vendredi 18 décembre 2020
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Panne d’essentiel



Assez d’entendre larmoyer les gens de culture ! Tous ces inutiles chougnant qu’on les empêche de travailler, qu’ils vivent en « Absurdistan », qui trouvent la situation à la fois kafkaïenne et ubuesque (il faudrait savoir). C’est insupportable, en pleine pandémie, alors que les mêmes avaient dès le mois de juin parlé comme si tout le monde en était sorti (« du temps de la pandémie », « quand on était encore dans la pandémie »…), ils se déchainent en reproches contre un gouvernement maladroit, pataud, penaud, minable, mais qui, le pauvre con, fait ce qu’il peut, et tant pis s’il est incapable d’expliquer la situation.
     On a eu d’abord droit aux restaurateurs qui fondent en larmes sur leurs tartes à la crème, qui regardent d’un air suicidaire leurs casseroles vides, qui ont des relents à la Vatel sauf que c’est sur les autres qu’ils reportent la faute d’avoir raté leurs recettes : le Pouvoir contre lequel ils s’insurgent comme si s’insurger n’était pas une autre forme de soumission ! Macron,  l’empêcheur de rouvrir en rond… Mais s’il rouvre, c’est pas la vie qu’il vous rendra, c’est la mort assurée. Alors tant pis pour le bar qui est un « lien social » et le restau un « lieu convivial » !  Bien sûr qu’en se re-réunissant à plusieurs autour de tables, mêmes distanciées, en enlevant son masque pour baffrer et échanger des inepties et boire jusqu’à asperger ses voisins, le facteur de contamination sonnera trois fois, et plus si affinités.
     Rouvrir ou ne pas rouvrir, c’est le seul but des beaufs bistrotiers voués toute leur vie depuis des décennies à donner de la merde à bouffer aux gens. Le seul mot d’ordre des « victimes » de la deuxième vague, c’est ne pas niquer l’économie, mais c’est la consommation qu’ils ne veulent pas qu’on nique car elle leur permet à eux-mêmes de consommer. Jolie mentalité ! On a vu des scènes démentes : du personnel de grand magasin applaudir les acheteurs qui sont enfin admis, ou l’inverse. Finie, la claque à 20 h pour les soignants. Maintenant, c’est ceux qui participent à fond à la marchanderie générale, côté vendeur comme côté client, qui méritent seuls d’être acclamés.
     De toute façon, tous ceux qui râlent qu’on ne rouvre pas ne sont capables que de faire du chantage au suicide et à la faillite au lieu d’essayer de s’adapter et de se renouveler. Par exemple, les restaurateurs n’ont qu’à faire de la vente à emporter systématiquement. Ça se fait d’ailleurs, même s’ils perdent le tiers de leur chiffre d’affaire.
     Car c’est ça le problème, et dans tous les domaines. Personne parmi les commerçants et les cultureux désignés comme « non-essentiels » (excellente définition) n’a profité du premier confinement du mois de mars pour se remettre en question… « Et si finalement, tout ce que je faisais était vain et limite escroquant ? Et si mon « spectacle vivant », mon roman qui allait sortir, mon film qui m’a coûté si cher, n’était qu’un produit culturel de plus, en effet inessentiel, et qui n’apporte rien au monde et participe en tout cynisme à la grande décérébralisation de notre époque quasiment détruite ? »
     Non, les cultureux, encore eux, il leur faut absolument rouvrir pour se re-remplir les re-poches, surtout ne pas changer leurs habitudes de petits Blancs avides de soutirer du fric aux ignorants en vrai art qui gobent leurs nullités pseudo-artistiques. « Nous sommes les âmes de ce pays »… Faut voir la gueule des âmes ! Pour eux, c’est injuste qu’ils ne puissent plus contaminer tout le monde avec leur culture de microbes qui prend le bouillon ! Ils affirment (en répétant ce qui se dit sur Interconspi) qu’il n’y a pas de clusters dans leurs libraires, leurs musées ou leurs salles de théâtre et de cinéma alors que dans les grands magasins, et dans les transports en commun, si ! En dehors du fait que tous ceux-là sont essentiels en effet, puisqu’ils transportent les veaux et les bœufs esclaves du roi Travail, il y a d’autres raisons, mais pas un connard gouvernemental n’a été capable de leur dire pourquoi c’est pas pareil. Et qu’on ne compte pas sur les journalistes des chaînes continûment propagatrices d’un conspirationnisme plus ou moins feutré pour leur expliquer quoi que ce soit.
     « Expliquez-moi pourquoi il serait plus risqué de faire ses courses chez un petit commerçant plutôt qu’au monoprix ? » Rouvrez les guillemets : « Pourquoi les boulangeries restent ouvertes et pas les librairies ? « . « Est-il vraiment plus essentiel de manger un pain au chocolat plutôt que de lire Cioran ? » Tout un tas de conneries auxquelles il va bien falloir répondre…
     D’abord, en effet, c’est mieux de pouvoir acheter une baguette bien croustillante qu’un livre de merde. Et surtout, dans une boulangerie, on ne reste pas une plombe sur place, en tas, touchant tout l’étalage des pains et des brioches… On commande, on paye, et on ressort vite, tandis que dans une librairie, on traîne, on réfléchit à la daube qu’on va s’offrir pour se croire intelligent et cultivé, et pire, on prend en mains les ouvrages, on les repose, on en prend d’autres, on discute avec le libraire-conseil (un con de plus ), et c’est là où le Covid se régale, imbéciles ! C’est parce que l’épidémie galope et qu’un nombre de gens en même temps et dans un même endroit fermé qui stagnent est dangereux que le gouvernement cherche à juguler les rassemblements immobiles dans des lieux clos. C’est pourtant pas compliqué à comprendre ! Eh bien si ! Et le plus fort, c’est que ce n’est pas qu’ils ne veulent pas comprendre, c’est qu’ils ne savent pas comprennent. On est d’ailleurs dans une époque où plus personne ne sait comprendre… Tellement obsédées par la peur du manque à gagner, les rouvreuses (comme on dit les pleureuses) cherchent toutes à s’en sortir, mais il ne faut pas essayer de s’en sortir.
     Le métro, pris en contre-exemple, est paradoxalement moins dangereux, car les gens y sont agglutinés, c’est vrai, mais ils le sont dans un temps relativement court, ça sort, ça rentre, ça repart, ça ressort, ça monte, ça descend, ça bouge, il y a du flux, des courants d’air, je m’en suis assez plaint du temps où j’habitais Paris ! Alors que dans une salle de ciné ou de théâtre, ça stagne je vous dis ! Ils arguent que tout le monde y est bien assis, respectant les mesures-barrières et les gestes-sanitaires (où les gestes-au-fur-et-à mesure et les sanitaires à barrières, je ne sais plus…), qu’on est placé à plusieurs mètres de distance les uns des autres, et qu’on garde le masque… Mais même ! Avec le masque, en étant enfermés dans la même pièce à 50, dans le noir, en train de toussoter ou de respirer — car ils n’ignorent tout de même pas que le virus passe par le souffle, même s’ils en sont totalement dépourvus ! — c’est risqué un max, bande d’obtus !
     Voilà pourquoi une salle de cinéma est interdite, ainsi qu’une de théâtre où là c’est encore pire puisque des comédiens statiques sur la scène vocifèrent et diffusent les miasmes de leurs haleines covidées à toute une assistance d’abrutis qui croient être libres en regardant des mauvais acteurs jouer de mauvaises pièces. Car c’est par là que le bât blesse, et ce n’est jamais dit. Reconsidérer la « qualité » des œuvres pour lesquelles vous vous battez pour retrouver votre putain de liberté, et on en reparlera. Au théâtre, est-ce que ça vaut vraiment le coup de sortir pour voir Richard Berry ânonner des plaidoiries d’avocats bien dans le sens du vent ? Et au cinéma pour se taper le dernier navet d’Albert Dupontel qui n’a toujours pas compris qu’il ne serait jamais cinéaste ? Sans parler des one-man show débiles de racailles pas drôles qui racontent leurs vies de stigmatisés-mon-cul… « Et les boîtes, alors, quand c’est qu’on les rouvre ? » C’est la première fois qu’on demande à ouvrir les boîtes pour y mettre des sardines et pas pour les en extraire ! Mais bananes, dans une discothèque, on stagne encore, on se trémousse et trépigne face à face sur la piste, en éclatant de rires et de rots dans des gerbes de postillons à facettes. On a vu ce que ça donnait dans les fêtes clandestines !
     Mais le secteur « essentiel » qui se plaint le plus d’être mis en panne, c’est bien celui des librairies ! Les livres, la grande affaire ! La pleurnicherie numéro 1… Toutes ces œuvres littéraires, soi-disant, qu’on interdit au public d’aller acheter sur place pour soi-disant s’élever l’esprit alors qu’il s’agit plutôt de ne pas rompre la chaîne des sales ruffians du monde de l’édition ! Tout ça pour préserver leurs intérêts avec derrière, qui poussent, les écrivains complices, les minus à 10% qui ne vendaient déjà rien en temps normal et qui là se présentent comme des crucifiés de la Grande Littérature parce que la Fnac avait pensé un moment rouvrir ses rayons livres et que finalement elle s’est pliée à la fermeture généralisée des petits boutiquiers de la librairie française… Comment ne pas se réjouir encore une fois des conséquences morales de  ce divin Corona punisseur, de ce Corona vengeur béni qui a mis au tapis tous les escrocs de la Culture ?
     Les libraires n’ont qu’à se déplacer à domicile comme des livreurs de pizzas pour apporter leurs daubes aux lecteurs assez stupides pour les lire ! Dire que sur internet, ces derniers n’auraient qu’à cliquer pour télécharger des trésors de littérature universelle qui pourraient leur faire comprendre la vie c’est-à-dire, entre autres, de ne pas marcher aux lois de la culture de Marché ! Mais pour ça, il leur faudrait du goût, ce que l’éducation, les médias et la culture leur a totalement atrophié… Non, ils préfèrent « soutenir » les libraires et les faux écrivains évidemment. Par exemple, les exécrables Didier van Cauwelaert ou Alexandre Jardin, lustrés par le lèche-cul François Busnel, tous pétitionnaires pour secouer le gouvernement à rouvrir leurs chers libraires. Tu m’étonnes, c’est eux les dealers de leurs cacas !
     C’est comme les acteurs. Eux n’ont qu’à jouer en visiophone. Et dans des théâtres vides pour des spectateurs confinés chez eux, et qui applaudiront devant leurs écrans. C’est d’ailleurs ça l’avenir, car le Covid, là aussi, a mis le doigt sur l’essentiel, pour le coup, c’est le cas de le dire : rendre saine toute impossibilité de promiscuité avec l’être humain trop dégueulasse qui ne mérite plus d’être confronté à la réalité de l’art. Mort aux sales salles ! Comment aller encore au cinéma alors qu’on peut rester chez soi, installer un écran dans sa cuisine tapissée de grands livres (et où on mange mieux qu’au restaurant !) et se projeter des chefs-d’œuvre du cinéma plutôt que se déplacer au Rex ou au Gaumont où on ne peut voir qu’une bouse qui, de toute façon, est disponible en streaming le jour même de sa sortie ?
     Après trois-quarts d’heure de défense de la culture, par ses plus vertueux chevaliers, c’est-à-dire, pour lui, Charles Berling et Christophe Alléveque, Pascal Praud, avec sa bande de ploucs, a tenu à « rendre hommage » à Beethoven pour les 250 ans de sa naissance… Affligeant ! Praud, sourd à tout art, n’a su pour évoquer Ludwig que citer dans l’ordre Stanley Kubrick, Johnny Hallyday, Philippe Labro et Michel Berger, confondre la 5ème et la 9ème symphonie (erreur rectifiée à l’oreillette), et se taper une honte bien significative. Ça voulait tout dire sur le niveau de cette émission, L’heure des pros, qui, non seulement fait tous les jours depuis six mois une propagande impunie pour la « rouverture» et distille un complotisme sournois qui n’ose pas dire son nom, mais nous confirme que s’il y a bien un ennemi de l’art, c’est la culture en général, et particulièrement celle qui est défendue à la télévision !
     Bref, si ça ne tenait qu’à moi, je laisserai fermés ad eternam toutes les librairies, les théâtres, les cinémas, les discothèques et même la plupart des restaurants. Au nom de l’art qu’ils ont toujours contribuer à étouffer, tous ceux qui se réclament de la culture d’un pays méritent de crever. L’essentiel est dit.


Marie-Rose Guarnieri, patronne-cosmonaute de la libraire des Abbesses.


Voici les livres « essentiels » pour lesquels la doxa anti-reconfinement exige qu’on rouvre les librairies…

Merci bien !