vendredi 29 janvier 2021
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Nietzsche conspi ?
par Matthieu Gouet

Bien avant Internet, ce qu’on n’appelait pas encore le complotisme rognait déjà des cervelles, et pas seulement celles de sous-doués.

Parmi les cibles d’absurdes théories : William Shakespeare… Autre chose que Kubrick ou Elvis, non ? Depuis 236 ans, divers dubitatifs prétendent que l’individu du même nom, baptisé le 25 avril 1564 à Stratford-upon-Avon, n’a pas écrit les œuvres qui lui sont attribuées. En 1785, le pionnier de cette thèse, James Wilmot, imaginait déjà Lord Francis Bacon, philosophe homme d’état, comme le véritable auteur de King Lear… Depuis, la liste des candidats possibles n’a cessé de s’allonger (allant de l’assassiné Christopher Marlowe à la reine Elizabeth I !), selon qu’on s’imaginait un secret d’état, une mystification ou un réseau de résistance catholique à l’origine de ce pseudonymat.
     En France, on a fait le coup à Molière, mais malgré Pierre Louÿs, le fantasme de Corneille nègre de Poquelin n’a eu ni l’ampleur historique, ni l’impact mondial du Doute shakespearien, qui continue de démanger comme une puce increvable les sceptiques bouchés des quatre coins du monde et du net. Et aujourd’hui encore, ils coiffent parfois Francis Bacon du chapeau qu’ils ne veulent pas faire porter au Dieu de Stratford…
     L’autre jour je lisais Nietzsche, lorsque je jurai comme Falstaff en tombant sur ce passage dans Ecce Homo :

« Je ne connais pas de lecture plus poignante que celle de Shakespeare : comme il faut qu’un homme ait souffert pour éprouver à ce point le besoin de faire le pitre ! —  Comprend-on seulement Hamlet ? Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou… Mais il faut être profond, il faut être abîme, il faut être philosophe pour sentir ainsi… Nous avons tous peur de la vérité… Et, je le confesse hautement, je suis, d’instinct, sûr et certain que c’est Lord Bacon qui est le créateur de cette littérature, la plus inquiétante de toutes, et que c’est lui-même qui s’y inflige de telles tortures : que m’importe, à moi, le pitoyable bavardage d’Américains plats et brouillons ? »

     Quel choc ! Nietzsche était donc baconien… Avec des œufs « plats » ou « brouillons » ? L’allusion aux Américains, qui a dû être peu comprise, concerne sans doute le bruit causé entre autres par la prétendue « folle » Delia Bacon – pour qui son homonyme élisabéthain (aucune parenté) était à la tête du cénacle derrière le nom de Shakespeare. Miss Bacon avait bâti sans preuves (mais avec une profondeur de lecture impressionnante des pièces) toute une théorie casse-gueule autour d’un langage codé créé par Lord Francis, et recelant la clé de l’énigme…
     Au fait, « plats et brouillons », Emerson, Hawthorne, Whitman ? Car oui, ces trois géants furent tous intrigués, chacun à sa façon, par le délire captivant de la vieille fille. À l’origine de cet intérêt : le refus de concilier le génie des œuvres de Shakespeare avec l’image de bourgeois médiocre qui se dégageait des seuls faits connus à son sujet… Comment ce parvenu de province, qui n’avait peut-être jamais voyagé, avait-il pu lancer de tels éclairs de poésie et montrer une telle intensité intellectuelle ? (Rimbaud rigole…)
     Mais là où les Yankees ratiocinaient, Nietzsche, lui, n’eut que son instinct à suivre ! Et sûr de son flair, en plus. À ma connaissance, personne en français ne lui a remonté franchement les bretelles là-dessus. Or, pas question qu’il s’en tire sans remontrances, même mort. Il faut toujours avoir conscience d’où les grands se plantent… Surtout si c’est un grand qui inspire autant, sinon plus, de microbes que d’autres grands.
     Nietzsche a fait la généalogie de la morale, mais a-t-il établi celle des pièces de Shakespeare ? Ce n’est pas parce que la biographie du barde est pleine de trous qu’elle ne tient pas. Allez ! Quelques raisons (parmi d’autres) de croire à l’homme de Stratford !
     Déjà, Shakespeare était très populaire et visible dans la capitale. On connaissait sa tête. Non seulement ses pièces étaient hâtivement imprimées à gros tirages, mais il jouait dans la plupart d’entre elles et détenait des parts dans la troupe d’acteurs. L’écriture rapide des pièces impliquait de connaître les disponibilités et compétences de chaque acteur, les rôles étant souvent écrits spécifiquement pour les vedettes de la troupe – au point que Shakespeare allait parfois trop vite et marquait le nom d’un comédien plutôt que celui d’un personnage (il faudra maints éditions posthumes pour corriger toutes les erreurs). Dire que Lord Bacon écrivait les pièces en douce, c’est suggérer que le Conseiller de la Reine se rendait quotidiennement aux répétitions, dans les coulisses d’un Globe bourbeux, à découvert, pour retaper les répliques, distribuer les rôles et calmer les tensions entre les acteurs… Et mon cul, c’est du bacon ? Pour que cet arrangement ne cause aucun problème, il aurait fallu que tout Londres soit au courant sans jamais y faire allusion, et que l’acteur Shakespeare accepte d’être le simple porte-voix d’un plus puissant que lui – à une époque où les auteurs de pièces osées pouvaient risquer gros devant la justice (témoins Ben Jonson et Thomas Kydd) ! Et même en supposant cette énormité, pourquoi les critiques de l’époque, qu’ils soient hostiles (Greene) ou admiratifs envers Shakespeare (Barnfield, Mere), ne mentionnaient que ce dernier ? Pourquoi Ben Jonson a rendu hommage à sa plume après sa mort ? Pourquoi Bacon, mort vingt ans après Shakespeare, n’a pas réclamé à la fin la paternité des textes, puisque sa carrière politique était de toute façon gâchée ? Etc.
     Mais pour enterrer d’un bon coup de pelle les baconiaiseries, il suffit de connaître les deux épilogues de la deuxième partie de Henry IV. À l’origine, l’acteur Will Kemp (jouant Falstaff) revenait sur scène à la fin pour annoncer une suite (Henry V) écrite par « notre humble auteur », avant d’entamer une traditionnelle gigue salace… Quant la pièce fut représentée devant la Reine, pas question de gigue, bien sûr. Shakespeare pondit donc un autre épilogue, moins truculent, où il remplaçait Kemp et, exceptionnellement, annonçait ne plus être dans la peau du personnage et parler en son nom propre (« For what I have to say is of my own making »). Il est inenvisageable qu’un homme du statut de Francis Bacon ait fait le mariole et se soit agenouillé sur scène devant la cour. L’homme qui prononça cet épilogue était Shakespeare. Pour que Nietzsche eût raison sur Lord Bacon, il aurait fallu que Shakespeare mente à la face d’Elisabeth I, risquant ainsi la peine de mort pour un simple épilogue de quelques lignes, tandis que son complice était auprès de la reine dans le public… Soyons sérieux.
     « Nous avons tous peur de la vérité », dit Nietzsche. D’accord… Mais de laquelle, monsieur le psychologue ? Si on parle de la vérité factuelle, c’est justement devant celle-ci que tant de snobs et de faux malins ont pris peur, au point d’inventer mille raisons farfelues pour ôter son nom au plus grand génie de la littérature. Les raisons psychologiques pour lesquelles d’innombrables spécialistes, philosophes, artistes ont refusé de concevoir qu’un fils de gantier d’éducation moyenne ait pu écrire Julius Caesar ou Macbeth : voilà ce qu’il fallait percer à jour, au lieu de suivre uniquement son instinct pour se planter comme un teuton buté. Élève Friedrich, au coin ! En inversant les valeurs, vous veillerez à ne pas trop élever la connerie !

Matthieu Gouet

Shakespeare par Nabe / Francis Bacon