mardi 30 janvier 2018
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Bagatelle pour un Klarsfeld

Interview de Marc-Édouard Nabe
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Une photo inédite de Louis-Ferdinand Céline

Valentin Ribolla : — Comment avez-vous réagi à l’annonce de la volonté de republication des pamphlets de Céline par Gallimard ?
     Marc-Édouard Nabe : — Mal ! Pour moi, c’est complètement prématuré. Il n’est pas question de publier les pamphlets comme ça, selon l’humeur de certains, pour des raisons qui n’étaient pas encore déterminées au moment où je l’ai appris. Céline n’aurait pas été content de cette idée saugrenue.

     V.R. : — Vous étiez au courant ?
     M.-É.N. : — Pas du tout, c’est justement pour ça que j’ai été surpris. C’était une mauvaise surprise parce que d’abord les pamphlets sont tout à fait sur internet, ça on l’a assez dit, mais aussi en livres, chez des bouquinistes, on peut les commander sur certains sites, ceux qui s’intéressent à ça, et finalement il y a assez peu de monde, sont tout à fait capables de se les procurer. Alors quel intérêt d’aller contre la volonté de l’auteur qui voulait ne pas les faire republier ? J’ai senti une entourloupe derrière ça, et même si je suis proche de Lucette et du « cercle de Meudon » avec beaucoup de guillemets, je n’ai pas été mis au courant de ce projet funeste.

     V.R. : — Comment expliquez-vous ce revirement de la part de Lucette Destouches et de Maître François Gibault ?
     M.-É.N. : — Céline avait horreur des gaffes, en voilà une ! D’ailleurs Gibault, que je n’ai pas vu depuis, mais à qui des amis communs ont dit que je n’étais pas content du tout, a dit : « Bah justement, ce qui m’intéresse, c’est de savoir ce qu’en pense Marc-Édouard et de me faire engueuler » ! Je vais lui dire ce que j’en pense par cette interview…

Maître François Gibault ici avec l’incruste Yves Loffredo, Petit Journal, 2007.

       V.R. : — Allez-y.
     M.-É.N. : — Pour moi, c’est une façon de trahir Céline et de faire trahir Céline par Lucette, ce qui est quand même un peu gros. François est le premier à le savoir, ils ont tenu bon pendant des décennies entières pour respecter la parole de Céline et voilà que tout à coup, ils le trahissent tous les deux, enfin c’est surtout à mon avis le mauvais entourage de Lucette, c’est pas possible que Lucette ait pris cette décision toute seule. Elle a dû se laisser faire parce que ça fait déjà beaucoup de temps qu’elle est très mal entourée là-haut, à Meudon. Il est loin le temps où il y avait une réelle euphorie le soir avec Marcel Mouloudji, Serge Perrault, Sergine Le Bannier, Jean-François Stévenin… Où on allait à fond de train à Dieppe avec Lucette au volant !

Lucette Almanzor et Marc-Édouard Nabe à Dieppe, arrêtés par les flics, 1993.

     V.R. : — À propos, avez-vous des nouvelles de Stévenin, le héros de votre roman Lucette ?
     M.-É.N. : — Aucune depuis 2013 où il était venu à mon exposition d’Aix-en-Provence avec sa femme (sans pour autant acheter un portrait de Céline !) pour m’approcher avec son producteur, dans l’idée d’adapter au cinéma mon livre qu’il avait enfin lu après 20 ans… Il espérait que je lui en offre les droits. Depuis, il a réfléchi, car je l’ai entendu récemment à la radio (sans me citer naturellement) annoncer que, de son projet foiré de film dont j’ai donc fait un livre (en 1994, reparu en Folio en 2012), Jean-François a l’intention maintenant d’en faire à son tour… un livre ! Comme ça, il n’aura plus à me payer des droits puisque ce sera l’adaptation du sien… C’est fou le nombre de livres sur Lucette qui sont sortis comme des champignons depuis le mien pour, en quelque sorte, essayer de l’occulter, de l’effacer… Malin, le gros Stév’… Le problème, c’est que si sa « prose » recoupe de trop près la mienne, je serai obligé de l’attaquer en justice pour plagiat et contrefaçon ! Déjà, lors de la sortie de Lucette à l’époque, Stévenin s’attribuait le livre, ou laissait croire que c’était lui qui l’avait écrit !

        V.R. : — Revenons à Céline et les pamphlets…
     M.-É.N. : — Oui, Céline avait fait promettre à Lucette de ne jamais republier les pamphlets de son vivant à elle, et évidemment pas pour des raisons politiques ou littéraires, pas parce qu’il estimait que ces textes étaient dépassés ou mal écrits et qu’il ne voulait pas que ça nuise à son œuvre. C’est vraiment les cons qui disent ça. Non, c’était uniquement pour Lucette, c’était pour la protéger, c’est un geste de mari aimant vis à vis de sa femme. Alors il ne pensait peut-être pas qu’elle tiendrait jusqu’à 105 ans et plus ! Il se disait « Ça peut bien attendre ta mort à toi pour les ressortir, on n’est pas pressé… ». Céline savait très bien, comme tout grand artiste, ce que valaient ses œuvres et que celles-là pouvaient bien patienter dans cette sorte de sas de la postérité que constitue la vie de Lucette… Il faut savoir que Lucette a été menacée : on a oublié un peu vite l’incendie qui a ravagé sa maison, une fois qu’elle était partie faire des courses en 1968. Pourquoi ? Parce qu’il avait été annoncé, déjà par Gibault et Gallimard — décidément ces deux font la paire pour la mettre en danger ! — qu’un inédit de Céline allait sortir, et beaucoup de détracteurs, juifs ou pas juifs, se sont affolés, pensant que c’était un pamphlet antisémite sorti de derrière les fagots, les fagots du diable, et qui allait tout enflammer justement et ils ont pris les devants en incendiant la maison. En vérité, il s’agissait de la publication de Rigodon !… Tout a brûlé avec toutes les archives, les manuscrits, les livres de Céline. Quand Lucette est revenue, sa maison était complètement carbonisée !

La maison de Céline brûlée criminellement, Meudon, 1968.

     Lucette m’a raconté elle-même, je le raconte à mon tour dans mon roman Lucette, publié en 1995, qu’une jeune fille était venue la visiter, au début assez sombre et un peu bizarre, et puis qui s’était prise d’amitié pour Lucette. Un jour, elle a fini par craquer, en lui disant qu’elle était venue, commanditée peut-être, pour la tuer, tout simplement, en lui montrant le couteau qui était dans son sac, destiné à la poitrine de Lucette qu’elle avait eu l’intention d’assassiner comme Charlotte Corday a assassiné Marat. Rien de moins ! Finalement, la fille a renoncé à son projet parce qu’elle a été charmée, comme tous les êtres vivants sur cette planète, par la puissance et la grâce de Lucette Almanzor. À 105 ans, évidemment c’est peu probable qu’il y ait une bande d’excités qui arrive à Meudon et qui incendie sa maison et se jette sur la vieille dame pour l’étrangler, mais quand même, je trouve ça inconsidéré, imprudent et tout à fait inutile de lui faire prendre ce risque. Elle a 105 ans, ça va pas durer encore dix ans, quinze ans, vingt ans… Bon, je le lui souhaite, et à la fois non, parce qu’elle n’a qu’une envie, c’est de crever et rejoindre « Louis », bien sûr, depuis 1961…

     V.R. : — Alors pourquoi, à votre avis, cette décision a été prise ?
     M.-É.N. : — J’ai entendu dire, que c’était pour des raisons très basses, financières, parce que les livres de Céline ne se vendent pas assez… Pas beaucoup plus que les miens, c’est ça qui est incroyable, j’en ai honte aussi. Par exemple, ces fameux pamphlets qui ont été réédités dans l’édition québécoise, sont sortis en 2012, et ça aurait dû être un succès de librairie, au Québec et en France, ça pouvait circuler… Et on s’aperçoit, on a les chiffres, que c’est désastreux : 2200 exemplaires pour 5 ans, ce qui fait 440 par an, ce qui fait 36 par mois. Voilà, c’est ce que je fais moi, dans mes grands mois… Et j’écoule régulièrement 1000 exemplaires par an de chacune de mes nouvelles productions, sans éditeur ni libraire, comme on sait… Bref, les pamphlets de Céline se vendent peu, donc si c’était pour le fric qu’ils voulaient les rééditer, c’était déjà raté et mal calculé de la part de Gallimard.

     V.R. : — Ce n’est donc pas pour des raisons lucratives ?
     M.-É.N. : — Si, quand même. On m’a dit que c’était parce que Lucette n’avait plus assez d’argent pour pouvoir subvenir à ses besoins (trois auxiliaires de vie qui s’occupent d’elle en permanence). C’est encore plus minable comme raison. Si Maître Gibault, qui s’occupe d’elle depuis toujours, est inquiet pour ces questions-là, il a qu’à vendre son hôtel particulier ou se débrouiller, réduire les trois auxiliaires à une seule, j’en sais rien. Il y a toujours des choses à inventer pour arriver à continuer à survivre. Pas « vendre » les pamphlets à Gallimard n’importe comment.

       V.R. : — A-t-il été question de motivations politiques ?
     M.-É.N. : — J’ai entendu Gibault, qui s’est d’ailleurs mélangé les pinceaux dans ses arguments, dire que « les choses ont évolué », et qu’on peut maintenant se permettre de parler de tout « ça ». C’est pas si dangereux, et il a pris comme exemple Les Décombres qui sont reparus chez Bouquins Laffont il y a deux ans, et qui n’ont pas fait de bruit. Fort de cet exemple, Gibault a voulu faire pareil avec Bagatelles, mais ça n’a rien à voir. Ça n’a absolument rien à voir. La puissance mythique du livre de Rebatet n’est connue que des spécialistes, dont moi d’ailleurs, mais c’est sans commune mesure avec la place que tient Bagatelles dans l’histoire politique et littéraire de son temps, et du nôtre ! Et puis, ce ne sont pas seulement Les Décombres qui sont ressortis, mais aussi des inédits présentés comme un « dossier » historique, pas littéraire, en un volume bien enrobé chez Laffont… Gibault n’a qu’à les faire chez Bouquins Laffont, les pamphlets ! Pourquoi essayer de les placer chez Gallimard après avoir, paraît-il, fait signer à Lucette un papier qui donne les droits des pamphlets à Gallimard ? Moi, je trouve d’ailleurs ça complètement aberrant, vu comment Gallimard a négligé Céline dans les années 30… Pourquoi récupéreraient-ils encore les pamphlets, et d’une façon si maladroite, malsaine, et bas de gamme ?

     V.R. : — Pourquoi « bas de gamme » ?
     M.-É.N. : — Parce que Gallimard, radins comme ils sont, ne veut pas se faire chier à faire une nouvelle édition. Ils veulent reproduire l’édition québecoise des Écrits polémiques (bonjour la litote !), très mal faite, moche, avec les quatre textes les uns sur les autres, mal composés, avec une énorme faute de police, et avec des notes, je suis d’accord, insuffisantes. Ou il faut pas de notes du tout, ou il faut des notes mais pas de la part d’un type qui s’appelle Tettamanzi, et qui est édité par un canadien-pigeon qui est pro-Front National, qui veut se servir de Céline pour placer sa propagande et qui ne connait rien de la profondeur métaphysique et de la relation complexe et passionnante de Céline aux Juifs….

       V.R. : — Pourquoi « pigeon » ?
     M.-É.N. : — Parce qu’il a lâché les droits pour 2000 euros, ce con ! Pour Antoine Gallimard, c’était une prise facile et sans risques (croyait-il). Il a calculé que ça lui coûterait un minimum de reprendre cette édition nulle. « Économie, Antonio, économie ! ». Au lieu d’acheter directement les droits des pamphlets à Lucette, il rachète l’édition des Écrits Polémiques… Et en plus, pour ça, le Canadien s’est déplacé à Paris ! Pigeon voyageur !… Au moins, son grand-père Gaston Gallimard était allé, avec ses petites jambes, voir Robert Denoël rue Amélie, en 32, pour essayer (en vain) de racheter le Voyage après l’avoir raté… Toujours laisser aux autres le sale boulot et ensuite venir en vautour.

      V.R. : — Quels sont vos rapports avec Antoine Gallimard ?
     M.-É.N. : — Inexistants. On se croise tous les dix ans, et la dernière « conversation » notable dont je me souviens, c’était au salon du livre, il y a bien vingt ans, où il m’a dit cette dénégation : « Je ne suis pas une couille molle ! » C’était au sujet de la publication laborieuse de mon Lucette dans la collection Blanche… Je l’ai revu en terrasse de la Rotonde l’année dernière, un ami à moi m’accompagnait avec mes Porcs fraîchement édités sous le bras. J’ai vu l’œil d’Antoine darder le gros volume en collection noire… C’était très symbolique : le plus grand éditeur de France et le plus petit à chaque bout du restau préféré du Président de la République ! Et dire que peut-être sa fille ou sa petite-fille rééditera mes livres dans cinquante ans… D’ailleurs, sa fille m’a acheté des dessins jadis, mais c’est surtout avec son ex-femme Any que je m’entendais le mieux, et même très bien ! On s’est toujours beaucoup appréciés et on se voyait régulièrement chez Lucette ou ailleurs, jusqu’à ce qu’elle se fasse amie avec Véronique Robert, from Meudon… Celle-ci m’a d’ailleurs balancé que c’était Antoine Gallimard lui-même qui interdisait désormais à Any de me fréquenter, estimant qu’il n’était pas prudent — et il a raison — que sa femme me parle et me confie des secrets de famille éditoriale… La censure, chez les Gallimard, va jusque là !

     V.R. : — Parmi toutes les réactions que cette annonce a suscitées, lesquelles vous ont le plus frappé, et desquelles vous sentez-vous le plus proche ?
     M.-É.N. : — J’ai vu quelques émissions télé ou de radio filmées qui étaient lamentables. Un journaliste sportif, Pascal Praud, qui m’avait reçu d’ailleurs une fois sur LCI pour mes tracts — il ne risque pas de me ré-inviter d’ailleurs —, a fait plusieurs émissions horribles en disant des conneries plus grosses que lui sur des livres qu’il n’a pas lus et qui s’en vante, alors que c’est le type même du « pas clair » qui fait du zèle anticélinien pour cacher ses propres démangeaisons… Pour Praud, Lucette vit dans une maison de retraite… Il y en a même un, autour de la table, qui a ajouté que « c’était sa gouvernante » : il confond avec la Céleste de Proust ! (Il s’agit de Jean-Louis Burgat, un ex de TF1 qui avait « couvert » le procès Ranucci en 76, et avait reçu Gainsbourg quand celui-ci a brûlé le billet en 84… ). Laurent Joffrin, lui, a traité Céline de « valet littéraire d’un régime qui a fait déporter des milliers de Juifs français ». L’aboyeuse hystéro Élisabeth Lévy a précisé, elle, qu’elle était pour la réédition de cette « saloperie », histoire de placer une fois de plus le nom de Philippe Muray… Praud a conclut que dans les pamphlets, « il n’y a pas de qualité littéraire ». Un autre imbécile présent a dit qu’« on ne doit pas pouvoir trouver de qualité littéraire à ces textes »…
     Car le cliché maintenant, ce n’est plus de dire que d’un côté, il y a Céline le génie et de l’autre le salaud, c’est de dire que les pamphlets sont ratés et que ce sont des textes très mauvais et donc inutiles à relire. Les commentateurs sont tous condescendants sur la « médiocrité » de Bagatelles, L’École des cadavres et Les Beaux draps, qu’ils n’ont pas lu, et qui sont des livres absolument magnifiques sur le plan célinien, évidemment : c’est le triple laboratoire des livres qu’il allait écrire ensuite ! L’écriture y est pamphlétaire bien sûr, différente de l’écriture romanesque et fictionnelle des autres livres de Céline, mais il est impensable de la négliger. Il n’est pas question de faire de ces livres des espèces de « brûlots politiques ».

      V.R. : — Sur les trois, quel est celui que vous préférez ?
     M.-É.N. : — Bagatelles est le super chef-d’œuvre des trois, mais L’École des cadavres avec ces phrases courtes, ces hachures comme ça, cette percussion où il n’y a pas d’ailleurs de points de suspension, très peu, remplacés par de « simples » points, c’est quelque chose (rien que le début avec la sirène dans la vase de la Seine !) !… Quant à Dans de beaux draps (comme l’appelle Pascal Praud !), il y a dedans plein d’idées sociales, dont déjà le « revenu universel » (appelé par Céline « le communisme Labiche ») proposé 75 ans plus tard par Benoît Hamon ! Et aussi des envolées lyriques extraordinaires avec des personnages pas remarqués mais qui rendent compte du soigneux travail autobiographique qu’opère Céline dans ses « pamphlets » au même titre que dans les autres livres : son cousin Gustin Sabayote dans Bagatelles et le docteur Divetot dans Les Beaux Draps pour une balade féérique dans la neige à la fin du livre… Sans parler du début que j’ai relu pour l’occasion et qui résonne particulièrement pour moi en cette période de procès et de dénonciations dont je fais l’objet sur internet…

Ça y est ! Il paraît que tout change qu’on est maintenant dans les façons, la Rédemption, les bonnes manières, la vraie vertu. Faudra surveiller son langage. Y a des décrets aussi pour ça. Je suis passé en Correctionnelle, faut pas que ça recommence ! Surtout ne dénommons personne ! Rien que des idées générales ! Madame de Broussol en a bien ! née Plumier ! Sardines à l’huile ! pudibondes ! pas à l’eau ! Pernod ! Ah ! Ah ! Je me comprends ! C’est l’astuce ! Parfaitement seul ! Je me donnerai pas ! Je mouille plus du tout, je m’hermétise, je suis bourrelé de mots secrets. Je m’occulte. Et encore tout à fait prudent ! Tout devient des plus épineux. Y a des censeurs, des délateurs dans tous les coins… Je sais plus où me mettre… Châtions, châtions nos expressions !… La France est bourrique, c’est plein la Commandatur des personnes qui viennent dénoncer… Elles vont au Parquet ensuite… le lendemain elles retournent rue de Rivoli… Au nom de la Patrie toujours ! donner le copain, la copine… comme ça ne perdant pas une minute… Le Fiel est Roi ! Regardez la gueule du trèpe, c’est du long cauchemar en figures. C’est tout obscène par le visage. Parties honteuses remontées au jour. Châtions, châtions nos expressions ! Il n’est que temps Bordel de merde ! On se méfie jamais assez !

Les Beaux Draps, page 9.

     Moi aussi je suis passé en Correctionnelle parce que j’ai « dénommé » des gens et d’autres m’ont « dénoncé » (nuance !) à la « Commandatur » (sic) d’Internet… « Il y a des censeurs, des délateurs dans tous les coins ! On se méfie jamais assez ! La France est bourrique, le Fiel est Roi ! »… À travers les toutes premières lignes des Beaux Draps, Céline me conseille d’être prudent et de châtier mes expressions. Vœu pieu qu’il ne tiendra pas lui-même ! La masse d’ennemis anonymes qui s’attaquent à un écrivain sur Internet a été prophétisée par lui, en 1941… « Regardez la gueule du trèpe, c’est du long cauchemar en figures. C’est tout obscène par le visage. Parties honteuses remontées au jour. »

     V.R. : — En effet, c’est impressionnant de résonnance… Mais vous parliez des réactions médiatiques au projet de republication…
     M.-É.N. : — Ah, oui ! Pour Christine Angot, madame la prof de Littérature chez Ruquier, il ne faut pas republier, laisser les pamphlets « dans l’ombre »… Et surtout pas chez Gallimard ! Trop prestigieux ! Encore une esclave du Label, alors que le Label est la Bête (à abattre) quand on est écrivain. Angot qui s’est faite si maltraitée par Gallimard se plie en quatre de soumission devant la marque NRF qu’elle trouve bien trop chic pour ce salaud de Céline qu’il faut censurer bien sûr, au nom de la liberté d’expression !….
     J’ai entendu aussi Alexis Corbière, le majordome gras gris et lippu de Mélenchon… Pour lui, les pamphlets sont une « littérature de merde » ! C’est de « l’antisémitisme mondain » qu’il faut censurer, sinon on ne pourrait plus censurer celui, populaire, de Dieudonné… La France juive insoumise ?

     V.R. : — Il n’y a personne, selon vous, qui a dit des choses justes sur cette affaire ?…
     M.-É.N. : — Si, le petit Enthoven, lui, a dit deux trucs pas trop faux : il est partisan de la réédition pour replacer tout ça dans le contexte de Céline, mais c’est aussi pour lui nuire, je ne suis pas dupe, pour montrer qu’il n’est pas seulement le grand écrivain du Voyage et de Mort à crédit, mais l’infâme auteur de Bag’ ! J’ai vu aussi qu’un ancien pote, Jérome Leroy, dans Causeur, avait intitulé son article sur la question « Au Régal des antisémites »…
Curieusement, je me retrouve encore dans ce paradoxe-ci : celui qui pour moi a eu la meilleure réaction, c’est le père Klarsfeld… C’est d’ailleurs lui qui avait été à l’origine de l’interdiction de la célébration de Céline pour les soixante ans de sa mort en 2011. Klarsfeld ne voulait pas qu’il soit commémoré. Et d’une certaine façon, il avait raison, même pour des mauvaises raisons. Bien sûr, Céline n’a rien à faire avec des commémorations officielles. On s’en fout qu’il soit dans la République des lettres ou autre, et qu’il soit honoré, ça veut dire quoi ? Quant à la republication des pamphlets, Klarsfeld est contre, et il a dit plusieurs fois pourquoi, et il n’y a que lui qui l’a dit aussi clairement, c’est quand même incroyable que ça sorte de sa bouche de vieux type avec sa casquette en cuir… Klarsfeld a toujours l’air d’un conducteur de locomotive qui irait on ne sait pas où !

Serge Klarsfeld.

     Klarsfeld a dit : « Si je suis pour l’interdiction, c’est parce que ce sont des livres très talentueux, avec énormément de talent, et c’est justement pour ça qu’ils sont dangereux » Et il a raison ! C’est jamais dit par les défenseurs de Céline. J’ai jamais entendu un Henri Godard, le dire par exemple. « Un génie des mots » a dit de Céline Serge Klarsfeld ! C’est lui qui semble aujourd’hui le seul, sans réserve, à être conscient de la puissance littéraire et convictionnelle, je dirais, des pamphlets, et voilà pourquoi il veut les interdire. Parce qu’ils sont « entraînants ». De son point de vue, il a raison, parce qu’il dit que ça peut avoir une influence néfaste et que ce sont des textes « fondateurs de l’antisémitisme français ». On pourrait tout à fait en trouver des répercussions aujourd’hui qui pourraient entraîner des gens, et pas forcément des racailles de banlieues, mais d’autres personnes à dire « Céline a raison », ce qu’ont pensé d’ailleurs de nombreux lecteurs des pamphlets de toutes époques, et pas toujours assumés, comme l’acteur Fabrice Luchini qui m’avait dit lui-même, je le raconte dans mon Journal, qu’après la lecture de Bagatelles « on les aime un peu moins, forcément », et qui fait aujourd’hui l’effarouchée en disant « Oh, j’ai pas lu ça, ça m’intéresse pas, c’est pas la partie de l’œuvre qui m’intéresse » etc. Le faux-cul !

     Au moins Klarsfeld n’est pas faux-cul. Et c’est grâce à lui que cette publication ne se fera pas, parce qu’il a menacé de coller des procès à Gallimard et ça, encore une fois, c’était tout à fait courageux de vouloir s’attaquer judiciairement aux pamphlets, attaquer page par page, chaque fois que des passages tomberaient sous le coup de la loi, pour montrer que Céline, tout mort qu’il soit, tout génie qu’il soit et tout intouchable qu’il soit soi disant chez Gallimard, est « répréhensible ». Ça aurait été passionnant comme débat…

     V.R. : — En fin de compte, le projet a été annulé…
     M.-É.N. : — Oui, Gallimard a dit, très jésuitiquement : « Au nom de ma liberté d’éditeur et de ma sensibilité à mon époque, je suspends ce projet » ! Mais le plus drôle, c’est que Gallimard reprend dans son communiqué des termes juridiques que son avocat a dû lui souffler : « Je comprends et partage l’émotion des lecteurs que la perspective de cette réédition choque, blesse ou inquiète pour des raisons humaines et éthiques évidentes. » Il s’agit d’un extrait de l’article 49 de l’arrêt Handyside contre Royaume-Uni de 1976 dans lequel la Cour européenne statut sur la liberté d’expression: « Elle vaut non seulement pour les « informations ou « idées » accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent choquent ou inquiètent l’Etat ou une fraction quelconque de la population. » Ces termes techniques, je les ai utilisés moi-même dans mes conclusions contre Loffredo. Oui, le Droit nous donne la liberté de choquer, blesser et inquiéter, mais Gallimard s’en prévaut pour ne pas la prendre, cette liberté !

     V.R. : — Pour lui, sa « liberté d’éditeur », c’est celle de rétropédaler…
     M.-É.N. : — Exactement et c’est grâce à Klarsfeld qui a foutu la trouille à toute la rue ex-Sébastien-Botin. C’est uniquement pour ça qu’ils ont reculé, encore pour des questions de fric, parce que Gallimard ne voulait pas se prendre mille procès au cul pour Céline. C’est tout. Donc Klarsfeld, a contrario, a réussi à faire ce que je voulais, c’est-à-dire empêcher que cette publication inepte et indigne et inique ait lieu maintenant. Merci ! En plus, c’était facile pour lui d’y arriver… Simple formalité, bagatelle !…

     V.R. : — Et vous, comment imaginez-vous une republication de ces pamphlets dans le futur ?
     M.-É.N. : — Moi, je pense qu’il faudra faire un volume de la Pléiade, un autre, nouveau, le sixième des Œuvres de Céline, avec les trois pamphlets dans un seul volume avec des notes, exactement comme pour les romans. Voilà, c’est tout. Mais plus tard, le temps que Lucette ne risque plus rien, et peut-être même qu’on retrouve — qui sait ?— le dernier pamphlet inédit de Céline, écrit sans doute en 43-44, et perdu pour l’instant, où il prédit l’Épuration : Le Drapeau à coulisse… Et c’est Henri Godard à mon sens, tout professeur Y qu’il soit, qui devrait faire ce tome de la Pléiade, ce serait un moindre mal. Mais lui et sa femme surtout veulent se débarrasser de ce fardeau. Ils nous l’ont dit d’ailleurs devant la galerie, et ça a été filmé… Godard ne risque pas de se mouiller là-dessus, donc Gallimard a préféré imaginer une sorte de dérivé de l’édition québécoise, avec une préface du Juif maison, Pierre Assouline ! C’est toujours lui le « spécialiste » des collaboteries chez Gallimard. Qu’il ne comprenne rien à Céline leur importe peu ! Il suffit de feuilleter son « roman » Sigmaringen pour s’en convaincre : Assouline y fait parler Céline comme un vulgaire argotier stupide, prouvant son absence d’oreille de vieux journaliste juif des Lettres ravagé par la Question…

     V.R. : — Vous annonciez dans votre longue interview sur Arte que vous envisagiez de faire le plan de Bagatelles pour un massacre.
     M.-É.N. : — Oui, je l’ai fait déjà. Ce serait rigolo que je publie à l’occasion de cette foirade — une foirade de plus de la part de Gallimard — , le plan de Bagatelles ! Les lecteurs n’auront pas Bagatelles mais ils auront au moins le plan, je parle d’un plan détaillé et approfondi sur le fond de ce que ça représente, pas un résumé comme on peut en trouver sur internet, et ça, aucun célinien ne s’y est collé, à cette vaste tâche, et je l’ai fait, comme j’ai fait le plan des Deux Étendards de Rebatet ou de Crime et châtiment de Dostoïevski. Peut-être que, plus rapidement que je ne le voulais, je vais publier ce plan, en effet. Et pourquoi pas chez Gallimard ? Ce serait drôle, non ? Quand je dis Gallimard, je pense évidemment à L’Infini, chez Philippe Sollers, car c’est le seul à qui j’ai à faire là-bas, et qui, lui, ne va pas renoncer à publier bientôt un livre traduit de l’italien, sur Les Cahiers noirs d’Heidegger…

   V.R. : — Pour résumer, l’affaire des pamphlets finalement pas republiés a été désastreuse ?
     M.-É.N. : — C’est une très mauvaise opération, parce que Gallimard passe pour un type qui n’a pas les couilles de publier Céline et qui s’est laissé intimider par les clans juifs et partisans qui voulaient absolument que ces textes ne sortent pas. Lucette, ça l’a mise en porte à faux car elle a quand même été d’accord pour publier ces livres là alors qu’elle avait promis à Céline qu’elle ne le ferait jamais. Quant à Gibault, il passe pour l’avocat qui veut absolument faire un peu de fric pour pouvoir acheter les tisanes et les soupes de Mme Destouches. C’est un carnage sur le plan éditorial, littéraire, tactique et même éthique, on va dire… On vient d’apprendre que Fayard aussi a préféré surseoir la publication de Mein Kampf qui était prévue depuis des années puisque les droits sont tombés dans le domaine public. Donc les pamphlets de Céline ne sortiront pas chez Gallimard avant un long moment. Ils vont peut-être attendre que Céline tombe dans le domaine public en 2032… Alors cette année, qu’est-ce qu’il restera à part Heidegger dans L’Infini ? Eh bien, il ne restera que moi — c’est ça la grande souplesse de l’anti-édition — : j’ai pu sortir mon Patience 3 sur la question fondamentale de la liberté d’expression (encore elle !), puisque la couverture, je le rappelle, c’est un déporté qui est en train de brûler dans un four et qui dit au nazi qui est en train de l’enfourner : « Je ne partage pas vos idées mais je suis prêt à mourir pour que vous puissiez les exprimer », ce qui dit tout. Ça, ça heurte, choque et inquiète et j’ai le droit ! J’attends les procès et ma défense sera imparable.

À l’intérieur, ce sont les récits de mes deux voyages, un en Israël en 1991 et un à Auschwitz en 2012. Même si je tire à quelques centaines d’exemplaires, au moins la chose existe et je n’ai pas de leçon, ni d’ordre à recevoir de quiconque. Ni des éditions Gallimard, ni du couple – ou du trio plutôt – Klarsfeld, puisque le fils est aussi dans le coup. D’ailleurs je crois que je vais envoyer Patience 3 à M. Klarsfeld, ne serait-ce que pour le remercier d’avoir fait cette mauvaise action, qui finalement en devient une très bonne : avoir empêché la publication des pamphlets de Céline en 2018 chez Gallimard dans une édition copiée sur l’épouvantable édition québécoise !

     V.R. : — Pour finir, et pour illustrer cet entretien, vous offrez aux lecteurs de Nabe’s News une photo inédite de Louis-Ferdinand Céline. D’où sort elle ?
     M.-É.N. : — De ma collection privée, je ne l’ai pas trouvée chez Lucette, ce n’est pas elle qui me l’a donnée. Je l’avais depuis l’âge de 16 ans. J’ai toute une collection de photos inédites de Céline, en 1956 et en 1959, qui n’ont pas été publiées. J’en ai choisi une et je la donne à mes lecteurs sur mon support parce que je fais ce que je veux et parce que je n’ai de comptes à rendre à personne. Régalez-vous et merci.

Propos recueillis par Valentin Ribolla

Nabe sur Céline (rushes de l’émission « Le procès Céline », Arte, 2011).