dimanche 16 février 2020
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Trafalgar écrit à Darius Rochebin

Un de nos lecteurs, ne supportant plus le silence des médias télévisés et radiophoniques suisses à l’encontre de l’exilé Marc-Édouard Nabe, a décidé d’écrire à l’animateur télévisé le plus célèbre du pays.

Genève, le 10 octobre 2018

Cher Monsieur Rochebin,

     La liste des personnalités auxquelles vous avez consacré une émission de Pardonnez-moi est éloquente. J’imagine que la liste des invités potentiels est quant à elle interminable et que nombreux sont celles et ceux qui pourraient faire vibrer votre plateau de leur charisme et de leur singularité.
     Toutefois, je crois fermement que la personne, l’homme et surtout l’artiste dont je vais vous parler quelque peu est d’un acabit rare et précieux, au point sans doute de lui permettre grignoter quelques rangs sur la liste d’attente.
     Il s’agit de l’écrivain, musicien de jazz et peintre français Marc-Édouard Nabe. Je suis certain que son nom vous est familier et peut-être avez-vous déjà eu l’heur de le lire. Ca fait une bonne année qu’il s’est installé en Suisse, à Lausanne, comme vous l’a peut-être appris l’article de votre confrère Michel Audétat, dans l’édition du 7 octobre 2018 du Matin Dimanche.
     Pour s’emparer de l’actualité comme de son époque, les analyser et en engendrer des chefs d’œuvres, Marc-Édouard Nabe n’a pas son pareil dans le monde francophone, et je pèse mes mots. De son journal intime paru dans les années 1990 à son magazine sulfureux Patience, en passant par des tracts sensationnels affichés sur les murs de Paris et de Marseille, Nabe est un écrivain qui chevauche son époque d’une façon formidable !
     D’ailleurs, dans le cas où la situation de l’artiste vous serait étrangère, je vais sur quelques lignes tenter de vous « brosser le tableau », si vous permettez, pour attirer votre attention non seulement sur son talent hors-norme – qui lui ne date pas d’hier –, mais surtout sur l’actualité brûlante qui émane de cet artiste. Dès lors, si son œuvre vous est familière, vous serez fort aise de sauter, si j’ose dire, quelques paragraphes.
     Vous le savez peut-être, Marc-Édouard Nabe rédige en ce moment même la suite d’une saga sur le fléau de notre époque qu’est le conspirationnisme, une œuvre monumentale intitulée Les Porcs (titre dostoïevskien s’il en est), dont le premier tome est paru en mai 2017. Sur le plateau de Frédéric Taddeï, Ce soir (ou jamais !), en janvier 2014, il annonçait déjà la parution imminente de l’ouvrage. Parution maintes fois retardée pour des raisons à la fois financières, éditoriales (si on peut encore parler d’édition dans son cas), mais aussi parce des éléments nouveaux sont venus bouleverser la chronologie du livre : attaqué de toutes parts, à la fois par des conspirationnistes et par des personnalités françaises variées, l’auteur a décidé d’ajouter un prologue à son livre.
     Entretemps, Marc-Édouard-Nabe a tenu et habité véritablement une galerie dans le quartier de Saint-Michel à Paris, dans laquelle il a exposé et vendu des tableaux (point névralgique de son système anti-éditorial), mais aussi vécu quotidiennement pendant de longs mois, au gré des rencontres fortuites, des allées et venues de chalands improbables. Ces moments de vie, de jazz, de peinture et de littérature ont fait l’objet d’une série de films tournés à la volée dans la galerie, un peu à la manière d’un Jean Rouch, d’un Eustache ou même d’un Pasolini.
     Ces films courts, pour la plupart, mêlant légèreté et gravité, toujours improvisés, vous pouvez les retrouver sur YouTube sur la chaîne « Éclats de Nabe ». Je m’y suis moi-même rendu, à la galerie, pour participer et pouvoir témoigner de cette prodigieuse effusion d’humanité et de générosité de la part d’un artiste libre et ouvert à tout venant.
     À Lausanne, Marc-Édouard Nabe vit donc l’exil volontaire mais non moins résolument révolté, comme bien d’autres artistes expatriés géniaux avant lui. En terres vaudoises, donc, il prépare la sortie du prochain tome des Porcs, mais surtout, il y peint chaque jour des portraits de ses idoles. Récemment, il a réalisé une série de tableaux de Charles-Ferdinand Ramuz. Il y a peu, c’était Rimbaud, Balzac, Prince, Che Guevara et plein d’autres.
     Je pourrais vous parler des jours et des nuits entières de toutes les raisons artistiques et même journalistiques d’inviter cet artiste que je considère, vous l’aurez deviné, comme le plus grand écrivain français vivant. Lui-même pourrait vous parler des heures durant de Louis-Ferdinand Céline, de Charlie Parker ou de Chaïm Soutine. J’en mets ma main à couper, vous avez là un personnage qui crèvera l’écran de la première à la dernière seconde, qui brûle d’actualité à tous les niveaux et qui a tant à dire sur notre époque. Ses récents démêlés judiciaires sont aussi haletants que désespérants pour ce qu’ils montrent de l’état de la justice et de l’art en France, pour ce qu’ils disent de la France tout court.
     Savez-vous que son assistant qui relit scrupuleusement chaque ligne de son livre avec Nabe est un Vaudois qui vit à Lausanne ?
     Quand je parle d’écrivain français, en réalité, il y a méprise, comme il rétorquerait sûrement, la francitude de l’écrivain ne tenant quasiment que par la langue dans laquelle il écrit et que nous aimons tous. Encore un aspect qui le rend proche de nous, Suisses romands. Inviter cet écrivain vous honorerait au plus haut point.
     C’est trépidant d’impatience que je m’en vais poster cette lettre qui, je l’espère, saura vous convaincre d’accueillir cet immense artiste pour un face-à-face mémorable et un grand moment de télévision comme vous savez les créer.
     En me réjouissant de lire votre réponse ou, mieux, de voir mon rêve se réaliser sur votre plateau, je vous prie de recevoir, cher Monsieur Rochebin, mes plus chaleureuses salutations.

Youri H, un téléspectateur passionné