dimanche 25 mars 2018
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

On t’embrasse, Angie !

Angie David vient de sortir un recueil de portraits intitulé Réprouvés, bannis, infréquentables, chez Léo Scheer, où les mises au ban de plusieurs écrivains (dont Nabe) sont examinées. L’excellente mademoiselle David a participé à l’émission La Grande Table (France Culture), enregistrée ce jour-là, le 16 mars, directement depuis le Salon du Livre, Porte de Versailles.

     Évidemment, dans ces marécages bourbeux, elle ne pouvait tomber que sur une hydre… Parmi les têtes malfaisantes, en apparence détachées mais appartenant toutes au même corps, Mohamed Aissaoui, tâcheron du Figaro littéraire, Gisèle Sapiro, une chercheuse-sociologue, et le si triste Pierre Assouline… Des têtes très heureuses de se coiffer d’œillères, puisque aucune n’a vraiment trouvé de raison d’exister à ce livre, ni de raisons de se sentir lésés aux auteurs dont il traite. La démarche pertinente d’Angie David leur semblait facile à démonter… Las ! Ils croyaient qu’il suffisait de resserrer la définition de la censure la plus étroite et rigide possible afin de noyer le poisson. Vieille technique : une fois qu’on a rappelé l’absence d’interdiction judiciaire, le pro-censure avançant masqué peut alors tout son saoul justifier n’importe quelle dégueulasserie du monde littéraire. Heureusement, Angie David a tenu fermement sa position, malgré les grognements de cette petite bande satisfaite d’avance d’avoir le dernier mot… C’était mal la connaître ! Bravo Angie !

Angie David

     C’est la chevrotante Gisèle Sapiro qui aura le moins caché son dégoût : on pige vite qu’elle se bouche le nez dès qu’elle approche un peu trop près de ce tas de « maudits » qui l’ont bien cherché (quoi ?), hormis ceux « de gauche ». Selon elle, c’est normal qu’un écrivain joue avec les limites du dicible, sauf quand il s’agit d’idéologie ! La littérature se retourne dans sa tombe aux trois quarts creusée… Quel imbroglio de neurones ! Gisèle tient surtout au droit de ne pas laisser quelqu’un s’exprimer : hop, sous le tapis… La liberté des uns s’arrête là où l’a décidé celle des autres !

Gisèle Sapiro

     À côté, Pierre Assouline, toujours haineux de Houellebecq, étale sa rhétorique molle et incohérente de partisan du « débat d’idées » à sens unique, et dont la seule conclusion logique est que tout va bien : « il n’y pas d’écrivain maudit en France ». Ou alors : « c’est le jeu de l’édition, ne changeons rien, regardez Baudelaire : il n’était pas du tout populaire au début ! » Incroyable écheveau fallacieux où le cynisme et la stupidité s’entremêlent. Et pour oser affirmer plus loin : « Muray critiquait le système au moment où il le fallait ! » Alors que Nabe, pas du tout, jamais ?
     Pour  le pauvre Assouline, désormais écrivain vedette chez Gallimard (ça montre à quel niveau est descendu l’ex-maison de Gaston), c’est naturel qu’un éditeur arrête de publier une plume dès qu’elle s’éloigne un peu trop de ses principes. Avec ce dédain caractéristique de l’homme de lettres éconduit, Assouline poussera jusqu’à féliciter d’une façon feutrée les éditions Gallimard de s’être « passées » des services de Marc-Édouard Nabe. Comme si l’auteur de Lucette avait été de tous temps un « auteur Gallimard » que le patron Antoine aurait décidé un jour de licencier… Faux : ce n’est que par l’intermédiaire de Philippe Sollers, et de Lucette Destouches, que Nabe a publié sporadiquement chez Gallimard, célèbre maison pour avoir raté chaque fois, à leurs époques, les meilleurs écrivains : Proust, Joyce et Céline au XXe siècle ; Nabe et Houellebecq au XXIe. C’est du Rocher que l’auteur de Kamikaze (journal vanté publiquement par Assouline à sa sortie en 2000) a été viré. Mais la confusion est la seconde nature des journalistes littéraires qui finissent par croire leurs confrères quand ceux-ci font semblant de les considérer comme des écrivains.

Pierre Assouline, Agent 000

     C’est tout une conception de l’édition même des écrivains « problématiques » qui s’est dégagé de ce petit débat. Angie David a été la seule à faire jouer le couteau dans la plaie, pour ne pas dire dans la pléiade. Pour les éditeurs, imprimer et vendre chaque année des centaines de navets qui font honte à l’art d’écrire, ça gêne assez peu leurs consciences… Un éditeur c’est donc quelqu’un qui ne donne la parole qu’à ceux qui disent ce que lui-même pense et rêve de voir publié chez lui ? Jamais quelqu’un qui soutient l’écrivain au moment où il est le plus exposé aux vagues d’attaques ; qui privilégie la vision de l’artiste ; qui, conscient de son rôle par rapport au destin d’une œuvre, a assez d’humilité pour que son activité ait un sens autre que purement mercantile ? Assouline est ravi d’ignorer qu’avec sa logique aucune parole discordante ne peut jamais venir se heurter à la norme ; il s’en fout, lui, il y est bien calé… Qu’on ne s’attende pas à de fulgurantes annotations le jour où ce hibou fera la réédition de Bagatelles pour un Massacre. Ça a dû le contrarier qu’Angie David, elle-même éditrice, et qu’il croit sans doute comme lui inféodée ad aeternam au Commandement de la Loi éditoriale académique, affiche une toute autre attitude.
     On notera comment Angie n’a pas laissé passer l’ignominie de Sapiro désignant comme « alibis » la référence à Pasolini et à Guy Debord parce que selon elle, vieille gauchiste pourrie, ces deux-là, de « gauche », n’ont rien à faire avec le ramassis de réacs mis en valeur par Angie David. Celle-ci a rappelé justement que Pasolini s’était fait attaquer (en justice, entre autres) toute sa vie avant d’être assassiné et que Guy Debord s’était suicidé… En outre, les deux penseurs de leur époque sont de profondes références pour au moins une bonne moitié des « bannis » d’Angie !
     Concernant Nabe, soit ils font semblant de ne rien piger, soit ils ne pigent vraiment rien (plus grave encore). Pour eux, les nantis anti-maudits des Lettres, c’est comme si l’unique difficulté d’un Nabe était d’avoir été largué par le Rocher après son rachat en 2005, et que l’auteur du Journal Intime pleurnichait sur cette « injustice » depuis… N’importe quoi ! Cela, Nabe l’a transcendé et ça s’est appelé L’Homme qui arrêta d’écrire et l’anti-édition. Pas au courant, Assouline & Sapiro ? En revanche les rejets, les lâchages, l’hypocrisie, la censure par omission, la calomnie depuis plus de 30 ans, le cerveau de Pierre Assouline ne les enregistre pas. Très mauvaise perception des détails ! Pour un lecteur de Simenon, c’est grave ! Il ne faut pas trop en demander à cette figure de la critique française. Assouline ferait mieux de s’en tenir à chasser les plagiaires, au moins ça donne des idées de pseudos marrants à certains… Là, c’est le niveau zéro de l’entendement. Après tout, ne rien comprendre, c’est encore le meilleur moyen de ne rien remettre en question.
     Pourtant, il y en aurait eu des choses à dire sur le parcours de Dominique de Roux, sur l’autoédition de Camus comparée à celle de Nabe, sur la fin de Dantec… Piètre débat qui démontre l’aspect monolithique de l’édition, agrémentée de déni et de négation, au nez joli et à la barbe, ou plutôt à la belle chevelure blonde, de cette éditrice belle comme un Modigliani… L’une des plus fines et des plus cultivées de ce milieu moribond a bien lutté, avec courtoisie et fermeté, face aux tentatives des france-cultureux qui n’avaient de cesse de vouloir renvoyer dans leurs limbes diverses, en quelques coups de talons méprisants, la demi-douzaine d’auteurs vraiment rejetés par eux-mêmes et auxquels ils ont le culot de dénier au moins l’appellation de « bannis »… Ils ne savent pas, les pauvres misérables, qu’en effet ce sont eux les bannis, les réprouvés, les infréquentables, mais de la postérité !

Piotr Assoulinski

Rappel : Angie David avait dirigé chez Léo Scheer les Morceaux choisis de Nabe en 2006.