vendredi 29 janvier 2021
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Basta, Eugénie Bastié !
par Vie Sublime



« Il faut beaucoup de temps, de persévérance et d’amour pour comprendre que la grande détresse de l’Église est justement ce maigre troupeau, tenu rassemblé par l’habitude ou la crainte, pour qui le divin n’est plus guère qu’une sorte d’alibi à sa paresse, à son horreur de toute lutte virile, à son goût maladif de subir, d’endurer, d’éprouver la force d’un maître. »
Georges Bernanos

Madame,

     De vous, je n’attends aucune réponse. Je vous écris comme on adresse une dernière lettre avant l’offensive qui brise l’échine d’une société. C’est un peu gros, mais c’est le genre de folklore que vous affectionnez… Contrairement à ce que suggère votre attitude de suiveuse anachronique, les temps ne sont plus au débat. Il n’y a qu’une « intellectuelle de droite », kitsch antiquité, pour s’imaginer tenir le crachoir à des figurines de pompes funèbres. Quand on pratique l’esprit de contemporanéité, on devine facilement ce qui exaspère jusqu’au collectionneur…
     Vous êtes assise sur les rentes d’un monde fini depuis un siècle, Eugénie. En êtes-vous consciente ? Impossible. Je vous ferai comprendre que toutes vos paroles sont inutiles, qu’à se soumettre à l’artificialité binaire de la politique, on se soustrait à l’Être par vocation du superflu. Aucun mot, aucun article de vous n’a d’importance pour quiconque. Que vous publiiez ou non, ma foi… Vous êtes un mime chez un télégraphiste qui s’est crevé les yeux. Il martèle comme un vieux singe maniaque des lettres au hasard dans une officine saturée d’encens…
     Vous arrivez au bout de l’exploit, Eugénie. Félicitations ! Un jour, le Covid sera passé et vous n’aurez rien vu. Rien. Ni la part (la part seulement ?) divine de l’orgasme, ni la bataille féroce livrée aux conspis, ni la déchéance suprême à laquelle nous a mêlés un crapaud en blouse, que tout Marseille prend pour un prince. Sans parler de l’exploitation résolument novatrice des réseaux par quelques boxeurs séraphiques… Chez vous, tout fait sens du moment que vous vous abstenez. Votre fameuse « prudence conservatrice », on imagine. Quand vous ne dites rien, honteuse, ça veut tout dire. Vous allez vers la paix par l’horreur, mais cette paix n’est pas celle d’Ernest Hello : elle est celle du rideau que l’on tire pour ne pas assister à l’assassinat commis sous ses fenêtres. Qui vous dit que vous n’êtes pas vous-même, par dédoublement fantastique, dans cette rue, à planter l’innocence d’une main, tandis que de l’autre, vous lui faites – mâadâame ! – une charité ostentatoire ?…
     Journaliste, vous n’avez traité d’aucun sujet sérieux ; patriote, vous avez laissé la France s’avilir un peu plus ; chrétienne, vous avez cru échapper au risque.
     On n’échappe pas à l’esprit covidien. Il passe comme un souffle mortel, avant la sortie d’Égypte, dans chaque foyer qui n’aura pas marqué sa porte du sang de l’agneau…
     Pauvre Eugénie, privée d’Exode ! Vous avez frôlé le vrai et il ne vous le pardonne pas. Vos collègues d’Éléments et Philitt invoquent à longueur de colonnes le « principe de réalité », ils en ont plein la bouche de leur purée de rhubarbe, mais la réalité est votre croix à tous. Il vous aurait suffi, poire blèche, de tomber à ses pieds le cœur vibrant pour conjurer vos faiblesses. Quelle autre démarche dispose mieux à cette virilité dont le manque, ces mensonges, vous ont fait tant de mal ? Aucune excuse. Vous avez choisi d’être cocufiée en continu par les événements, de vous comporter en petite sotte marionnettisée par les briscards du Figaro et de CNews : ne vous étonnez pas qu’un amant des choses telles qu’elles sont vous abandonne dépité, crachant par terre.
     Eugénie, je vous ai trop pratiquée. Qui me rendra toutes ces heures à besogner sur vos mômeries ? Ninie à la messe ; Ninie et le sapin recyclé ; Ninie chez sa grand-mère ; Ninie relit Montaigne ; Ninie cite Albert Camus ; Ninie mange un fromage ; Ninie et ses amis tout gris ; Ninie et son Babar ; Ninie gnagna et merde ! Pardon… « Zut ! »
     Coriace j’ai tenu bon, persévéré… Vive le néant pourvu qu’il m’offre comme il l’a fait tous vos tweets supprimés de février 2018 à mai 2020 ! Une clause de votre contrat tout frais pour CNews ou l’énième précaution d’une arriviste nourrie d’eau claire ?… Dormez tranquille, belle au bois : sur la plage internautique, muni de mon détecteur de métaux, je n’ai désenfoui que des capsules de bière, une clé à molette rouillée, trois piécettes de l’ancien monde ; rien qui fasse l’homme, rassasie l’âme, suggère un frisson, de la drôlerie, une once d’excès sur la face éperdue de la jeunesse !
     Mais quelle jeunesse ? Je regarde ce butin, tous ces objets mis en tas, et je souffle… Le grinçant carrousel redémarre… Au premier confinement, nous avons donc : une demande de réouverture des librairies, une autre pour les églises, Sylvain Tesson sur son voilier, des fadaises conspis et jargonnantes d’Olivier Rey, que, fidèle à votre emphase bourgeoise, vous tenez pour « magistral »… Le vendredi saint chez BFM… Une exhortation de Monseigneur Truc-Muche pour accompagner les victimes Covid, des fois qu’un intubé, suffocant et à plat ventre, éprouve le besoin de réciter un dernier Notre-Père… Ô tristesse ! Griserie plombée ! Jetons tout ça à la benne et n’en parlons plus.
     Vous devez la sentir au fond de vous, Eugénie, cette bête qui gratte comme un captif creuse un tunnel qui ne mène nulle part. La platitude de vos démarches contient déjà en soi son petit absolu de punitions. On aurait pu croire que ces « temps inouïs » (ce sont vos mots) vous transformeraient en passionaria de l’Apocalypse, que la gourde jetterait enfin sa gourme, et d’abord au visage des momies qui l’entourent ! Mais la conservatrice conserve même en temps de crise… La nouveauté l’agresse, comme les poules. Ma marraine me le disait : « Tu leur changes les graines, ça les affole ; elles ne te connaissent pas, ça les affole ; tu ouvres le poulailler ? ça les affole… Il leur faut un bon moment, une fois la porte entrebâillée, pour comprendre qu’il y a autre chose que leur petite cabane dans la vie ! »
     Ah, Eugénie ! mon jeune âge m’empêchait alors de saisir la portée métaphorique de ces explications… Toute l’histoire de la droite gaullo-tralalère était là !
     Je hais ce marbre idéologique qui me sépare de votre âme. Je hais mais j’en jubile aussi, ne nous leurrons pas… Faites attention, vous qui faites partie de « ceux qui se flattent d’être des justes » (Luc), à ne pas trop énerver le Fils du Patron. Car c’est par réflexe de clan que vous avez versé dans le « rassurisme » face au Covid cet été et que vous récidiverez six mois plus tard. C’est par esprit corpo que vous avez dénié à ce virus toute sa pertinence de châtiment, au nom du « hasard » ( !), d’une « liberté » et d’un individualisme qu’à l’ordinaire vous feignez de contester. Quid, comme vous dites, de votre lutte jalouse contre l’« intégrisme islamique » – oui, quelques croyants sont intègres, ça vous étonne ?… – et contre les « minimisateurs islamo-gauchistes », quand vous-même n’avez cessé de prendre par-dessus la jambe une épidémie dont le sens métaphysique vous échappe ?
     Comme tant de lascars de droite, Eugénie grande, vous avez fait les affaires du macronisme imprévoyant tocard pendant la crise. Oui, j’aime bien ce roman de Balzac où une ex-naïve finit par tomber, après avoir été déçue par son propre rapport à la vérité, dans l’intérêt et le calcul – pas vous ?… Vos appels à « davantage de souplesse », vos hymnes libertaires de girouette mal vissée, vos retweets de BHL ou de tel urgentiste crypto-conspi ont été comme une mousse de lait sur mon cappuccino de sadisme. Que voulez-vous, à trop se désespérer des hommes, on finit par applaudir au naufrage d’une Marie-Chantal qu’une lâcheté sacrilège a fait dériver, de mauvais choix en mauvais choix, vers des récifs dont on ne revient plus…
     Ce n’est que ça, une chroniqueuse Débats et Opinions du Figaro, l’abbesse (abaisse quoi ?) des néo-réacs : une incohérence schizoïde, du verbiage intello, un laisser-aller désinformateur, ce besoin typique du Français de se soulager, de pisser – vite, vite ! – entre deux bagnoles, le cœur tellement léger malgré ses contradictions qu’il en décolle, le Gaulois, direction le soleil ! qu’il éclipse…
     Une « souverainiste » se reconnaît au zèle qu’elle emploie pour mettre la santé publique en danger. Vous rétorquerez probablement, ô bourgeasse imbue de bienséance salope, que nous « idolâtrons la vie » (il faudrait idolâtrer la mort ?) et que la morale vous débecte. Parade classique du pris en faute qui se réfugie rétrospectivement dans l’amoralisme auto-revendiqué… Macron le tâtonneur de ces dames n’attendait que vous : vous êtes venue, et vous n’avez toujours rien vu. Mignonne ! vous avez gobé en octobre à la recrudescence épidémique prenant tout le monde de court… Quand un pays entier fait l’autruche, il devient très simple, pour nos décideurs qui ne décident qu’une fois devant le fait accompli, de jouer les oies blanches. Après tout, Dominique Costagliola et Catherine Hill, épidémiologistes impeccables de bout en bout, n’ont fait qu’avertir tout l’été cette majorité de blaireaux irrésolus, journalistes du Fig’ et chroniqueurs CNews en tête, qui en étaient encore à se demander qui de Raoult ou de toute la communauté scientifique avait raison…
     Les postures du Pouvoir ne tiennent que par la disgrâce de flous imbéciles, floués par leur sectarisme. Il y a mieux que l’observance de creux principes pour vivre. Autour de vous les naufragés s’agitent, des imbéciles deux siècles en retard font mousser la même écume de lieux communs anti-science, déplorent – après les avoir encensées en leur offrant six mois d’abonnement gratis à leur torchon – que les « blouses blanches » aient pris le pas sur le politique… Tout le contraire s’est passé. Nous vous avons écoutés, Eugénie. Oui, vous tous, les encenseurs du populo, déconfinateurs de principe, faux atterrés n’ayant face aux restrictions sanitaires que le mot d’« Absurdistan » à la bouche, parce que vous ne « savez pas comprendre » comme Nabe’s News vous l’a très bien expliqué dans Panne d’essentiel !

     Certes Eugénie vous vous êtes trompée. Pour justifier votre zéro de moyenne, vous évoquez le bulletin médiocre de vos autres camarades. En date du 27 octobre, la France était bien la pire de toutes les nations européennes. Et que ces dernières aient par la suite été réenglouties par le Covid ne fait que renforcer le réquisitoire face à une journaliste qui dès le mois de mai, en rang serré avec ses petits compagnons, s’estimait sortie d’affaire. « Il n’y a rien à faire contre cela ». Non, rien. Mise à part : ne pas s’exaspérer aux prémices d’une vraie gestion épidémique ; tempérer les délires d’un peuple qu’on s’abstiendra de paumer davantage ; forcer Blanquer à durcir le protocole sanitaire dans les écoles ; ne pas croisader pour la réouverture des lieux de culte et de culture (même genre de clientélisme) ; veiller à ce que les restaurateurs, enfants gâtés renfloués oisifs, systématisent leurs formules à emporter ; se désolidariser des cancres de droite dont l’intolérance aux données scientifiques expliquent qu’ils aient choisi de disserter ad lib sur Chateaubriand ; bref, toutes ces choses qui échappent à la conscience d’une funambule au filet qui, le même jour, sur CNews, analyse ce qui lui arrive : « Il va falloir que le président fasse un acte de modestie, qu’il dise “peut-être je me suis trompé, j’ai été trop optimiste”, mais ça va être compliqué de faire accepter à la population ce reconfinement sachant que lui-même ne l’envisageait pas. » Eugénie ! Et vous ?…
     Bienvenue au bordel. En signant pour CNews, vous êtes entrée dans un lieu de perdition où embrouille et cafouillage valent monnaie d’échange. Le principe de l’émission L’heure des pros, c’est de cajoler la plèbe dont on minore la bêtise et le complotisme en « raisonnant » onctueusement sur ses excès. Pour moi, Pascal Praud, c’est vous, l’anguille achevée, l’illusionniste, très habile à feindre qu’il contradictionne ce qu’au fond de lui il adore, pour que sans le dire, moyennant quelques regards remplis de stupre et de stupeur, on perçoive quand même ce qu’il pense… Tous ces porte-parole reçus, ahanant des idées du même genre, beaufs menteurs à ça du suicide, taupes viciées aux relents d’essence, restaurateurs et tronches à gaffes – « Je rouvrirai en février, attendez ! Je n’ai pas le choix ! Ou je meurs ou je me tais ! » – toutes ces invites à « désobéir », cette jactance appuyée par de vieilles et pompeuses badernes, ou par Charlotte d’Ornellas, l’otarie outrée aux mains jointes, qui rêve de tout rouvrir parce que sa fréquentation de Bachar al-Assad lui fait compter pour rien des dizaines de milliers de morts supplémentaires.
     Eugénie, il ne suffit pas de prendre furtivement parti pour le masque ou d’annoncer que vous vous ferez vacciner sur une chaîne devenue en quelques mois l’un des plus gros hubs du fake – les italiques soulignent le principe oblique de votre pensée. Surtout si c’est pour vous plaindre ensuite sur les attestations sous prétexte que votre grand-mère peine à les remplir (sic) tout en plébiscitant un confinement des plus vulnérables, soit l’argument préféré (rendu nul par les exemples turc et anglais) des conspis… Il ne suffit pas non plus de river le caquet au « débile profond » (comme il appelle les autres) Stéphane Manigold, représentant du collectif « Restons Ouverts », pour qui le confinement est une mesure « inefficace ». Car aussi sûrement que Sisyphe annule ses efforts en roulant sa pierre au sommet d’une montagne qu’il re-dévale dans la foulée (c’est cliché, mais c’est le genre d’images que vous affectionnez), vous réduisez à néant tout votre argumentaire par des aberrations comme : « Le confinement est une mesure brutale, archaïque – efficace. Les hommes politiques ont ce bouton, ils appuient dessus dès qu’ils paniquent un petit peu, ils savent pas quoi faire, ils appuient sur ce bouton ! » Et que devraient-ils faire, ma chérie ? Tout de suite, rengaine ! la sorcière Élisabeth Lévy saute sur l’occasion au lieu de sauter sur une mine : « C’est la technique “On arrête de respirer, on n’aura pas le Covid” ! » Et Praud, pécheur du tout-à-l’égout, de dérouler son serpent de mer, le hit de l’année 2020 : « C’est ce que je traduis en disant qu’ils ne savent faire que ça ! »
     Toujours donner quelques exemples pour montrer ceux qui ont choisi de ne pas en être : la France entière s’y reconnaîtra, le premier objectif de CNews est atteint. Cet Atlas médiatique est sorti comme un troll poussif de sa caverne, il avance portant sur ses épaules la tête gigantesque que le peuple a perdue. Il peut compter sur les vitamines du limogeur en chaîne Vincent Bolloré, qui l’asperge à grands seaux de liquidités pour qu’il tracte jusqu’à la présidentielle la charrette normalisatrice des pires resucées… Le trumpisme plane au-dessus de l’Élysée, il a pris le Capitole des esprits, le reste suivra naturellement.
     On s’insurge ou on ne s’insurge pas, Eugénie. On ne met pas la Parole au niveau du bavardage qui la dilue. On ne partage pas sa table avec le Mal, qui plus est quand cette table est la sienne, qu’il vous y invite, sûr de son ascendant sur vous, en vous faisant même lever le doigt, comme à l’école… Négocier avec le Mal, c’est s’en faire la caution : vous ignorez ça, miss catho ? Là où le péché abonde, la garce surabonde, une consigne très en vogue à droite… Il ne vous viendrait pas à l’idée, n’est-ce pas, d’incriminer en direct toutes ces ganaches infâmes, d’appuyer bien fort sur leur confusion, de foutre… pardon, de mettre le plateau à sac avant de le déserter ? Vous ironisez sur la stratégie du « en même temps » macronien, mais toute votre carrière dépend de ce critère d’invertébrée.
     C’est par là que je vous prends. Je veux immortaliser cette Eugénie mal à l’aise, qui surjoue chacune de ses prises de parole par des gestes très appuyés qui emplissent le gouffre de ses propositions. Votre substance fuyante, cette permanence de l’impalpable, il fallait quelqu’un pour la confondre. Il fallait quelqu’un pour démasquer une essayiste qui a trouvé le secret pour ne jamais se prononcer avant que le terrain n’ait été balisé par ses paires. La prendre elle, l’élève modèle au milieu du pandémonium, la complice feutrée, valeur montante d’un néo-conservatisme toujours plus à son aise au pays des révolutions ratées, l’inclure au blâme général, malgré sa « prudence » et ses repentirs, faire le tour de ses tartes à la crème, y compris celle que des militants LGBT lui ont plâtrée en pleine face – et jouir…
     Je vous accuse, Eugénie, et vous ne vous défilerez plus par un 14 juillet de sottises. Mirages, Falcons, Rafales survolent le ciel et crachent des jets noirs de colère… Je vous accuse et avec vous, toute cette droite vieillasse, boucanière, roublarde, trempée à se noyer dans des micmacs parlementaires, révoltante de connivence qui ergote, tous les cœurs pourris palpitant à l’unisson pour dire que nous en faisions trop ! que le Covid faiblissait ! que Macron n’est qu’un mormon haïsseur de plaisir ! rendant par là inaudibles des mesures plus fermes, synonyme d’appropriées… Mille et mille victimes, dont celles stockées dans des camions frigorifiques, vous attendent qui crient vengeance ! Les soignants débordés, le nez cloqué par un masque porté quinze heures par jour, prendront torches et fourches et, vos tweets stupides à l’appui, réquisitionneront votre maison de campagne pour la transformer en salle de réanimation perpétuelle ! Et lorsqu’ils administreront, rupture de stocks oblige, de l’anesthésique pour chien à votre grand-mère convulsante, on verra si l’envie vous prend encore de pleurnicher sur le « précautionnisme insensé » et l’annulation du Marché de la Poésie !…

     Eugénie, ridicule oiselle… Vous avez toujours méprisé – parce que Philippe Muray vous a dit de le faire, tout comme tel « philosophe » vous a soufflé, lorsque vous l’avez interviewé en mai, le terme de « précautionnisme » que vous réutiliserez en octobre – vous avez toujours méprisé, dis-je, ce rassemblement de ratés versifleurs, cette kermesse à la sardine… Alors que pensez-vous à la fin ? L’État doit-il ou non assurer la sécurité de ses citoyens ? Faut-il prôner plus ou moins de discipline ? Le chef malgré l’opinion ou l’opinion en dépit du chef ? Ordre et bien commun ou « Moi je » sacrosaint ? De Gaulle ou mai 68 ? Jeunisme ou respect des anciens ? Homo festivus ou coronavirus ? Conspi or not conspi ?…
     Un peu de tout ça à la fois. Eugénie ou les infortunes du relativisme… « Cet homme-là ne sait pas ce qu’est le bien et le mal » avez-vous cru malin de signaler au sujet de Jean-François Delfraissy, membre du Comité scientifique. Ça me rappelle quelqu’une… Dommage que ce ponte trop souvent inécouté ait dit plutôt : « Entre les innovations de la science et celles de la société, il n’y a pas de bien et de mal. Il y a un équilibre à trouver. » C’était la parole d’un chef compétent, pionnier dans la lutte contre le Sida, une référence question santé publique, très appréciée de ses collègues, capable de coordonner des actions d’envergure. Il était donc tout désigné pour devenir la tête de Turc du Fig’ et affidés…

     Eugénie, triste cireuse de pompes, vous pensiez pouvoir vous planquer derrière la médiocrité vasouillante de votre équipe, de ses députés et sénateurs, gras cons estradiers qui, par ambition électoraliste, pour ne pas froisser, émietter les os d’un peuple mort, ont défendu Raoult sans s’être donnés la peine de lire une seule de ses études ; vous vous croyiez, gente dame, à l’abri derrière Zemmour le Gueux décernant la « palme du Gilet jaune d’honneur » à un médecin qui n’est qu’une relavure de litière, le sagouin des confins de la bêtise humaine, la gamelle des chiens errants, et vous voilà prise dans la ratière, votre queue affolée que j’attrape, oui, je vous tiens comme ça, à l’envers, petite souris balançant dans le vide tandis que j’ouvre la gueule comme un fauve noir, et je ne vous dévore pas, non : j’attends que le sang vous monte à la tête, qu’enfin il irrigue – si c’est encore possible – la masse spongieuse, étonnamment rêche, qui vous sert de cervelle !
     Ah, vous n’avez guère changé depuis 2016 et ce portrait très réaliste que vos chers ennemis de Libé vous ont tiré comme une langue : « Elle est catho mais pas trop quand même » ; « Une ambivalence futée » ; « Bourgeoise et anticapitaliste » ; « Mélange troublant de références droite-gauche-chais-pas-quoi » ; « Elle botte en touche, idéologue avant tout… » Et voilà. Aucun débat de fond, un désossage de vos paradoxes et puis s’en va. Maman mise à part, vous n’êtes crédible pour personne. À qui la faute ? Les progressistes sur qui vous reportez toutes les tares de l’époque, ces sparring-partners sans qui vous n’existerez pas, qui sont votre unique réponse, l’alibi à tous vos hiatus – la panacée de la « pas assez » ?…
     Car voilà tout le truc ! En 2020, pour être une journaliste de droite branchée, il suffit de faire dans le commentaire ironique de toutes les exubérances de la gauche « woke », « radicale », etc. Dénoncer en tailleur, très superficiellement, les « folies du présent », le « déconstructionnisme neuneu », au nom d’une « liberté d’expression » qu’on n’accorde de toute façon qu’aux siens. On s’offusque (à raison) que Le Monde, sous pression des réseaux, désapprouve un « dessin » jugé de mauvais goût de son collaborateur au long cours Xavier Gorce, mais on ne remet pas en cause le mauvais goût dominant partout. On dénonce la chape qui s’abat sur des films Disney jugés « trop stéréotypés », mais jamais lesdits films, qui sont cause de la sensibilité unidimensionnelle de l’époque, je dirais… Après cette lettre, surfaite Eugénie, vous ne duperez plus personne.
     Votre conservatisme ne vous permet pas d’affronter le présent, mais il vous donne de quoi vous épancher sur des mesurettes « liberticides » tout en cautionnant les pires exactions, et sécuritaires pour le coup ! Comment comprendre autrement que par une niaiserie partisane insupportable votre silence autour de la loi « Sécurité globale » ou celle contre le « Séparatisme » ? Il n’y aucune entrave à la liberté sous quelle que forme que ce soit, là ? Nul « hubris » ? Comment interpréter votre passivité quand Hannah Nelson, très jeune journaliste, se fait attraper par les cheveux, décervicaliser puis traîner au sol par une brute de flic, pour finir au poste ? Nelson est une pimbêche de gauche pro-écriture inclusive, une babos interchangeable qui pue, une militante ignare, c’est exact. C’est très insuffisant. Car vous ne dites rien non plus quand Clément Lanot, autre collègue très courageux, se fait gazer par la flicaille. Vous ne dites rien, ou si peu, quand Rémy Buisine est molesté à répétition parce qu’il couvre une évacuation nocturne de migrants eux-mêmes matraqués gratis et dont on confisque les couvertures par zéro degré ! Rien sur Michel Zecler ! Rien quand des enfants de dix ans, dénoncés par leur instit’ pour un soupir de travers au sujet de Samuel Paty, sont arrêtés à leur domicile et placés en garde-à-vue ! Rien sur les centaines de perquisitions abusives de membres de la communauté musulmane ! Rien quand les lycéens qui manifestent à raison pour exiger un protocole sanitaire en pleine pandémie se font nettoyer la face au poivre !
     Ignorez-vous, madame la journaliste, que le gaz lacrymo dérivé du cyanure augmente le risque d’infection respiratoire, de propagation épidémique ? Que les femmes qui l’inhalent souffrent ensuite de règles abondantes ? Ce n’est pas « mener un peuple par la peur », comme le dit votre rédac chef au sujet de la plus minime des préventions sanitaires, ça, peut-être ?… Et les migrants délogés place de la République, qu’on balade nuitamment pour les repousser pieds nus en périphérie, sans même leur ouvrir les portes d’un gymnase, d’une église vide, d’un playground, que sais-je ! ils n’émeuvent pas la catholique en vous ? Ce n’était pas l’occasion d’honorer, à cet endroit précis, le principe de fraternité ? De laisser aux Parisiens la possibilité de porter secours ? L’Ordre que vous représentez, qui ne sait répondre que par la force et le cynisme, qui a honte de son péché à lui qu’il décèle en chaque migrant venu lui rendre la monnaie de sa pièce coloniale, cette Ordre va jusqu’à nier aux bons samaritains l’opportunité providentielle de pratiquer la charité.
     Votre réponse à tout ça ?…

     Eugénie, il n’est pas difficile de deviner dans quel camp vous auriez cocoriqué pendant juin 1848, la Commune ou Vichy. Parmi les voyeurs. Parmi les mains propres qui, du bout des lèvres, regrettent les morts puis trinquent avec modération et le bourreau en prime ! Oui, exactement comme au réveillon vous avez trinqué avec Pascal Praud sous mes yeux ébahis… Il n’est pas difficile de voir qu’en vertu de votre lâcheté coupable vous êtes l’ennemie de Georges Bernanos, une de vos références paraît-il… Si dire qu’il n’y a pas de « racisme systémique » vous empêche de remarquer que la société tout entière est « fliquiste », que c’est par là qu’elle crève, alors vous dégoûtez la miséricorde en personne, vide et déboussolée, compromise dans une tiédeur à faire vomir le Père, vous ressuscitez Mouchette et son désespoir cosmique, pour la pousser de nouveau et plus violemment encore au suicide !
     À vos yeux, une victime ne le devient qu’au moment où elle intègre votre coterie de splendides pouffiasses, tous sexes confondus. Laissez-moi deviner… L’autoritarisme de Macron, c’est non, mais celui de Marion Maréchal, pourquoi pas ? La « Cancel culture » vous donne des haut-le-cœur, mais les peuples colonisés, dont on a cancellisé l’histoire, la spiritualité et les cadres, aucun problème ?… N’importe quel crevard de droite qui se fantasme une « surveillance » accrue, des « mises en place de brigade », un « quadrillage géographique départemental » (je cite Le Figaro) uniquement parce le gouvernement fait semblant de réagir à une nouvelle flambée virale, ce crevard de droite se trahit. Vous avez si peu l’habitude d’être hors du rang vous autres, muselés, inquiétés, poursuivis, étant vous-mêmes un genre de police pour nantis, le pipeau des « braves gens » (ces rats), qu’une ébauche de restrictions collectives par souci de l’autre constitue déjà une menace sur vos prérogatives.
     Vous souffrez d’immobilisme et de sclérose, Eugénie. Vous devenez arthritique à trop vous tourner les pouces. Vous êtes la reine du bavardage oiseux, une reine victime de ses pions (les beaufs qui vous suivent) et qui se fait avoir par un fou (moi) trop cavalier encore… Comme toute votre sale rédac du Fig’, vous naviguez à vue. Mais le miracle veut que vous soyez toujours ponctuelle à la soupe populiste. Entre Ivan Rioufol le trumpo-bullshiteur, vieux taré au cou de dindon qu’il aurait fallu rôtir à Noël (accommodé à l’huile de ricin, beaucoup d’huile de ricin…) pour tous ses tweets et articles conspis ; Alexis Brézet, directeur des rédactions, c’est-à-dire sacristain des poubelles, demi-bêta jamais à court d’adoration pour Raoult et prêt encore aujourd’hui à lui suçoter les bagouzes ; Alexandre Devecchio et sa voix dans la gorge, partageur d’étude scientifique orientée, transi d’orwellinisme primaire ; et puis encore Vincent Trémolet de Villers, votre supérieur à la physionomie pucelle et douloureuse, marquée semble-t-il d’un perpétuel effort de défécation d’oursins et qui s’étonne en bon tordu opportuniste que Macron puisse imposer un confinement, c’est-à-dire « une frontière devant chaque maison », sans parvenir à fermer celles de son pays contre les immigrés – entre tous ces dealers qui s’émulsionnent en cave, toutes ces racailles parasites, déstabilisatrices de société, il y a vraiment de quoi nettoyer la cité du Fig’ au kärcher !
     Ici, ménageons une pause au lecteur essoufflé. Car ce qui suit aurait eu raison de l’apaisement même du Bouddha. Si Mâra, tentateur réputé invincible, au lieu de ses filles lui avait envoyé Eugénie Bastié pour essayer de le perturber sous son arbre et compromettre sa méditation, la dernière avant l’Éveil et l’extinction des passions, toute la face de la terre aurait probablement changé…
     Le 16 novembre (1 + 6 = vos 7 péchés capitaux ?), loin, très loin d’un quelconque sentiment de honte, Eugénie, vous avez eu le cran d’écrire un article sur le conspirationnisme. Non pas « contre » –  tout contre, alors ! – mais sur ce fléau antéchristique face auquel, chrétienne, vous n’avez bougé une oreille qu’une fois levés les boucliers progressistes, bien entendu. La femme et son mimétisme envieux… Non, Eugénie, avoir interviewé il y a un an Rudy Reichstadt, le directeur de l’Observatoire du conspirationnisme, pour son livre L’Opium des imbéciles (il sait de quoi il parle) ne vous sera d’aucun secours. C’est même une circonstance aggravante. Vous passez les trois quarts de la crise covidienne à niaiser, relayant les approximations de collègues border en diable, vous niez Nabe depuis la naissance, l’instigateur non moins que martyre terrifique de la cause anti-conspi, motus aussi sur ma Jaunisse et à la dernière extrémité, battue à plate couture par le réel, après avoir été distancée par la gauche et leurs facts-checkers, alors, seulement alors ! vous avisez une riposte…
     Une riposte ? Un pétard mouillé à l’encontre du progressisme, plutôt. Stupeur himalayenne ! « Complotisme, relativisme, post-vérité : à qui la faute ? » demandez-vous. Et en bonne réac – bonne à bouffer du foin Reflets de France – vous réactionnez à grande vitesse : « La gauche intellectuelle n’est pas la dernière responsable. » Là, le Bouddha qui pourtant en a vu d’autres, entame des vocalises de rage pure… C’est qu’il a en tête la somme colossale d’insanités que les répugnants acteurs de la droite ont déversé dans le Gange de l’information virale. Mais vous poursuivez, imperturbable, dans une véritable litanie de questions rhétoriques qui sont comme la liste d’un monument aux morts érigé à la gloire des automatismes zemmouriens : « Qui a démantelé les plus simples évidences au nom de la lutte contre le préjugé ? Qui a déconstruit méthodiquement les institutions, sapé la notion d’autorité ? » À ce moment précis, le Bouddha, rouge comme le bindi, ce point rond sur le front des hindouistes, songe à éviscérer une vache à mains nues, il a renoncé au Nirvana, à la place il grimpe sur le Taj Mahal et en saute pour rebondir sur un trampoline de fureur paroxystique ! Il sait qu’un mois à peine après votre article, Eugénie, vous avez admis, dans Le Figaro live, ceci qui comme d’habitude contredit tout le reste : « Il y a une forme d’alliance entre les libéraux et les conservateurs un peu inédite. Une partie ne placent pas toute leur confiance dans l’État et pensent que la société ne se résume pas aux décisions prises par l’État »…
     Eugénie, sombre hypocrite, une « partie » seulement, vous êtes sûre ? Une partie fine alors, puisque c’est toute la réacosphère aux roues carrées qui a partouzé impunément dans l’attrape-gogo conspi ! De Nicolas Dupont-Aignan à Michel Onfray, et des trumpistes aux bolsonariens, en passant par Florian Philippot ! Jean-Marie Bigard ! François Asselineau ! Charles Consigny ! Jérôme Béglé ! Jean-Luc Mélenchon (oui, oui) ! Pierre Manent ! Henri Gaino ! Mathieu Bock-Côté ! André Bercoff ! Laurent Ruquier ! Nicolas Bedos ! Kévin Bossuet ! Gilles-William Goldnadel ! Charles Jaigu ! Francis Lalanne ! Gérard Leclerc ! Mathieu Slama ! Fabrice Luchini ! Alain Houpert ! Gaspard Koenig ! Pascal Praud le travaillé du cluster ! Paul Sugy avec qui vous déjeunez ! Élisabeth Lévy marraine officieuse de votre enfant ! Natacha Polony ! Olivier Truchot et son acolyte Éric Brunet ! Julien Rochedy ! Charlotte d’Ornellas ! Papacito ! Du roitelet parisien à l’ambitieux de province : tous « souverainistes » et « patriotes » plus ou moins déclarés, apportant de l’eau au moulin complotard achevant de ronger la France… Et que ceci soit volontaire ou non, d’ailleurs, quelle importance ? La décadence s’affirme quand ceux qui la combattent en font partie.
     Dites-moi, Eugénie, si cette une consacrant un malade mental démis de ses fonctions de chef de service par l’AP-HP, contre qui le Conseil national des médecins a porté plainte, dites-moi si elle est aussi le fait des gauchistes ?…

     Les progressistes, black-listeurs contre-productifs, hauts dignitaires d’une Église bien-pensante malades de sa démocratie ont très certainement leur part de responsabilité dans la propagation du complotisme. Après avoir occulté Nabe, ces déchets affectent de contrer des théories auxquelles ils ne comprennent rien, ou si peu, pour se faire reluire l’égo, être applaudis par les potes, conduire leurs affaires de vieux geekos en baskets. Ils prendront en temps voulu, ne vous inquiétez pas…
     Mais ce phénomène est un ténia qui se développe à plein dans l’intestin du droitard. Il se transmet par la consommation de viande trop crue, bien souvent du porc que le gobe-tout français n’a pas eu la présence d’esprit de faire cuir au grill du discernement… C’est que la maladie morale qui l’afflige – une mélancolie de terroir, labellisée – lui embrume la conscience. Le droitard tient à la France comme un fils superstitieux qui, ayant grandi dans l’inceste, monte la garde pour conserver avec un zèle macabre le corps froid de sa mère. Visiblement, il est au bout du rouleau, toute intrusion l’affole, la marche de l’histoire est une menace, une profanation du sanctuaire, ce qui advient de neuf attente comme un complot à cette grandeur perdue, fumier sur lequel a germé une bigoterie drapée dans l’illusion et le mensonge du tricolore…
     Les conspis ont votre langage, Eugénie : « élite mondialisée », « technostructure », « cosmopolitisme hors-sol », « Jean-Pierre Pernaud » ; ils sont adossés à votre dialectique parano comme la chasuble sur le dos trempé d’un athlète chargés de substances peu claires. Réécoutez encore une fois le Père Zemmour : « On a le choix entre la peste et le choléra : l’enfermement à vie ou la menace d’un vaccin qu’on n’a pas vraiment mis de temps à expérimenter, c’est nous les cobayes ! » Remâchez Anastasia Colosimo : « Les scientifiques ne sont pas seulement dépourvus de légitimité démocratique, ils sont aussi en désaccord entre eux, enclins aux chapelles et objet des lobbys ». Un peu de votre entretien avec Pierre Manent, peut-être ? « On a pris la mesure la plus primitive et la plus brutale : le confinement général sous surveillance policière. » Vous-même sur CNews n’êtes pas mal non plus : « On peut dire c’est pas grave le confinement, tout redeviendra à la normale, mais en fait non, parce qu’une fois qu’on a habitué la population à faire une fois ça, c’est facile de rappuyer sur le bouton ! » Et pour les bonnes bouches, la complainte de Vincent Trémolet de Villers – dit aussi «  Vinc’ de Vils Tremolos » : « Pour sauver la vie des uns, ils réduisent celles des autres. Pour décharger les hôpitaux, ils baissent le rideau de nos existences… »
     Le reste de l’édito est si ridicule que la postérité n’y résistera pas :

     Si le style fait l’homme, Trémolet de Villers le défait. Quoi d’étonnant, Eugénie, à ce que vous retweetiez ce pensum de collégienne, n’étant vous-même jamais sortie de vos rêveries adolescentes, la culotte pleine de fluides mal maîtrisés ? À droite, se plaindre de tout en permanence, emberlificoté dans le falbala du spleen, vaut toutes les distinctions… « Comme hier » titre la créature pleurarde qui, à chaque époque, s’apitoie sur le passé parce que débile, elle vit par procuration des événements antérieurs, déjà écrits, maîtrisables… Les passéistes, idolâtres de la marche arrière, voient dans leurs fantasmes sépia une échappatoire qui est en fait un cul-de-sac en trompe-l’œil. « L’âge d’or n’est pas dans le passé, mais dans l’avenir » prenait au moins le risque d’avancer Signac, le peintre pointilliste. Au temps d’harmonie… Ça n’en était pas moins faux : l’âge d’or est dans le présent quel qu’il soit et qui palpite sous le stéthoscope pointilleux de l’artiste vraiment chrétien.
     Comme je vous comprends, vous tous qui pointez un doigt dont l’ongle est peinturluré de toutes les nuances du dépit vers le Covid ! Vous vous figuriez dans l’arène, repoussant les chiens lancées à vos trousses par les bien-pensants de gauche, et voici qu’en quelques mois, ce virus a magiquement opéré la métamorphose, et les nains pensants de droite se sont retrouvés partie prenante d’un cirque au spectacle inédit, dont le clou consiste à les propulser par canon dans le ciel de leur réalité psychologique !
     Tout à coup, des gérontophiles notoires ont cherché à affaiblir les initiatives visant à préserver les anciens ; tout à coup, des grincheux « anti-modernes » n’ont plus rêvé que de modernité dans sa plus vile acception ; tout à coup, des « pro-vie » ont dénoncé la « primauté accordée à l’existence biologique » ; tout à coup, des gagas d’un Baudelaire académique ont vu leur « vie réduite » parce que les fameuses passantes du poète avaient déserté les rues, sans se rendre compte que le Covid, son maintien des distances avec la tourbe et les mains désinfectées à chaque contact, nous convertissaient au dandysme baudelairien ; tout à coup, des opposants au progressisme et à son « sens de l’histoire » ont jugé le confinement « archaïque » ; tout à coup, des dépressifs congénitaux, pour qui la société était un summum de déshumanisation, n’ont pu que donner à leur égoïsme impuissant des allures de défiance contre « une forme d’hubris sanitaire »… Journalistes qui, après un an de pandémie, n’ont rien appris, rien entendu, et ne savent toujours pas interpréter une « courbe exponentielle » ni distinguer une « étude rétrospective » d’une « étude prospective »…
     Le Covid, vermifuge célèbre, achève d’expulser ce ténia d’une longueur effroyable, gavé d’anti-soixante-huitardisme et saturé de mauvaises graisses. Hélas, il n’est pas mort. À la surprise générale, le voilà qu’il s’écrie : « Il est interdit d’interdire ! »
     Le langage, vous dis-je, Eugénie, mécréante ! Au commencement sera encore pour longtemps, et malgré tous vos affronts, le Verbe, ce « Verbe porté par le Père qui donne l’Esprit (ou l’esprit) à tous, de la manière que veut le Père » comme disait Irénée… Nous avons besoin d’un nouvel Irénée pour éradiquer le conspirationnisme, l’hérésie de ce siècle :

Tels sont bien en effet tous les hérétiques : s’imaginant trouver quelque chose de supérieur à la vérité en suivant les doctrines que nous venons de dire, ils s’avancent par des chemins bigarrés, multiformes et incertains, ayant au sujet des mêmes choses tantôt une opinion et tantôt une autre ; ils sont comme des aveugles que guideraient des aveugles et ils tombent à juste titre dans la fosse d’ignorance ouverte sous leurs pas, voués qu’ils sont à toujours chercher et à ne jamais trouver la vérité. Il faut donc fuir leurs opinions et nous mettre soigneusement en garde contre elles, afin de ne pas subir de dommage par leur fait.

     Eugénie, vous vous trompez en vous livrant à l’injustice face aux gauchistes. « Qui a affirmé que la “vérité” n’existait pas et qu’il n’y avait que des subjectivités ? » insistez-vous, rivée à cette scie perverse. Vous n’avez rien compris. Les conspis ont tout au contraire l’ambition de révéler au grand jour une vérité « objective », incontestable et pseudo-transcendante, qui descendrait sur le monde par l’intercession de quelques élus rompus aux arcanes des gouvernements et appelés au sauvetage de l’humanité tout entière. Beaucoup de ces messianiques en carton invoquent le Bien, s’en prennent au « pédo-satanisme » des élites, se réclament de Dieu et de Sa Justice ! « Mais le prétendu Père imaginé par les hérétiques n’est qu’un impuissant ou qu’un envieux » poursuit le brave Irénée, et c’était à vous, oui, à vous chrétienne de faire face à cette pacotille sectaire ! De bâtir, pourquoi pas ? un traité moderne d’hérésiologie…
     Fan de Jeanne d’Arc et de sainte Geneviève repoussant les Huns aux portes de Paris, où étiez-vous, Eugénie ? Tandis qu’on adultérait l’Esprit, que votre pays plongeait dans un péril fatal, où étiez-vous ? Tandis que les anges s’égosillaient, que des millions de Barbares nous débordaient, que nous les repoussions comme nous pouvions – où étiez-vous ? Prostrée au Figaro sans réaliser qu’il était l’une des sources primordiales de l’horreur. Maintenant nous avons pris la route dans la nuit. Nous n’avons pas eu la « chance » de reculer comme vous l’avez fait. Nous sommes trempés jusqu’aux os dans cette encre spéciale qui est la marque des ténèbres…
     On a tort, Eugénie, de vous dire « catholique intégriste » quand votre catholicisme est depuis longtemps désintégré. Vous n’êtes rien, madame Ouine. Qu’est-ce que la foi pour vous ? Un hochet ou une jolie jupe, le signe de reconnaissance des voix pâles. Une sortie le dimanche pour que se perpétue la comédie de la respectabilité française. Mécanique acquise depuis l’enfance, le romantisme du petit Jésus qui ne fait de mal à personne… On voit d’emblée ce qui vous oppose à votre idole Simone Weil, préservée dans sa jeunesse de toutes ces sornettes sulpiciennes, voire de toute éducation religieuse. « Un total agnosticisme » qui, à l’épreuve de la guerre que vous esquivez, deviendra puissance mystique…
     Les bourges ne vont pas seuls assoiffés à la messe, chacun l’âme à la bouche pour la déposer en un baiser sur les stigmates du Christ, qui la gorge de Sa Douleur en retour. Ils y vont en famille, y compris quand ils sont seuls, pour se rendre hommage à eux-mêmes sous prétexte du Christ. Le moindre insatisfait, « mécontemporain » de service, vit l’office comme une séance de revalorisation de soi, un genre de développement personnel mâtiné d’orgue. Il se pardonne tout en cachant cette sueur de sang qu’il ne saurait voir… S’il poste du Huysmans sur Instagram, c’est encore mieux. Le marchandage psychologique maintient l’Église sur pied, ce coaching mental est inscrit dans sa pierre, et sur cette pierre se bâtit la simonie du Narcisse !
     Mais tout ça ne vous regarde plus, Eugénie. Cruel Covid a rendu sa justice, et toujours le 16 novembre, pour encadrer votre déchéance d’une numérologie parfaite… Vous prôniez la réouverture des églises, étonnée de « l’hostilité que suscitent les catholiques réclamant la messe », après le rassemblement d’une engeance livide et tremblotante sur deux parvis de France et de Navarre. Comme s’il y avait quoi que ce soit de chrétien à s’exhiber égoïstement, l’idéologie chevillée au corps, pendant une crise sanitaire qui afflige tant de pauvres… Les hypocrites aiment, pour faire leurs prières, à se camper dans les synagogues et les carrefours, afin qu’on les voie… Ce jour-là, Eugénie, vous avez laissé échapper sur Twitter ce je ne sais quoi de frondeur, une bravade parmi les tulipes et qui vous poursuivra longtemps, faites-moi confiance vous aussi : « Les catholiques qui manifestent ne violent pas les lois de la Rep mais demandent qu’elles soient appliquées, notamment la liberté de culte. Bien sûr qu’ils peuvent mettre la foi au dessus de la loi ».
     J’en connais au moins un qui a applaudi : le Prophète Muhammad !… Propos hardis, que vous avez hissés très haut, avant de dévaler à plat ventre l’escalier de la frousse… Les mauvaises langues diront que c’est tel compte influent sur Twitter, « ParisPasRose » fleurant bon la LGBT, cette Gestapette d’un nouveau genre, qui vous a fait supprimer votre tweet, un de plus, en arguant qu’il était « mal formulé », car que vouliez-vous dire, sinon que « la foi catholique ne rentre pas en concurrence avec la loi de la Rep, car précisément elle n’est pas une loi » ?… Moïse appréciera… Mais je n’en crois rien. Vous avez plutôt senti, senti vertigineusement, avec cet instinct infaillible du modéré, tout ce que ces mots impliquaient de transgression millénariste. En persistant et paraphant l’audace, allant au bout d’une logique inédite pour une ex-pensionnaire en fleurs, il vous aurait fallu reconsidérer toutes vos idées de saleté d’hybride bourgeoise, mi-laïque et mi-dévote, reprogrammer le logiciel, revenir sur ce que vous avez appelé sur le plateau de CNews « la conquête islamiste », donner à votre pensée une cohérence radicale fermant toute discussion et mettant le jugeur progressiste en position d’infériorité. C’était trop. Le coq chanta trois fois devant le maître-chanteur, et Eugénie nia le Christ !
     Madame, prenez grand soin de l’enfant Jésus dans sa mangeoire, changez-lui ses langes après la Noël, éduquez-le très convenablement, des fois que l’envie lui prenne, en grandissant, de vous balarguer un calice en pleine tête ! Oh, ce n’est même pas que le Covid vous a montrée nue comme Pierre sur le lac de Tibériade qui, à l’approche du Seigneur, enfile sa tunique et, malgré tout, ne peut s’empêcher de sauter dans la mer, pour se couvrir davantage, honteux de ce que son Maître décèle en lui. Le Covid vous a annihilée, Eugénie. Vous n’êtes que la somme comique, aporétique, de papillonneries clichetonnesques à souhait. Œuf clair forever.
     Ne parlez plus de Dieu ! Ne m’obligez pas à vous persécuter, à être non pas l’épine du pied, mais l’éclat de verre qui ne s’en va plus, boursoufle la peau et la déforme ! Je vous lèverai l’envie de claironner sur ce que vous n’avez pas su être… Je me ferai aussi terrible que le diable est doux avec vous… Creusez votre « éloge de la politique » comme une tombe, lancez-vous dans la finance, le crime de masse ou les Restos du cœur mais NE PARLEZ PLUS DE DIEU.
     Ni de celui des autres, d’ailleurs. En France où c’est l’Enfer, les autres, ce n’est plus que les Arabes – et tant que les Muslims ne perdront pas de vue le Paradis, ils seront enviés des Frenchies condamnés aux flammes… On casse des verres, Eugénie, quand une petite blanche comme vous, ayant grandi en vase clos, BCBG lactescente, demande à un imam sur CNews qu’il enseigne aux croyants la non-obligation du port du voile. Texto : « Est-ce que ça ne serait pas aux autorités musulmanes, justement, de faire savoir et de prendre position, justement contre le voile, en disant que justement ce n’est pas une prescription coranique, que ça n’est pas obligatoire ? » On tremble de ne pouvoir ordonner un an de cachot sous Louis XI à l’agnostique Alexandre Devecchio, qui mâchonne ses couilles en parlant et pour qui le voile est « dans le meilleur des cas un signe de rupture avec la civilisation européenne, dans le pire un uniforme islamiste pour faire communauté contre la communauté nationale ». On crisse des dents quand Rioufol, le bâtard interventionniste, avec son ton humide et ses manières vieille France, accuse la chanteuse Mennel de propager un « islamisme soft » encouragé par « l’endormissement de la société » parce qu’elle porte un turban – un turban ! –, « une sorte de voile »… Et on finit par se demander si ce n’est pas ce que vous souhaitez, tous, bien au fond de vos entrailles : plus de drame, de tension, de clash, en un mot et sans même oser vous le dire : plus d’actes terroristes, pour faire passer de moins en moins discrètement votre haine millénaire, incontestée, de l’Arabe.
     En Algérie, vos ancêtres les colons ne disaient pas autre chose : « Vous voterez quand vos femmes seront dévoilées ! » et sous prétexte de « liberté », les Maghrébins étaient sommés de trahir leur foi… Allez après ça, Eugénie, nous parler de « délire de repentance décoloniale », comme si la France pouvait se dédouaner du présent en le conjuguant au passé ! La soumission à la République n’ira jamais assez loin pour vous. Quand une mineure se voile, c’est qu’elle n’a « absolument pas le choix », le voile étant d’abord « une arme de prosélytisme »… Mais vous, votre communion, vos hosties, le catéchisme à 6 ans, vous l’avez sciemment choisi, bien sûr, tout l’attirail, le médaillon et la jupette – ô choupette ! – ne vous voilent pas du tout l’esprit, non, non… Outrecuidante, vous descendez plus bas encore, en toute méconnaissance de cause, et pour la cause même de votre ignorance : « Le voile islamique a été inventé par l’ayatollah Khomeini, qui l’a rendu obligatoire, puis par les Frères musulmans », une organisation fondée cinquante ans avant la révolution islamique en Iran…

     « Il est dur de regarder s’avilir sous ces yeux ce qu’on est né pour aimer » constatait Bernanos, qui n’a jamais mieux porté, depuis que vous vous en revendiquez, son statut d’auteur fétiche. Et il s’y connaissait, le grand Georges, en mystique charcutée, éviscérée, débitée en petits morceaux tout propres, empaquetée sous vide, présentable… Appuyé sur ses cannes comme un Dieu sur son nuage, il vous regarde depuis le trottoir vous adonner à votre négoce politicien sans parvenir à déterminer qui du client ou du boucher dégoûte le plus…
     Eugénie, vous avez le cul entre deux chaises. Je vous les retire. Soit vous bondissez en avant, soit vous vous brisez le coccyx.
     Bernanos aussi a trahi, mais au sens où Dali engageait les jeunes gens à trahir. Pour ne pas trahir, justement. Ça devient cliché de le dire… Bernanos a condamné les prêtres farauds, les bourges falots, les gras fachos, l’ordre cagot, le clan salaud, il s’est mis toute sa famille politique à dos, tous ses membres, il les a passés au feu pour les faire renaître de leurs cendres, et avec celles-ci, les a marqués au front d’une croix soulignant ce qu’elle efface le mieux : le péché. Son propre fils s’engage dans la Phalange ? Ça ne dissuade pas l’auteur des Grands cimetières sous la lune d’écrire le plus dur pamphlet contre la révolution nationale espagnole. Vous connaissez tout ça. Il s’agit d’aller où personne ne vous veut : dans la grâce, naturellement. Quand on vit par et pour elle, on a charge des siens, et bien souvent à leurs dépens.
     Malheur à qui ne saura trahir les siens ! Malheur à vous, Eugénie ! En vous préservant comme vous vous entêtez à le faire, vous condamnez père et mère, vous livrez toute la smalah – votre progéniture comprise – au loup !… Vous prétendez « faire des Français », surtout si ces derniers, trop obnubilés par leurs névroses, oublient que leur pays sent le formol et la mise en bière conspi. Qui voudrait faire l’amour à une charogne qui crie Liberté ! comme elle dégaze ? Vous aimez la France d’un amour de bibelot. Donc vous ne l’aimez pas. Ce n’est pas le roman national que vous défendez (autre fable que vous opposez à « la fable du multiculturalisme ») mais vos illusions de dadame à chlorose. Souscrire au mythe périmé d’une République très dix-neuvième contre laquelle se sont battus ceux que vous citez à tort et à travers est une infamie qui semble ne poser aucun problème à votre conscience…
     Bien sûr, je sais que tout ça n’est que posture. Que vous êtes anti-féministe par vénération aveugle de l’autorité mâle, même quand celle-ci, à défaut de s’enfoncer sagaie au poing dans la jungle de l’existence, préfère compter ses escarres au château. Je sais que vous ne rendez hommage aux morts que pour vous assurer qu’ils le sont bel et bien. Vous récurez – mesquinement, du bout de la langue – des caveaux funéraires, comme c’est charmant… Je sais qu’il n’y a aucune idée à vous nulle part. Que vous avez peur, terriblement, de l’inconnu, de la rupture de ban, de vous-même. Tout votre amour malsain du gendarme, du prof, de l’institution provient de cette vulnérabilité congénitale, de vœux pieux, inexaucés, quant à une réalité qui vous pétrifie. La France « éternelle » ne l’aurait jamais été avec vous. Elle a crevé par la main de vos semblables.
     Eugénie, celle « qui n’avoue jamais vraiment » disent encore les gauchistes. Ils s’attendent – doux songe d’obnubilés antifas – à ce que vous endossiez, d’un moment à l’autre, la chemise noire pour entamer une harangue de tribun sur son balcon… Eia ! Eia ! Alalà… Mais c’est le propre de la République à travers les âges, ce minuscule régime qui accapare et dénature tout pour donner une consistance à son incongruité, que de ne jamais avouer. Vous n’avouez pas, car vous n’êtes simplement pas ce que vos ennemis voudraient que vous soyez. Drieu la Rochelle, c’était : « Tranche toujours. » Et Eugénie Bastié : « Mange toujours… » Les médias vous ont banalisé la moelle. Tous vos actes suent la cléricale inoffensive, ralliée aux râteliers, la poupée sournoise tombée de sa malle, qui avance sûrement, rejoint la grand-route avec sa pensée scolaire de chic et de broc, son phrasé trop appliqué, ses redites ravalées cent fois, glaviotées, re-glaviotées au fond de toutes les gorges chaudes… Ce qui vous plaît surtout dans ce modèle unique et franchouillard bien établi, l’État-nation sacrosaint, avec ou sans roi d’ailleurs, la meilleure caution du colonialisme, c’est qu’il porte en lui tous les stigmates des révolutions avortées et dont l’éventuelle réussite aurait troublé la blafarde apeurée dans ses objectifs basiques de journaliste qui a tout bien fait comme il faut, sous les yeux embués de pôpa môman – mouack !
     « L’épidémie a redonné de la pertinence à l’impératif de démondialisation et de la légitimité au cadre de l’État-nation »… On peut lire ça de vous, dans Rester vivants, qu’est-ce qu’une civilisation après le coronavirus ? un « recueil de textes » hâtivement publié après la première vague (ce qui dit tout de votre impréparation) et qui est comme une procession de courgettes flétries, s’essayant à l’auto-suggestion. On y trouve des phrases absolument stupéfiantes, on s’étonnerait presque que des pages vierges acceptent de se faire souiller par tous ces libidineux du chauvinisme : « La patrie est redécouverte comme milieu vital et lieu de vie », « Délivrés du rêve frustrant de plus d’Europe, nous pouvons essayer de nous renforcer à partir de notre être national »…
     L’État-nation, c’est à ça que pense une jeune femme française au réveil ? Poésie… Mais l’État-nation, pauvre petite ! il ne veut plus l’être pour un peuple aussi vicié ! Il est fatigué, l’État-nation ! Il en a assez qu’on le fasse tourner autour des sempiternels totems, de Gaulle, Hugo, les duchesses ! Il aimerait bien qu’on le promène ailleurs, l’État-nation ! Il s’ennuie à vous entendre bégayer au passé simple ! Il ne peut plus supporter ces millions de gus amorphes qui l’invoquent pour s’exempter d’être des hommes ! Il a honte des cadavres empilés en son nom au cours des siècles ! des sanguinaires pauvricides qui forment la cartographie française ! Il rougit quand on prend sa défense contre les « vilains » terroristes qui voudraient sa peau, soi-disant, alors qu’on a pris les leurs et celles de leurs proches pour la gloire usurpée d’un pays à l’hospice ! L’État-nation, nos ancêtres les Gaulois… Mais c’était une blague de Napoléon III, voyons ! Sacré farceur ! Il vous a bien eue… Il a juste omis de vous dire, tandis qu’il chantait la cohésion du pays pour mieux l’envoyer au casse-pipe face à la Prusse, qu’il a orienté les rapports des fouilles d’Alésia ! Que les « Gaulois » se tiraient tous dans les pattes ! Que pour une place au soleil de Rome, n’importe quel Celte foutait le feu à l’oppidum voisin ! Que tout n’était déjà que vanité, collaboration, tombeaux bling-bling, pré-sarkozystes !
     Je pourrais continuer longtemps, Eugénie. Vous faire pleurer, abdiquer votre idéal malsain, la romanticolâtrie des chaumières… Vous dire toute la vulgarité du Grand Siècle centralisateur que vous vénérez, plus par dérèglement de jouvencelle qui divague dans un champ de patates que réelle conviction, d’ailleurs. Louis XIV vous est monté à la tête comme un ovaire… Je pourrais en remettre une couche sur Colbert, dont nous nous sommes déjà occupés sur Nabe’s News, vous raconter ses larcins, son copiage, ses débauchages d’artisans traîtreux, hollandais, vénitiens, pour renflouer, orifier votre pays de flambeurs morgueux et suffisants… Je pourrais vous remémorer le testament politique de Richelieu et ses constats accablants sur le Royaume… Soyez sûre qu’à l’époque, un Vincent la Trémouille à collerette a dû commettre sa petite déploration, quelque chose comme : « Cestuy qui portoit le nom de Richelieu avoit nobles raisons ! J’ay maintefois esprouvé du déplaisir devanst la rudeſſe des temps et des estrangers !… »
     Mais tout le monde se fout de l’État-nation, Eugénie. Comme à chaque crise, le peuple français a parlé et c’est bien tout ce qui nous importe. Il a privilégié le faux et l’ignoble, il s’est planté le drapeau dans le nombril. Il a prouvé qu’il tenait autant à l’unité nationale qu’une tortue marine à un smartphone égaré sur une plage des Maldives… Il a fait exactement ce que lui le raciste déloyal injuste reproche aux femmes voilées : déstabiliser notre modèle social par son seul comportement de morveux individualiste. La meilleure critique de l’homme moderne, ce n’est pas l’inutile Alain de Benoist qui l’a faite. C’est le Covid-19. La porte de la solidarité collective a été défoncée joyeusement et vous n’êtes pas la dernière à avoir pris part au bélier… La France, combien de divisions ? Elles sont innombrables…

Le virus met cruellement en cause la manière dont les décisions sont adoptées et mises en place en France. Et cela dans un pays où l’Etat joue un rôle central pour l’identité nationale… L’erreur réside dans le legs de de Gaulle dont Macron invoque l’héritage cinquante ans après sa mort. Les structures fondées en 1958 dans un esprit napoléonien ne peuvent répondre aux défis d’une pandémie et à une société complexe. Conclusion : il faut enterrer de Gaulle.

     Excusez-moi, Eugénie, je tombe à l’instant sur cet article du Süddeutsche Zeitung… Je m’essaie à la traduction… Je remarque que vos confrères Allemands ont mieux cerné la France que vous… Qui sait, avec l’accent teuton, de Gaulle se prononce peut-être Dégueule ?…
     L’État-nation est l’alibi des acculés du mondialisme par la cuisse duquel ils sont tous sortis. On ne compte plus, au kilomètre carré, les immondices de boomers irréformables dans leur course kamikaze aux loisirs, vos lecteurs qui n’apostrophent l’État que pour perpétuer leur dépendance lugubre… Le séparatisme désagrège la France, la balkanisation des esprits est à l’œuvre, je la constate chaque jour au milieu de tous ces singes blancs dégénérés, peuplant des zones de non-droit pour l’art, qui ne se déplacent qu’en bandes pour racketter le talent et mettre à mal la « sûreté républicaine »…
     Un peuple si indiscipliné qu’il a donné à certains maires le culot d’inciter les commerces à rester ouverts, malgré l’état d’urgence sanitaire. Un peuple à ce point stupide que l’assimilation de trois consignes bateau pendant une pandémie le rend fou. Un peuple tellement maso qu’il pousse une prof de théâtre à maintenir ses répétitions « dans une démarche de résistance culturelle » en pleine deuxième vague. Ce même peuple symptomatique, fortement suspect de virus, qui ne trouve rien de mieux à faire que de rendre visite à ses vieux, comme tant de médecins l’ont constaté. Un peuple qui condamne les anciens à la morgue pour maintenir l’anniversaire du petit. Un peuple responsable du retour de la rougeole par haine démente des vaccins. Un peuple qui pour les mêmes raisons fait prendre un retard criminel à la campagne de vaccination. Un peuple qui incite les 240 000 restaurateurs, hôteliers, cafetiers, etc. à rouvrir tous en même temps pour mettre le gouvernement en échec. Un peuple qui prend parti pour les plus grosses salopes de l’univers médical, en persécutant les pupilles de sa nation, de probes petits génies de l’infectiologie comme Nathan Peiffer-Smadja, menacé de pendaison par les vassaux du Seigneur Perronne, serial diffamateur qui dans la foulée le dénonce sans raison à l’Ordre des médecins !…
     Là-dessus, Eugénie, un peu sèche, le ton très officiel, conclut : « La population adhère aux mesures, il n’y a aucun problème là-dessus. » Ce qui revient à dire : « Les Français ont été exemplaires d’humanité et de tenue sous l’Occupation », pour vous situer un peu le décalage… Vous jugez le peuple d’après votre propre entourage qui, dites-vous, aurait été « très respectueux des consignes », et cette faiblesse originelle de la fifille dans son clos est la matrice de tous les patriotismes. Obtempérer est une chose, le faire en toute bonne foi, avec une juste compréhension de la situation, une autre. Princesse, quand vous aurez deux minutes, vous demanderez aux hôpitaux bombardés de mails comminatoires ce qu’ils en pensent de vos abstractions funestes.
     Si j’étais technicien de plateau, je déserterais illico une émission, L’heure des pros, où la pommade au peuple se passe à grosses couches, entre un pâté en croûte et des mamours d’ivrognes, mais Jérôme Béglé et sa couperose trouvent encore la force de renchérir : « On a été extrêmement obéissants et je dois dire âadmirâables ! » Petits clientélistes du fromage, sordides supporters bêtifiés par le dédouanement systématique de tout ce qui émane d’une plèbe à déporter d’urgence et par charters jusqu’en Corée du Nord ! Au fond, le populiste n’est qu’un enfant dégénéré de Robespierre. Tout en le désavouant, il en caricature les traits, il se projette en lui, très hypocritement, pour nous faire croire à la vertu innée du peuple et, pourquoi pas ? se poser en sauveur…

     Tout s’éclaire ! Flatté de la sorte, abusé sur lui-même, le peuple produit en cascade des conjurations imaginaires, il intimide, écume, incrimine à hue et dia pour expliquer le sort dans lequel il barbote. La France revit en boucle sa Révolution manquée, irrésolue. Il y a toujours cette année 1793 en suspens, qui hante, survole le pays comme un épervier de sale augure… La menace du complot, la recherche fébrile du traître, le besoin de purge sont inscrits dans la chair même du Français. Trop cajolé, l’ignoble ne se reconnaît plus. Sa situation misérable, mathématiquement entretenue par le slogan et l’éloge, phrases ridicules, mots qui caressent, il la reporte sur une force extérieure, concertée, secrète, qui voudrait corrompre ce mieux qu’on lui vend depuis deux siècles et demi. En quoi il est acquis, lui l’« anti-moderne », au linéaire évolutif de l’histoire…
     Comment dans ces conditions accepterait-il d’être l’essence du problème, d’avoir à dégager avec l’eau du bain ? Longtemps, il s’est cru phare de l’univers, sans pour autant assumer les conditions d’un affranchissement décisif. De là, la friction monstrueuse entre ce qu’il ne peut accepter de ne pas être et ce qu’il est réellement. À cette aune, toutes les fictions conspis deviennent plausibles. De fausses vues sur soi et son pays font l’imposture qui permet l’absurde. Ces gens souffrent, dit-on, mais, comme les Trumpistes, ils ne sont même pas dignes de la prétendue souffrance qu’on leur prête, et qui n’est chez eux qu’un prétexte à être les éternels niqués sabordeurs d’utopie.
     Cette équivoque, de Gaulle en a fait de l’or. Tout ce qu’on reproche à Macron depuis cette crise, ses lois d’urgence, les conseils de ministres classés secret défense, etc., il le tient du général que la France entière n’en finit pas d’aduler. Les Frenchies se proclament gaullistes et massacrent celui qui gouverne comme le cabot des Deux Églises. Chacun idéalise ce fromage moisi en s’identifiant à lui, pour faire prospérer le mythe sur une double imposture. Il faut enterrer de Gaulle, mais il faut aussi enterrer l’hypocrisie derrière laquelle se cachent ces millions de gueux infects, prônant un retour à des « valeurs morales » qui n’en sont pas et qui les mènent direct à l’abattoir du complotisme.
     De quel droit, Eugénie, fustigez-vous « l’infantilisation » du gouvernement sans voir que s’il s’y adonne, c’est que toutes ses ouailles, vous comprise et y compris quand l’État était « fort », sont infantilisables à merci, d’une servilité sans borne à l’égard de l’ordure ? De quel droit dénoncez-vous « l’infantilisation » en haut lieu, vous la gentille rosière entourée de fins de race poupines et dodus d’albâtre, dont les articles n’ont rien à envier à la meilleure propagande conspi ? Vous ne voyez pas la croupissure infantile dans laquelle se décompose votre pensée ?… Plus de 25 000 positifs diagnostiqués, 400 morts au quotidien, la menace de variants dévastateurs, et vous revoilà, le 14 janvier 2021, en direct pour le feu d’artifice : « On essaie que ce qui marche, le confinement, l’interdiction, la fermeture, parce que c’est ce qu’il y a de plus facile, de plus bête, de plus archaïque et malheureusement (sic) peut-être (sic) de plus efficace ! Il y a une espèce de blocage de l’imaginaire, de l’imagination, on n’essaie pas, on a peur, on est tétanisé par le risque ! On met en place les mesures les plus bêtes et les plus faciles, c’est la défaite de la politique, ce confinement, c’est la défaite de l’initiative politique ! »
     Oui, Eugénie ! L’annonce d’un couvre-feu généralisé approche, montrez-vous telle que vous êtes ! Gérard Leclerc s’en pourlèche le pétainisme : « Il y a une chose qui doit être l’obsession, c’est d’essayer que ce pays travaille le plus possible ! La catastrophe absolue, c’est le confinement, on ne peut plus ! » Jean-Claude Dassier, le bouledogue tassé, poussé par le chorus, fait gronder les tambours : « C’est impossible de reprendre une décision du confinement, ce serait un tel risque ! » Ô immondes qui avez laissé passer, quelques secondes auparavant, une intervention conspis type de Parola, le bras droit de Raoult pour qui le confinement ne sert à rien, parce que tous êtes sur la ligne de ce voyou !
     Continuez, Eugénie ! Relativisez les chiffres des Etats-Unis en ne regardant que le nombre de morts au million d’habitants pour le comparer à la France : « La différence n’est pas si abyssale que ça alors que nous avons mis en place des tas de mesures ! » Voilà ! Intimidez comme il faut ce gouvernement de pleutres, qui prend le pouls de la population devant vos sottises : « Ce bouton du confinement est exaspérant ! » Quel bonheur ! Ça ne fait que sept émissions que vous le répétez… Encore !…
     Eugénie, et si, comme le savent les plus compétents, on confinait tôt mais moins, pour couper l’herbe sous le picot du virus, éviter une rupture de stocks des cercueils ? Et si les mêmes qui hurlent à la « perte de leurs droits » rallongeaient pour tous cette « longue privation de libertés » ? Il y a longtemps que je n’ai plus entendu Zemmour tartiner son Bossuet en le déformant – alors allez-y en chœur, les droitards : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes » !…
     On croyait que la deuxième vague vous avez humilié en même temps qu’elle nous débarrasserait du « rassurisme ». Vous l’emportez à l’usure, Eugénie. Quoi qu’il arrive maintenant, il est acquis de sacrifier l’équivalent d’un Airbus A380 plein et par jour sur l’autel du travail et son corolaire le loisir. Avec l’alibi du « bien-être », tous ces flanchements psycho sponsorisés, auto-suggérés… C’était cette tentation à laquelle il ne fallait céder sous aucun prétexte, imbécile, pour tenir tête au tout productif, le sacrosaint fric versus la vie, simplement elle. Macron, trop lâche (ce qui dans son entourage se traduit par « il est très à l’écoute »), aurait été bien emmerdé, dites donc ! Mais foin de candeur : si les hôpitaux pouvaient absorber deux à trois fois plus de patients, trente mille victimes au mois feraient encore pâle figure devant la furie bornée de tout un peuple. Le seul seuil, l’embolie hospitalière, ne sert qu’à fixer la limite au-delà de laquelle la réputation française est engagée. Oui, c’est pour des questions d’image et de com’ qu’on protège nos concitoyens, quelle surprise !…
     Pour trois faits de délinquance localisée, toute la droite monte au créneau, mais des centaines de milliers de covidés n’inquiètent plus personne. L’anti-catastrophisme sanitaire répond symétriquement au catastrophisme sécuritaire. Quoi de plus logique, Eugénie ? Votre engeance, si prompte à criminaliser le confinement pour défendre les « travailleurs », ferme dégueulassement les yeux sur Moussa, le sans-papier en cuisine prié de quitter le territoire après les délires pseudo-résistants de son patron, bien excité par CNews, qui rouvre dans un département rouge écarlate. Les vrais fragiles – de l’immuno-déprimé au galérien en coulisses – indiffèrent les « solidaires ». La nouvelle éthique a ceci de particulier qu’elle est en tous points similaire à l’ancienne. Derrière l’inquiétude pour les restaurateurs (très peu feront faillite, vous verrez) se cache l’Épinal aux épines merdeuses, cette bonne vieille révérence au patron. Le travail est la santé unique de ceux qui s’inscrivent en faux contre la « pensée unique » et le supposé « sanitairement correct ». Le travail, c’est l’esclavage et l’esclavage soulage les sous-hommes de leur conscience…
     Oh ! ces appels à la détresse ! La botte du caprice ! La droite est contre la victimisation progressiste et elle est la première à récupérer, par scrupule capitaliste, logique du prévisionnel, tous les témoignages de chouineurs à la dérive. Elle anticipe une casse hypothétique (typiquement bourgeois) en occultant le drame réel, des malades et endeuillés plein l’horizon. Quelle farce que tous ces histrions jugeant absolument insupportable la moindre mesure sanitaire ! La complainte des criseurs en rond ! Singeries de douleur ! Pourtant ils sortent, gambadent, se réunissent… avant de déverser leurs larmes de croco pour que le jet à haute pression médiatique éclabousse le gouvernement.
     C’est fait, Eugénie. Le 30 janvier, Macron l’a annoncé : il ne reconfinera pas. Vous avez gagné, comme Raoult au premier round. Parce qu’en dehors de militances automatiques ou du Téléthon, il n’y a aucune conscience de l’autre ; parce que l’indifférence qu’on observe partout, sur tous les sujets qui comptent, ne pouvait pas mieux régner qu’au moment où la vie est réellement menacée ; parce que la « désobéissance civile » et « l’avenir de la jeunesse » sont une communion des égoïsmes ; parce que l’entêtement suicidaire fait prospérer le système ; parce qu’en Occident la pulsion de mort est la plus forte.

     Nous, Eugénie, on est plutôt pour la pulsion de vie… On respire en grand comme Baudelaire en appelait à la « vie en beau » ! On ne s’attache pas à de petits détails formalistes pour commettre nos malversations en douce… Ah ! on ne vous repêchera pas, tant pis. Vous êtes trop bête… Nabe doit vous rebuter pour ses « bite » et ses « chatte » qu’il égrène parfois dans ses textes – alors, quand il montre en photo la sienne, de bite, ainsi que l’anus en gros plan de sa copine dans Pornabe ou Nabe’s News, on voit d’ici votre grimace de rombière – mais tout chez vous est un scandale qui éteint les étoiles ! Il doit exister quelque part un royaume réservé aux âmes en demi-teinte, écornées, ternies, étouffées par le fais pas ci, fais pas ça du monde… De cette politesse qui insulte en se détournant de ce qui brûle encore. De ce respect des formes qui est le crime inexpiable des cœurs secs. Vous saisissez la vie à la pince à épiler, votre passeport de bonne conduite en poche, et laissez l’essentiel à quelques galériens ramant à contre-courant dans le Lac d’Indifférence cher à toutes les Mademoiselles Scudéry de ce siècle. Inutile de revenir sur cette Carte de Tendre inventée par une référence majeure du féminisme, l’auteure du Grand Cyrus (1653) : vous avez dû l’apprendre par cœur… Avec sa géographie du sentiment, de l’amitié au sens large, etc. Au-delà de la « Mer dangereuse » sont les « Terres inconnues » de l’amour passion… Molière, ce « misogyne », s’en moquera beaucoup et il y avait de quoi.
     Eugénie, pour avoir privilégié le bourg de la « Négligence » à celui des « Billets doux » ou même de la « Confiante amitié » entre nous, vous voilà propulsée – ne me remerciez pas – sur une Mer d’Inimitié… Oui, il faut bien vous l’annoncer : vous êtes de plus en plus proche des féministes que vous avez combattues naguère avec un certain talent. Je vois de moins en moins de différences entre ces précieuses ridicules et vous. On naît femme et on s’y maintient ?… Vous vous partagez l’œuvre de Scudéry à merveille : toutes, d’un côté comme de l’autre, ressassez les mêmes obsessions depuis la nuit des temps ; toutes, anti comme pro-féministes, tenez dur comme cuisses de fer à une définition distincte, bien stupide, de l’« honnête homme », de ce qu’on peut ou non se permettre en société ; toutes êtes ce que vous nommez très justement des « fanfarons de vertu » ; toutes bâtissez, chacune à votre manière, de gigantesques traités de civilités et de savoir-vivre pour camisoler la folie grandiose de l’existence… Les unes troussent des intrigues à dormir debout où la femme s’enlève tous les quatre matins, où tant de prétendants se disputent sa main, où le viol guette à chaque coin de rues ; les autres – vous – se distinguent (c’est le mot) par leur self control, où même dans l’urgence et le remous, on n’abandonne pas les mots salauds mais dans le velours, la concordance des temps, l’entre-soi, câlins et salamalecs… « Non, pas les salamalecs ! »
     On ne lutte pas contre le féminisme avec des bluettes, Eugénie. Les nouvelles bonnes manières sentent trop que vous représentez les anciennes. Vous ne pouviez pas aller bien loin avec votre livre Le Porc émissaire sur le mouvement « MeToo », même s’il est toujours bon de mettre « porc » dans un titre… Il vous manque une fierté impérieuse et chaudasse, une férocité d’enthousiasme qui surgit comme ça, pour écrabouiller les prisonnières d’un mouvement pire encore que leur « patriarcat » chimérique. Une journaliste du Fig’ n’est pas armée pour ces empoignades… Un surnaturel de mièvrerie la poursuit qui l’empêche de faucher comme un tacle assassin les boiteuses du désir lui faisant face. Ce culte de la romance, on le retrouve dans votre amour d’Autant en emporte le vent, film flétrisseur qui a abusé tant de couillonnes perverties par un excès de sirop. On le retrouve dans vos assertions trognonnes – « La véritable porcherie aujourd’hui, c’est la pornographie » –, dans tout ce bégueulisme de perruche nunuche et droitarde qui serait bien avisée de grimper au rideau plutôt qu’à son perchoir fleur bleue sentant tout, sauf la rose !

     Allons, frêle Eugénie, mettez-vous à votre aise… Oubliez les discours anti-mâles décomplexés de folles qui, se haïssant trop de ressembler à des hommes, pour ne pas se l’avouer, les détestent en retour, par stratégie d’évitement typique. Oubliez les poses accusatrices et des vengeances si basses qu’elles font honte à la bassesse même. Terminés, les poils sous les bras adipeusement revendiqués en rouflaquettes d’aisselles parmi les exhalaisons d’oignon rance. Exit le sang de règles qu’on exhibe pour bien prouver au monde qu’on est rivé au trivial, l’esprit baignant dans des turlutaines de pissotière…
     Vos opposantes, on les prend à la gorge non en conservatrice risible qui tremble pour le déboulonnage de statues sans intérêt, mais en libertaire de la Beauté, affranchie de tout gnangnan historiciste. C’est la puissance solaire, toujours en avant, qui compte et intimide. Il faut monter très haut, frénétique, dans une effervescence éblouie, pour transcender leur chantage et tenir ces épouvantails pour ce qu’ils sont : des sacs à fouler, des dévoyées du berceau dont la muflerie ratatinière révulse les poèmes ! Sur Twitter, mes followers diront que je choisis des cas extrêmes pour décrédibiliser un mouvement « pertinent », mais ces extrêmes sont la raison d’être d’une idéologie aussi sécuritaire et conspi que les autres, qui sécrète comme une immense limace des traînées de névroses engluant les esprits faibles sur l’avenue du désespoir. Ce qu’on sacrifie au social est perdu pour « la grande Loi du cœur » d’Antonin Artaud.
     Le féminisme est une police comme une autre, ce qui là aussi devrait vous plaire, Eugénie… Même l’art – je ne parle pas des gribouillages « décloisonnés », « alternatifs », « humanistes » qu’il impose –  ne trouve grâce à ses yeux. Une militante basique emmerderait autant les premiers joueurs de samba pour leurs attitudes « suggestives » et leurs paroles « sexistes », que le pouvoir central brésilien de l’époque. Tenez, je vais vous apprendre quelque chose, Eugénie… Pour vous démarquer, vous devriez prendre exemple sur les « Tias baianas », ces tantes (en vérité des amies, petites copines, sœurs, mères de musiciens) qui, au moment où cette musique était décrétée hors la loi, s’opposaient aux descentes de flics, noirs ou métisses pour la plupart, venus embarquer les « mauvais garçons » des favélas, noirs eux aussi… En robes blanches, parées de leurs plus beaux bijoux, d’anneaux qu’elles faisaient vibrer comme des serpents à sonnette, elles excitaient l’âme des morts ! Tous les saints de l’Afrique ancestrale apparaissaient, grondants de malédictions ! Intimidée, la soldatesque battait en retraite. Protéger concrètement l’artiste de toutes les menaces : me suis-je bien fait comprendre ?…
     Le Covid, on ne le répétera jamais assez, met à genoux la saloperie. Il nous désigne ce qu’il y a de pourri au Royaume des petits ânes insolemment incultes, acquis à la laideur. Et vous ne voyez rien de tout ça, Eugénie. Vous snobez, vous chrétienne ! la revanche de l’ascèse et de la spiritualité sur ces pollueurs, le monacale étendu à toute la Terre, en mode Sulpice Sévère se retranchant des autres pour rédiger la Vie de Saint Martin… Vous ne jubilez pas au spectacle d’étudiants « tous féministes » (c’est Camélia Jordana qui le dit) et tellement « empathiques » ! douceâtres roudoudous qui, privés de leurs instruments de torture habituels (concerts faisant grincer les dents, films atroces, soirées crucifiantes) désespèrent de ne plus côtoyer en tas, comme des saucissons ficelés, le vide qui les préserve de tout contact probant avec leur jeunesse. Comment se douteraient-ils, ces pantins qu’on balade sur le Grand Guignol médiatique, qu’enfermés ils subissent depuis quelques mois ce qu’eux me font subir depuis tant d’années, par leurs activités de bœufs en folie ne jurant que par la fac, la tise, le bif, la blase ?…
     Encore une fois, tout se passe sur Twitter ! L’Assemblée bis ou mieux : une nouvelle Convention, 1793 oblige, où les débatteurs étaient si proches les uns des autres qu’ils en venaient régulièrement aux mains… Bien pratiquée, sa logique du rebond fait de chaque échange un squash qui colle autant à l’actu qu’au maelström de l’Evénement, qu’à la fièvre de l’Être. Quand j’interpelle telle chaîne publique sur les « victimes » privées de fac (qu’est-ce qu’il ne faut pas écrire…), après un reportage où l’interviewée dans sa chambre confie son désarroi parmi ses post-it grelucheux, ses posters toujours les mêmes, ses polaroïds, le piercing au septum, bref la cause même du marasme universel, l’interviewée me débusque et se rebiffe – et c’est de bonne guerre civile ! Une nuée d’ectoplasmes me tombent dessus avec leur sabir franco-crétin, la langue anti-diplomatique du millénaire : « MDRRRRRR ta vie doit être trist pour t’en prendre comme sa aux jeunes » ; « JE CHIALE HAHAHAHHAAH LES LARMES D’ADULTES C TROP BON » ; « ptdrrrr nan lisez c’est trop vraiment » ; « Personne t’invite aux soirées psk t’es sans personnalité c’est pour sa que tu rages » ; « jsp trouve toi un vrai taff au lieu d’écrire des lettres que personne lira ?? »
     Et c’est ainsi que les supposées « victimes », pécores hargneuses et autres vautrés du survêt’, s’avèrent aussi dégueulasses que n’importe quel Ouin-Ouin justement frustré par la crise. Un zéro arrogant, mauvais et triste, la sottise très spécifique d’une génération qui est aussi la nôtre et qui se pare de luttes pseudo-bienveillantes pour camoufler sa plus irrémédiable nullité.
     Vous êtes allés trop loin, tous. Depuis le Covid, il y a comme un liquide de contraste qui circule dans les veines du pays, chaque tumeur du corps social est mise en évidence pour que je m’occupe personnellement, semble-t-il, de son ablation. Une décennie s’ouvre et la chronologie épouse d’emblée le symbole, le soutient comme une femme d’écrivain exemplaire, repousse les forces noires loin derrière dans le sillage du temps qui fuit. C’est très rare que le calendrier coïncide à ce point avec les faits d’une portée signifiante inouïe, qui jettent un regard accusateur sur le passé à peine révoqué, lui donnent, comme une sanction, son ton définitif, sa couleur réelle rétrospective, et referme la porte pour administrer l’avenir.
     Si tout est médiocre, c’est qu’il y a des gens comme vous, Eugénie, pour alimenter la médiocrité. Si tout est foutu, c’est qu’il y a encore une jeunesse pour accepter les règles et prendre place dans le vieil amphithéâtre. Regardez-vous, clones ! avec vos manières prétentiardes, votre premier degré grotesque, ce sérieux raidi d’intellos mornes… Regardez-vous, puceaux chafouins au langage « châtié », pathétiques dénégateurs, ennemis jurés des initiatives caracolantes de rêves ! Regardez-vous, pâles petits tendrons, réacs lustrés en celluloïds, qui avez lâché Trump après avoir fantasmé sur lui par pure crédulité, gâtisme patriote ! N’importe qui, du moment qu’il vous dit ce que vous avez tant besoin d’entendre, fait de vous ses choses… Regardez-vous, graves et pontifiants trentenaires, car vous êtes la défaite de ce monde ! « La tristesse durera toujours » disait Van Gogh, et Pialat dans À nos amours vous fait savoir que cette éternité de larmes vient de vous, éteignoirs !
     Eugénie, vous êtes « choquée que le pays de Pasteur n’ait pu produire de vaccin contre le Covid » ? Si vous saviez la pusillanimité de la recherche française, sa lenteur, ses entourloupes, ses coups fourrés et bas, le carriérisme… Raoult n’est qu’un exemple outré du naufrage moral à l’œuvre absolument partout dans le pays. Ce qu’il reste de la France est à votre image : condamné à la mesquinerie, au piétinement, à « l’humiliation suprême ». Tout est nul parce que les nuls accaparent, intriguent, convertissent tout en nullité. Alors que voulez-vous conserver au juste ? Quels murs tenez-vous encore ? À quel endroit de la frise l’injustice et l’arbitraire vous paraissent acceptables ?… Le conservatisme, mot élastique sans réelle signification, est encore un de ces vocables nounous, une zone grise faisant l’ambitieux, et pas n’importe lequel : l’ambitieux rentré, chagrin et vague, capitalisant sur sa détestation de la joie. Je n’oublie pas que pour Houellebecq – qui ferait mieux de se jeter de sa tour – le Covid est un virus « banal et sans qualité »…
     On ne sauve pas des meubles vermoulus, on les brûle. C’est de n’avoir pas compris ça, Eugénie, devant l’avènement de l’inéluctable, qu’aujourd’hui vous êtes non seulement obsolète, mais odieuse à la vie même. Le Mal dans la nouveauté vous accable et se joue de vous, parce que vous êtes incapable de comprendre, de revitaliser, d’incarner le Bien nouveau, quoi qu’il en coûte.
     La France est perdue de n’avoir su achever sa Révolution. Ce coup d’arrêt était un arrêt de mort.
     Nous partons, Eugénie. Nous vous abandonnons aux gens « raisonnables », à vos cotisations bien à jour, à la société civile, cette Égypte criblée de plaies. Ah, la belle vie ! Petite veinarde… Pour vos semblables, l’immigré vole le pain des Français. Et si vous nous voliez le nôtre en nous reléguant loin dans le silence et l’oubli ?… « Tout ce qui nous dérange et nous blesse, on veut le faire disparaître du débat public », déplorez-vous et ce sont des aveux. Qu’importe ! La vie sublime toise les toiseurs ! Nous devançons l’appel des sans-drapeau. Nous n’avons plus rien à donner que des coups. Ils pleuvront comme une manne au désert de notre Exode… Démunis, nous sommes aussi les plus féroces. Vous n’avez pas voulu la guerre, mais la guerre, la guerre vécue comme transfiguration du sacrifice vers la conscience d’une charge ancestrale, cette guerre métamorphose le Français cocardier débile en prince désespéré du grand destin !
     Eugénie la « bien née », nous renseigne votre prénom en grec… Votre condition vous interdit de fixer la plaie qui lance les nègres dans notre genre, ces radieux pestiférés dont vous taisez le nom. Peut-être parce qu’ils vous rappellent une certaine généalogie que vous arborez un peu trop facilement, certaines « racines » (ah, les racines et la droite…) de la seule lignée chrétienne possible – celle qui saccage le Temple ? Je ne sais pas, je pose la question comme ça…
     Vous ne pouvez pas nous comprendre, vous admirez des tâcherons jamais remis de Napoléon et de leurs lectures adolescentes. Vous ne pouvez pas nous comprendre, vous pratiquez ce genre de charabia d’intellote aux fraises : « L’histrionisme anti-élitaire d’un Trump comme l’horizontalisme stérile des « gilets jaunes » interrogent sur la capacité du simple « dégagisme » à exercer durablement le pouvoir »… Pouah !
     Oui, nous partons pour la foi nouvelle. La prochaine religion, je la dirais d’essence protestataire dans un catholicisme à cheval sur de sensuelles orthodoxies… Nos anticorps évangéliques nous protègent de l’accablement et de ses suffocations. Nous ne ferons pas comme les victimes du Corona en pleine détresse respiratoire, qui se ruent à la fenêtre croyant capter l’air du dehors. Nous apprendrons à respirer sous la terre, dans la boue et les marécages, s’il le faut. Et il le faudra ! Il faut rentrer dans sa foi comme dans une maison en feu, pour y sauver l’enfant qui frémit, intact, emmailloté dans une serviette humide par sa mère bientôt suffoquée…
     Malheureux comme Dieu en France ! Ou comme une paroisse morte… Pour qui vous prenez-vous, Eugénie, à confisquer la foi en la mêlant à vos turpitudes natio ? Croulant et à la barbe d’Eusèbe de Césarée, l’Empire romain a bien dû admettre qu’il ne faisait plus partie du plan divin. Pourquoi la France, cette vermine sur pattes, y réchapperait ? Des milliers de musulmans vous regardent confondus, pleins de pitié pour votre race orpheline de mystique… La vraie foi est ailleurs, comme la vie d’ailleurs. La foi a fait sa mue. Elle a déserté la France. Vous en fixez les restes comme un braconnier mélancolique s’apitoierait sur la peau morte d’un animal insaisissable, parti folâtrer vers d’autres pâturages.
     Eugénie, qu’est-ce qu’un héritage figé, qu’on empêche de se défendre face au présent ? Qu’est-ce qu’une nation vouée à la ruine, que l’on conforte dans sa grandeur éteinte ? Qu’est-ce qu’une République qui cautionne l’art, parce qu’elle le méprise suffisamment pour le rabaisser en alibi ? Briquez, briquez le patrimoine, ma petiote ! Il se délite comme du sable… Enrobez-le de vos meilleures déclamations ! Le monument est d’autant plus sonore qu’il est vide… Couvez-le surtout ! qu’il n’aille pas s’enrhumer en plein air… Laissez-le se minéraliser dans vos idées reçues, fossilisatrice ! Dites que l’époque « ne sait plus admirer » ! Vantez les « vrais artistes contre l’art officiel contemporain » ! Tous ces mots sans aucun sens, quel chic !…
     Vous m’écœurez, Eugénie. « Si tout ce qui a de la valeur quitte le pays, que restera-t-il de la France ? » se demandait Matisse, ne fuyant pas malgré la deuxième guerre mondiale. Vous avez laissé partir Marc-Édouard Nabe… Vous n’avez pas su voir le patrimoine le plus probant de votre époque. Et son œuvre étant un patrimoine dans le patrimoine, vous voilà doublement fautive ! Mais il est toujours là, sur la brèche, passant par tous les interstices. Même mort, son esprit viendra vous chatouiller les pieds, la nuit… En attendant le prochain chef-d’œuvre, il fait pleuvoir des blocs d’art sur Twitter. Il écrase le graillon politique, le social blabla, les GIF et les tics, toute la lourdeur futile des niais de votre espèce. Le prosaïque de l’info crève dans un splash grandiose ! Des parpaings de splendeur tombent par centaines de retweets ! C’est ce que vous vouliez, n’est-ce pas, la rampante ? Que quelqu’un finisse de vous aplatir avec des fragments de ciel…

     Nous soutenons Nabe dans la mesure où nous soutenons ce qui est juste et bon. Kafkaïens, nous nous ferons des ennemis de tout le monde pourvu que les Grâces nous accueillent, ouvertes comme les fruits du Paradis ! Il n’y aura ni repos ni tranquillité ici-bas jusqu’à ce qu’on ait accordé ses droits à l’Artiste. Les tourbillons de la révolte ne cesseront d’ébranler les fondations de votre nation jusqu’à ce que le jour éclatant de la justice apparaisse…
     De longs mois, Le Comte de Monte-Cristo a été votre livre de chevet. Vous l’avez refermé trop vite. Edmond Dantès, lui aussi, a été confiné malgré lui. Il n’en a pas fait tout un foin… Au contraire, il vous montrait la voie : « Comme il l’avait dit à l’abbé Faria, soit que la distraction que lui donnait l’étude lui tînt lieu de liberté, soit qu’il fût, comme nous l’avons vu déjà, rigide observateur de sa parole, il ne parlait plus de fuir, et les journées s’écoulaient pour lui rapides et instructives. Au bout d’un an, c’était un autre homme. »
     Au bout d’un an de Covid, vous êtes toujours la même. Ça suffit. Basta, Eugénie Bastié !

Vie Sublime