vendredi 29 janvier 2021
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Kafka partout, Orwell nulle part !
par Grégory Briens

Flicanalyse de l’affaire Zecler

« Traquez donc ce modeste passant et, quand vous l’aurez acculé sous un portail, dépouillez-le ; puis regardez-le, en mettant comme lui vos mains dans vos poches, passer tristement son chemin par la première rue de gauche. La police à cheval se déploie au galop, elle retient la fougue de ses bêtes et vous fait reculer. Laissez-la faire, elle est perdue si elle s’engage dans ces étroites ruelles, je le sais. »

Toute l’affaire Zecler est un collage de textes de Kafka. Un samedi soir, avenue Niel, dans le 17e arrondissement de Paris, sans qu’il ait rien fait de mal, si ce n’est sortir sans masque et être noir, le producteur de rap Michel Z. attire l’attention d’une patrouille de police circulant en voiture. Comme il craint de prendre une amende, Z. presse le pas afin de rejoindre au plus vite les locaux de sa société de production, située juste à côté rue Renaudes. Désoeuvrés, les policiers descendent de leur véhicule et se mettent à sa poursuite pour lui lui offrir une contredanse.
     En s’introduisant derrière Michel Z. dans ses studios, les trois compères ne percutent pas (pas encore…) qu’ils s’enferment non seulement dans un étroit vestibule pour de longues, très longues minutes, mais aussi dans un film muet d’un genre plus que troublé, un court-métrage sans lequel la scène de lynchage qui va suivre n’aurait jamais existé, ses scénaristes à matraques ayant plus tard décidé d’en réécrire le script. Apparaît donc dans l’ordre à l’écran un jeune homme de 23 ans, engoncé dans un sweat à capuche bleu, un jean gris et un masque en tissu blanc, mais ne présentant ni brassard ni carte de police (contrairement à ce que ce gardien de la paix indiquera dans son rapport le lendemain, mais tout bon flicanalyste[2] le sait : pour l’agent, il n’y a pas de rapport factuel !). Il étreint immédiatement Z., qui lui fait faire un quart de tour. Se glisse ensuite le chef de groupe : un brigadier de 44 ans, en uniforme lui, avec de faux airs de Mathieu Madénian, une calvitie naissante et un masque en tissu noir. Déboule enfin un second gardien de la paix, âgé lui de 31 ans, en uniforme, porteur d’un masque blanc et d’une barbe plus brune et plus dense que les autres.

     L’accélération des images par le site Loopsider n’est pas pour rien dans la remarquable prestation de Michel Z. en Charlot – un Charlot ceinture noire de Krav-maga, me direz-vous, mais de nos jours même les acteurs comiques sont bodybuildés – essayant tant bien que mal d’esquiver les coups qui commencent à s’abattre sur lui. Les policiers, eux, sont aussi mauvais que les blockbusters qui les ont poussés à revêtir l’uniforme. Rapides et furieux, mais plus empotés que l’impavide orchidée qui surveille leurs ébats du haut de sa colonne, ils se montrent incapables de convaincre Z. de transformer ce confus corps-à-corps en majestueux tango. Effrayés par leur impuissance, nos trois babilans paniquent et bourrent à tour de rôle leur victime de coups de poing, de pied, de tête, de matraque, n’hésitant pas même à étrangler celui qui se refuse si obstinément à eux. Michel Z. tient sur ses jambes, encaisse les assauts des boxeurs poulagas, refuse de s’allonger, de crainte de ne plus jamais se relever, comme Lamine D., Adama T., Cédric C, et tant d’autres Joseph K. avant lui.

     Mais pourquoi l’étranglent-ils, me direz-vous ? Parce que contrairement à ce qu’ils consigneront dans leur fallacieux rapport, à aucun moment de cet épisode musclé de La Caméra invisible, Michel Z. ne leur rend le moindre coup, pas plus qu’il ne cherche à se saisir de leurs armes de service, parce que la seule arme dont Z. se saisit, c’est la parole ! Il demande d’abord aux policiers de quitter les lieux, mais ne reçoit, d’après son témoignage, qu’un « ta gueule » et un « sale nègre » pour toute réponse. Il tente ensuite d’obtenir des explications, mais ses argousins gardent mieux le silence que la paix, il cherche alors de l’aide en hélant les passants, puis, une fois la porte d’entrée refermée et la violence policière déchaînée, Z. appelle ses protégés à la rescousse : neufs jeunes rappeurs de son crew qui répètent à ce moment-là dans un studio d’enregistrement en sous-sol. Alertés par les cris de leur mentor, les poulains se ruent à l’assaut de la porte bloquée par le brigadier et finissent par s’ouvrir un passage, entraînant la sortie des pandores hors d’une boîte dont ils n’auraient jamais dû resquiller l’entrée.

     Dehors, les sirènes ne tardent pas à résonner. Six véhicules déversent une trentaine d’hommes qui encerclent aussitôt l’entrée, torches et armes à feu pointées vers les videurs de flics. A l’intérieur, on croit entendre un coup de feu. Se sentant responsable de ses rapsodes, pour la plupart mineurs, Michel Z. les renvoie dans les galeries des studios Black Gold Corp pour qu’ils s’y terrent. Le rap-panther Z. défend seul la porte contre les coups de boutoirs des cops : Out the pigs ! Un des nouveaux arrivés profite que la porte soit entrouverte pour lancer une grenade lacrymogène (au mépris de toutes règles, non, M. Rizet?). La fumée envahit tout, les assiégeants intiment l’ordre à Z. de sortir, mais la peur le retient. Déjà battu à coups de matraques, notre Saint-Sébastien à l’envers craint maintenant d’être criblé de balles.
     Il est finalement tiré dans la rue par les assaillants qui le rouent à nouveau de coups, le jeune gardien de la paix capuché profitant même que Z. soit maîtrisé au sol pour lui administrer au moins sept coups de poings supplémentaires à la figure (sans qu’un seul de ses collègues cognes ne trouve quelque chose à (re)dire). Savent-ils seulement, ces sales flics, que Saint-Sébastien est leur patron ? Ils le sauront bientôt : tiens bon, Michel ! Les renforts n’arrivent pas, mais les images, oui ! Car s’il est vain de compter sur le courage d’un voisin ou d’un badaud pour intervenir, on peut désormais faire confiance au voyeurisme de leurs téléphones, à la vue desquels un policier crie « caméra, caméra », mettant immédiatement fin au martyr de Saint Michel Z. et de ses anges, eux aussi accueillis à bras raccourcis par les agents. Pas plus loquaces dehors que dedans, les condés « qui déconnent » – comme le dit si mal leur ministre Darmanin – ne savent que beugler « Ferme ta gueule » aux jeunes pousses qu’ils viennent d’extirper du sous-sol et de rosser pour se passer les nerfs d’acier qu’ils n’ont pas.

     C’est ainsi que se termine ce ballet sans musique, pour personne, pour rien (et que commence notre intermède célinien) : aviez-vous remarqué qu’une grande partie de ce Massacre pour une Bagatelle se laisse résumer en jouant sur les titres des arguments de ballets de Louis-Ferdinand Céline ? Trois policiers en pleine inaction décident de tomber sur un passant dont la tête – ou plutôt, la couleur d’icelle – ne leur revient pas : nous assistons alors à la Naissance d’un fait pas divers ; la bande de guignols gendarmes s’acharne sur son souffre-douleurs sans que celui-ci ne se rebelle, c’est Voyou Police, Brave Michel ; les Vannés Bagarreurs appellent ensuite du renfort, tandis que Michel parvient à ouvrir la porte vers le sous-sol où répètent ses futurs cracks, éclate alors un Scandale aux abysses ! Un flic zélé, enfin, balance une grenade lacrymogène alors que ses congénères menacent Michel retranché dans son studio, c’est Foudres et Flèches, évidemment !
     Embarqué avec ses disciples au commissariat du 17e, Michel Z. y est placé en garde à vue pour « violences sur personne dépositaire de l’autorité publique » et « rebellion ». Les jeunes musiciens, eux, sont vite relâchés. Selon Z., le jeune kisdé au Black sweat à capuche se targue devant ses collègues de lui  avoir « pété la gueule » malgré ses « vingt-trois ans ». Les autres bourres ne pipent évidemment mot. Michel Z. est plus tard examiné par un médecin de l’unité médico-judiciaire (UMJ) de l’Hôtel-Dieu de Paris. Celui-ci évalue son incapacité de travail à six jours après avoir constaté une plaie du cuir chevelu d’un centimètre avec pose d’agrafes, une plaie labiale non suturée, un hématome du poignet gauche, une plaie de huit centimètres de long du pied gauche non suturable, une dermabrasion de trois centimètres de diamètre de la main droite, et un hématome de la jambe droite de trois centimètres de diamètre. Michel Z. profite de l’examen pour dénoncer aux médecins les violences dont il a été victime. Ils lui accordent six jours d’interruption temporaire de travail (ITT). Le lendemain, les photos de ses blessures conduisent le procureur à transférer sa garde à vue dans un commissariat du 16e. Ses trois agresseurs sont à leur tour examinés par un médecin de l’UMJ. Ils obtiennent respectivement cinq, deux et un jour d’ITT.
     Les enquêteurs perquisitionnent les studios le lundi matin. Ils y découvrent les images de vidéosurveillance qui incontestablement contredisent le procès-verbal rédigé la veille : l’enquête est classée sans suite. Le parquet en ouvre à la place une autre le lendemain pour « violences » par personnes dépositaires de l’autorité publique et faux en écriture. Les investigations sont confiées à l’IGPN. Les trois matraqueurs assermentés (hommage au mort vivant !) sont placés en garde à vue le vendredi 27 novembre, en compagnie du lanceur de grenade lacrymogène, puis mis en examen le dimanche. Deux d’entre eux, le brigadier au masque noir et le gardien de la paix capuché, sont placés en détention, puis libérés sous caution le 22 décembre (pour que les poulets puissent couper les dindes en famille!).
     Le récit du cas Z. s’arrête là. On en cherchera la fin dans les journaux (mais pas dans celui de Kafka, hélas ! contrairement à celle de L’Amérique).
     Vous ne pourrez pas dire que Marc-Édouard Nabe ne l’avait pas écrit ! Déjà, au sujet des Gilets Jaunes (et encore bien avant), il écrivait « Les « violences policières », autant dire les bavures à répétition (comme des mitraillettes : des mitraillettes à bavures!), sont LE VRAI sujet. »[3]. Puis, peu après la mort de George Floyd, David Vesper et lui concevaient le clip Hommage à Prince – Dommage pour Floyd dont l’« objectif était de recentrer le sujet sur le meurtre de Floyd par le flic, et pas sur le « crime » de Floyd lui-même d’avoir provoqué une vague de révolte aux États-Unis, et par ricochet dans la crado-sainte France »[4]. Enfin il donnait, dans le vingt-sixième numéro de Nabe’s News, un entretien à David Vesper sur ce qu’il baptisait le « fliquisme », où il prévenait que « [p]lus rien n’échappera à la vidéo ! Ça a été beaucoup dit et c’est vrai : les morts de Floyd et de Brooks non-filmées seraient passées inaperçues, même avec des témoins qui les auraient racontées… Si Floyd n’avait pas été filmé, il serait aussi coupable qu’Adama Traoré dont la famille soutient qu’il a fini le thorax écrasé dans un commissariat, ce qui est plus que probable, mais pas sûr, fautes d’images. »[5] Ce n’est plus Michel Z. qui le contredira !
     La chronique des bavures policières en France est une longue litanie de noms et de dates. Deux jours après le tabassage de Z., il y aura l’évacuation brutale des migrants occupant la place de la République et son fameux croche-pied du commissaire, puis les manifestations des samedis 28, puis 5, 12 et 19 décembre contre l’article 24 de la loi Sécurité Globale et leurs lots de charges d’intimidation et de crânes ouverts. Le calvaire de Z. n’aura pas suscité de réel émoi. Pas plus que ceux de ses prédécesseurs. Évidemment, on a eu droit aux sempiternelles réactions des indignés dénialistes (des indégnialistes ?) qui soutiennent « Michel » (mais pas trop), qui condamnent (mais réfusent de se mouiller avec le sang de Z.), voire pour les plus dégueulasses d’entre eux, qui tentent de ménager la chèvre émissaire et les chouchoux des médias (que sont les keufs), comme le fera l’inénarrable Hanouna dans son émission, où il félicitera la victime de ne pas être tombée « dans la haine des policiers, de l’uniforme et des forces de l’orde ». Le Monde notera tout de même que « [p]our la troisième fois cette année, le chef de l’État a demandé au gouvernement de lui faire des propositions « pour lutter plus efficacement contre les discriminations » et pour rétablir la confiance entre les Français et la police. »[6] Le buzz Zecler n’a donc jamais vraiment décollé. Encore une occasion ratée !
     Nos réacs de foire, de leur côté, n’ont pas eu ses pudeurs. Ah, ils les ont défendues, leurs chères forces de l’ordre ! Les vraies victimes de violences dans ce pays, ce sont elles ! Marre des mièvres réactions des chanteurs et footballeurs ! Marre du deux poids deux mesures ! Zecler n’avait qu’à obtempérer, comme Floyd, comme Traoré, etc. N’en jetez plus, la cuvette est pleine : Bercoff, Zemmour, d’Orcival, Goldnadel, Praud, Rioufol, Lévy : l’avis des blancs m’atterre !
     Nabe avait déjà, à propos de Floyd, dû tirer la chasse derrière eux :

     « Moi, ce qui m’a « choqué », c’est qu’on aurait dit que c’était Floyd qui avait commis un crime en se faisant tuer ! […] avoir fait, involontairement par sa mort, prendre conscience au monde entier que le racisme évident et la brutalité manifeste des flics devait cesser a provoqué chez les beaufs blancs à la Zemmour et Cie un tel rejet que la première chose qu’ils ont trouvé à dire c’est de mettre en doute l’arrestation arbitraire de Floyd et sa liquidation, alors qu’ils avaient pourtant les images sous les yeux ! Puis ils ont sali sa personnalité comme pour justifier l’acte même du meurtre : c’était un Noir drogué dealer récalcitrant, un délinquant récidiviste, etc… »

     Kafka encore : quelqu’un devra sûrement calomnier Michel Z., car, sans avoir rien fait de mal, il fut tabassé un soir. Et c’est Patrice Ribeiro qui s’y est collé en premier, zêle syndicale oblige ! Le secrétaire général du syndicat Synergie Officiers s’est empressé de déclarer au micro de LCI que Michel Zecler « a frappé les policiers, un des policiers est blessé », puis, qu’il « est connu pour vol à main armée, association de malfaiteurs, a déjà fait de la prison et qu[‘il] a des antécédents judiciaires très lourds ». On ne la fait pas non plus aux fafs limiers de Valeurs Actuelles qui titrent un de leurs articles sur l’affaire « Le producteur de rap aux antécédents judiciaires chargés transportait du cannabis ». Pas de feu sans fumette ! Et qu’importe qu’on ait finalement trouvé que 0,5g dans une sacoche abandonnée dans les studios… Aujourd’hui, entre le réac calomniateur et le conspi hurlant à l’absence de contusions sur le visage de Michel lors de son passage chez Hanouna, il n’y a plus qu’un seul et même sot !

     Rappelons que George Floyd n’était pas encore mort que déjà, les avortons de Soral et Laïbi avaient recouvert son corps sous leurs satanés « faux drapeaux ». Le 18 décembre, à la sortie d’une audition devant les juges chargés de l’enquête, l’avocate de Michel Zecler précisera que le tendon au biceps gauche de son client, sectionné, « a dû être refixé avec une broche en titane qu’il gardera à vie ».
     Si longtemps, chez les intellectuels de gauche, on fantasmait d’être Zola écrivant « J’accuse » ; chez leurs adversaires, on se rêvait en Maurras prenant, dans son fameux article « Le premier sang », la défense du colonel Henry, et transformant par la grâce de la plume un faussaire envieux en un anti-héros solitaire et patriote, ayant pris tous les risques pour sauver l’honneur de l’armée. Et c’est sûrement avec une idée similaire dans un coin de sa trop grosse tête qu’ Éric Zemmour, notre Maurras maure, a dénoncé le 30 novembre sur Cnews la couverture médiatique de l’affaire Zecler, ayant conduit selon lui au « lynchage de trois pauvres garçons ». Il en a profité pour tenter d’associer les nouveaux médias Loopsider et Brut aux forces obscures qui selon ses fantasmagories sapent sa France :

     « C’est pas innocent tout ça, vous comprenez, et ce sont ces media-là qui ont fait là en l’occurrence l’actu et la mise en scène de tout ce que j’ai décrit. Il n’y a pas de hasard, on se croirait dans un monde, vous savez, de Jean-Claude Michéa. Le capitalisme qui aide le gauchisme, les libéraux et les libertaires. Je veux dire, cette alliance n’est pas un hasard, c’est le monde de Georges Soros, qui aide les ONG, les associations pro-migrants etc. Ce que je veux vous dire, vous comprenez, c’est un univers qui est derrière l’univers qu’on vous montre et il faut de temps en temps en parler ».
     Le complotisme d’ Éric Zemmour n’est jamais plus flagrant que lorsqu’il dénonce « un univers qui est derrière l’univers ». Comme l’écrit le psychanaliste slovène Slavoj Žižek, « la vraie conspiration du Pouvoir réside dans la notion même de conspiration, dans l’idée d’une mystérieuse instance qui tire en réalité les ficelles, l’idée que derrière le Pouvoir public visible se trouve une autre structure du pouvoir obscène, invisible « folle ». Cette autre Loi cachée joue le rôle de l’Autre de l’Autre dans le sens lacanien, le rôle de méta-garantie de la consistance du grand Autre (l’ordre symbolique qui régule la vie sociale). Les régimes « totalitaires » étaient particulièrement habiles à cultiver le mythe d’un pouvoir parallèle secret, invisible, et pour cette raison même tout-puissant, une sorte d’ « organisation à l’intérieur de l’organisation » – le KGB, les francs-maçons, ou autres – qui contrebalançait l’inefficacité flagrante du Pouvoir légal public et garantissait ainsi le bon fonctionnement de la machine sociale. Non seulement ce mythe n’est en rien  subversif, mais il sert en outre de soutien ultime au Pouvoir. »[8] Zemmour se croit très subversif, a toujours rêvé de gloire littéraire, mais il ne sera jamais rien d’autre qu’un polémiste pour émission culturelle, une créature du souterrain n’existant qu’au travers de son opposition viscérale à une gauche dont il lui faut hypertrophier l’influence, au risque sinon de voir sa sale jouissance se dissoudre.
     Slavoj Žižek nous prévient que « si nous voulons venir à bout du pouvoir social « effectif », nous devons d’abord rompre son emprise fantasmatique sur nous.»[9] Marc-Édouard Nabe produit exactement la même analyse à propos de Dieudonné dans Les Porcs : « ce n’était pas une raison pour se soumettre à cette dictature en la trouvant omnipotente et en la surestimant… Car même en lui « désobéissant », il s’y soumettait puisqu’il lui accordait trop d’importance. Désobéir vraiment, c’est d’abord désobéir à l’idée que le pouvoir veut  que vous vous fassiez de sa grandeur. C’était ça que j’aurais voulu lui dire. »[10]
     Éric Zemmour ne prononce jamais le mot complot à propos de l’affaire Zecler. Prudent, il préfère parler d’ « opération », de « mise en scène médiatique », de « manipulation ». En cela, il singe encore les antidreyfusards à propos desquels Charles Péguy écrivait ces merveilleuses lignes dans Notre Jeunesse :

     « Les théoriciens de L’Action française veulent que l’affaire Dreyfus ait été dans son principe même, dans son origine non seulement une affaire pernicieuse, une affaire véreuse, mais une affaire intellectuelle, une invention, une construction intellectuelle ; un complot intellectuel. Je me permettrai de dire à mon tour, et en retour, que cette idée même me paraît être le résultat d’une construction intellectuelle. Si l’on engageait la conversation, je dis une conversation un peu suivie avec les hommes de ce parti, on (dé)montrerait peut-être aisément, on en viendrait, je crois, rapidement à poser qu’ils sont et surtout qu’ils se croient les grands ennemis du parti intellectuel et du monde moderne, mais qu’en réalité ils sont eux-mêmes une certaine sorte de parti intellectuel et de parti moderne. »[11]

     Péguy ajoute plus loin que « généralement en histoire on ne monte rien du tout. Ou enfin, on ne monte pas tant que ça. Ce qu’il y a de plus imprévu, c’est toujours l’événement. Il suffit d’avoir un peu vécu soi-même hors des livres des historiens pour savoir, pour avoir éprouvé que tout ce qu’on monte est généralement ce qui arrive le moins, et que ce qu’on ne monte pas est généralement ce qui arrive. » Ah, si seulement nos réacs franchouillards lisaient vraiment Péguy, au lieu de seulement se réclamer de lui en annonant toujours les mêmes citations. Dédicace à Eugénie Bastié, qui a cité ce dernier extrait dans une interview de Rudy Reichstadt ! Mais je n’en rajouterai pas sur son compte, car j’entends d’ici les crocs de la panthère des neiges Vie Sublime s’enfoncer dans le (blouson de) cuir de la biquette bigotte, quelque part sur les hauteurs d’une colonne de ce Nabe’s News… Revenons donc à Zemmour, toujours sur Cnews, mais quelques jours plus tard :

     « Chez France Inter, les gens se croient le contre-pouvoir alors qu’ils sont le pouvoir. Ils se croient anticléricaux, alors qu’ils sont les nouveaux prêtres. C’est un système orwellien. Tout ce qui est dit sur France Inter est le contraire de la réalité. »[12] 

     Nous sommes arrivés à bon porc ! George Orwell, l’écrivain britannique devenu ces vingt dernières années la référence conspi par excellence, d’Alain Soral (cf Les Porcs, est-il utile de le préciser ?) à Éric Zemmour donc, en passant dans l’ordre de récupération en France par Jean-Claude Michéa, Laurent Obertone, Natacha Polony, Alexandre Devecchio et tout la clique du sinistre (mais si droitard) « Comité Les Orwelliens », Kévin Boucaud-Victoire et enfin la girouette-balai Michel Onfray, qui aura attendu, elle, 2019 pour commettre un autre superfétatoire essai sur l’auteur de Dans la Dèche à Paris et à Londres (à la façon dont elle aura aussi attendu d’attraper le covid pour lâcher Raoult et son hydroxychloroquine).

     Tous les orwelliens primaires pensent que la futurologie est la grande force de 1984, alors qu’elle est en fait une de ses grandes faiblesses. La futurologie ne fait jamais qu’exagérer les tendances du présent. Elle refuse d’admettre que l’histoire connaît aussi des miracles, des ruptures radicales. En cela, c’est déjà une littérature précomplotiste et qui ne pouvait échapper aux griffes de l’auteur des Porcs :

     « On croit trop souvent à tort que tout roman d’anticipation est forcément prophétique. Quand Jules Verne en 1865 prévoit un voyage sur la lune, et que celui-ci a lieu en 1969, on peut le taxer de prophétisme. Mais quand Orwell, en 1948, prédit une société dirigée par Big Brother, qui pousserait tout individu à la résignation unanime, satisfaite et somnanbulique, on est obligé de constater que même dans les pires dictaures (nazisme, soviétisme, Amérique latine), ça n’a jamais eu lieu. Pas de Boulgakovni de Pasternak possibles dans 1984 ! C’est donc entrer dans une mécanique de falsification que d’affirmer qu’Orwell fut un excellent prophète de notre temps. » [13]

     Ce que George Orwell néglige, c’est son propre investissement libidinal. C’est sûrement pour cela, comme l’a si finement remarqué C.S. Lewis[14], que la sexualité est si peu crédible dans 1984. Rien ne peut fonctionner sans le consentement des individus, que celui-ci soit conscient, tacite, ou inconscient. Pour revenir à notre sujet, « [l]a brutalité policière ne tient qu’à la soumission des brutalisés à l’idée même de police. Je m’explique : il serait impossible à un quelconque pouvoir, et même au plus dictatorial, d’imposer sa force sans le consentement non du faible mais de l’affaibli. Et dans une société faible, le peuple est complice de son asservissement. »[15]

     Michel Z. s’est approché de cette même idée dans une interview au New-York Times :« Ce qui me choque le plus, ce n’est pas qu’il y a des éléments racistes dans la police. Ce qui m’étonne, c’est qu’ils se sentent suffisamment en confiance pour aller aussi loin, dans leurs actes, dans leurs mots. »[16] Il ajoute dans Le Monde : « Pour que trois personnes puissent se comporter comme ça, il y a forcément une chaîne de complaisance… Et ça fait peur »[17].
     Comme l’écrit Michael Löwy dans un article sur l’anarchisme de Franz Kafka, « [o]n a souvent présenté Le Procès comme un ouvrage prophétique : l’auteur aurait prévu, avec son imagination visionnaire, la justice des États totalitaires, les procès nazis ou staliniens. » Cette interprétation, qui se développe dans les années 50 entre autres sous les plumes de Günther Anders, Theodor Adorno et Hannah Arendt, est un des clichés collant le plus aux pattes de l’écrivain-vermine (et, remarquons le, le plus orwello-compatible de tous !), « il faut néanmoins rappeler que Kafka ne décrit pas dans ses romans des États « d’exception » : une des plus importantes idées — dont la parenté avec l’anarchisme est évidente — suggérées par son oeuvre c’est la nature aliénée et oppressive de l’État « normal », légal et constitutionnel. Dès les premières lignes du Procès il est dit clairement : « K. vivait bien dans un État de droit (Rechtstaat), la paix régnait partout, toutes les lois étaient en vigueur, qui osait donc l’assaillir dans sa maison ? » Comme ses amis, les anarchistes pragois, il semble considérer toute forme d’État, l’État en tant que tel, comme une hiérarchie autoritaire et liberticide. » [18]

     Voilà qui le rapproche encore de Marc-Édouard Nabe, et qui l’éloigne toujours plus d’Orwell. George Orwell est en quelque sorte un Kafka conspi, un Kafka qui aurait écrit Le Procès, mais sans y inclure la parabole de la porte de la Loi (et qui n’a donc écrit que Mil neuf cent quatre-vingt-quatre !), un homme de la campagne agonisant à qui la sentinelle oublierait de dire : « cette entrée n’était faite que pour toi »  :

« – Le Grand Frère existe-t-il?

  –  Bien sûr qu’il existe. Le Parti existe. Le Grand Frère est l’incarnation du Parti.

  – Vous n’existez pas », dit O’Brien.  » [19]

     En choisissant pour l’entrée d’Orwell dans la Pléiade, de traduire Big Brother par « Grand Frère », Philippe Jaworski souligne (in)volontairement le lien entre Big Brother et le Grand Autre lacanien. Or, s’il y a bien une formule à retenir de Lacan, c’est qu’ il n’y a pas de grand Autre : « C’est, si je puis dire, le grand secret de la psychanalyse. Le grand secret, c’est – il n’y a pas d’Autre de l’Autre. » [20] Pas de Grand Autre, pas de Grand Frère, pas de Grand Remplacement, pas de Big Pharma !
     George Orwell est un Kafka qui n’a pas traversé son fantasme ! Mil neuf cent quatre-vingt-quatre est le testament politique d’un homme désespéré par l’échec du socialisme démocratique, terrifié par les régimes nazis et communistes et qui se sait condamné par la tuberculose. La tuberculose, le voilà , d’ailleurs, le vrai point commun entre Kafka et Orwell ! Le Praguois aussi en est mort, juste après avoir écrit Joséphine la cantatrice, ou le peuple des souris, que le critique littéraire américain Fredric Jameson considère comme le testament politique du Pragois[21]. Lisez-la !
     La répression féroce des manifestations contre l’article 24 de la loi Sécurité Globale aura encore donné raison à Kafka. Löwy le souligne, pour Joseph K., la hiérarchie bureaucratique et juridique :

     « non seulement utilise des gardiens vénaux, des inspecteurs et des juges d’instructions stupides… mais […] entretient encore toute une magistrature de haut rang avec son indispensable cortège de valets, de scribes, de gendarmes et autres auxiliaires, peut-être même de bourreaux, je ne recule pas devant le mot. » [22]

     « En d’autres mots : l’autorité d’État tue»[23] Nabe précise :« [c]’est encore de la naïveté que de croire que la République peut s’améliorer, renoncer à ses dénis et à ses névroses transformées en pulsions criminelles. »[24]

     Les violences policières constituent ce que le philospohe Slavoj Žižek nomme un « inconscient institutionnel « renvo[yant] à la face cachée obscène et désavouée qui, précisément en raison de sa dénégation, sous-tend l’institution publique. Dans l’armée, par exemple, il s’agit des rites sexuels pratiqués lors des bizutages censés renforcer l’esprit de groupe. » De la même façon, si l’Église catholique tente d’étouffer tant bien que mal les nombreux scandales de pédophilie qui la secouent, « ce n’est pas seulement par conformisme […] ; en se défendant comme elle le fait, l’Église défend en réalité son secret intime et obscène. L’identification à la face cachée de l’institution est un élément clé de l’identité même du prêtre catholique : si un prêtre envisage sérieusement (pas seulement de façon rhétorique) de dénoncer ces scandales, il s’exclut lui-même de la communauté ecclésiastique. Il ne fait « plus partie des nôtres », à l’instar des Blancs du Sud des États-Unis qui, dans les années 1920, s’excluaient automatiquement de la communauté en dénonçant les actions du Ku Klux Klan car cela était considéré comme la violation d’un pacte de solidarité fondamental. »[25] Les rassemblements nocturnes non déclarées de policiers devant l’Arc de Triomphe début décembre ont donné une petite idée de l’ampleur de ce phénomène dans la police française. Par conséquent, il ne s’agit pas comme les bien-pensants, d’exiger « toute la lumière » sur les prochaines affaires de pédophilie ou les nouvelles violences policières, il s’agit de réclamer que l’Église ou la police en tant qu’institutions fassent « elle-même l’objet d’une enquête afin de déterminer dans quelle mesure elle[s] crée[nt] systématiquement les conditions propices aux crimes. Cette face cachée obscène, ce terreau inconscient des usages est ce qu’il y a de plus difficile à transformer. Voilà pourquoi toute révolution digne de ce nom fait sienne cette citation de Virgile figurant en exergue de L’Interprétation des rêves de Freud : Acheronta movebo (je remuerai les enfers ») »[26].

     Remuer les enfers, c’est exactement ce que Marc-Édouard Nabe et David Vesper avaient en tête lorsqu’ils conçurent leur ovnidéo en hommage à Floyd. La suridentification des paroles de Prince avec les images du martyr de Floyd avait pour effet de générer un malaise sapant l’identification du spectateur avec le surmoi obscène du pouvoir bourgeois (à l’instar de ce que faisait dans les années 80 le groupe de Métal industriel Laibach avec l’imagerie totalitaire) : « On leur a rajouté quelque chose qui les rend plus scandaleuses encore, un peu comme les moustaches que Marcel Duchamp avait collées sur le philtrum de la Joconde ! »[27] 
     Affirmer dans le cas Zecler, comme Cyril Hanouna, qu’il s’agissait des errements de quelques « brebis galeuses » (alors, c’est 1%, 5%, ou 10%, Cyril ? Les compter empêche visiblement Michel de dormir !) « est aussi absurde que d’affirmer que les agissements du Ku Klux Klan étaient l’oeuvre de traîtres à la civilisation occidentale chrétienne et non la manifestation de sa face cachée obscène ; ou encore que les crimes pédophiles commis par des prêtres catholiques sont perprétés par des « traitres » au catholicisme… »[28] 

     Nabe vous l’avait dit, ça aussi : « [i]l n’y a pas de « brebis galeuse » dans la police, c’est toute la police qui est galeuse par essence. Celui qui s’engage sait qu’il va attraper la gale, c’est tout. Il ne s’agit même plus de le lui reprocher, mais de comprendre pourquoi. » 29 Notre implacable capitaine ACAB embarque son lecteur à bord du vaisseau Anarchie pour l’emmener chasser le plus terrible de tous les léviathans, celui de Hobbes : l’État (le plus froid des monstres froids, selon notre copain Friedrich). Il laisse la chasse aux dahuts aux crétins conspis, qu’ils l’appellent comme avant complot judéo-maçonnique ou comme aujourd’hui État profond. « C’est parce que les flics se fantasment en insécurité qu’ils compensent par de la violence impunie. Ils s’énervent sur tout le monde sans distinction : c’est la base. Et voilà pourquoi « en toute sincérité », ils réfutent le racisme. En effet, ils ne sont pas « racistes » au sens de la race, ils ont juste peur du chelou, et comme le chelou est la plupart du temps noir ou arabe, ils se font traiter de racistes… »[30] Voilà qui répond par avance à Michel Zecler qui explique dans son interview au New-York Times avoir « besoin de savoir » et se demande si ses bourreaux l’ont poursuivi de leurs assiduités parce qu’ils ont vu « un homme Noir qui a l’air de venir d’un quartier populaire dans ce quartier particulièrement aisé du 17ème. »[31] 
     Eh oui Michel, pour eux tu n’es qu’un chelou, comme l’était aussi ton homonyme Michael Stewart, un graffeur de 25 ans, aux yeux des policemen new-yorkais qui le tabassèrent le 15 septembre 1983 jusqu’à le plonger dans le coma. Et pourquoi ? Pour avoir tagué un mur dans le métro ! Stewart mourut 13 jours plus tard d’un arrêt cardiaque. Selon les policiers impliqués, il se serait rebellé et aurait tenté de s’enfuir. Tous furent acquittés par un jury composé uniquement de blancs. Marqué par ce meurtre, Jean-Michel Basquiat –  ô prince des chelous ! – peignit Defacement (The Death of Michael Stewart) sur un mur du studio de son ami Keith Haring. Basquiat n’était pas un proche de Stewart, mais ils avaient des amis communs, à qui Basquiat confiera : « ça aurait pu être moi. »

     Karl Rossman, l’antihéros de L’Amérique (ou L’Oublié) de Franz Kafka est aussi un marginal, un chelou, qui ne cesse de déchoir d’un déboire l’autre, persécuté pour d’obscures raisons ou le plus souvent pour rien. À l’avant dernier chapitre du roman, il parvient à fuir l’hôtel Occidental où il est injustement accusé et arrive en taxi (et en manches de chemise!) dans une banlieue populaire où logent d’anciens (et inopportuns) compagnons de route. Son accoutrement et son incapacité à régler ce qui est dû au chauffeur de taxi attirent l’attention d’un policeman faisant sa tournée. Celui-ci décide de contrôler les papiers d’identité de Karl qui, évidemment, ne peut alors les avoir sur lui. L’agent l’interroge alors sur son ancien travail et décide de le ramener à l’hôtel Occidental. Karl prend la fuite.

     « « Arrêtez le ! » criait le policeman le long de la longue rue presque vide.

     Et il courait derrière Karl – en répétant son cri à intervalles réguliers – à grandes foulées silencieuses qui trahissaient sa force immense et son entraînement sportif. Ce fut un bonheur pour le jeune homme que cette poursuite eût lieu dans un quartier ouvrier. Les ouvriers ne sont pas pour les autorités. »[32] 

     On devine à l’inverse, comment un Zemmour évoquerait la fuite de Karl sur le plateau de Cnews :

     – Ce Karl Rossman n’est pas un perdreau de l’année, on découvre que, euh… il a euh… plusieurs délits à son actifs. Il a fui l’Europe après un viol…

     –  dont il était la victime, Éric

     – Oui, enfin ça, Christine, vous n’en savez rien. Ça m’étonnerait quand même beaucoup, enfin passons… Ensuite, on apprend qu’il a été chassé par son oncle qui l’avait pourtant pris sous son aile. Qu’est-ce que ça cache, ça ? Qu’il a vagabondé avec les pires racailles, avant de trouver un bon job dans un hôtel. Et là, que fait-il ? Il ne pense qu’à boire et sortir, et même, m’a-t-on appris avant l ‘émission, à se livrer à de menus larcins pour se payer ses virées nocturnes. Excusez-moi, est-ce que c’est de ma faute si les bien-pensants choisissent mal leurs victimes ? Si à chaque fois qu’il y a ce genre d’affaires, la victime n’est pas blanc-bleu dans le passé ?

     Zemmour est orwellien. Le monde de Winston Smith est paranoïaque, toute déviance y est suspecte. Il n’y a pas de marginalité possible dans 1984. Les chelous, qu’ils soient intellectuels comme Syme, prolétaires comme Charrington ou subversifs comme O’Brien, soit travaillent déjà officiellement pour le ministère de la vérité, soit se révèlent in fine avoir toujours été ses agents. Et hélas, la paranoïa du maître a déteint sur ses disciples. Nos orwelliens franchouillards ont souvent des obsessions : ça peut être pour un Zemmour le Grand Remplacement, ou le féminisme pour un Bercoff tweetant : « Big Sister is watching you », ou le Bilderberg et le Siècle pour une Polony, ou les (non)-mesures sanitaires pour un Devecchio n’hésitant pas à employer le hashtag #DictatureSanitaire sous une citation d’Aldous Huxley (dont la paranoïa jumelle de celle d’Orwell se concentrait davantage sur l’aspect narcotique du contrôle des masses). Mais plus intéressant encore, tous partagent le même soupçon à propos des chelous : pour un Jean-Claude Michéa, le Black Bloc et les antifas sont manipulés par ce qu’il nomme « l’État benallo-macronien […] telle la fameuse « brigade rouge » de la grande époque »[33], tandis que pour Michel Onfray, Greta Thunberg  « est aux mains du capitalisme vert qui utilise l’écologie comme un bon argument de vente»[34]
     À tout saigneur (de porcs), tout honneur : Marc-Édouard Nabe fut le premier à détecter dès 2001 ce réflexe typiquement conspirationniste chez les orwelliens de la revue Immédiatement, pour qui « Ben Laden […] était le nouveau « Goldstein » de Big Brother ! Déjà les panurgiques équivalences de l’intello à oeillères orwelliennes ! »[35] Goldstein étant, à l’instar de Big Brother, une figure allégorique, on n’est déjà plus très loin de l’Alain Soral de 2004 qui, sur le plateau de Tout le monde en parle, déclarera goguenard : « Malheureusement, j’ai peur que Ben Laden n’existe pas plus que Lara Croft, j’ai peur que ce soit une création de la CIA ».
     Ami chelou, tiens-le-toi pour écrit,« [c]roire que le monde d’aujourd’hui ressemble à celui fantasmé par George Orwell est toujours un signe de connerie… »[36] . La société n’est pas orwellienne, elle est kafkaïenne !

Grégory Briens

[1]      Franz Kafka, Le commerçant, Œuvres complètes, Tome II, Bibliothèque de la Pléiade (1980), page 107

[2]      Pour une définition de ce concept, on consultera : https://www.nabesnews.com/la-societe-nest-pas-raciste-elle-est-fliquiste/

[3]      Marc-Édouard Nabe, Aux Rats des Pâquerettes, Antiédition (2019), page 21

[4]                    https://www.nabesnews.com/la-societe-nest-pas-raciste-elle-est-fliquiste/

[5]      Ibid.

[6]      https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2020/11/29/agression-de-michel-zeclerc-les-quatre-policiers-mis-en-cause-deferes-devant-la-justice_6061552_1653578.html

[7]                  https://www.nabesnews.com/la-societe-nest-pas-raciste-elle-est-fliquiste/

[8]      Slavoj Žižek, Moins que rien, Hegel et l’ombre du matérialisme dialectique, Fayard (2012), pages 601

[9]      Ibid., 602

[10]    Marc-Édouard Nabe, Les Porcs (2017), pages 274-275

[11]    Charles Péguy, Notre jeunesse, Oeuvres en proses complètes, tome III , Bibliothèque de la Pléiade (1992), page 122

[12]    Ibid., page 124

[13]    Marc-Édouard Nabe, Les Porcs (2017), pages 805-806

[14]                https://apilgriminnarnia.com/2015/08/24/orwellthoughts/

[15]                https://www.nabesnews.com/la-societe-nest-pas-raciste-elle-est-fliquiste/

[16]    https://www.nytimes.com/fr/2020/12/04/world/europe/Zecler-police-france-violence.html

[17]    https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/12/12/je-me-pose-toujours-cette-question-pourquoi-trois-semaines-apres-michel-zecler-ressasse-les-images-de-son-agression_6063122_3224.html

[18]    Michael Löwy, Franz Kafka et l’anarchisme, Études littéraires, Volume 41, Numéro 3 (2010), pages 41-50, consultable à l’adresse : https://www.erudit.org/fr/revues/etudlitt/2010-v41-n3-etudlitt5003400/1005960ar/

[19]    George Orwell, Mil neuf cent quatre-vingt-quatre, Oeuvres, Bibliothèque de la Pléiade (2020), page 1201

[20]    Jacques Lacan, Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, La Martinière (2013), page 353.

[21]    Cf Slavoj Žižek, Vivre la fin des temps, Flammarion (2011), pages 492-499

[22]    Franz Kafka, Le Procès, Œuvres complètes, Tome I, Bibliothèque de la Pléiade (1976), page 308

[23]                Michael Löwy, Franz Kafka et l’anarchisme, Études littéraires, Volume 41, Numéro 3 (2010), pages 41-50, consultable à l’adresse : https://www.erudit.org/fr/revues/etudlitt/2010-v41-n3-etudlitt5003400/1005960ar/

[24]                https://www.nabesnews.com/la-societe-nest-pas-raciste-elle-est-fliquiste/

[25]                Slavoj Žižek, Violence, Six réflexions transversales, Éditions Au diable vauvert (2008), page 226

[26]                Ibid., page 226

[27]                 https://www.nabesnews.com/la-societe-nest-pas-raciste-elle-est-fliquiste/

[28]                Slavoj Žižek, Violence, Six réflexions transversales, Éditions Au diable vauvert (2008), page 235

[29]                https://www.nabesnews.com/la-societe-nest-pas-raciste-elle-est-fliquiste/

[30]                https://www.nabesnews.com/la-societe-nest-pas-raciste-elle-est-fliquiste/

[31]                https://www.nytimes.com/fr/2020/12/04/world/europe/Zecler-police-france-violence.html

[32]                Franz Kafka, L’Amérique[L’Oublié], Œuvres complètes, Tome I, Bibliothèque de la Pléiade (1976), page 176

[33]    https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2018/11/22/jean-claude-michea-une-lettre-a-propos-du-mouvement-des-gilets-jaunes%E2%80%89/

[34]    https://www.lecho.be/opinions/general/michel-onfray-la-cretinisation-progressive-du-peuple-represente-un-vrai-probleme/10179117.html

[35]    Marc-Édouard Nabe, Les Porcs, Antiédition (2017), page 42

[36]    Ibid., page 42