lundi 25 mars 2019
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Mea Panpancuculpa

Marien Defalvard abat son jeu. L’auteur de Narthex (2016), qui avait brusquement fait allégeance au calife de l’aigreur jalouse Juan Asensio, l’antinabien rabbique, et renié alors son attachement à Marc-Edouard Nabe, veut faire savoir à Nabe’s News qu’il a eu tort…


Avec plaisir, Marien ! Un bel exemple (non suivi, hélas) pour les Alexis Lucchesi, Quentin Rouchet, Pierre Cormary et autres Maxime Dalle… Pardonnons les offenses comme à ceux qui nous ont pardonnés, pardon, offensés !

En ce dimanche de neige

     En ce dimanche de neige sur ma province auvergnate, je transmets ce petit mot court au lac Léman – la mauvaise métaphore du vieux Nabokov : « la vue du balcon sur le lac Léman vaut tout l’argent liquide auquel il ressemble. »

     Il faut que les nabiens sachent ce qu’il en est du reniement supposé de Marien Defalvard.

     En juillet 2016, j’ai en effet rendu visite deux fois à Nabe, dans sa galerie de la rue Frédéric Sauton. Visites amicales, intéressantes, où je n’ai pas dit à Nabe autre chose que ce que je pensais de lui et de ses navigations politiques – visites un peu déçues, parce que je préférais le Nabe de la littérature au Nabe du comptoir politique. L’hypocrisie n’est d’ordinaire pas mon fort.

     J’ai découvert Marc-Edouard Nabe il y a dix ans, en achetant le Vingt-Septième livre à la Coopérative du Livre d’Orléans un jour gris de janvier 2009 – je ne sais pas si elle existe encore. Lecteur de Houellebecq, j’avais été extrêmement séduit, par tout : la folie, la lucidité, le prophétisme au présent qui donne toujours le sentiment, à cet âge, de se trouver devant la vérité, l’exaltation sourde ou manifeste, le laser épocal ; n’entrons pas dans les détails. J’ai enchaîné sur l’Apostrophes de 1985, qui est en général la première marche des convertis du nabisme : éblouissement. Pendant deux ou trois jours, je crois que j’ai aspiré à être Marc-Edouard Nabe (chez les autres, cela dure plutôt deux ou trois ou dix ou vingt ans). Puis j’ai lu le Régal, d’une traite, trouvé à la Médiathèque d’Orléans : un peu déçu, beaucoup d’emprunts, mais je crois me souvenir qu’il y avait eu des éblouissements partiels. J’espérais encore beaucoup en Nabe. L’Homme qui arrêta d’écrire est une des très, très rares tentatives de représenter une époque déjà irreprésentable : celle de notre adolescence.

     Je tiens Marc-Edouard Nabe pour un des écrivains français les plus importants des trente dernières années, nul ne me fera dire le contraire.

     Deux années après, sur Twitter, j’ai donné les apparences d’un reniement. Il ne s’agissait que de complaire à une femme que j’aimais à cette époque, et qui me reprochait durement, et même terriblement, mes affinités nabiennes passées – pour des raisons de basse politique. Cette vidéo assez piteuse des Eclats avait été le coup de grâce : j’en étais exclu de l’humanité. Cette femme – Hélène – sera du reste un personnage de mon prochain roman (L’Architecture, Editions Fayard, 2020). Cette faiblesse s’excuse-t-elle, les garçons amoureux de femmes qui pourraient cesser à jamais de leur parler pour une opinion politique en jugeront.

     Par Marc-Edouard Nabe, accidentellement (disons : par la revue Adieu, qui n’existerait pas sans Nabe, dans laquelle il m’a découvert poète), j’ai rencontré le compositeur Cyril Molesti, plus proche de Debussy et de Gérard Grisey que de Barraqué et Miles Davis, mais qui travaille aujourd’hui à mettre en musique, en lied, ma poésie – grand admirateur de Nabe lui-même, critique certes mais qui continue de l’admirer assez pour illustrer sa musique par des tableaux nabiens.

     Par Marc-Edouard Nabe, indirectement, j’ai également rencontré David Vesper, la tarte à pelle niortaise – qui est devenu plus qu’un ami, un alter ego.

     Je ne sais pas si Marc-Edouard Nabe est un grand écrivain et s’il l’a jamais été – mais ainsi que me le disait le compositeur lyonnais dont Nabe ne peut pas ne pas se souvenir, admirateur de Nabe, beaucoup plus que moi, tant d’entre nous ont pris auprès de lui, comme le disait l’autre (n’était-ce pas encore Henry ?…), des leçons de liberté. Nabe est quelqu’un qui, à l’époque du « néo-hussardisme » bêta et frelaté où il fallait faire semblant de n’avoir lu que Morand, Chardonne, Stendhal, Retz et Roger Nimier, pouvait dire que les romans à partir desquels il fallait reprendre le cheminement romanesque une fois les ruines éboulées, c’était non pas Lewis et Irène ou Les enfants tristes mais les trois derniers romans d’Aragon, monuments bouleversants que personne ne visite, sinon quelques professeurs d’Université datant de l’époque théoricienne du Nouveau Roman et sans doute fossilisés : La mise à mort, Blanche ou l’Oubli, Théâtre/roman ; personne n’a l’air de savoir ça, que Nabe et moi. C’est beaucoup, inconstestablement.

     Nabe m’a beaucoup moins marqué que d’autres « classards » littéraires, certainement : je ne suis pas célinien – j’ai même horreur de Céline – pas tellement bloyen, claudélien quand j’y pense (que du premier je préfère le Voyage au bout de la nuit et du dernier les Conversations dans le Loir et Cher dit assez que ce que j’aime chez eux, c’est ce qu’ils ont de moins emblématique, ce qui semble leur avoir échappé dans leur oeuvre, l’exception). Mais que Nabe ait pesé si lourd dans les choix esthétiques, l’idée que l’on se faisait de la littérature et de la liberté de ceux qui voulaient y atteindre, dans l’orientation intellectuelle vis à vis de la littérature d’une génération entière de garçons, cela ne peut lui être ôté.

     Il faut donc avant tout voir ce mot comme l’hommage (par ma bouche) d’une classe d’âge à Marc-Edouard Nabe, qui est dans une certaine mesure l’imam caché, comme on dit maintenant à Paris, de tous les jeunes gens littéraires et apparentés nés en France entre 1989 et 1992 – quoiqu’on pense de ses livres. Raymond Roussel existe assez sans ses livres, c’est certain, il existe peut-être plus quand on lui a enlevé ses livres. Vaché, le cher Vaché au costume couleurs de tranchées, n’en disons rien. Il est possible qu’en 2041 encore, sur une planète tout uniment peuplée d’Instagrammeurs, un garçon regarde l’Apostrophes de février 1985 et en comprenne à son tour – mieux que par n’importe quel Kierkegaard ou Sartre – ce qu’était la pratique de la liberté – dans l’art, bien sûr, mais aussi ailleurs.

     Tout ce qui n’existerait pas sans Nabe : voilà quel pourrait être le titre de mon hommage, dans ce dimanche de neige, après ce prétendu revirement. Tout ce qui n’existerait pas sans Nabe : eh bien, beaucoup de choses.

     Mes amitiés à Marc-Edouard et à Lausanne, donc.

Marien Defalvard

     P.S. : Nabe devrait se remettre au théâtre – sa première passion, avec le dessin. Je me demande si je ne donnerais pas beaucoup de sa production récente (que j’aime moins, avec toute cette géo-politique !…) pour le merveilleux Léon Bloy devant l’Eternel.