samedi 11 septembre 2021
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Usul du réel par Paco Balabanov

Le comédien Paco Balabanov, connu pour avoir porté sur scène Aux rats des pâquerettes (2019), a rencontré par hasard, à Lyon, cet été, Usul, le Youtubeur politique, devenu employé médiapartien… Tout aurait pu très bien se passer, si seulement le gauchiste « moderne » Usul n’était pas apparu comme un buté à l’ancienne, cramponné à ses préjugés sur Nabe. Dommage, car en 2015, Usul avait soutenu l’auteur des Porcs, c’est même marqué sur son Wikipedia à lui, Usul, qui ne juge que par cette encylopédie fallacieuse. Il y est écrit que le jeune barbu chevelu supercool était allé à l’époque jusqu’à « dédouaner Marc-Édouard Nabe de tout antisémitisme » !

Je suis à la terrasse d’un café, La Passagère, sur les berges du Rhône, à Lyon, entre 15 et 16 heures, un beau soleil d’août. Je bois un jus pomme-myrtille. Je travaille sur un truc. Tout va bien.
     Soudain arrive Usul, l’iconique Youtubeur de Médiapart, barbe et cheveux long, en vacances. Il est accompagné d’un grand et gros type, barbu aussi mais chauve. Usul, a la fameuse tête de chien battu et malin.
     En commandant des pintes de bières, les deux comparses discutent pass sanitaire avec le serveur, lequel s’est récemment fait traiter de « collabo » par un client, ce qui fait rire et exaspère à la fois Usul (et moi aussi par la même occasion). Usul est entièrement vêtu de noir avec un pantacourt noir et une chemise noire. Détente.
     J’écoute, discrètement, ce qu’ils se disent. Au début, quand il parle, Usul, et c’est la première remarque que je me fais, il a exactement le même ton que dans ses podcasts : cette espèce de flow mou madré, à la fois sérieux et potache, lissé, quoiqu’impertinent, autrement dit sans conséquence. Il parle politique avec son camarade (ses positions, toutes partagées par l’autre, sont celles qu’on peut imaginer) mais très vite l’échange se porte sur des sujets qui semblent les passionner davantage : Usul commente Kaamelott le film, Star Wars, Dune (il est fan), des séries télés, etc.
     Je vais pisser.
     —  Ça vous dérangerait de surveiller ma place et mon livre le temps que j’aille aux toilettes ?
     Le barbu gros et grand acquiesce, mais le maigre barbu nuance : « Ça dépend du livre… »
     Un livre de Jean Rouch, le fameux ethnologue et géniale documentariste.
     À mon retour, je demande à Usul :
     —  Alors, tu connaissais ?
     —  Rouch, non, très vaguement.
     — C’est un cinéaste avant tout. Il a inspiré la Nouvelle Vague avec son principe d’équipe très légère et de caméra au poing…. Il est allé filmer l’Afrique, le Niger plus particulièrement, les danses de possessions, les rites animistes, la brousse…
     Son copain aussi a l’air intéressé. Il doit être cinéphileux. Je poursuis :
     —  Et ce livre est son carnet de mission, quand il est jeune, et qu’il raconte sa traversée du fleuve Niger, avec deux amis. Il est le premier Blanc à l’avoir traversé entièrement, les 2400 km du Niger en pirogue, de sa source à son embouchure.
     —  Moi j’ai traversé l’Ardèche en pirogue, blague Usul. Mais toi tu fais quoi pour t’intéresser à ça, t’es en cours ? T’es étudiant ?
     —  Non, je suis acteur. De théâtre.
     D’habitude je passe pour un parasite ou, au mieux, un charmant ringard. Chaleureusement il m’invite à sa table.
     L’entente est bonne et je continue sur Rouch. Je raconte comment il a filmé une petite communauté de Nigériens qui se regroupent pour un rite incroyable : c’est toute une liturgie qui conduit à la transe, dont le but est l’incarnation de figures coloniales (le colonel anglais, le chauffeur de train, la femme du gouverneur…) pour se purger du traumatisme de l’occupation et en même temps se foutre de la gueule du Blanc.
     Usul, un peu surpris, a du mal à capter toute cette histoire de possession, de Noirs incarnant le colon, d’esprit tribal spirituel singeant le génie de la technique occidentale… C’est son pote qui m’aide à lui expliquer en gros ce que lui, le gros, a compris. Je vois bien dans les yeux doux d’Usul que je l’intrigue un peu. Mon curieux !
     —  Si ça vous intéresse, je poste tous les jours sur Twitter des trucs en lien avec Rouch, des extraits, des citations, des interviews…
     —  Ah, une citation de Marc-Édouard Nabe, remarque Usul en lisant la bio de mon compte.
     —  C’est pas une citation, j’ai joué une adaptation d’un de ses textes au théâtre.
     —  C’est cancel, Nabe… dit Usul avec cette sorte d’ironie qu’on retrouve dans ses vidéos, pour se couvrir de toute part.
     Usul avait pourtant défendu Nabe il y a quelques années mais le Youtubeur reste volontairement vague sur ce point.
     Il me relance sur le sujet précédent.
     —  Et pourquoi en tant qu’acteur tu t’intéresses à Rouch ?
     J’expose mon idée de spectacle qui tournerait autour de la colonisation. Ça paraît le passionner, culture décoloniale oblige.
     Nous parlons à bâtons rompus. Je glisse sur les Arabes.
     — La figure de domination du Blanc est présente jusqu’aux tréfonds de l’inconscient du colonisé. Ça se voit notamment dans leur zèle hystérique et schizo à ne pas passer pour des « Arabes de service » tout en faisant sans cesse de la surenchère laïco-républicaine. C’est toujours du rachat, mais aux yeux du Blanc, pas à leurs propres yeux…
     Usul, m’écoute, acquiesce, relance. De là, tout en souplesse, on passe à l’Etat Islamique. Nos lignes se recoupent à Usul et à moi. Pour nous, ça se comprend et s’explique que de jeunes Beurs partent faire le djihad en Syrie. Il avoue que tout ça, il ne l’a jamais dit, qu’il ne peut pas le dire… Usul, encore un effort pour être islamogauchiste !
     Débarquent à notre table deux trentenaires passés, type hipster, barbes élimées, poivre-et-salées. L’un des deux est un petit gros chauve, chauve comme le grand gros. Il vient de s’acheter des baskets chères et multicolores.
     Tournée générale. Pinte sur pinte, clope sur clope. Moi j’enchaîne un petit cidre après mon jus de fruit. Usul commence ébriétement à s’ivresser. On cause conspirationnisme.
Je sidère Usul en lui apprenant qu’une certaine gauche, notamment associative, la plus militante écolo-féministe, avec qui j’ai passé récemment une soirée de merde (espérant niquer une de leurs activistes), soutient en bonne part les anti-pass et autres anti-vax, en les accompagnant aux manifs.
Sur la question conspirationniste, pas une fausse note : ils arrivent encore à me suivre. On comprend quand même que cette indignation n’est pas que bonnes intuitions et encore moins compréhension globale du phénomène… C’est juste que les conspis sont très souvent de débiles fachosphéreux, et donc en tant que telles des cibles de choix pour la gauche antiraciste.
     Je demande à Usul s’il va traiter de toutes ces questions dans une prochaine vidéo, mais il me répond d’un air si lassé que je comprends que ce ne sera probablement pas le cas. Au pire, me dit-il, il choisira comme angle celui de l’antisémitisme. Aïe.
     Nos échanges se brouillent dans des vapeurs biéreuses. Quatre jeunes dans une « complicité émerveillée » (Montherlant). Et soudain Le big drama :
Usul à la cantonade lance que j’ai joué du Marc-Edouard Nabe au théâtre. C’est sortie de nulle part. Frisson…
     L’un des barbus prend la parole :
     —  C’est pas celui qui est antisémite, conspirationniste et pro-terroriste ?…
     Je m’échine à tout rectifier point par point quand Usul, brusquement, portable en main, lit tout le passage péjoratif sur Nabe issu de Wikipédia, dans la section Apostrophes ! On dirait Gérard Miller ou Caroline Fourest, avec cette même indignation étriquement jouisseuse, ce dégoût corseté, boudiné dans le moralisme le plus scolaire. Mais à quoi donc peut bien servir Internet si un mec de ma génération se retrouve aliéné par les mêmes conneries que les gens de la télé ?
     Je prêche en pure perte dans le désert des prunes. L’amitié est rompue.
Toute la table semble possédée. Le grand gros chauve (dont j’avais appris un peu plus tôt qu’il était prof à Orléans) déclare avoir récemment entendu parler de Nabe, à propos d’un texte concernant l’affaire Daval.
Nabe y aurait écrit que Jonathan a tué Alexia, son épouse, parce qu’il était en fait pédé, et qu’elle l’aurait humilié pour cette raison.
     Tout faisait sens, au sein de cette petite bande d’usuliens post-trentenaires, conchiant Marc-Édouard Nabe, décrypteur contempteur et artiste ultime. Je crie :
     —  Voilà, c’est ça ! C’est ça qu’il se passe depuis 40 ans ! Tu es la quintessence de l’époque ! 40 ans de censure ! En réduisant tout un travail mille fois plus subtil, nuancé, recherché, fouillé ! C’est les gens comme toi qui font le plus de mal ! Censeur !
     Je le vexe grave. Du coup, comme le poétique Mimosa pudica dont le feuillage se recroqueville quand on le touche, le grand chauve me dit :
     —  Je veux plus qu’on se parle, je ne veux plus te parler, jamais…
     Alors, comme une preuve de leur point de vue (alors qu’en fait c’était une preuve du mien), voilà le grand gros chauve qui, brandissant son téléphone, déclame la fin du Transgendre, la tirade imaginaire qu’Alexia aurait tenu à Jonathan et qui aurait conduit ce dernier à commettre son féminicide :
     —  Espèce de pédé ! Même pas capable d’assumer qu’il veut absolument m’enculer alors que je veux un enfant, connard d’impuissant que je ne fais pas bander ! Tu es le seul de tout Gray à ne pas triquer pour ma personne, petit prolo de merde, qui croyait t’élever socialement en bouffant au râtelier de ma famille ! Nain bossu nul ! Incapable d’être un homme ! Tu crois que je vais me contenter d’une fausse-couche de toi, fœtus attardé de grosse vache ? Si ça continue, je vais le dire à mes parents que t’es qu’une fiotte, une tante refoulée, que tu dois prendre des médocs pour faire lever ta petite queue de merde, etc., etc.
     Je suis écroulé de rire. Le prof est en pleine formule incantatoire. Ils sont d’un tel sérieux dans l’indignation scandalisée, et Usul comme les autres, que c’en est à tomber dans un gouffre de rigolade. Leur vomi passe de bouche en bouche tandis que je continue à lutter pour le sport, ayant compris que c’était perdu d’avance.
     —  Vous êtes trop sensibles, les gars, trop susceptibles. Lâchez-vous un peu. On est plus des gosses.
     J’essaie de placer que le texte n’est pas un appel au lynchage des pédés, mais comme, pour eux, « les écrits sont véhicules d’idéologies », c’est en vain.
     —  On ne dit pas des choses comme ça, on ne parle pas comme ça, disent-ils.
     De la lampe d’internet, la tablée continue à faire sortir le génie de Nabe :
     —  Et ça ! Lettre ouverte à une tête de con, c’est pas pro-terroriste, ça ?
     Mais au milieu du tohu-bohu moralisateur, Usul a un nouvel argument pour expliquer notre clash. Il faut dire qu’à un moment donné, avant que ça ne dégénère, il m’avait dit :
     —  Moi je n’ai pas le talent d’écrire, je n’ai jamais réussi à écrire ce que j’avais à dire.
     C’est ainsi que pendant la mêlée, Usul, à demi ivre, n’aura de cesse de faire la différence entre « penseurs politiques » et « artistes », moyen à la fois de discréditer la littérature et d’exprimer son ressentiment vis-à-vis d’elle : complexe de classe bien sûr, mais aussi impuissance personnelle à la création.
     Alain Soral lui-même, à l’époque, utilisait, pour des raisons comparables, cet argument.
     Et pourtant, en 2015, Usul avait bel et bien défendu Nabe : l’artiste avait droit, selon lui, à des exubérances légitimes.
     Bref, je ne suis plus le bienvenu : « Tu es jugé, quoi… Jugé, mais pas condamné » tranche finalement Usul à la manière d’un bon juge.
     Charitable, je demande s’il faut mieux que je parte.
     —  C’est juste que tu as vexé mon pote, que je ne vois pas souvent et qui est venu spécialement pour me voir… dit Usul.
     Usul se lève dans un silence gênant et drôle pour aller s’acheter des clopes, pendant que ses potes font un effort pour ne me plus regarder : j’étais cancel.

Paco Balabanov