dimanche 16 février 2020
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Quand les ringards prennent de la bouteille

Encore une mauvaise idée de Patrick Besson ! Il les accumule. Il y a trente ans, pour la fin de l’année 1989, c’est Jean-Paul Bertrand, patron des éditions du Rocher, qui avait eu la bonne : convoquer 9 jeunes « écrivains » (les guillemets sont là pour distinguer les vrais des autres) à venir passer une journée, une soirée et une nuit à l’hôtel Meurice afin d’écrire chacun un texte improvisé sur place sur les années 1980 qui s’achevaient. Les copies étaient ramassées avant le grand dîner par l’imprimeur repartant illico pour les composer et les imprimer. Résultat : deux jours après, le livre 10 ans pour rien ? (édition du Rocher évidemment) était dans toutes les librairies. Les hébergés éphémèrement dans le palace, et que la presse rangeait hâtivement dans les « néo-hussards », étaient : Patrick Besson, Éric Neuhoff, Jean-René Van der Plaesten, Olivier Frébourg, Alain Bonnand, Frédéric Berthet, Jean-Michel Gravier, Thierry Ardisson, et… Marc-Édouard Nabe !
     Si ce dernier avait accepté, en pleine période de L’Idiot International, c’était parce que ce soir-là aussi il signa avec Jean-Paul Bertrand le contrat de l’édition de son Journal Intime, collaboration fructueuse sur le plan littéraire qui allait les amener tous deux à écrire et à publier plus de quinze livres dans les quinze années suivantes…

De tout cela, Besson avait gardé une grande nostalgie. Ah, lui et ses nostalgies ! En 2019, il a donc, avec Van der Plaetsen, proposé de remettre le couvert (Trente ans pour rien ?), sauf que deux assiettes resteraient forcément vides : celles des deux morts depuis, Gravier et Berthet. Dommage, mais alors ? Surtout, ne pas les remplacer ! Si au lieu de neuf, les écrivains étaient sept pour rendre compte de ce qui s’était passé pour eux et pour le reste du monde en trente années, c’était très bien aussi… Il aurait fallu également jouer le même jeu que celui qu’avait joué Bertrand, c’est-à-dire monter l’opération non seulement dans le lieu, mais dans les conditions et le temps mêmes de l’époque : 31 décembre 2019, pour le réveillon, avec cette fièvre particulière de l’extinction d’une décennie, qui a été si palpable jadis dans les textes et dans la soirée, réellement festive pour le coup, et pétillante (plus que du champagne) pour ce groupe de trentenaires qu’avaient rejoints leurs compagnes pour profiter des lits à baldaquin des chambres, et même des suites, car Nabe avait tiré, au hasard, la plus belle et la plus spacieuse : celle de Salvador Dali…
     En effet, ça aurait pu être intéressant, sur le thème du temps qui passe ou ne passe pas, celui du vieillissement, et sur ce qui avait changé en eux et hors d’eux, de respecter les règles de ce vieux jeu. Hélas ! Le concept a été immédiatement perverti… Et comment ! Il ne s’est plus agi d’écrire un texte « en direct » (on se souvient qu’en 1989, les écrivains avaient été fouillés avant de gagner leurs chambres), mais d’écrire banalement une « nouvelle » sur leur ordi et sans doute bien préparée à l’avance… L’opération fut de plus montée par Le Figaro Magazine… Plus rien à voir avec un livre, ni au Rocher ni ailleurs. L’édulcoration de la fantaisie se transformait en lourdaud exercice journalistique programmé un mois et demi avant le réveillon (c’est-à-dire le 6 novembre !), à froid, bien avant la fin de la décennie donc, et avec de nouveaux invités…
     D’abord, les deux morts ont été aussitôt remplacés par deux soi-disant vivants qui n’avaient rien à faire dans cette bande et qui n’en étaient pas à l’époque, même si l’un surtout aurait rêvé d’en faire partie : Frédéric Beigbeder (encore ?) et Pauline Dreyfus (?). Pourquoi ces deux-là ? Parce que l’un est « inévitable » au Figaro Magazine, et que l’autre a tout simplement été choisie parce que c’était d’abord une femme (la version 1989 ayant été jugée trop misogyne), une Juive de surcroît (ce qui ne mangeait pas de pain dans cet aréopage de droitiers à trop faible taux de philosémitisme dans le sang), et surtout la principale fournisseuse du champagne de la soirée… Bravo, les mauvaises raisons !
     Trois autres absents par rapport à il y a trente ans : Olivier Frébourg qui s’est fait porter pâle pour des raisons sentimentales, et surtout Thierry Ardisson et Marc-Édouard Nabe qui, bien sûr, quand ils ont compris le piège que cela représentait de se mouiller dans cette entreprise morbide de pseudo-résurrection amicale et littéraire, ont jeté l’éponge. Splatch ! Splatch !
     Déjà, pas question pour l’un et pour l’autre de passer une soirée avec ce trou du cul barbu de Beigbeder qui leur a chié à chacun dans les bottes (depuis quinze ans pour Nabe !). Et surtout pas question de collaborer au Figaro Magazine car ce qui devait apparaître au grand jour lorsque les textes de ces messieurs ont été publiés dans un dossier spécial du Figaro Magazine le 22 novembre, apparut : l’invitation n’était rien de moins qu’un engagement pour faire une campagne publicitaire pour du champagne ! Vérifiez vous-mêmes sur les scans ci-dessous ! Chaque photo, en noir et blanc pour bien faire triste et passéiste, de ces vieillards devenus, n’a été publiée que pour qu’ils posent à côté de bouteilles de champ’ ! Les voilà transformés, et volontairement, en hommes-de-lettres-sandwichs-au-saumon, pour des marques de champagne. Et tout ça gratuitement ! Je croyais que Beigbeder n’acceptait pas de travailler à l’œil ? Leur motivation pour faire les putes ? Une caisse de bouteilles offerte à la sortie à chacun pour sa prestation de faire-valoir scribouilleur… Là on peut dire qu’ils ont pris de la bouteille, les ringards !
     Dans chaque « nouvelle » (à part celle de Besson), on remarque que le mot champagne y est écrit, comme si c’était le critère de la publication de leurs petites tartines de merde. Aucun d’eux n’a eu ni le cran ni même l’idée d’écrire sur son époque ou sur ce qu’ils avaient traversé, personnellement, en trente ans. Déjà, dans leurs « œuvres », tous ceux-là sont passés largement à côté du 11-septembre, d’Al Qaida et de Daech, des guerres d’Afghanistan, d’Irak, de la révolution d’Internet, des nouvelles technologies téléphoniques, de l’escroquerie Charlie, des Printemps arabes, de la judiciarisation de la société, de la recrudescence du féminisme… Etc, etc ! Rien ! Jamais…
     Chaque feignasse s’est contentée d’y aller de ses petits propos fictifs ou ineptes : Besson lâche des bribes insignifiantes de souvenirs sur ses femmes, ses fils : une page qu’il aurait très bien pu écrire dans Le Point, pas besoin de se faire chier au Meurice toute une journée et une soirée avec des cons. Alain Bonnand reste fastidieusement Alain Bonnand, c’est-à-dire un interrogateur sans vision des femmes. Pauline Dreyfus rend hommage à Paul Morand, qui lui aussi s’y connaissait en champagne, sauf que c’était en 1920 ! Dans un stupide conte de science-fiction, Beigbeder se balade dans un Meurice inondé et imaginaire, ramant dans sa barque de non-écrivain trouée de part en part… Van der Plaetsen, pareil : nul. Neuhoff, qu’un petit film montre pourtant en train d’écrire son texte en direct ce jour-là, n’a pas grand chose à dire de plus qu’il y a trente ans… Quant aux deux autres ajoutés au dernier moment pour remplacer (ah, le Petit  Remplacement !) Ardisson et Nabe, ce sont peut-être les pires à n’avoir vraiment rien à foutre là… Marc Lambron, grassouillet académicien radin (le voir dans l’Éclat de Nabe « Je suis complètement impécunieux, moi ! ») rend hommage à Frédéric Berthet en lui portant un toast de champagne (sic), comme si Berthet était plus mort que lui ! Et Gilles-Martin Chauffier, vieille putasse de Paris Match, complètement corrompue aux éditions Grasset depuis 35 ans, journaleux jaloux sans aucune forme de talent quelconque, tire à la ligne pour justifier sa chambre…
     Que tout cela est pitoyable ! En plus, humiliation suprême, leur dossier de pub champagne-écriture, est si bien méprisé par son support même, Le Figaro Magazine, que celui-ci a choisi de mettre en couverture deux autres « écrivains », juste ce numéro-là, pour bien monter aux huit emmeuricés qu’ils ne sont vraiment plus rien : le cabossé tordu réac’ Sylvain Tesson, qui a maintenant la gueule de son âme, et à qui Besson et Beigbeder venaient de donner le prix Renaudot 2019 et la grand-mère Amélie Nothomb ayant apparemment subi l’ablation de tout orgueil puisqu’elle venait de rater pour la 215ème fois le prix Goncourt… C’était eux, les vedettes. Champagne ?
     De source sûre, on a appris également que seules les épouses de Beigbeder et de Besson ont daigné se joindre à la troupe, le soir, pour dîner. Ça ne veut pas dire que les autres sont tous pédés, bien sûr, mais en tout cas bien seuls à soixante ans, sans meufs, pas même une seule copine que ça aurait amusée de venir « festoyer » avec ces vieux croutons. Celles qui n’étaient pas là ont eu bien raison. Quelle tristesse que de trinquer à la gloire du champagne avec des flûtes remplies de fiel, de larmes, de pisse ou de vieux foutre, tels que ne pouvait que s’en verser cette demi-douzaine d’incapables !
     Accepter de participer à cette pantalonnade foireuse, ça aurait été d’abord une trahison de Jean-Paul Bertrand qui, lui, avait pris tous les risques et offert tout le fun, en généreux organisateur transgressif qu’il était en cette fin 1989, au moment de la chute du mur de Berlin et de la pharaonisation de Mitterrand ! Réunir neuf « dandys » de droite dans un des plus chers hôtels de Paris pour se foutre de la gueule du milieu de gauche parisien, ça avait de la gueule ! Et trahison également des deux morts de l’aventure passée, Berthet et Gravier (l’un de cirrhose, l’autre de sida)… Au moins, Ardisson et Nabe ont préféré rester du côté de ces morts plus vivants bien sûr que les pourritures du 6-Novembre.
     Les sous-titres du dossier sont à pleurer, et pas forcément de rire : « Un groupe d’écrivains unis par de longues amitiés et habitués aux extravagances parisiennes ». Tu parles d’amitié, et quelles extravagances ? « Ils ne se soucient guère du jugement des autres » est-il dit aussi… Mon cul ! Ils en tremblent depuis leur naissance. Et peut-être le plus ridicule, au-dessus d’une photo des trois gras Neuhoff, Beigbeder et Besson, et entre deux pages de pub pour le Roederer : « Le Meurice semble être devenu un îlot de résistance dans un monde assommé par l’ennui et la bienpensance ». La meilleure phrase du dossier restera celle-ci : « L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, consommez avec modération ».
     Nous, nous avons plutôt lu : « L’abus de connerie est dangereux pour la vieillesse, faites-vous-en crever en tout excès ! »

Bar de l’h™tel Meurice ˆ Paris

C’était mieux avant !

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Pour mémoire, Le coup, de grâce, texte que Nabe a écrit dans la Suite Dali au Meurice, le 31 décembre 1989 (in Dix ans pour rien ?, le Rocher, 1990, repris dans Non, Le Rocher 1998 :

Le coup de grâce

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Et un extrait du Journal Intime de Nabe, Kamikaze, tome 4 et dernier (Le Rocher, 2000), où il raconte la journée du 31/12/89 et du 01/01/90 :