrainer le lecteur à sourire d’une situation qui passe brièvement de tragique à tragi-comique, ainsi Nabe désigne les buildings brûlés sous le terme de « grandioses gaufres gothiques ratées » (26), trope qui sera en outre renforcée par le paratexte éditorial avec l’insertion d’une illustration du décombre en couverture du roman. Quant aux musulmanes, elles sont l’objet d’une synecdoque non moins cynique, néanmoins réussie au regard des caractéristiques de l’habit qui désigne la personne, « je m’approche de ces obscurs abat-jour ambulants » (87).
     Nabe ne se contentera pas de dédramatiser les attentats, il étendra le zèle jusqu’à les défendre. Le journaliste satisfait l’instinct et les pulsions agressives du lecteur de fait divers quand dans un processus de catharsis aristotélicienne, celui-ci s’identifie aux victimes et bourreaux de la tragédie. Il oscille alors entre l’empathie pour les victimes d’un côté et un sentiment de fascination pour la transgression de l’ordre social et de la norme de l’autre. Le journaliste accompagne le lecteur dans son sentiment de sympathie, en revanche, il tait l’admiration qu’il contribue pourtant à lui faire éprouver. Comme l’a justement remarqué Max Scheler, nous avons dans la langue française toute une série de termes pour désigner la compassion, le « souffrir avec », mais fort peu pour désigner le plaisir que nous prenons à son bonheur (206) comme si la réalité d’un sadisme inhérent à toute sympathie était déjà inscrite dans les sources lexicales de la langue (Auclair 202). Nabe assume au contraire son inconvenante admiration pour l’acte terroriste qu’il assimile à une belle allégorie concrétisée, non qu’il soit un déséquilibré assoiffé d’horreur mais plutôt un écrivain qui s’éloigne du conformisme social médiatique pour mieux reconnaitre le caractère ingénieux des attentats du point de vue technique et tactique, « envoyer ainsi des avions commerciaux sur les symboles mondiaux du matérialisme et du mépris touche au génie. Un génie du mal peut-être, mais un génie tout de même. Utiliser les moyens de l’adversaire en en faisant des armes contre lui » (29). Outre l’intelligence stratégique, Nabe reconnait aux auteurs de l’attentat un sens des responsabilités perdu en Occident qui se manifeste dans un sacrifice individuel au bénéfice du nouveau millénaire. Pour convaincre de la pertinence d’un tel héroïsme, Nabe insère des extraits du discours de Ben Laden et cherche à renforcer l’adhésion du lecteur par les questions oratoires qui s’ensuivent ; « Ils veulent occuper nos pays, voler nos ressources [. . .] et que nous soyons d’accord ! comment ne pas être d’accord ? » (55). En plus d’exprimer sa fascination pour le commanditaire de l’attentat qu’il juge « poétique » (32), Nabe signale son admiration pour la beauté de la destruction. Il picturalise la scène, « les soleils de feu semblent faire saigner le ciel. Cet orange éclaboussant le bleu ! C’est vangoghien ! Quelle incandescence ! » (23).
     Retour à la première phrase de l’essai de Nabe, « aujourd’hui, ma mère est née ». Elle emprunte les modalités de l’écriture de soi et constitue une sorte d’écho subverti de la première phrase de L’Étranger de Camus, « aujourd’hui, maman est morte ». Comme Meursault qui n’a pas pleuré la mort de sa mère, Nabe ne s’est pas conformé aux canons de la morale sociale en fêtant l’anniversaire de la sienne qui coïncide avec le jour des attentats ; double fête. Le héros du roman est condamné à mort par la société parce qu’il ne joue pas le jeu tandis que le héros de l’essai prévoit sa condamnation morale que Bernard Pivot lui prédit au moment d’un retour à l’écriture de soi final sous forme d’entretien qui structure et boucle l’essai : « Vous allez encore vous faire mal voir Marc-Edmond [sic] ! » (153). Nabe s’éloigne, fredonnant déjà le refrain temporairement sulfureux « What a Wonderful World » placéen exergue de son essai.

Fanny Mahy

Contemporary French and Francophone Studies Vol. 15, No. 4, September 2011, 459–467

     Fanny Mahy is a Ph.D. student at the Universities of Lille 3 in France and Western Ontario in Canada. Her thesis focuses on the failure of speech in contemporary media coverage known as « fait divers. » She is a member of the Research Group working on Francophone Literatures (GRELCEF) and has published, in this context, an article entitled « The Cultural In-Between in Sweet, Sweet China by Felicia Mihali and Stupeur et tremblements by Amélie Nothomb » (2010).