vendredi 29 janvier 2021
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Mea Culpa par « Orange Joe »

J’ai commandé les pamphlets de Céline. Les quatre, et dans l’ordre… Je ne les connaissais qu’en PDF, il était temps d’y plonger pour de bon ! Il ne sera pas dit que je ne m’intéresse qu’à la littérature catho !…

D’abord, Mea culpa : court et furieux témoignage que Céline rédige fin 36 sur son séjour de trois semaines en URSS, et qui débute comme ça : « Ce qui séduit dans le Communisme, l’immense avantage à vrai dire, c’est qu’il va nous démasquer l’Homme, enfin ! »
     Oui, désormais l’Homme est libéré de ses exploiteurs capitalistes et peut se révéler pleinement, dans toute son horreur ontologique. Car l’Homme libre reste mauvais, avec ou sans patron, avec ou sans privilège. Elle avait bon dos, sa misère ! Par son égalitarisme même, le communisme dévoile l’incurable méchanceté, l’ignominie foncière de tous sans exception ! Et Céline va le prouver sur cette vingtaine de pages.
     C’est dans Aux rats des pâquerettes que Nabe parle le plus abondamment de ce premier pamphlet célinien. Il le compare à Besoin de grandeur, de Ramuz, s’appuyant sur ces deux textes (contemporains) pour dénoncer le matérialisme étriqué des Gilets jaunes. Et c’est dans ce livre de 2019 que Nabe répond à cette question qu’il s’était posée à lui-même au cours de son interview fleuve pour « Le Procès Céline » (Arte, 2011) à propos du choix du titre Mea culpa :
     — Le titre casse presque le propos, parce que ça a l’air de dire que Céline s’est trompé, mais il s’est trompé sur quoi ?
     Réponse (dans les Rats, donc) : sur l’Homme ! En confrontant des extraits de Céline et de Ramuz, Nabe écrit : « On ne peut faire la différence entre les deux hommes qu’au mot « homme » justement que Céline (contre toute attente ?) a orthographié avec une majuscule (et pas ironiquement) alors que Ramuz, non. C’est là toute l’explication du titre anachronique Mea Culpa… Le Docteur Destouches se sentait coupable mais de quoi ? De placer encore l’Homme si haut, voyons ! Car normalement, ça aurait dû s’intituler Vestra Culpa ! » Selon Nabe, Céline demandait ainsi pardon d’avoir jusque-là cru en l’Homme. Il s’était trompé, on ne l’y prendrait plus. « Mea culpa » (dixit Céline).
     Pourtant au fil de ma lecture, une autre interprétation m’est apparue… Il m’a semblé que l’explication du titre était ailleurs, dans quelque chose de plus dévotieux, de religieux, au cœur même de la tradition catholique (eh oui !), tournant autour du dogme du Péché originel (qui rend pécheurs tous les descendants d’Ève dès leur conception)…
     Très vite dans son pamphlet, Céline reconnaît que son dégout universel de l’Homme se retrouve dans le postulat théologique des « grandes religions chrétiennes ». Il se réfère aux « vrais pères de l’Église ! Qui connaissaient leur ustensile ! qui se miroitaient pas d’illusions ! »… Ces religions qui « saisissaient l’Homme au berceau et lui cassaient le morceau d’autor » : « “Toi petit putricule informe, tu seras jamais qu’une ordure… De naissance tu n’es que merde… Est-ce que tu m’entends ?… C’est l’évidence même, c’est le principe de tout !” »
     En effet, le christianisme, comme Céline, déclare d’emblée que tout Homme est une « ordure », une « merde »… Un « pécheur », selon le lexique chrétien. Et le texte liturgique qui en rend compte le plus ouvertement, c’est justement le Confiteor !… « Confiteor deo omnipotenti quia peccavi nimis… Mea culpa… » « Je confesse à Dieu tout puissant que j’ai péché… C’est ma faute… »… Texte qu’au temps de Céline (jusqu’à Vatican II), tout le monde doit prononcer avant de recevoir l’hostie. Et si tout le monde le récite, ça signifie bien qu’il concerne absolument chacun selon l’Église ! Pourquoi ? Parce que tout Homme, quoi qu’il fasse, demeure infailliblement un « pécheur ». Une « ordure », une « merde », selon le lexique célinien…
     À mon sens, en prenant la formule du Confiteor pour titre (car la locution populaire « Mea culpa » vient bien de cette prière), Céline valide et fait sienne cette vision de la nature peccamineuse de l’Homme qu’enseigne le catéchisme depuis 2000 ans.
     Et ce sentiment est confirmé vers la fin du pamphlet, quand Céline écrit encore : « ” Je suis ! tu es ! nous sommes des ravageurs, des fourbes, des salopes ! ” Jamais on dira ces choses-là. Jamais ! Jamais ! Pourtant la vraie Révolution ça serait bien celle des Aveux, la grande purification ! »
     Or, dire « Je suis ! tu es ! nous sommes des ravageurs, des fourbes, des salopes ! » (« Et ça se peut bien, irrémédiables », ajoutait même Céline dans son premier jet manuscrit – comme on peut le lire dans l’édition du Lérot), c’est précisément ce que font les fidèles quand ils proclament en se frappant la poitrine : « je confesse que j’ai péché en pensée, en parole, par action et par omission – mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa ».
     Le titre du pamphlet devient alors une allusion directe à l’enseignement catholique qui affirme que nous sommes tous pécheurs et qui nous somme de le confesser en répétant de messe en messe « mea culpa ». Et ce titre n’est donc pas choisi par Céline pour rendre compte de sa culpabilité propre à l’égard de quoi que ce soit, mais bien pour pointer celle de toute l’engeance humaine : exploiteurs comme exploités. Car encore une fois, le texte de Céline consiste essentiellement à décrire comment l’idéal communiste a permis de « démasquer » l’Homme, de montrer à quel point il restera toujours coupable, qu’importe sa condition sociale.
     Contrairement à ce qu’écrit Nabe, je ne crois donc pas que Céline, en appelant son texte Mea culpa, ait voulu demander pardon pour ses inclinaisons passées vers une espèce d’humanisme gauchisant. Je considère plutôt qu’il a choisi, comme titre, le slogan qu’il invite chacun à déclamer. Et lui compris, puisqu’il s’inclut très humblement parmi les « vaches » (éd. du Lérot) qui devraient passer aux aveux (« Je suis ! tu es ! nous sommes… ») ! « Repentons-nous ! », voilà son mot d’ordre ! Ainsi et par ce titre, il donne en quelque sorte l’exemple, battant sa coulpe le premier (ce qui est une façon christique de frapper le premier…), et exhortant l’humanité entière à le rejoindre dans cette énorme confession universelle : nous sommes tous des dégueulasses (communisme ou pas), alors ensemble admettons-le et proférons-le d’une seule voix ! Comme le font les bons chrétiens.

« Orange Joe »