vendredi 18 décembre 2020
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Proust soupeur par David Vesper

On ne pardonne pas aux génies à qui il faudrait pourtant tout pardonner… Voilà maintenant que l’on doit supporter de voir l’un des plus horribles et néfastes personnages de la toile, l’infâme Salim Laïbi, non content d’être déjà un criminel du conspirationnisme, un débile politique, historique, analytique, logique, nutritionnel, s’attaquer à la grande littérature, comme il le dit pour se moquer, et carrément au très cher Marcel Proust ! Pourquoi ? Parce que ses phrases seraient trop longues ? La Recherche illisible ? Son style raté ? Laïbi l’affirme, c’est en effet ce qu’il en pense : Proust est « nul ». Mais non, ce n’est pas pour ça qu’il cherche à lui pisser dessus ! Pourquoi, alors ? Laïbi, ancien webmaster de Nabe, ancien fan puceau de littérature, n’oserait quand même pas faire entrer de basses questions morales pour tenter de jeter le discrédit sur un géant, comme tout le monde, aussi grossièrement… Évidemment que si !
     Laïbi, nouveau biographe de Proust, nous apprend donc que Marcel était une ignominie, un gros dégueulasse – c’est ce que le porc « dentiste » de Marseille gerbe entre deux rots –, un pervers sexuel. Il fallait la faire, celle-ci ! Plus exactement, pour Laïbi, Proust aurait été un « soupeur ». Un soupeur, pour faire vite, c’est un type passionné à mort par les fluides sexuels des autres, et en particulier la pisse, mais pas que ! Plus précisément, on décrit souvent les soupeurs comme des hommes qui aimaient visiter les toilettes publiques (les « tasses », qu’on pouvait les appeler, ces lieux : si Salim l’avait su…) dans les cafés ou ailleurs, pour s’approcher des urinoirs et y récolter un peu d’urine, par exemple en y faisant s’imbiber des morceaux de pain ou des petits gâteaux, et pourquoi pas des madeleines en effet, afin de les déguster ensuite. Ce que Laïbi ignore c’est qu’un soupeur peut tout aussi bien être un fana de la cyprine, ou même du sperme qui dégouline d’un vagin d’une pute (de préférence celui du client précédent), par exemple Toulouse-Lautrec, encore un “nul”… Les vrais habitués des urinoirs se faisaient plutôt appeler des tasseurs ou même des croûteurs (pour les croûtons de pain) ! Une autre pratique parralèle rendait possible de boucher volontairement un urinoir pour qu’un homme y crée une flaque de pisse afin d’ensuite y faire « trempette » : tremper sa propre bite dans la pisse du précédent pisseur ! Bref, cette lecture toute sexuelle et déviante de l’œuvre et de la vie de Proust n’est pas une madeleine mais une vraie tarte à la crème d’un certain milieu de biographes, analystes, mauvais fans un peu concons, une sorte de légende qui tente par l’admiration jalouse de rabaisser l’auteur dans sa grandeur…
     Pour étayer la thèse d’un Proust habitué des « tasses » et gourmand des dégustations cachées, il n’existe pour ainsi dire rien de tangible. Dans sa vie, puisque c’est ce dont Salim parle, on sait que du côté de la Madeleine – la place, pas la pâtisserie – Proust avait bien connaissance, car il n’était pas loin de chez lui, d’un bordel où sévissaient des soupeurs, et qu’il déplace rue de Bourgogne dans son œuvre. On sait surtout par le rapport d’un commissaire de police (Tanguy de son nom, ça ne s’invente pas) écrit un soir de janvier 1918 suite à une dénonciation d’un voisin mécontent que Proust avait été vu attablé en compagnie d’Albert Le Cluziat  – figure de Jupien dans la Recherche, que Céleste, la fidèle bonne de Proust trouvait « répugnant », principal pourvoyeur d’anecdotes toujours changeantes et plus ou moins floues et délirantes – en train de siroter du champagne : « Proust Marcel, 46 ans, rentier, 102, boulevard Haussmann » Ils étaient en train certainement d’arroser quelque chose, au champagne ou à la pisse, qu’est-ce que ça change ? De faire de deux homos “soupant” un soir, dans un bordel, des “soupeurs”, il n’y avait qu’un pas pour la police de l’époque…
     Les seuls autres éléments sur lesquels peuvent s’appuyer les adeptes de cette légende sont littéraires, et là aussi, ils sont plus que faibles. Les innombrables jeux sexuels cachés dans le lyrisme proustien pour évacuer une sorte de frustration toute freudienne, toute soi-disant ignorée, existent bien, mais Salim n’a ni l’œil ni la culture pour les connaître et les repérer (les lieux, les noms, les asperges, les animaux, la mère, Albertine, les références…), et ils ne suffisent pas à en tirer ces conclusions. C’est grâce au personnage de Charlus que Proust lui-même sous-entend probablement l’existence d’évènements potentiellement de cette nature. Charlus dont les agissements n’ont pas à systématiquement être ceux de l’auteur, comme s’il fallait encore expliquer ça aux lecteurs, aux critiques, expliquer encore et toujours comment les salauds qui maltraitent les grandes œuvres après la mort de leurs auteurs se servent de frasques de personnages pour les attribuer sans nuance, sans transposition, enquête, réflexion, aux écrivains eux-mêmes… Dans La Prisonnière, voici ce qu’écrit Proust :

Monsieur de Charlus portait à ce moment-là – car il changeait beaucoup – des pantalons fort cairs et reconnaissables entre mille. Or notre maître d’hôtel, qui croyait que le mot « pissotière » était « pistière », n’entendit jamais dans toute sa vie une seule personne dire « pissotière », bien que très souvent on prononçât ainsi devant lui. Mais l’erreur est plus entêtée que la foi et n’examine pas ses croyances. Constamment le maître d’hôtel disait :”Certainement M. le baron de Charlus a pris une maladie pour rester si longtemps dans une pistière. Voilà ce que c’est que d’être un vieux coureur de femmes. Il en a les pantalons. Ce matin, Madame m’a envoyé faire une course à Neuilly. À la pistière de la rue de Bourgogne, j’ai vu entrer M. le baron de Charlus. En revenant de Neuilly, bien une heure après, j’ai vu ses pantalons jaunes dans la même pistière, à la même place, au milieu, où il se met toujours pour qu’on ne le voie pas.

     Et… c’est tout ! Le sujet ne revient plus jamais vraiment sur la table. Oui, Charlus était mis en scène souvent comme une tante virile, un gros pédé si spécial que beaucoup de pédés considéraient que Proust utilisait même cette figure pour en critiquer les mœurs et la communauté ; oui, Charlus avait des fantasmes spéciaux, effectuait des visites en ville, etc. ; oui, il occupait la fameuse place « au milieu » dans la pistière, ce qui pour les initiés avait en l’occurrence un sens ; oui, il avait un pantalon jaune comme la pisse… La grosse affaire !…
     Laïbi reproche ensuite à Proust d’être proxénète et tenancier d’un bordel. C’est faux. Il a été un financier, et non un propriétaire, de deux bordels appartenant à d’autres. Mais surtout Laïbi ment ou se trompe quand il dit qu’il s’agissait d’un bordel homosexuel. Non, pas seulement. Mais peu importe. À propos d’un Proust habitué des bordels, il faudrait aussi nuancer en se remémorant comment Proust pouvait par ailleurs en parler : il n’avait pas eu honte de raconter à Céleste qu’il avait bien payé pour assister un soir à une séance de flagellation dans un tel lieu, pour des besoins littéraires. Et quand il invitait le fameux Albert chez lui, il l’accueillait en l’appelant « mon Gotha vivant », parce que ce qui intéressait tant Proust dans les connaissances aiguisées d’Albert, ce n’était pas que son goût pointu de la bite, mais celui de la mondanité, matière précieuse pour Marcel. J’ai mieux encore : Proust n’a pas seulement financé le bordel en question, il l’a surtout meublé avec les antiquités de ses parents chéris dont il a fait don – Ô le sens déjà bien plus profond, si l’on voulait. Céleste, elle, n’y voyait rien d’autre que des « méchants ragots » puisque Proust avait l’habitude d’en faire de même avec d’inconnus « malheureux ». Elle affirme même plus fort en prétendant que Marcel ignorait que ses meubles iraient habiller les pièces d’un bordel et qu’il aurait été outré de la nouvelle en apprenant qu’ils servaient à « des besoins écoeurants », comme il lui aurait dit. Ne retrouve-t-il pas de la même manière, par son narrateur dans son livre, les meubles de sa tante dans un pareil endroit en lâchant que rien n’aurait pu le faire « souffrir davatange » ?
     Enfin, grâce à Laïbi, qui a dû passer plus de temps à lire en diagonal le livre de Christophe Bourseiller (dans lequel pourtant le chapitre sur Proust fait littéralement deux pages) qu’il utilise comme source (Bourseiller ayant lui même piqué ses anecdotes chez Painter, qui les a lui piquées à Albert Le Cuziat et d’autres, en particulier Sachs, Gide et Jouhandeau, tous colportant ces rumeurs aussi bien par admiration que par jalousie ou sorte de tradition orale jamais vérifiée et reprise encore et encore par d’autres plus tard, de Claude Simon à Salim Laïbi) qu’à se plonger profondément dans l’œuvre peut-être la plus précieuse de la littérature, explique aussi que Proust, qui n’était en effet pas un grand homme à femmes, était un homme à rats. Il existe plusieurs versions qui décrivent Proust ou bien en train de demander à ce que des rats soient transpercés, ou alors à le faire lui-même avec de longues aiguilles à chapeaux de dames, ou bien en train d’admirer un jeune garçon, nu, pour se masturber sous les draps et, s’il ne parvenait pas à jouir, réclamant à ce que l’éphèbe soit remplacé par des paniers contenant des rats affamés qui se mettaient alors à s’entre-bouffer au plus grand plaisir final de Marcel… Parfois encore, Proust est décrit comme déposant des photos d’êtres chers autour des cadavres des rats pour cracher (avec la bouche) dessus. Ça, ce serait crédible ! Toutes ces variations sont des rumeurs, modifiées, contredites, niées, en tout cas jamais vérifiées. Marcel Proust a toujours affirmé que ses visites de bordels étaient documentaires. Mais quand bien même ! Où s’arrêter alors dans ce délire sans fin, si on décide d’y croire ? Proust aurait inventé de lui-même, du fond de son ventre, ces phrases sublimes, interminables, comme cherchant à gagner du temps, à l’empêcher de s’écouler, non pour des raisons littéraires, stylistiques, émotionnelles, humaines, de fond, mais… parce qu’il était un éjaculateur précoce qui rêvait de compenser ? Pourquoi pas ? Salim Laïbi sait-il qu’on dit aussi que Proust était scatophile ? Allons, allons…

     La première réponse à apporter à ce connard de Laïbi est simple. En effet, il existe des soupeurs, et beaucoup, et on peut ne pas trouver ça très ragoûtant ! En effet, il existe des sadiques qui sont excités à la vue de la souffrance ou du sang ! Proust n’est pas le seul artiste à avoir visité des bouchers, des abattoirs, des élevages, pour s’inspirer, délirer, copier, s’enivrer : Soutine, Monet, et même Eustache comme me l’a rappelé mon camarade Charles Branco. Et donc ? On s’en branle, pour le coup ! Ou alors si on ne s’en branle pas, c’est intéressant et non méprisable. En effet, enfin, il existe tout un spectre de la sexualité qui peut voir les êtres voguer vers des eaux troubles où les déviances les plus étranges se planquent. Et on peut décider de s’en faire le critique, en gros juge kabyle. Mais ces amateurs de pisse, par exemple, ne sont pas Marcel Proust ! Et le génie de l’auteur le plus sensible et raffiné de la littérature française ne saurait être affecté, altéré, diminué, par son degré de passion intime pour l’urine d’autrui. Admettons, Proust était soupeur, et allons même plus loin, disons que Proust pissait carrément lui-même sur les rats crevés après s’être branlé dessus pour finalement les dévorer recouverts de son sperme et les vomir ensuite dans l’urinoir de son voisin : et alors ? Que fait-on ? On lui fait un procès et on essaie de lui faire payer des préférences, même jugées ignobles, au nom de la morale, comme on l’a fait avec Matzneff ? On envoie la Recherche au pilon ? Proust n’est pas Matzneff. Il n’est pas aussi dérangeant de taper sur l’écrivain Matzneff à l’aune de ses pratiques hypocrites (et encore !) pour une raison simplissime : c’est un mauvais écrivain. Son écriture ne rachète rien de sa vie. Les tares qui peuvent lui être reprochées sont même souvent les objets de ses mauvais livres avec le paradoxe impardonnable : il n’en fait pourtant rien ! Quitte à être déviant, autant en faire quelque chose ! Matzneff peut mériter la critique en boomerang pédophilique parce que même sur une échelle morale inventée par un ingrat comme Laïbi la symétrie des vices reprochés ne fonctionne pas. Matzneff, allez-y, cancelez-le, mais Proust, non ! D’abord parce que lécher des urinoirs et se branler dans son lit n’est pas interdit, ensuite parce que ce sont souvent des fantasmes, des rumeurs, voire des calomnies, et enfin et surtout parce que c’est un génie, martelons-le.
     Mais Salim Laïbi n’aime pas les génies, on commence à le savoir. Salim Laïbi déteste les génies. Il en est jaloux et complexé. Et si, comme Proust, en plus on est bourgeois, alors c’est terminé… Comme si Proust, d’ailleurs, était vraiment un bourgeois parce qu’il était rentier… Lui qui a été peut-être l’humiliateur le plus précis, complet, habile, des agissements de cette caste, lui qui en a fait le plus beau des tableaux à charge… Cet ignare de conspi qui fait de Proust une « élite » nauséabonde, parisienne, détraquée, lui préfère le génie, pourtant inexistant, d’un Didier Raoult à qui, lui, on doit pardonner toutes les erreurs. Drôle de hiérarchie intime. Au fond, je crois que je me trompe et qu’on ne peut même plus dire que c’est la réputation de génie qui dérange les déchets à la Laïbi puisque les veaux comme lui passent dorénavant leur temps à en trouver, du génie, partout chez des gogols à qui ils laissent tout passer. Au fond, c’est encore une question de haine de soi toute ridicule, celle qui fait plonger dans le complotisme ravageur et continuel : pour Laïbi, Proust, c’est « la haute », la bourgeoisie, la littérature qui fait bailler, c’est l’élite, et c’est donc le mal. Pour un esprit comme celui de Laïbi, Proust, c’est Macron. Proust, pour Laïbi, c’est Big Pharma, Epstein, Bill Gates, la puce dans les vaccins, mon cul, tout ce que vous voulez. Proust est de mère juive en plus, alors bingo ! Au fond, tout ça n’est pas très éloigné des bêtises de Faurisson sur Rimbaud et Lautréamont.

     Mais la deuxième chose à laquelle il faut obligatoirement répondre, c’est la chose littéraire, stricte, pure, celle qui n’a pu exister que parce que Proust était Proust. Et on peut même aller plus loin que d’expliquer comme toutes ces attaques sont insignifiantes : c’est peut-être parce que Proust portait en lui ce degré de folie qu’il a pu avoir la force nécessaire pour faire naître aux yeux du monde son travail. La différence, c’est que Salim trouve que Proust est nul, et particulièrement parce qu’il pense que c’est un soupeur, alors que moi je le trouve génial sans avoir besoin de le penser soupeur pour ça. C’est là tout le problème de Salim Laïbi : non seulement il est toujours dans l’approximation, le mensonge, la jalousie et la fainéantise face à la vérité, mais en plus il soulève des points dont on se fout de la vie d’un homme géant pour rien. Comment souvent, c’est bien Céline qui avait tout dit :

Ca fausse un peu le jugement qu’on peut avoir sur Proust, ces histoires pédérastiques, cette affaire de bains-douches, mais ces enculages de garçon de bain, tout ça, c’est des banalités… Mais il en sort que le bonhomme était doué… Extraordinairement doué… Proust est un grand écrivain, c’est le dernier… C’est le grand écrivain de notre génération, quoi… Mais Proust était maniaque, c’est-à-dire que, au fond, il était pas bien dans la vie… C’est l’histoire de tous les gens qui écrivent… C’est qu’y sont pas bien dans la vie… Quand vous jouissez de la vie, pourquoi la transformeriez-vous, hein ?… C’est ça qu’on se demande…

     Salim s’en fout et ne perd pas une seconde, à propos du pipi qui l’obnubile, pour en faire un symbole proustien qu’il faut aller chercher jusqu’au fond de la tasse de thé du souvenir où la madeleine se fait tremper. S’amuser des échos, qu’un auteur aussi monstrueux dans le détail que Proust ne pouvait pas rater, c’est une chose… Faire de ces échos le fond de l’œuvre, une autre, inacceptable.
     Simplement, faire de ces déviances et de ces sadismes éventuels une tare, une disqualification ou une faute morale pour un être comme Proust, c’est ça la grande faute morale. De façon générale, faire du sexe, et du sexe qui serait mauvais en plus, le trait fondamental du travail titanesque de l’ange à moustache, c’est une malhonnêteté bien propre, ou plutôt sale, à ce que Laïbi représente : la bouillie populaire complotisto-jalouse et masochiste.
     Pour lui, Proust, c’est tout sauf ce que c’est réellement, c’est-à-dire une âme éthérée, quasiment inhumaine dans son abondance de sentiments, d’intuitions, de beauté, divine dans sa lumière et donc dans sa souffrance, celle qui échappe totalement aux tristes aveugles comme Salim. Voir Proust comme un torturé sexuel sur des fondements pervers, libidineux, des idées d’impuissance ou de vice, avec ces critères bas, triviaux, et non pour des questions sensibilité extrême, d’impossibilité d’accéder à la beauté de ses rêves, de timidité, même, d’émotion face à l’autre, c’est faire preuve de si peu d’intelligence, de finesse, de compréhension autant de la littérature que du cœur humain, c’est préférer André Rieu à Karajan, les dessins d’enfants à Picasso, c’est être d’un cynisme qui fait honte à l’espoir que ces génies ont su faire naître dans l’humanité souvent en y laissant leurs peaux… Ce qu’il peut y avoir du subversif et de magnifique sur la sexualité chez Proust, c’est évidemment dans son écriture qu’il faut le chercher et non pas maladroitement dans sa petite vie. Alité, assisté de sa tendre Céleste, Proust avait autre chose à faire. Laissons les psys ratés faire de Marcel un impuissant, un peureux haineux de la pénétration, et pensons plutôt à lui comme l’un des ouvreurs de portes les plus prolifiques, comme un aventurier du cœur humain, comme un homme qui était au contraire parvenu à un degré tel de compréhension du désir, de la jouissance et des corps, qu’il ne pouvait qu’immédiatement s’extraire de ce cirque en lui-même. Salim Laïbi saurait-il parler un peu de rapport que Proust entretenait avec sa mère, avec son père, et de sa transposition littéraire ? À l’hôtel Marigny Proust était paraît-il surnommé l’homme aux rats, eh oui, c’est vrai, Salim, comme le concept freudien, suis ! Freud n’est pas Proust, il n’est que Freud, ce qui n’est déjà pas rien à côté de Laïbi, alors peut-être faudrait-il y penser, à ces rats, en se rappelant qu’il appelait ses compagnons masculins, comme Lucien Daudet, ses petits « rats », peut-être faudrait-il y penser aussi en se rappelant des rêves que le narrateur proustien décrit faire de ses parents, peut-être faudrait-il y penser en fonction de ce qu’a fait et écrit son père… Tant de choses qui seraient déjà plus intéressantes quitte à tirer ces cheveux des lignes de Marcel, et dont les criminels de la pensée à la Laïbi ignorent tout.
     Proust n’est même plus un écrivain pour moi, c’est devenu autre chose, de plus grand encore. Un écrivain, même le plus doué, le plus révolutionnaire, même Céline, même Molière, même Rimbaud, permet à ses textes d’être discutés, appréhendés, débattus, il fait des passionnés qui s’engueulent, il laisse des souvenirs très précis, nets, de thèmes, d’ouvrages, de passages… Proust, si on oublie les universitaires (pas compliqué), n’est paradoxalement jamais discuté. Proust est indicible. Il est illisible, c’est vrai, mais pas dans le sens où un Laïbi l’entend. Il est illisible parce qu’on ne « lit » pas Proust. On s’y soumet, on accepte ce voyage comme quand on sort son ticket sur le quai d’un paquebot. À la fin, on est envahi d’un sentiment, on devient l’adulte qui pleure quand il entend le klaxon d’un bateau, tout devient aussi flou que mémorable, Marcel étant parvenu à faire de ses livres une réalité pour ses lecteurs similaires au miracle qu’il a trouvé et qu’il y décrit pour la première fois. Jamais on n’entend de chroniqueurs s’écharper sur son dos, des cons d’étudiants se disputer sur le sens de son œuvre, sur sa légitimité, rien. Il n’y a rien à dire tant c’est écrasant. Seule une sorte d’unanimité un peu vide flotte dans l’air. Proust est comme oublié tant il est présent. Il est comme absent de la « vraie vie ». Et c’est très bien comme ça. Tellement bien qu’il était invivable de laisser la moindre salissure laïbienne venir abîmer son repos mérité. Qui sait si des gouttelettes de cet anti-masque traître à tout ne pourraient pas, en partance de Marseille, venir s’écraser au Père Lachaise ?… Hors de question !
     Proust est tout sauf un auteur impuissant et asexuel, d’accord… Mais ce qu’il parvient à distribuer comme pépites sur la question mérite d’être traité comme un trésor, comme de l’or, et c’est l’inverse de la déviance, de la pédérastie primaire, ou du mauvais sadisme, de la dysfonction érectile… Proust ne peut pas être lu avec ces critères bourrins, beaufs, épuisés. Pour espérer comprendre une partie de Proust, il faut être en soi un peu Proust, c’est-à-dire au minimum attentif et attaché à la vérité, à la beauté qui se voit, et plus difficile encore, à celle, immense, qui ne se voit pas. Pour un homme qui n’est plus un homme comme Salim Laïbi, il n’est pas difficile de comprendre que Proust soit un nul et un dégénéré. Quand on œuvre systématiquement et naturellement contre la vérité, qu’on est aveugle à la beauté visible et donc forcément inconscient même de celle cachée, on ne peut plus penser, on préfère salir par des rumeurs que sublimer par la vérité. Proust, lui, et c’est triste tant il a été commenté, admiré, mal enseigné, continue d’avoir besoin d’être défendu, réellement et précisément. Heureusement, Nabe’s News est là ! Même si Marcel aurait probablement fait partie des personnes à risque en temps de Covid, qu’est-ce que j’aurais aimé qu’il soit là, avec nous, petit masque élégant gonflé sur la moustache… Allez, je vais me faire un petit thé !

David Vesper