vendredi 12 octobre 2018
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Dernier procès Loffredo

Difficile de s’y retrouver, dans ce nouveau TGI horrible. Impossible de savoir où a lieu l’audience. Même la fille de l’accueil est incapable de nous renseigner quand bien même on essaie de lui donner les noms qui peuvent l’aider à retrouver l’affaire : Zannini, Loffredo, Nabe… On erre dans cet immense immeuble blanc labyrinthique, mi-aéroport mi-hôpital. On monte les escalators dans l’espoir de trouver une indication ou de croiser une tête connue. Bredouille, on cherche à redescendre, mais impossible de trouver les escalators qui ramènent en bas. Il n’y en a tout simplement pas. Pour monter il y a les escalators, mais pour descendre il faut prendre l’ascenseur. Logique du XXIème siècle… C’est au rez-de-chaussée, pendant qu’on tente désespérément de décrypter le panneau d’affichage (dur si on ne sait pas que l’audience a lieu au sein de la 17ème chambre), que David Vesper et moi croisons Nabe. On lui avoue qu’on est complètement perdus, il réplique que lui aussi.

Comme il sait que c’est au sein de la 17ème chambre, nous parvenons à connaître la salle d’audience. Nous montons au 4ème étage, passant à plusieurs reprises devant des extraits de la déclaration des droits de l’homme affichées au mur.
     Dans la salle d’audience ont lieu les relais. Les avocats remettent des dossiers relatifs à différentes affaires, et se mettent d’accord pour maintenir ou modifier l’agenda. Les affaires passent, pendant un temps interminable. La salle d’audience est beaucoup plus froide est laide que dans l’ancien Tribunal. Il n’y a plus de places réservées pour les journalistes et les dessinateurs, qui sont désormais obligés de s’asseoir sur les mêmes bancs que tout le monde. On voit passer à un moment le dossier Morandini contre Fogiel. Nabe semble comme chez lui au tribunal, il se promène dans la salle, parfaitement détendu, discute avec l’huissier, la greffière. Nabe attire mon attention sur ses chaussures, des mocassins légers d’été dans lesquels il est pieds nus : « Je viens en pantoufles au tribunal. » Maître Brault fait son entrée, il adresse un signe amical de la main à Marc-Edouard Nabe pendant que celui-ci discute avec les deux policiers de garde, puis vient lui serrer la main après avoir posé ses affaires. Impossible de deviner qu’ils sont adversaires dans l’affaire qui les réunit aujourd’hui, ils discutent comme deux vieux copains, avec le sourire.
     Comme à chaque fois, les « responsables » de cette justice malade n’en font qu’à leur tête et se bornent à des règles stupides, sans se soucier de faire attendre les accusés et autres spectateurs stressés pendant des heures, ce qui est susceptible d’annuler l’efficacité de leurs arguments, etc. C’est le cas de l’affaire Nabe ! Nabe est très mécontent et essaie de le faire savoir à la greffière.
     On apprend par exemple que pendant l’audience le témoin de la défense devra sortir, il ne sera appelé qu’à son tour, mais n’assistera pas au débat du défenseur avec le jury afin de ne pas être influencé par celui-ci. Du coup, Nabe revoit avec son témoin sa stratégie de défense. Le fait de faire sortir ainsi le témoin, analyse-t-il, est une façon d’annihiler l’efficacité du témoignage car celui-ci ne se trouve alors plus intégré à la plaidoirie du défenseur (en fait, la suite va lui donner tort sur ce point : l’harmonie du témoignage avec la plaidoirie donne plus d’impact à celui-ci si il apparaît que la cohérence est spontanée, comme ça va être heureusement le cas). Toujours est-il que Nabe se dispute avec la greffière qui lui fait des leçons : « C’est comme ça monsieur, il y a des règles, vous ferez ce que vous appelez votre plaidoirie que la Présidente le décidera » Nabe bondit : « Ce que j’appelle ma plaidoirie ? »

Vive le STRASS !

     Arrive la fin des relais. Il est temps de passer aux deux affaires qui vont être jugées aujourd’hui, la 27 et la 28. Nabe/Loffredo est la numéro 27, mais pour une raison inconnue c’est la 28 qui sera traitée la première : Caroline Fourest contre Thierry Shaffauser, un homo investi dans le militantisme pro-putes et pro-porno au sein de son mouvement, le STRASS (Syndicat des TRAvailleurs du Sexe). C’est la « Guillemot dit Fourest » qui est attaquée, pour diffamations dans un certain nombres de messages qu’elle a laissés sur les réseaux sociaux, accusant le STRASS de militantisme violent, de proxénétisme, de copiner avec le PIR, et par extension avec des musulmans intégristes proposant des jeter les homosexuels du haut des immeubles. L’une des juges fait un résumé de l’affaire, elle cite les messages de Fourest, lit aussi des extraits d’un article paru sur Agoravox (ici) et donnant, soi-disant, des éléments à la défense : Fourest serait fondée à énoncer ces accusations, car Shaffauser aurait posté des messages un peu « limites » sur les réseaux sociaux, notamment en insultant Najat Valleau-Belkacem de « sale putophobe et criminelle », à cause de son intention d’éradiquer la prostitution, et il aurait eu le mauvais goût d’ironiser sur Daech et les attentats du 13-Novembre. Il a aussi exprimé des opinions bien peu républicaines en affirmant son rejet très net du drapeau bleu-blanc-rouge, même après les attentats où il était de mise d’arborer les trois couleurs sur les réseaux sociaux. On a donc une affaire où viennent se croiser tout un tas de thèmes hyper-nabiens : la prostitution, l’anti-républicanisme, Daech, Fourest… La Providence a bien fait son boulot. Ça atténue notre rage à devoir attendre… David prend des notes.

     C’est d’abord à la partie civile de passer à la barre. Il est en polo rose et short. Il est venu accompagné de son mari et d’une chinoise plantureuse, probablement une travailleuse de son syndicat. Le jury lui demande de s’expliquer sur son militantisme, son parcours, ses objectifs. Il répond, très éloquent, qu’il mène une lutte pour les LGBT et les prostituées, il se revendique d’une autre forme de féminisme que le féminisme habituel. Il milite aussi sur la question du SIDA. Pour lui, les préjugés défavorables contre les prostituées ont une origine chrétienne, car dans l’histoire de Jésus et Marie-Madeleine, celle-ci s’est repentie. Il y a donc dans le christianisme l’idée que si on est une prostituée et qu’on se repent on passe du bon côté. Le STRASS lutte contre la violence et l’exploitation dont sont victimes les prostituées, c’est pour cela que l’accusation de Fourest de soutenir les réseaux proxénètes peut décourager les victimes de venir témoigner auprès du STRASS. Le STRASS est opposé au fait qu’il existe un système spécifique pour la prostitution en-dehors du droit commun. Il défend l’idée d’encadrement pour les prostituées, mais qui ne serait pas non plus le retour des maisons closes. Le STRASS défend aussi les victimes de travail forcé (esclavage). Pour lui, il y a une exclusion des travailleurs du sexe de l’espace politique.
     La Présidente ne perd pas une seconde pour rebondir sur ce qui visiblement l’intéresse et demande à Shaffauser pourquoi il a tenu des propos anti-républicains. Il répond qu’il y a un racisme de la République. Depuis les fondations il y a l’idée d’exclure une partie de la population de la capacité politique. Les homosexuels n’avaient pas le droit de se marier : c’était une discrimination d’Etat. Il en profite pour faire une digression et défendre le port du voile. Quand on lui demande ce qui le dégoute dans le drapeau tricolore, Shaffauser défend une forme de fédéralisme. S’il n’a pas envie de mettre un drapeau tricolore à l’occasion des attentats, c’est qu’il a une autre conception de l’Etat-Nation. Les juges lui demandent alors de s’expliquer sur la violence supposée de son militantisme…

     Thierry répond qu’Act up n’est pas si radical que ça, qu’ils se trouvent même trop gentils. Le mode d’action public n’est pas privilégié par le STRASS, car il y a des personnes qui ont une famille et ont peur pour leurs enfants. S’allonger par terre pour représenter la mort, comme ils l’ont fait lors d’une manifestation, est violent symboliquement, puisque c’était ça qui était reproché, mais il n’y a pas de violence dans le sens où ils n’ont pas agressé physiquement les gens. Thierry explique que c’est la société qui est violente.

     On sent que Nabe trépigne, il bout sur place. Cette affaire l’intéresse trop, ce qui est en train de se dire est trop proche de ses thèmes de prédilection pour qu’il se calme. Il veut parler. Il se lève, fait un signe à l’avocat de Shaffauser à qui il a envie de donner des arguments après les avoir carrément notés sur une feuille. Apparemment, ça non plus ça ne se fait pas même pour aider… Nabe se lève et se rapproche. Il prend la parole en demandant s’il peut poser une question lui aussi. La Présidente explose et lui répond sèchement que non, qu’il est prévenu dans une autre affaire et doit observer le silence. « Mais justement, si je suis prévenu moi aussi, je n’ai pas le droit de poser une question ? » C’est un niet définitif. Il y a des choses qui se font, et d’autres qui ne se sont pas, comme le disait bien Nabe sarcastiquement à Sophia Chikirou dans une vidéo…
     Sur la question du rapport au PIR, le demandeur est encore très bon : il est allé aux 10 ans du PIR car il y avait Angela Davis. Mais le PIR a comme priorité l’approche décoloniale, alors que le STRASS a une approche intersectionnelle. Il balance que le racisme n’est pas seulement un problème moral, mais aussi une question de lois, d’héritage.

     C’est au tour de l’avocat de Caroline Fourest, David-Oliver Kaminski (futur avocat de Kaaris et horrible personne), de s’en prendre à Shaffauser en l’attaquant sur l’ironie proposée par Shaffauser sur Twitter à propos de Daech en réponse aux liens qu’on lui inventait stupidement. L’avocat veut faire chialer en demandant s’il se trouve respectueux des victimes… Thierry répond sèchement qu’il ironisait sur l’accusation débile d’avoir des liens avec Daech proposée par sa cliente. L’avocat est un peu ébranlé mais insiste comme le gros lourd qu’il est. Il enchaine en lui disant que ses propos contre Najat étaient, eux, très violent, alors puisque Shaffauser le nie, l’avocat lui demande de dire ce que c’est que la violence ! Shaffauser répond qu’il s’agissait d’interpeller une ministre et que le propos n’est pas spécialement violent, car cette ministre a été plus violente encore avec les prostituées. Thierry continue en disant qu’il faut distinguer la virulence et la violence. Ses propos étaient virulents, mais pas violents.

     On apprend par l’avocat de Fourest que celle-ci n’a été condamnée qu’une fois dans sa vie, et à 800 vulgaires euros avec sursis. Stupéfaction dans la salle qui doit se rappeler de toutes les ordureries lancées continuellement par Caroline… Son avocat explique qu’elle n’est pas fortunée… Tu parles ! Bourgeoise fille de négociant en vin d’ Aix-en-Provence et cumularde journaleuse tous plateaux tous supports depuis vingt ans…
     C’est l’avocat de Shaffauser qui termine : grand arabe aux cheveux ras, éloquent. Il est aussi avocat de Médecins du monde et de prostituées chinoises : Il attaque de la méthode de Fourest de procéder par associations, comme dans la chanson « Marabout-bout d’ficelle » : elle fait des rapprochements à partir de petits éléments, et à la fin le marabout est devenu selle de cheval, par un tour de passe-passe.
     La procureure prend la parole pour dire ce qu’elle pense de l’affaire : relaxe requise pour trois des chefs d’accusation (sur quatre), car ils sont en-dehors de la qualification pour diffamation étant donné qu’ils ne mettent pas en jeu des faits précis qui pourraient faire l’objet d’un débat. Le lien établi avec le PIR et les mouvements homophobes peut tomber dans le cadre de la diffamation. Fourest est tenue, pour ces propos, à une base factuelle. Une condamnation est envisageable. Tout le reste est passé sous le tapis… Encore une fois, on comprend bien que la justice n’est jamais juste, et qu’on n’y gagne jamais. Fin de l’audience, l’affaire est mise en délibéré jusqu’au 26 octobre.
     Nabe vient saluer chaleureusement Shaffauser et ses accompagnateurs tout sourires. Il veut s’assurer qu’ils le connaissent, ce qui expliquerait leur connivence sur les sujets du terrorisme, du militantisme homo et de la cause prostitutionnelle, et le feeling certain qui est passé entre eux pendant la séance. Mais la réponse est négative. Il aimerait bien discuter un peu plus longtemps avec eux, mais l’avocat les presse vers la sortie. Pendant qu’ils poussent la porte, Nabe les prévient qu’ils vont perdre car la justice protège toujours les mêmes.

« Affaire 27, à la barre ! »

     Début de l’audience pour l’affaire Loffredo/Zannini. Nabe n’a pas d’avocat, il va assurer lui-même sa défense. Il va donc comparaître en qualité de prévenu, puis il finira par une plaidoirie dont il a prévu le plan. Nabe est donc son propre avocat, ce qui explique les les discutailleries techniques du début. Premièrement, les témoins qui sont prévus devaient être cités, ce que Nabe ignorait et a donc omis de faire. Si les témoins ne sont pas cités, c’est le jury qui décide seul si ceux-ci vont être entendus ou non. Heureusement le témoin de Nabe sera reçu même s’il n’avait pas été auparavant cité, et il est donc demandé à celui-ci de sortir. Ensuite, le jury demande si l’avocat de la défense (Nabe, donc) fera usage de pièces. Nabe a en effet prévu quelques pièces, mais il fallait en faire des photocopies et les remettre au procureur ainsi qu’au jury et à l’avocat de la partie civile pour que tout le monde puisse suivre en même temps. Nabe agacé d’être traité comme un petit élève lance alors : « Je n’ai pas les moyens de faire des photocopies. » La Présidente lui répondra alors : « Vous avez Internet. Vous auriez pu les envoyer par mail à l’avocat de la partie adverse. Nabe lui rétorque alors : « Vous n’en savez rien. Ce n’est pas comme ça que nous communiquons entre nous, Maître Brault et moi. »

     Nabe s’avance jusqu’à la barre et on passe aux formalités administratives préliminaires : identité du prévenu, adresse, et rappel de la citation du tribunal, à savoir : avoir, dans Les Porcs, commis le délit d’injure public envers Yves Loffredo. Pendant que la Présidente lit les différentes injures qui ont été retenues, Nabe se retourne et regarde le public de la salle. La Présidente, entre deux injures, cherche son regard et ne le trouve pas. On la sent d’entrée de jeu excédée par Nabe. Déjà, son intervention lors de l’audience précédente l’avait énervée. Ce à quoi Marc-Édouard ne s’attendait pas, c’était l’interrogatoire qu’il allait subir. En effet, lui qui avait prévu une longue plaidoirie complète va se retrouver, pendant plus de trois quart d’heure à répondre aux questions, et en profondeur, de la Présidente, dans un échange de haut vol.


     Nabe refait dans un premier temps l’historique de sa relation avec Loffredo, leur rencontre au Petit Journal, son rôle d’infiltré (il est allé à la place de Nabe dans des endroits où il ne voulait pas aller, comme l’université d’été E&R ou voir Dieudonné au Zénith le soir où il a fait monter Faurisson sur scène). Il fait aussi remarquer que Loffredo avait déjà eu le texte des Porcs avant sa parution. Mais malheureusement il a eu un choc en recevant le manuscrit car il n’a lu que les passages dans lesquels il apparaissait, en faisant une recherche automatique, et donc il est tombé d’un seul coup sur des choses qui étaient diluées dans l’ensemble du livre. Mais il fallait en parler car c’était un personnage important pour la dramaturgie du livre.
     La présidente demande : « vous dites que c’est un personnage, est-ce que ce n’est pas plutôt une personne ? », ce à quoi Nabe répond que c’est son rôle qui est intéressant. La distinction personnage/personne est mal comprise par le jury, et donc c’est à Nabe d’expliquer sa démarche, essentielle dans son travail d’écriture, de prendre des personnes réelles et d’en faire des personnages.

     Nabe évoque la maquette des livres depuis L’Homme, en faisant remarquer que c’est lui, et non Loffredo, qui en a inventé le concept : faire des livres sans aucun code-barre, en vente sur une plate-forme internet. Puis au sujet de la dimension « romanesque » de l’écriture de Nabe… Dans L’Homme qui arrêta d’écrire, tout était faux, mais tout était crédible. Il y a par exemple dans ce livre une discussion avec Alain Delon, qui n’a jamais eu lieu, entièrement inventée, mais dont Alain Delon était néanmoins persuadé d’avoir le souvenir. Mais Les Porcs est différent : ce n’est pas un roman, c’est un concept nouveau, puisque tout est vrai, mais ça a l’air d’être un roman. Dans Les Porcs, Nabe s’est inspiré des Possédés, de Dostoïevski : Dostoïevski avait inventé des personnages de fiction à partir de personnes existantes du mouvement nihiliste, mais Nabe prend des faits réels et de personnes réelles du mouvement conspirationniste et, sans rien changer de la réalité, donne l’impression qu’ils sont de la fiction.
     La présidente fait de l’ironie méprisante sur la prétention à se mettre au même niveau que Dostoïevski. Nabe la sèche vertement. Pincée, elle passe à une autre question : est-ce que la recherche du style donne le droit à l’injure ? Nabe rappelle très justement ce qui a été dit lors de l’audience précédente à propos de la différence entre virulence et violence. Dans Les Porcs, on est dans la virulence, dans la violence verbale. La question stylistique n’a pas à être remise en cause. Il faut savoir que le premier tome des Porcs couvre une période où Yves Loffredo était abruti, et où Nabe l’a éveillé à plein de choses (il lui a fait rencontrer Quincy Jones et tant d’autres !). Mais Loffredo va s’améliorer dans le 2ème tome, il y a un effet de crescendo qui est voulu.

     On passe à la lecture de l’« Avertissement », un texte qui avait précédé et annonçait la sortie des Porcs, et qui contient des menaces envers une certaine « bande de porcs », ce qui amène une question : Loffredo fait-il partie de la « bande de porcs » ? Nabe relève que c’est intéressant, car l’extrait que la Présidente vient de lire se trouve dans l’assignation de Maître Brault, ça veut dire qu’elle se contente du choix partial de l’avocat adverse ! D’autre part, c’est un texte qui a d’abord été collé sur les murs dans la rue, et par Yves Loffredo lui-même. Il faut comprendre l’avertissement en s’attachant à l’ensemble de la démarche. Nabe, par cette expression, ne visait pas Loffredo à l’époque (ni même Laïbi), mais les complotistes et négationnistes connus : Faurisson, Soral, Dieudonné, etc. Loffredo n’était pas concerné du tout.

     La présidente fait remarquer que Soral et Dieudonné sont des personnes qui ont un caractère public, mais que Yves Loffredo n’a pas ce caractère public, il n’était pas connu avant. Il faut comprendre dans son intervention qu’il y aurait comme une injustice à faire sortir un inconnu de l’anonymat en l’injuriant publiquement. Mais Nabe souligne à juste titre que les « injures » n’avaient pas été retenues comme telles par le juge Rondeau. Cela donne l’occasion à la présidente de ramener la conversation sur un terrain moins littéraire, mais qui lui est plus familier, celui des subtilités technico-juridiques : ce à quoi Nabe fait allusion, dit-elle, c’est un jugement de la chambre des référés, ce n’est pas sur le même plan, juridiquement parlant. Pinaillages pour noyer l’essentiel : l’humain et l’artistique ! Nabe tient, quant à lui, à ce que la conversation reste sur le plan littéraire, puisqu’à ce niveau, il y a égalité entre les anonymes et les célébrités, ce qu’il appelle son « communisme » : il n’y a pas de raison de traiter différemment les personnes publiques et les personnes privée. Il donne l’exemple de son Journal Intime, qui était publié dans des conditions bien différentes. Là il n’y avait même pas l’excuse du projet politique sous-jacent, comme c’est le cas dans Les Porcs. Il racontait simplement sa vie, et il y avait énormément de noms qui étaient cités (il y a un index de noms de 150 pages). Malgré cela, il n’a jamais été inquiété. Il faut aussi mettre l’époque en question.
     L’interrogatoire se poursuit sur l’emploi du terme « pédé », employé par endroits pour désigner Yves Loffredo. Nabe signale à ce sujet que quand il a présenté Laïbi à Loffredo, ils sont tombés quasiment amoureux, d’une façon affective, plus qu’amicale. Il cite une phrase du livre : « l’amitié, c’est un truc de pédé », donc l’usage de ce terme ne fait aucunement référence à l’orientation sexuelle dans ces extraits.

     Le jury pose des questions sur les termes « rital », et « ravioli gris trop cuit », servant à décrire Loffredo dans le livre. Encore une fois, Nabe remet les choses dans le contexte. « Rital » renvoie à quelque chose qu’il y avait entre eux car Marc-Edouard Nabe est italien lui aussi. C’était une manière affective de se parler, et donc ce n’est pas une injure. D’ailleurs, sur la question de l’origine italienne, Nabe fait une digression et annonce qu’il a peut-être fait une découverte : en cherchant dans son arbre généalogique, il a trouvé une ancêtre qui porte le nom de « Petrone », or c’est un nom rare, donc il se peut que lui-même soit un descendant de Petrone, l’auteur du Satiricon. Il conclut cette parenthèse en plaisantant « c’est dans mes gènes si je suis insupportable ». Les membres du jury semblent soulagés d’entendre enfin quelque chose à quoi ils peuvent enfin acquiescer intérieurement, ils se détendent de façon palpable, ce qui n’empêche pas les questions de continuer.

     On demande ce que signifie l’intitulé du chapitre « Entrée d’Yves ». Nabe précise que c’est une entrée théâtrale. Dans le livre il fait rentrer les personnages comme sur une scène de théâtre. C’est le cas avec Soral aussi. On revient à la charge sur le « ravioli » : la présidente lit le passage des Porcs avec Kemal et Yves Loffredo qui le suit. C’est l’occasion pour l’auteur de se lancer dans l’explication de texte : physiquement, Kemal est un obèse, Yves tout maigre. C’est un passage qui joue sur le visuel, avec cette image très comique d’un ravioli collé sur le cul d’un éléphant. Quand il est question de la « roulotte de gitan », c’est l’appartement de Nabe à l’époque, dans lequel il entretenait le désordre.
     Chaque passage incriminé est passé en revue. On en est à la page 531, un passage avec Jean Robin où Loffredo est traité d’« imbécile napolitain ». Nabe apprend au jury que Yves lui-même a ri de ça. On passe donc vite à la page 845, qui évoque la scolarité d’Yves Loffredo au lycée Descartes. Nabe coupe : comment aurait-il su une telle chose si Loffredo lui-même ne lui avait pas dit ? Mais là où le jury veut en venir, c’est surtout au passage sur sa « famille de sales Pieds-Noirs ritals ». Nabe s’agace : la présidente interprète en se contentant de copier les bribes qu’elle a trouvées dans les assignations sans tenir compte du texte global ! La présidente rebondit et l’engueule comme un vilain garçon : « ne faites pas l’exégèse de ce que je dis, nous sommes là pour vous poser des questions, pour que vous puissiez vous expliquer. Contentez-vous de répondre. » Marc-Edouard Nabe riposte en lui faisant une leçon sur le rapport entre justice et littérature : on ne peut rien espérer comprendre si on n’essaie pas de remettre un texte dans son contexte. Dans le paragraphe en question, on a l’explication de l’injure. On arrive donc à la page 882, au chapitre intitulé « un incompétent sous la neige ». Nabe explique que ce chapitre montre les étapes de la construction de L’Homme qui arrêta d’écrire. Il y raconte comment Yves, qui s’est improvisé chef de fabrication, fait preuve d’une incompétence qui a force devient drôle.
     Dernière injure : Yves est comparé à un chimpanzé et est traité de « con ». Pour Nabe, il s’agit de faire une comparaison. Le singe est un animal récurrent dans le travail de Nabe. Il évoque comme exemple son roman L’Enculé, où Strauss-Kahn était comparé à un singe (et n’a pas intenté de procès pour autant). C’est le comportement d’Yves, avec sa tête et ses gestes, qui faisait penser à un singe.
     La juge demande finalement si Nabe peut entendre que quelqu’un qui a été proche de lui peut mal vivre un tel traitement ? L’accusé demande : pourquoi lui et pas les autres ? Personne n’a mal pris ces termes au point de faire un procès à Nabe. Il répond que lui, ce qu’il ne peut pas entendre, c’est justement qu’on lui fasse un procès.
     L’interrogatoire est terminé, Nabe est invité à regagner son banc. On appelle le témoin, Rafaël Goldoni, à qui on demande de donner sa profession (professeur de français), et de préciser la nature de sa relation à Marc-Edouard Nabe (lecteur, et aussi ami).

Ravioli à la Goldoni !

     On demande au témoin une explication sur le terme « rital ». Celui-ci répond qu’il a lui-même un patronyme italien (comme Nabe et Loffredo), et trouve étonnant que Yves Loffredo ait mal pris ce trait humoristique et rhétorique. Le témoin doit ensuite indiquer quelle relation il entretient avec Yves Loffredo : il était une connaissance d’Yves Loffredo. Il le connaît juste assez pour savoir que Loffredo avait un rapport lointain à la littérature, il ne lisait que Nabe et Curzio Malaparte. A la demande de la juge, il révèle également que les relations de Marc-Édouard Nabe avec la partie civile étaient principalement des relations de travail. A chaque fois qu’il les voyait ensemble, c’est parce qu’ils travaillaient ensemble.
     Le jury, qui semble apprécier avoir affaire à un professeur de français, en profite pour demander à quel genre littéraire appartient Les Porcs (très bonne question !), ce à quoi le témoin répond qu’il faudrait beaucoup de temps pour répondre. Seul l’avenir nous le dira. Le jury termine l’audition du témoin avec une dernière question très littéraire, elle aussi : Les Porcs n’est pas un roman, mais Yves Loffredo est-il un personnage de roman ? Du tac-au-tac, le témoin répond qu’on peut être le personnage d’un roman qui n’appartient pas au genre romanesque.
     L’audition du témoin est terminée, Nabe est prié de retourner à la barre afin d’ajouter, s’il le souhaite, quelque chose au témoignage qui vient d’être donné. Mais il n’y a rien à ajouter. Il en profite néanmoins pour remarquer à quel point la véritable compréhension de ce que doit être une œuvre romanesque dans son rapport à la réalité est un sujet important. C’est ce qui fait voir la pertinence du combat contre le conspirationnisme, qui est aujourd’hui un problème bien plus fondamental que juste les « fake news ». Chaque personne qui propage des idées complotistes et influence des milliers de personnes doit être sévèrement punie. Nabe plaide pour une levée de l’anonymat de ceux qui propagent ces idées. Que ce soit Tartempion ou X, s’il dit sur internet que Mohamed Merah était dirigé par la police ou que ce sont les américains qui ont commandité le 11 septembre, il doit être identifié et jugé. C’est la priorité, au lieu de perdre son temps à des affaires d’injures et de diffamations.
     On passe à des considérations plus bassement matérielles. Le jury a besoin de connaître la situation financière et familiale de Nabe afin d’estimer à hauteur de combien ils peuvent le ponctionner en cas de défaite à ce procès. La présidente demande donc à Nabe à combien s’élèvent ses revenus. Etant donné qu’il vend ses livres et ses tableaux sur sa plate-forme, qu’il qualifie d’ « auto-mini-Amazon », ceux-ci sont assez variable, mais se situent dans une fourchette entre 1500 et 2000 €. Quant à sa situation familiale, Nabe évoque son fils Alexandre de 28 ans et son ex-femme Hélène, qui vivent dans un appartement qu’il paie lui-même, en mettant un point d’honneur à régler le loyer tous les mois.

De l’eau dans son Brault

     C’est à présent à Maître Brault de monter à la barre, pour livrer un réquisitoire peu agressif, sur le ton de la conciliation. Brault annonce dès le début qu’il nommera le prévenu par son nom d’écrivain Marc-Édouard Nabe, car il tient à être appelé ainsi, et pas par son nom officiel Alain Zannini. Il met en valeur le rôle d’Yves Loffredo qui aurait permis par sa mise en oeuvre des tracts et de leurs illustrations à Marc-Édouard Nabe d’exprimer sa pensée. Il confirme ensuite ce que Nabe a dit un peu avant : quand Yves Loffredo a reçu le manuscrit, il a recherché avec un Ctrl+F son nom, et il a été choqué de lire cela sur lui. Brault évoque la somme de 5000 € que son client avait donnée pour permettre d’éditer le livre, mais Nabe l’interrompt pour corriger : Loffredo n’a pas donné la somme, mais il l’a seulement avancée. Nabe se fait à nouveau taper sur les doigts par la juge car on n’est pas censé interrompre une plaidoirie…Brault espère que le fil du dialogue sera renoué entre son client et Nabe. Il insiste encore sur la violation de vie privée. Il y a selon lui un « acharnement à enfoncer Yves Loffredo ». Brault estime que son client et lui-même empruntent la voie de la conciliation, mais que celle-ci est refusée par la partie adverse. Ce qui sous-entend que faire un procès à quelqu’un, ça a valeur de main tendue !
     Il mentionne Nabe’s News dans lequel il y aurait « de l’acharnement de tentatives de conciliation », en plus des insultes contre lui-même avocat. L’article « Le con inconnu », paru dans Nabe’s News, a été reçu par spam par tous les collègues de Loffredo. Il évoque aussi le photomontage sur lequel est représentée la femme d’Yves Loffredo en train de le sodomiser devant le tribunal. Brault évoque un « déni » de la part de Nabe, et demande qu’il arrête. Soit ça s’arrête après cette audience, soit ça va continuer, et il y a un moment donné où ça ne va pas être possible. Cette audience est selon lui leur dernière chance d’arriver à se comprendre. Il termine en disant qu’il compte sur l’intelligence de Marc-Édouard Nabe.

     Toutes les parties se sont exprimées, c’est maintenant au Droit impersonnel et aveugle de s’exprimer par la bouche d’une procureure d’à peine trente ans, afin d’indiquer au jury la marche à suivre. L’audience bascule à ce moment précis. Jusque-là, elle avait été riche en assez bonne surprises. Brault venait de terminer son intervention assez sympa, et Nabe devait encore penser à son échange très littéraire, et exhaustif, vraiment dans la profondeur et la curiosité, avec la Présidente et les juges. Mais voici le rappel à l’ordre d’une jeune idiote, frustrée, qui va tout fracasser :

« Le droit n’est pas un gigantesque jeu de cache-cache. Ce n’est pas parce qu’on est artiste qu’on échappe au droit. Les règles sont les mêmes pour tout le monde. Les termes incriminés sont outrageants et cherchent à rabaisser la personne. De toute évidence, Yves Loffredo est une personne et non un personnage. Les termes « pédé » ou « rital » font référence à l’origine ou à l’orientation sexuelle. Il faut préciser un autre élément de contexte : est-ce que la partie civile a accepté de subir ces termes ? Non, car il a fait un procès. Nous demandons au jury d’entrer en voie de condamnation. »

     Voilà comment on fiche par terre une séance profonde, précise, intelligente, par pur esprit bureaucratique et technicien. Nabe ne montre rien mais il doit être enragé, dégoûté par cette prise de parole, par cette inhumanité. Il se lève alors puisque c’est après tout ça qu’enfin il a le droit de la faire, sa plaidoirie :

— Après ce réquisitoire, j’annule ma plaidoirie, car ce qu’on a dit avant était beaucoup plus profond sur ce qu’est un livre, sur ce qu’est la littérature… Ce réquisitoire est littéralement scandaleux. Il y a là une fausse rigueur, un rigorisme scolaire qui n’a pas lieu d’être quand il s’agit d’amitié et de littérature. Ce serait indigne pour moi de parler après ce que je viens d’entendre et qui est irrecevable. Si on trouve normal de condamner ces 28 injures (à 1500 € l’injure !), si on trouve que ça vaut ça de traiter un ami de con, alors allez-y, condamnez-moi. La justice protège toujours la bourgeoisie offensée, comme je l’ai déjà dit, et la fait gagner. Alors faites votre métier, moi je continue le mien, c’est-à-dire celui de perdre !

Pouce !

     Nabe prend ses affaires et nous partons tous. La présidente en reste coite. C’est pourtant du pur Nabe: sacrifier ses atouts par dégoût de la laideur qui l’agresse. Prendre l’adversaire en surprise et à revers (voir sa lettre ouverte à Naïma Haoulia « Où puis-je vous la mettre, Maître? » ), même si ça a des conséquences négatives. On voit que la juge n’a pas lu Nabe !…
     Sortie de la salle d’audience. Dans le couloir, Maître Brault s’avance vers Marc-Édouard Nabe. L’avocat, tout rouge, avec une moue de franche admiration, a le pouce levé. Il lui serre respectueusement la main : « je préfère ne rien dire », et s’en va sans un mot de plus. Encore un renversement inattendu !

     Nous allons tous digérer cette journée au Café de la Paix, à Opéra. Dans la voiture, ça discute. Mais c’est surtout, une fois nous tous attablés, que Nabe nous dit ce qu’il a sur le cœur. Il nous explique que toute cette plongée judiciaire, depuis bientôt deux ans, a été pour lui une expérience, une matière extraordinaire, mais maintenant c’est fini. Il en a vu et en a compris assez. Ca ne sert à rien de jouer le jeu, il en a retiré ce qu’il voulait sur le plan littéraire et historique, il n’y a pas à se complaire davantage dans ce néant. On ne va pas s’infliger d’autres peines, à tous les sens du terme, pour tant d’absurdité. Cette audience a été pour lui un grand moment, très révélateur et riche. Il a la confirmation qu’on ne gagne jamais, et que la seule réponse, c’est le boycott des tribunaux et le combat sur son terrain. C’est la seule issue pour continuer à prêcher sur sa terre promise. « Il vaut mieux toujours foncer dans la surenchère christique si on veut se déclouer de la croix de l’Injustice des hommes. »

Rounga (+ dessins d’audience de CarnifLow)

Pièces de défense de M.-E. Nabe non confiées au Tribunal

Couverture « insultante » de Siné pour un livre de Rémo Forlani paru à la Table Ronde (1972).

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Lettre « injurieuse » de Billie Holiday à un « personnage mécontent » de son autobiographie, (1952).

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Lettre « scatologique » de Magritte à un critique d’art, (1936).

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Extrait « diffamatoires » d’Exercices de style par Raymond Queneau, (1947).