mercredi 29 août 2018
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Pire que Pinart : Vignon !

Chacun son Pinart ! En 1857, un procureur zélé, puritain et sévère, décidait de devenir célèbre pour toujours en s’attaquant aux deux meilleurs écrivains de son époque. Il commença en janvier avec Flaubert pour sa Madame Bovary, mais l’écrivain normand fut acquitté, alors Ernest Pinart se rabattit sur Baudelaire. Même Flaubert pensait que le poète s’en sortirait, trouvant presque logique entre guillemets que la société judiciaire s’attaque à sa prose aux effluves adultérines plutôt qu’aux vers voluptueux de son confrère. Il écrivit une lettre de soutien à Baudelaire qui essuya son procès en août de la même année, après une campagne de dénigrement de la presse pour Les Fleurs du mal qui était son son premier recueil…
     Ah, ça ne rigolait pas sous le Second Empire, mais apparemment ça ne rigole pas davantage sous le premier macronisme ! Pinart, échaudé par son échec contre Flaubert, changea de stratégie : il présenta le pauvre Charles comme un vrai artiste malheureux et torturé qui s’était laissé déborder par ses excès de langage et qu’il fallait punir « raisonnablement ». L’accusation de « délit contre la religion » n’aurait pas tenu, le juge s’est contenté d’accuser Les Fleurs du mal  de « délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs » à cause de passages ou expressions « obscènes ou immorales » et de sa  » peinture lascive » (tiens, tiens). Toujours la puissance sexuelle que la société ne supporte pas dans le grand art… Voilà comment Pinart planta Baudelaire sans effort, en demandant non l’interdiction complète du volume mais la suppression de six pièces « condamnables ».
     Baudelaire était certain d’être acquitté, il fut condamné aussitôt, et sortit du Palais de Justice de l’Île  de la Cité effondré : c’est certainement ce qui déclencha sa longue dépression qui devait l’emmener en Belgique, à la folie, puis à la mort moins de dix ans plus tard. Il faut que la justice se rende compte de la réalité de la vie d’un artiste : Baudelaire se présentait ensuite à ses amis avec une chemise sans col et les cheveux rasé comme s’il allait en permanence passer à la guillotine à cause de Pinart… C’est  à partir de là que la notion de « poète maudit » s’est mise en place sur mesure pour Baudelaire qui l’a évidemment retournée à son avantage. Il dut payer 300 francs (ce qui ferait aujourd’hui 981 euros exactement) et son éditeur Poulet-Malassis à 100 francs et à cisailler le volume des Fleurs les six poèmes interdits sur les 1300 exemplaires tirés. Ce n’est que quatre ans plus tard, en 1861, qu’une nouvelle version reparaîtra, et augmentée ! La surenchère a toujours fait bon ménage avec le génie bafoué.
     Malgré tout cela, à la lecture du réquisitoire d’Ernest Pinart, on ne peut que constater qu’aujourd’hui, il y a une baisse de niveau, car en dehors de sa tactique perfide de censeur décidé, le juge Pinart montra une certaine connaissance et même un respect certain de l’art et de la personne de Baudelaire. Il cita même des strophes entières (quand on cite un écrivain, c’est toujours celui-ci qui est gagnant) pour signaler le parti-pris pro-saphique et pornographique des vers baudelairiens. Il développa même la philosophie de l’auteur et rendit hommage à son style. Au moins, Pinart ne dénia pas à Baudelaire ses intentions poétiques !
     Rien de tout cela dans la sèche condamnation du Pinart aujourd’hui, nous avons nommé Cyrille Vignon qui a commis une ordonnance bâclée, sans aucune reprise des conclusions des avocats, ni des termes de la lettre ouverte de Nabe à Haoulia. Non seulement, nous n’avons pas évolué depuis le Second Empire mais on a régressé. Faire le magnanime en disant qu’on ne poursuit pas le texte mais en interdisant d’y maintenir le nom de la destinataire et même celui de son client, pour qu’elle soit inidentifiable, revient à censurer tout bonnement le texte et à le rendre illisible. En refusant de faire entrer la lettre dans une « inconvenance triviale ou grivoise pratiquée à titre satirique ou humoristique », autrement dit en la prenant au sérieux pour plaire à madame Haoulia connue dans la région PACA pour être dépourvue de tout humour, Monsieur Vignon est en dessous de Pinart. Pire que Pinart !

Réquisitoire d’Ernest Pinart (20 août 1857) :

Poursuivre un livre pour offense à la morale publique est toujours chose délicate. Si la poursuite n’aboutit pas, on fait à l’auteur un succès, presque un piédestal ; il triomphe, et on a assumé, vis-à-vis de lui, l’apparence de la persécution.
     J’ajoute que dans l’affaire actuelle, l’auteur arrive devant vous, protégé par des écrivains de valeur, des critiques sérieux dont le témoignage complique encore la tâche du ministère public.
     Et cependant, messieurs, je n’hésite pas à la remplir. Ce n’est pas l’homme que nous avons à juger, c’est son œuvre ; ce n’est pas le résultat de la poursuite qui me préoccupe, c’est uniquement la question de savoir si elle est fondée.
     Baudelaire n’appartient pas à une école. Il ne relève que de lui-même. Son principe, sa théorie, c’est de tout peindre, de tout mettre à nu. Il fouillera la nature humaine dans ses replis les plus intimes ; il aura, pour la rendre, des tons vigoureux et saisissants, il l’exagèrera surtout dans ses côtés hideux ; il la grossira outre mesure, afin de créer l’impression, la sensation. Il fait ainsi, peut-il dire, la contrepartie du classique, du convenu, qui est singulièrement monotone et qui n’obéit qu’à des règles artificielles.
     Le juge n’est point un critique littéraire, appelé à se prononcer sur des modes opposés d’apprécier l’art et de le rendre. Il n’est point le juge des écoles, mais le législateur l’a investi d’une mission définie : le législateur a inscrit dans nos codes le délit d’offense à la morale publique, il a puni ce délit de certaines peines, il a donné au pouvoir judiciaire une autorité discrétionnaire pour reconnaître si cette morale est offensée, si la limite a été franchie. Le juge est une sentinelle qui ne doit pas laisser passer la frontière. Voilà sa mission.
     Ici, dans le procès actuel, le ministère public devait-il donner l’éveil ? Voilà le procès. Pour le résoudre, citons dans ce recueil de pièces détachées celles que nous ne pouvons laisser passer sans protester.
     Je lis, à la page 53, la pièce 20, intitulée Les Bijoux et j’y signale trois strophes qui, pour le critique le plus indulgent, constituent la peinture lascive, offensant la morale publique :

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

S’avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s’était assise.

Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l’Antiope au buste d’un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbe !

     À la page 73, dans la pièce 30, intitulée Le Léthé, je vous signale cette strophe finale ;

Je sucerai, pour noyer ma rancœur,
Le népenthès et la bonne ciguë
Aux bouts charmants de cette gorge aiguë
Qui n’a jamais emprisonné de cœur.

     Dans la pièce 39, À celle qui est trop gaie, à la page 92, que pensez-vous de ces trois strophes où l’amant dit à sa maîtresse :

Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l’heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonné,
Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,

Et, vertigineuse douceur !
À travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T’infuser mon venin, ma sœur !

     De la page 187 à la page 197, les deux pièces 80 et 81 intitulées : Lesbos et Les Femmes damnées sont à lire toutes entières. Vous y trouverez dans leurs détails les plus intimes mœurs des tribades.
     À la page 203, la pièce 87, intitulée Les Métamorphoses du Vampire, débute par ces vers :

La femme cependant, de sa bouche de fraise,
En se tordant ainsi qu’un serpent sur la braise,
Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc,
Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc :
— « Moi, j’ai la lèvre humide, et je sais la science
De perdre au fond d’un lit l’antique conscience.
Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants,
Et fais rire les vieux du rire des enfants.
Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
La lune, le soleil, le ciel et les étoiles!
Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés,
Lorsque j’étouffe un homme en mes bras redoutés,
Ou lorsque j’abandonne aux morsures mon buste,
Timide et libertine, et fragile et robuste,
Que sur ces matelas qui se pâment d’émoi,
Les anges impuissants se damneraient pour moi ! »

     Sans doute, Baudelaire dira qu’à la strophe suivante il a fait la contrepartie en écrivant ces autres vers :

Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
Et que languissamment je me tournai vers elle
Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus
Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus !

     De bonne foi, croyez-vous qu’on puisse tout dire, tout peindre, tout mettre à nu, pourvu qu’on parle ensuite du dégoût né de la débauche et qu’on décrive les maladies qui la punissent ?
     Messieurs, je crois avoir cité assez de passages pour affirmer qu’il y a eu offense à la morale publique. Ou le sens de la pudeur n’existe pas, ou la limite qu’elle impose a été audacieusement franchie.
     La morale religieuse n’est pas plus respectée que la morale publique. Je signalerai sur ce second point : Le Reniement de saint Pierre, pièce 90, à la page 217 ; — Abel et Caïn, pièce 91, à la page 219 ; — Les Litanies de Satan, pièce 92, à la page 222 ; — Le Vin de l’assassin, pièce 95, à la page 235.
     Prendre parti pour le reniement contre Jésus, pour Caïn contre Abel, invoquer Satan à l’encontre des Saints, faire dire à l’assassin : je m’en moque comem de Dieu, du Diable ou de la Sainte-table, n’est-ce pas accumuler des débauches de langage qui justifient l’ordonnance du juge d’instruction ?
     Oui : il a dû renvoyer Baudelaire devant les juges correctionnels pour offense à cette grande morale chrétienne qui est en réalité la seule base solide de nos mœurs publiques.
     Pour justifier ce renvoi, pour amener ce débat public entre la prévention et la défense, les présomptions suffisaient et les présomptions y étaient. Mais, après les explications contradictoires de l’audience, avez-vous la certitude nécessaire pour condamner sur le second chef ? Vous apprécierez si Baudelaire, cet esprit tourmenté, qui a voulu faire de l’étrange plutôt que du blasphème, a eu conscience de cette offense-là.
     L’offense à la morale publique, voilà celle que je trouve invinciblement démontrée, et je tiens, sur ce point, à répondre à toutes les objections.
     La première objection qu’on me fera sera celle-ci : Le livre est triste ; le nom seul dit que l’auteur a voulu dépeindre le mal et ses trompeuses caresses, pour s’en préserver. Ne s’appelle-t-il pas Les Fleurs du mal ? Dès lors, voyez-y un enseignement au lieu d’y voir une offense.
     Une enseignement ! Ce mot-là est bientôt dit. Mais ici, il n’est pas la vérité. Croit-on que certaines fleurs au parfum vertigineux soient bonnes à respirer ? Le poison qu’elles apportent n’éloigne pas d’elles ; il monte à la tête, il grise les nerfs, il donne le trouble, le vertige, et il peut tuer aussi.
     Je peins le mal avec ses enivrements, mais aussi avec ses misères et ses hontes, direz-vous ! Soit ; mais tous ces nombreux lecteurs pour lesquels vous écrivez, car vous tirez à plusieurs milliers d’exemplaires et vous vendez à bas prix, ces lecteurs multiples, de tout rang, de tout âge, de toute condition, prendront-ils l’antidote dont vous parlez avec tant de complaisance ? Même chez vos lecteurs instruits, chez vos hommes faits, croyez-vous qu’il y ait beaucoup de froids calculateurs pesant le pour et le contre, mettant le contrepois à côté du poids, ayant la tête, l’imagination, les sens parfaitement équilibrés ! L’homme n’en veut pas convenir, il a trop d’orgueil pour cela. Mais la vérité, la voici : l’homme est toujours plus ou moins infirme, plus ou moins faible, plus ou moins malade, portant d’autant plus le poids de sa chute originelle, qu’il veut en douter ou la nier. Si telle est sa nature intime tant qu’elle n’est pas relevée par de mâmes efforts et une forte discipline, qui ne sait combien il prendra facilement le goût des frivolités lascives, sans se préoccuper de l’enseignement que l’auteur veut y placer.
     Pour tous ceux qui ne sont pas encore ni appauvris ni blasés, il y a toujours des impressions malsaines à recueillir dans de semblables tableaux. Quelles que soient les conséquences du désordre, si édifiés, que soient à cet égard certains lecteurs, ils rechercheront surtout dans les pages de ce livre : La Femme nue, essayant des poses devant l’amant fasciné (pièce 20) ; — La mégère libertine qui verse trop de flammes et qu’on ne peut, comme le Styx, embrasser neuf fois (pièce 24, Non satiata) ; — La Vierge folle, dont la jupe et la gorge aiguë aux bouts charmants versent Le Léthé (pièce 30) ; — La Femme trop gaie, dont l’amant châtie la chair joyeuse, en lui ouvrant des lèvres nouvelles (pièce 39) ; — Le Beau Navire, où la femme est décrite avec la gorge triomphante, provocante, bouclier armé de pointes roses, tandis que les jambes, sous les volants qu’elles chassent, tourmentent les désirs et les agacent (pièce 48) ; — La Mendiante rousse, dont les nœuds mal attachés dévoilent le sein tout nouvelet, et dont les bras, pour la déshabiller, se font prier, en chassant les doigts lutins (pièce 65) ; — Lesbos, où les filles aux yeux doux, de leurs corps amoureuses, caressent les fruits mûrs de leur nubilité (pièce 80) ; — Les Femmes damnées ou Les Tribades (pièce 81 et 82) ; — Les Métamorphoses, ou la Femme Vampire, étouffant un homme en ses bras veloutés, abandonnant aux morsures son buste, sur les matelas qui se pâment d’émoi, au point que les anges impuissants se damneraient pour elle (pièce 87).
     Dans ces pièces multiples où l’auteur s’évertue à forcer chaque situation comme s’il tenait la gageure de donner des sens à ceux qui ne sentent plus, messieurs, vous qui êtes juges, vous n’avez qu’à choisir. Le choix est facile, car l’offense est à peu près partout.
     On me fait une seconde objection, en signalant dans le passé des livres tout aussi offensants pour la morale publique, et qui n’ont pas été poursuivis. Je réponds, qu’en droit, de semblables précédents ne lient pas le ministère public, qu’en fait, il y a des questions d’opportunité qui expliquent souvent l’abstention et qui la justifient. Ainsi, on ne poursuivra pas un livre immoral qui n’aura aucune chance d’être lu ou d’être compris : le déférer à la justice, ce serait l’indiquer au public, et lui assurer peut-être un succès d’un jour qu’il n’aurait point eu sans cela.
     Mais cette réserve du ministère public ne pourra être, le lendemain, retournée contre lui. Autrement, son action ne serait plus libre. Si l’immoralité des productions des productions s’accentue, il faut qu’il puisse toujours punir le vice, sans qu’on ait à lui reprocher de n’avoir pas antérieurement poursuivi. Sans cela le résultat final serait l’impunité absolue, à quelque degré qu’on fût descendu.
     Messieurs, j’ai répondu aux objections, et je vous dis : Réagissez, par un jugement, contre ces tendances croissantes, mais certaines, contre cette fièvre malsaine qui porte à tout peindre, à tout décrire, à tout dire, comme si le délit d’offense à la morale publique était abrogé, et comme si cette morale n’existait pas.
     Le paganisme avait des hontes que nous retrouvons traduites dans les ruines des villes détruites, Pompéi et Herculanum. Mais au temple, sur la place publique, ses statues ont une nudité chaste. Ses artistes ont le culte de la beauté plastique ; ils rendent les formes harmonieuses du corps humain, et ne nous montrent pas avili ou palpitant sous l’étreinte de la débauche. Ils avaient le respect de la vie sociale.
     Dans notre société imprégnée de christianisme, ayons au moins ce même respect.
     J’ajoute que le livre n’est pas une feuille légère qui se perd et s’oublie comme le journal. Quand le livre apparaît, c’est pour rester ; il demeure dans nos bibliothèques, à nos foyers, comme une sorte de tableau. S’il a ces peintures obscènes qui corrompent ceux qui ne savent encore rien de la vie, s’il excite les curiosités mauvaises et s’il est aussi le piment des sens blasés, il devient un danger toujours permanent, bien autrement que cette feuille quotidienne qu’on parcourt le matin, qu’on oublie le soir, et qu’on collectionne rarement.
     Je sais bien qu’on ne sollicitera l’acquittement qu’en vous disant de blâmer le livre dans quelques considérants bien sentis. Vous n’aurez pas, messieurs, ces imprévoyantes condescendances. Vous n’oublierez pas que le public ne voit que le résultat final. S’il y a acquittement, le public croit le livre absolument amnistié ; il oublie vite les attendus, et s’il se les rappelait, il les réputerait démentis par le dernier mot de la sentence. Le juge n’aurait mis personne en garde contre l’œuvre, et il encourrait un reproche qu’il était loin de prévoir, et qu’il ne croyait pas mériter, celui de s’être contredit.
     Soyez indulgent pour Baudelaire, qui est une nature inquiète et sans équilibre. Soyez-le pour les imprimeurs, qui se mettent à couvert derrière l’auteur. Mais donnez, en condamnant au moins certaines pièces du livre, un avertissement devenu nécessaire. »

Portrait de Charles Baudelaire par Gustave Courbet (1848)

Extrait de l’ordonnance de Cyrille Vignon :

Portrait de Marc-Édouard Nabe (2018)