vendredi 12 octobre 2018
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Frédéric Taddeï
Poutinien sur presque tout

Une interview de Marc-Édouard Nabe par Docteur Marty

Docteur Marty : On l’a appris mi-juillet, Frédéric Taddeï va rejoindre Russia Today à la rentrée, pour faire une série d’émissions sur le modèle de Ce soir (ou jamais !). Qu’en pensez-vous ?
Marc-Édouard Nabe : Depuis que j’ai commencé Les Porcs, je m’aperçois que mes personnages me font de grands cadeaux. Ils me gratifient de nouveaux revirements, de coups de théâtre, qui font que ça va devenir extrêmement palpitant, avec une certaine logique. On voit comment tous les personnages du premier tome me donnent un tas de directions et de dénouements que je n’ai évidemment même pas besoin d’inventer pour la fin de mon tome 3.

D. M. : Lesquels ?
M.-É. N. : On a Salim Laïbi, qui a fini par se séparer de Soral et de Dieudonné, qu’il avait ralliés pour me faire du tort et me trahir, et qui maintenant envoie sa propre avocate me traîner en justice parce que je réponds à ma façon à son harcèlement internetique, policier et judiciaire. Alain Soral n’est quasiment plus rien et fait semblant de relever des défis de boxe avec des sous-dissidents de la dernière génération, tout en demandant à Dieudonné de lui trouver une combine pour pouvoir échapper aux coups. Dieudonné lui-même ne cesse de grossir jusqu’à exploser un jour, ça va devenir physiquement terrible… Il a renoncé à tout, y compris à retourner au Cameroun, à avoir le moindre impact politique d’une quelconque façon. Il s’est fait virer de son théâtre, ses spectacles sont en chute libre. Tariq Ramadan est en prison pour viol, en France. Paul-Éric Blanrue s’est séparé de Moix (devenu starlette-télé officielle) et s’est fait meilleur ami de Laïbi qui est désormais son éditeur. Mieux que ça, Blanrue s’est fait clasher par Faurisson ! Il était le porte-valise de Faurisson et Faurisson a repris sa valise : il l’a traité de « planqué », de mou, de dégueulasse, de traître. Ça m’étonnerait que désormais Blanrue continue à professer des certitudes révisionnistes. Depuis que Faurisson l’a jeté, il a dû un peu nuancer les choses : « les chambres à gaz ont peut-être un peu existé, sur les bords, quand même… ». Tout ça ce sont des destins fantastiques ! Et je n’ai pas besoin de me ronger l’imagination, ou même de faire des spéculations sur ces personnes-là… Elles se détruisent toutes seules !

D. M. : Et Taddeï ?
M.-É. N. : Taddeï, je le connais bien et l’ai beaucoup aimé et soutenu, mais avec le temps, il est vraiment devenu trop bête. Je l’avais prévenu plusieurs fois. Ça n’enlève rien à notre amitié mais pour moi, il n’y a pas d’amitié qui tienne quand on déconne à ce point. À ce point pour lui ! C’est ça que les gens ne comprennent pas : ce n’est pas parce que je me vengerais de ce qu’il aurait fait contre moi… Il ne m’a jamais rien fait, intentionnellement en tous cas. Au contraire, il s’est démené pour me défendre pendant vingt ans avec une générosité exemplaire… C’est ce qu’il s’est fait contre lui-même qui m’a poussé à ne plus l’admirer et le respecter, et donc à être sévère à son encontre. Quand il a été viré de France 2, beaucoup ont dit que c’était parce qu’il avait été trop libre, trop audacieux. En invitant qui ? Les fameux quatre « cerveaux malades » désignés par Patrick Cohen ! Taddéï aurait été viré à cause de Ramadan, Soral, Dieudonné et moi, alors que c’est faux ! Il n’a pas été viré à cause de ça, sinon il aurait été viré bien avant, ne serait-ce qu’après l’émission que j’ai faite avec lui en janvier 2014…

D. M. : Pourquoi a-t-il été viré alors ?
M.-É. N. : Il a été viré parce qu’il a été négligent, je l’ai toujours dit. Il a des qualités immenses, de grande loyauté, de panache, de fidélité et de journalisme même, en ne prenant pas partie, en étant relativement libéral, on va dire. Mais il y a aussi le revers de cette médaille, c’est qu’il n’a aucune conviction, aucune volonté. Il est d’une grande faiblesse philosophique, et médiatique aussi, parce que ça ne l’intéresse pas. C’est lui qui a négligé son Ce soir (ou jamais !), qui l’a laissée mourir, qui s’est laissé bouffer par ses différents directeurs et rédactrices en chef qui l’ont influencé (notamment une horrible et nulle “comique”, Anne-Sophie Girard, parachutée à ce poste on ne sait comment, et qui a pris le pouvoir sur ses choix d’invités les dernières années). Ça a fini par faire de son émission une émission complètement aseptisée, sans aucun intérêt, qui n’apportait rien à la chaîne et dont l’audimat chutait de numéro en numéro. C’est pour ça qu’il a été viré. C’est pas du tout parce qu’il a été sulfureux et qu’il nous a invités, nous… Delphine Ernotte l’a viré pour des raisons strictement de chiffres, c’est tout. Inviter toujours les mêmes, qui disaient toujours la même chose, avec les têtes de nœuds d’affiche du journalisme, petit à petit, ça a rongé Ce soir (ou jamais !). Ça n’avait plus rien à voir avec les gens qui étaient au début, des gens de l’art ou de la culture qui venaient parler des sujets de société. C’était comme ça que ça avait été vendu. Finalement, Ce soir (ou jamais !), c’est une histoire de fuite de cerveaux… De cerveaux malades !

D. M. : Ce qui lui donne un certain blazon. On entend souvent dire : « Taddeï était un héros, il donnait à la télé publique une grande liberté, avec des gens qu’on ne voyait pas ailleurs, et il a été puni, voyez, c’est un martyre ».
M.-É. N. : Mais c’est bidon ! Frédéric s’est fait sa réputation sur son courage de nous inviter, mais il a fait perdurer son émission sur la trouille de nous avoir invités. C’est ça qui est mêlé chez lui. Et on a une belle concentration de ces deux sentiments dans sa collaboration à Russia Today. Une fois viré, il laisse dire que c’est à cause de nous alors qu’il ne nous invitait plus depuis longtemps.

D. M. : D’ailleurs, quand on lui lance les quatre noms “maudits” au visage, il les noit parmi d’autres aussitôt, comme si ce n’était pas les seuls à lui avoir assuré sa réputation d’émission intelligente et courageuse !
M.-É. N. : Oui, pourtant, de Ce soir (ou jamais !), quoi qu’il en dise, sur les dix ans qu’il a faits, on ne retiendra, en gros, que quelques émissions avec Bouteldja, Dieudonné, Soral, Ramadan et moi. L’affrontement Ramadan-Meddeb, Ramadan-Fourest. Moi contre les atlantistes au moment de l’Iran, ou contre Weitzmann sur Ben Laden. Soral contre Polony et Autain, et avec Marine Le Pen. Dieudo avec Gaccio mouchant Alévêque, etc… Les « grands » entretiens qu’il a faits avec Depardieu, Alain Delon, ou même avec Chomsky, tout le monde s’en fout complètement ! C’est là qu’il est face à une contradiction terrible. Il s’est fait attaquer par tous les bien-pensants, qu’il avait d’ailleurs reçus sans problème dans son émission, il croit continuer dans le côté « sulfureux », parce que c’est ça qui lui a donné sa réputation, et c’est pourtant ce soufre que lui-même a éteint dans les derniers temps !… Frédéric a vu un radeau de la Méduse (RT France) qui passait, alors il a fait du stop avant d’être complètement noyé, et il s’y raccroche…

D. M. : Comment a-t-il pu passer du service public en France à une chaîne russe complètement conspirationniste, et continuer à se dire totalement libre ?
M.-É. N. : Là, il s’est affronté au système Macron, puisque c’est sous Macron qu’il a été viré, et c’est une directrice de France Télévisions, toujours maintenue par Macron, qui l’a viré. Donc il fallait qu’il fasse quelque chose contre Macron : se mettre du côté d’un de ses ennemis. Et Russia Today, c’est ça. Alors, il affirme, d’après ce que j’ai lu, que c’est une chaîne libre où il fera ce qu’il voudra, il aura carte blanche pour refaire la même chose. Seulement, ça ne marche pas comme ça, il ne sera pas neutre en étant sur Russia Today, parce que c’est une chaîne complotiste, et nous le savons tous. C’est une très très mauvaise stratégie. Russia today or never ! C’est une catastrophe, c’est comme s’il travaillait à la Propagandastaffel, ou qu’il entrait à Radio Paris. Ou c’est comme s’il émargeait dans cette chaîne chiite, de Gouasmi, le Centre Zahra, en disant « Je n’ai rien à voir avec le chiisme, je suis libre, ils me laissent libre, ils me laissent carte blanche ». Une carte verte, oui ! Évidemment, il ne pourra pas faire ce qu’il veut. Il devrait prendre l’exemple de Céline. Quand il avait été sollicité pour écrire dans un journal collaborationniste, Céline avait dit « D’accord, alors, premier numéro, ma première intervention, ce sera : “Pétain est un enculé”, en énorme, en première page, vous êtes d’accord ? ». Non, lui ont dit les collaborationnistes de 1942. Là, c’est pareil, s’il veut faire une émission contre Poutine dès le premier numéro, Frédéric ne pourra pas la faire. Ce n’est pas possible. Même contre le complotisme, s’il veut faire un dossier complet, il prendra qui ? En tout cas, pas moi, parce que moi, je n’irai pas ! Pour ceux qui ont cru que j’allais retrouver mon ami Taddeï, qu’il allait enfin m’ouvrir une nouvelle brèche, non ! Ils se trompent. Ils peuvent toujours croire ça, mais ce n’est pas ça qui va me redonner la parole. Et je n’en veux pas d’ailleurs. Je suis très bien dans mes Éclats… Pour moi, aller à RT TV, ce serait comme aller sur Méta TV. Pas question ! Les droitards qui pensent que je vais avoir un tapis rouge et un rond de serviette à la nouvelle émission de Taddeï, tout ça parce que je suis le parrain de son fils (mais avant d’être le parrain de son fils, je suis anti-complotiste, donc je suis anti-chaîne Russia Today), se foutent le doigt d’honneur dans l’œil de Le Pen jusqu’aux couilles !

D. M. : Il invitera qui du coup ?
M.-É. N. : Mais les mêmes que sur France 2 : les épouvantails à fausses idées, les pseudos-intellos de la “médiacratie” ordinaire comme il croit s’en abstraire. On y verra toujours les mêmes bourgeois inconnus et insipides. Et tout le le monde trouvera ça super : le Taddeï retrouvé, l’intelligence rétablie, et autres conneries ! Et aussi les figures déjà vues du « Système » sont elles aussi, des collabos dans l’âme. Pourquoi une Élisabeth Lévy ou un Jean-François Kahn refuseraient d’aller à Russia Today ? Il a quand même aussi des copains. Jacques Attali ira. Hector Obalk ira aussi … Vous verrez, Taddeï n’aura aucun mal à trouver des invités, ils viendront tous parce qu’ils s’en foutent de ce que fait Poutine qu’ils cautionnent en faisant semblant de ne pas vouloir le savoir !… Ça va faire illusion, on va dire « enfin, de vrais débats ». N’oublions pas que l’un des patrons de cette chaîne, c’est Jacques Sapir et Jacques Sapir, c’est un type qui a été invité régulièrement chez Taddeï en tant que poutinien déjà. Donc il y a plein de poutiniens. Tous les poutiniens ne sont pas conspis, mais tous les conspis sont poutiniens. Il va faire un mélange, ça va être tout à fait bien dosé. Il va faire pareil qu’avant, il va faire venir, ses potes, les mêmes gens soporifiques et scolaires : Michel Maffesoli, Jean-Didier Vincent, etc. Il n’ira peut-être pas tout de suite jusqu’à Dieudonné et Soral, mais ça viendra. De toutes façons, sur les quatre cerveaux malades, deux sont indisponibles : Ramadan est en prison et moi, je suis en liberté !

D. M. : Quand on l’interroge, il dit : « Travailler pour RT, c’est la même chose, sur France 2, je n’avais pas l’impression de travailler pour le Gouvernement ».
M.-É. N. : Ça n’a rien à voir : le Gouvernement n’a pas d’idéologie donnée, surtout celui de Macron qui navigue à vue… L’idéologie d’un Gouvernement, c’est l’idéologie d’un État, c’est-à-dire d’un état d’esprit, un air du temps consolidé comme ça, à l’intérieur de l’empire médiatique. Rien à voir avec une chaîne qui a une ligne politique précise, et surtout qui soutient ce fléau qui est le conspirationnisme. Là, Frédéric, qu’il le veuille ou non, participera à la propagande conspi. C’est son côté collabo, il a été collabo avec le système pendant 25 ans. Et puis maintenant, il est collabo de l’anti-système, et il va être aussi à l’aise dedans d’ailleurs. Il va jouer un peu à l’ahuri qui laisse parler les gens entre eux. Enfin… Laisser parler Michel Collon et Jean Bricmont en même temps, sur le plateau, qui vont s’affronter sur des petites questions, des détails, des nuances entre conspis, ce n’est pas ça être démocrate…

D. M. : Caroline Fourest a écrit dans Marianne que vous étiez invité chez Taddei « en majesté », et elle vous classe parmi les complotistes…
M.-É. N. : Caroline Fourest est aussi stupide qu’elle est mal renseignée. Quand elle ose dire que ça ne l’étonne pas de voir Taddeï rejoindre des complotistes, puisque son mentor, c’est moi, elle se ridiculise. Dans sa tête, je suis complotiste ! Pour elle, c’est équivalent : « pro-islamiste » et « antisémite », c’est pareil que complotiste. Tout le monde est dans le même sac pour Charlie Hebdo et pour la Fourest. Elle peut même encore imaginer dans sa parano que moi, je vais continuer à être le mentor de Taddeï en lui disant qui inviter sur Russia Today, parce qu’elle en est là. Il y a un illogisme chez elle, je suis contre ce complotisme, je ne peux donc pas influencer Taddeï à ce niveau-là ! Ceux qui lui reprochent de passer à RT n’ont pas à le dire, parce qu’eux, ils s’en foutent du conspirationnisme. Ils ne voient que le côté sulfureux, mal-pensant, antisémite, antisioniste, fasciste, extrême-droite et tout ça… Alors que c’est pas ça le problème, évidemment. Encore une fois, on n’arrête pas de détourner cette question depuis des années. Ça va faire une décennie, et très peu s’en rendent compte. Et moi, je passe pour un fou, d’être complètement obsédé par le conspirationnisme, d’en faire trois tomes de mille pages. Mais j’ai raison. Dans quelques décennies, pour le coup, on verra que l’analyse de ce phénomène doit passer par mes livres. En plus, mes Porcs sont un laboratoire de littérature exceptionnel, pour moi en tout cas.

D. M. : Vous écriviez dans Les Porcs que si Taddeï n’est pas complotiste sur le 11-Septembre, c’est par amitié pour vous.
M.-É. N. : Oui, exactement ! Sur le plan personnel, je ne suis pas étonné qu’il finisse chez les conspis, car il a toujours eu ça en lui. Ça, je l’ai toujours su, on l’a toujours su, nous qui étions ses amis. Ce n’est pas qu’il est complotiste, mais il a toujours été dans cette espèce de doute ricaneur, par manque de conviction et par fainéantise de se renseigner. C’est comme quand il répète qu’il ne croit pas au diable, tout en en ricanant. Ça sonne faux… Et, d’abord, comment expliquera t-il qu’il a fait de moi le parrain son fils s’il ne croit pas au diable ?… C’est cette absence de conviction qui est criminelle, et qui lui fait faire des conneries. Le pauvre ! Pour une fois qu’il s’« engage », c’est dans le camp le pire !

D. M. : Il ne vous a donc pas suivi par amour des faits, pas pour la justesse des faits ?
M.-É. N. : Mais pas du tout ! C’est comme son argument, quand il avait été convoqué par France 2 pour m’avoir reçu. D’ailleurs cette chaîne l’avait félicité parce que j’avais fait un audimat de dingue pour son émission sur Dieudonné. Comme seul argument pour se justifier, Taddeï annonait : « Nabe ne peut pas être un monstre révisionniste (parce qu’il y a des cons qui m’accusaient de révisionnisme !) parce que c’est le parrain de mon fils, vous imaginez bien que moi, je ne peux pas prendre comme parrain de mon fils un type qui est nazi ! ». Au lieu de démonter l’accusation qui m’était faite, avec des preuves et des choses écrites, il disait ça… Et lui, il va maintenant dans une chaîne complotiste, sans complexe en niant que c’en est une ! Et ce n’est pas moi qui l’envoie cette fois, il ne m’a pas consulté, c’est lui qui y va tout seul ! Alors, qu’est-ce qu’il va dire si on l’attaque : « Je ne peux pas être complotiste, même si je suis sur Russia Today, puisque le parrain de mon fils n’est pas complotiste… » ? Absurde ! Et si son fils Diego était devenu complotiste depuis le temps ? Ça, c’est une bonne question à lui poser. Ses arguments sont débiles, je vous dis !… Oui, Taddeï faisait l’anticonspi uniquement pour me faire plaisir.

D. M. : C’est vrai qu’il avait monté des émissions sur le complotisme et qu’il n’avait pas été toujours clair sur la question.
M.-É. N. : On l’a vu avec Kassovitz. Quand il a reçu Kassovitz et qu’il a été attaqué parce que celui-ci avait professé des prises de position complotistes face à Martin Karmitz (je l’analyse dans Les Porcs 1), Frédéric n’a pas clairement dit que c’était absolument le contraire de ses idées, et surtout pourquoi. Il a laissé un flou. Il a dit qu’il avait laissé parler Kassovitz pour des raisons de liberté d’expression. C’est toujours le même argument avancé de la liberté d’expression, et c’est toujours un argument qui vient des conspis. Dieudonné, le premier, la brandit tout le temps, la liberté d’expression. On a le droit de tout dire, on a le droit de donner la parole à Faurisson, on a le droit de le faire monter sur scène, je l’ai assez dit, mais pas de croire à ce qu’il dit. C’est ça la différence ! Pour ça, il faut avoir des convictions, il faut être bien renseigné. Si ces gens-là étaient persuadés que les chambres à gaz ont bien existé, que le 11-Septembre, c’est Al-Qaïda, et qu’on est bien allé sur la Lune, etc., ils seraient assez convaincus pour ne pas tomber dans le complotisme. Si on creuse bien ces questions, et on en a déjà parlé ensemble, il a beau dire qu’il n’est pas conspi, j’ai bien vu qu’il y avait une faiblesse chez Frédéric, c’est l’assassinat de Kennedy. Ça m’étonnerait que, de bonne foi, il dise : « Oui, c’est Oswald, tout seul, qui a tiré les trois coups de sa fenêtre de la librairie de livres d’école de Dallas ». Ça, j’en parlerai longuement dans Les Porcs 2. C’est ça qui est intéressant, il y a toujours un endroit où celui qui se croit averti et renseigné d’un côté se trompe et continue à s’enferrer dans l’erreur d’un autre. Et dans le cas de Taddeï, ce n’est même pas par orgueil, c’est juste par méconnaissance et par fainéantise. C’est pas du tout méchant de dire ça.

D. M. : Ce qui est intéressant aussi dans le cas de Taddeï, c’est qu’il représente aujourd’hui la liberté d’expression, mais j’ai l’impression aujourd’hui que la liberté d’expression ne sert qu’à une chose, c’est dire qu’il faut la liberté d’expression. Et Taddeï est là-dedans, Taddeï promeut la liberté mais il n’en fait pas usage.
M.-É. N. : Exactement, il n’en fait pas usage et ne la promeut que selon certaines limites quand il a peur. Quand il disait qu’il avait peur pour moi, soi-disant, en vérité, il avait peur pour lui. C’est comme cet entretien que j’ai fait dans les Éclats et qui a été longuement critiqué parce que j’ai eu l’honnêteté de dire qu’il ne savait pas qu’il était filmé : en vérité, il ne tenait pas à être filmé, mais sans plus, comme il n’a pas de conviction, il ne m’a pas dit : « Je t’interdis de me filmer aujourd’hui », pas du tout ! D’ailleurs, ma bonne foi se voit à la fin puisque je lui montre la caméra, et à ce moment-là, il ne me dit pas « j’espère que tu ne vas jamais diffuser ça ». D’ailleurs, il n’y a pas de coupure, il n’y a pas de censure, c’est parce qu’on est à sec de batterie au bout de douze minutes, c’est pour ça que ça s’arrête. C’est bien que vous me fassiez parler de cette vidéo, car ça a été des tombereaux de commentaires contre moi sur YouTube, où je suis traîté de salaud intégral pour avoir “piégé” mon ami, le père de mon filleul, malgré lui, en cachette. Mais il s’en fout, Taddeï, d’être filmé ou pas, de toute façon.
Ce que je lui ai dit ce jour-là, je le lui avais déjà dit chez moi : dans Patience, c’est reproduit mot à mot, ce n’est que la suite de notre discussion où je lui faisais des reproches, et il n’y a qu’à un ami qu’on peut faire des reproches pareils. Il ne m’en a jamais voulu, d’ailleurs, il n’est jamais intervenu une fois que la vidéo a été postée, deux ans après. De toute façon, il est très bien dessus. Et c’est même très important ce qui est dit, mais les gens n’écoutent pas. Ils ne voient que le plan où on ne le voit pas lui. Sa non-image les empêche de comprendre ce qui se joue là, entre nous, par le son…

Et ce que lui dit mon assistant Antoine est très bien aussi. Il démonte son argument de dire « Je n’ai pas invité Marc-Edouard pour L’Enculé parce que j’avais peur qu’on le traite d’antisémite sur le plateau », mais de toute façon, on me traite d’antisémite depuis 1985 ! Qu’est-ce que ça peut foutre ? Comme si je n’avais pas les moyens de me défendre. Si j’étais venu à la rentrée 2011, on aurait fait une émission fantastique ! Il aurait fait un audimat de malade ! Il pouvait faire venir Anne Sinclair, ou une autre, Ivan Levaï, Kouchner, Lang… Imaginez historiquement tous ces mecs qui avaient pris à l’époque parti pour Strauss-Kahn en essayant de le couvrir encore malgré les faits. Et moi, j’arrivais avec L’Enculé, c’était gagnant pour tout le monde. À partir de là, il m’a quand même lâché. Il ne faut pas l’oublier. Il a déroulé un tapis rouge comme une langue à Marcela Iacub qui m’avait copié pour écrire sa merde de pute sur DSK. Je le dis dans cette petite vidéo. Jusqu’à Patience. Donc, la liberté d’expression, non ! Puis il m’a empêché de venir pour Patience 2. Quand j’ai fait Patience 1, il m’a dit « Mais de toute façon, Daech, on s’en fout, ça ne restera pas dans l’histoire, tout le monde s’en fout complètement de ça, il n’y a que toi qui t’intéresse à ça ». Ensuite en 2015, pour Charlie, avec tout ce que j’avais à dire, même avec des anciens de Charlie, on pouvait venir. Je lui avais monté l’émission : Pierre Carles, qui avait fait Choron dernière, était d’accord, Vuillemin, Delfeil de Ton, et moi. Rien qu’à quatre, on aurait pu en mettre d’autres, pas Fourest parce qu’elle n’aurait pas voulu, mais quelques autres. On lui aurait fait une émission énorme sur Charlie. Où était le problème ? Qu’est-ce que ça pouvait faire ? Il avait peur ! C’est tout !

D. M. : Voyez-vous un lien entre sa lecture des Porcs et son engagement à RT France ?
M.-É. N. : Tout a un lien, c’est pour ça que rien n’est complot. Je n’oublie pas que nous sommes au Square des Arts et Métiers, c’est là où se passe les Entretiens avec le professeur Y : tout y est, même la pissotière devant nous, qui a été immortalisée par Céline, ce n’était pas celle-là à l’époque, en 1951, c’était une vespasienne, mais on est dans le décor. Un décor réel pour un livre de fiction qui a l’air réel (tout ce que j’aime). Ce n’est pas pour vous transformer en professeur Y, je vous rassure ! Mais mon côté mégalo, égocentrique, qui voit les choses de façon « mystique » comme disait Céline lui-même, me pousse à voir un lien en effet… Je ne peux pas ne pas voir dans l’entrée de Taddeï dans la légion conspi une sorte de réponse aux Porcs 1. Les Porcs 1, soi-disant, il ne les a pas lus, il ne voulait pas se salir à lire tout le mal que je pouvais dire de lui, sauf que ce n’est pas du « mal », c’est la vérité. Est-ce que la vérité, c’est du mal ? Autre question… Parles-en à mon Heidegger, mon Kant est malade ! Oui, je ne peux pas m’empêcher de voir dans son engagement sur RT une réponse à mon livre. « Ah, tu m’as trahi dans ton livre contre les complotistes, en disant la vérité sur le fait que tu as été mon coach officieux pour que j’invite le plus possible de cerveaux malades, y compris toi, eh bien, je vais dans une chaîne conspirationniste ! Tu as fait un livre contre eux et contre moi, je me rapatrie chez eux pour être contre toi avec eux ! »

D. M. : Ce qui est aussi intéressant, c’est qu’avant, il faisait Paris Dernière, et c’est vous déjà qui l’aviez poussé à se mettre en avant, et maintenant, on dirait qu’il y a pris goût…
M.-É. N. : Il est tellement drogué de ça, de voir son visage à la télé, qu’il va dans la plus méprisable et minable des chaînes, c’est Russia Today. C’est comme Moix. Après ses deux ou trois ans chez Ruquier, la première chose qu’il dit en partant, c’est qu’il veut refaire de la télé. Pas d’année sabbatique après les sataniques, non !… Au début, on disait qu’il irait chez Cyril Hanouna. C’est même Ardisson qui l’a révélé. Il a tellement eu honte qu’Ardisson révèle ça que finalement il va chez Ardisson !

D. M. : Moix devait aller chez Hanouna ?
M.-É. N. : Ardisson lui a dit dans Salut les Terriens : « J’ai appris que vous allez chez Hanouna ». D’ailleurs, malgré tout ce qu’on a à lui reprocher, Ardisson, lui, a des convictions. C’est un super-pervers, un enculé, un salaud, un tortueux, un roublard, un traître, tout ce qu’on veut, mais il a des convictions, et de la volonté. Je l’ai assez dit. Et là, à mon avis, il fait ça pour avoir Moix. En ayant révélé quasiment en direct que Moix allait chez Hanouna, pour lui faire honte, il n’avait plus qu’à lui dire, « Ecoute, pour que ça ne soit pas vrai, t’as qu’à venir chez moi, je te prends comme chroniqueur ! ». Ce qui ne veut pas dire qu’Ardisson admire ou qu’il a la moindre considération pour Moix. Il me l’a dit, un jour, je sais très bien ce que Thierry pense de Yann. La même chose que moi : Moix est mauvais, c’est tout, il est mauvais en tout. Littérature, cinéma, documentaire, politique, télé… Et vas-y que je pars pour Paris Match en reportage chez les migrants de Calais ou bien en Corée du Nord avec Gérard Depardieu qu’il appelle « Gérard » (super !) !… Et vas-y que je me fais payer une émission pour moi tout seul par Catherine Barma sur Paris Première pour faire chier Taddeï (et Ardisson) ! Moix est tellement prisé par les vieux nécrophages des médias qu’ils se le repassent comme un bébé mort. Qui en voudrait chez les vivants ?
Pendant ces trois années ignobles chez Barma, Moix a été non seulement ridicule, mais abject. Il croit qu’il peut marquer l’Histoire en faisant des lettres ouvertes au Président de la République, ou attaquer en diffamation le ministre de l’Intérieur, mais il se prend pour qui ? Il croit qu’il fait du Péguy. C’est pas ça. Aujourd’hui, il ne faut pas s’attaquer au Président de la République, il faut s’attaquer à un juge précis, à une avocate précise, à un magistrat, à un assesseur, à un greffier. C’est là où on est véritablement dans le combat contre la juridiction délabrée d’un pays indigne, et c’est ce que je fais. Frédéric ne peut pas se passer de montrer sa gueule. Tout ça pour crâner, ils sont contents qu’on les reconnaisse. Et c’est même pas pour les filles, car pour Taddéï, les filles, à 57 ans, ça va comme ça (tout le monde n’est pas comme moi). Mais Moix, c’est uniquement pour ça, pour que les filles le reconnaissent. J’ai une copine d’ailleurs qui s’est fait draguer par lui l’autre fois dans la rue, il était hyper-vexé qu’elle ne le reconnaisse pas. Ils veulent être reconnus comme des chanteurs. En plus, ils sont très loin des chanteurs de toute façon, ils ne seront jamais reconnus que comme des téléviseux. Moix, Angot, ça ne leur fait pas vendre de livres, Moix ne vend rien. J’aimerais bien avoir les chiffres, je les aurai d’ailleurs, de sa « Lettre ouverte » à Macron. C’est pitoyable.

D. M. : Quatre ou cinq mille exemplaires.
M.-É. N. : Mais même pas !

D. M. : C’est selon les chiffres mis en place.
M.-É. N. : Mais c’est faux à l’arrivée ! Son livre sur Michael Jackson, il en a vendu 800. On est loin des Porcs, vendus 1 500 exemplaires en un an, tout seul, sans aucune pub, à 50 euros. C’est quand même autre chose !

D. M. : C’est vrai que pour un statut, ils sont prêts à se déshonorer. Ils ne font rien, ils ne créent rien. Moix ne crée rien…
M.-É. N. : Taddeï non plus. Du moment qu’il a sa tronche en une des journaux, Frédéric est rassuré : il est toujours le Taddeï qui peut vivre sur ses acquis. Ils sont prêts à tout (ne pas regarder où ils marchent) pour se montrer et parler. Qu’importe la lampe d’Aladdin, pourvu qu’on ait l’ivresse de se croire un génie dedans ! Les « pas regardants », je les appelle. C’est juste l’échange d’intérêts qui prime sur toute conscience. Si Taddeï se fout d’être payé par Poutine, comme il l’a dit à la une de Causeur, le torchon de la zémmourienne finkielkrautienne Elizabeth Lévy, RT, de son côté, se fout de payer Taddeï. Pour eux, c’est tout bénef aussi : son image de marque (intouchée) rejaillit sur les conspiro-poutiniens qui ont l’air ainsi d’être ouverts d’esprit. Je lui avais expliqué qu’il avait une mission, pas vis-à-vis de la télé ou du service public, ça, on n’en a rien à foutre. Vis-à-vis des gens, pour les soulager, en leur faisant entendre des voix et des propos qu’on n’entend jamais ailleurs, avec des avis contradictoires. Il l’a fait au début ! Et très bien. J’étais derrière évidemment, il fallait le chauffer, parce qu’il retombait tout de suite, et on a fait, quand moi j’y ai participé, on les a préparées ensemble, des émissions grandioses, évidemment ! Je savais que ça allait rester, pour des futurs Coups d’épée dans l’eau. Mais il fallait qu’il continue comme ça, je ne pouvais pas non plus être derrière lui, comme un papa. Il fallait qu’il y croie, il fallait qu’il ait cette volonté de faire bouger les choses, que ce soit une véritable agora de discussions violentes et où il y a des choses vraies qui passaient. Bah, non…

D. M. : Pour vous Frédéric Taddeï, c’est l’histoire d’une déchéance…
M.-É. N. : Non, je ne dirais pas ça, je dirais plutôt : l’histoire d’une inconscience. Et mâtinée de vanité, l’inconscience fait toujours des ravages. Pour ne pas s’avouer loser et ringard, Taddeï redevient ce qu’il a toujours caché qu’il était : juste un mercenaire sans direction, qui ne comprend rien à rien, qui fait le malin et qui ne veut surtout pas perdre ses privilèges. Ça avait déjà commencé par ses ménages…

D. M. : Ses ménages ?
M.-É. N. : Oui, des ménages. C’est les piges que font, pour alourdir leurs fins de mois, les téléviseux peoples en animant des débats publics pour des sociétés privées ou des causes politisées, qu’importe. On a vu Taddeï faire ainsi le modérateur « vu à la télé », et bien payé, dans des théâtres pour des « rencontres » entre intellos, mais aussi industriels, hommes d’affaires… Il a même fait le Monsieur Loyal dans le cirque de la Licra, avec Jean-Michel Ribes, la Zineb de Charlie, Richard Malka, le fossoyeur de Choron, et Alain Jakubowicz, vous savez, l’avocat convaincu de Nordhal Lelandais qui me trouve sans doute plus dangereux, sinon plus coupable, que l’assassin de la petite Maelys !

D. M. : Le fracture entre vous était déjà sensible dans le Paris dernière de 2005 où vous discutiez avec Taddeï dans un café sur J’enfonce le clou
M.-É. N. : En effet, je savais qu’un jour, on serait sinon ennemis, opposés. D’ailleurs, il y a un passage inédit qu’il n’a pas gardé au montage mais dont j’ai l’enregistrement et que je diffuserai lorsque mes Coups d’épée dans l’eau 2 paraîtront. Sa femme Claire Nebout avait adoré comment je mettais Frédéric dans les cordes ce soir-là !

D. M. : L’engagement chez Poutine n’est donc qu’une suite logique de son parcours.
M.-É. N. : Tout à fait ! Et il rejoint là pas mal de mes anciens amis (des quinqua ou sexagénaires blancs bourgeois) qui, par une incompréhension philosophique de ce qui fait l’époque (en gros : internet et le terrorisme), vont à la facilité : une adhésion aveugle et pavlovienne à un faux contre-pouvoir, évidemment antiarabe — l’Arabe-émissaire cristallisant aujourd’hui la peur panique chez le Blanc de « manquer » (et de tout puisqu’il menace tout) — et qui s’appuie sur un bon vieux colonialisme qui n’a plus à être refoulé. Voilà comment ils se retrouvrent tous poutiniens ! Mais Poutine n’est pas qu’un Russe nationaliste qui relève son pays, c’est un allié criminel de Bachar al Assad, comme l’Iran. Ce ne sont plus des pays « subversifs » anti-Empire comme ils pouvaient l’être encore en 2003. En travaillant pour la Russie bachariste, Taddeï approuve toutes les saloperies de Poutine et même s’il dira qu’il a quelques réserves, rien ne le gêne dans la politique du nouveau Tsar du KGB mondialisé à la sauce anti-islam. Il est poutinien sur presque tout !

Propos recueillis par le Docteur Marty, Paris, août 2018.

Cravate offerte par Frédéric Taddeï à Marc-Édouard Nabe et vendue à l’exposition « Vieux vêtements », Galerie Nabe (2016) : 1€…
Un extrait des Porcs parmi tant d’autres sur Taddeï :

Les 11 passages de Nabe chez Taddeï (2007 – 2014) :
Marc-Édouard Nabe – « Zidane la racaille » et Oscar Wilde – Ce soir (ou jamais !) – 25 septembre 2006 :

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Marc-Édouard Nabe – Galerie « Ecrivains et jazzmen » – Ce soir (ou jamais !) – 12 février 2007 :

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Marc-Édouard Nabe – Débat sur le nucléaire iranien – Ce soir (ou jamais !) – 12 décembre 2007 :

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Marc-Édouard Nabe sur l’Arche de Zoé et le Paris Dakar – Ce soir (ou jamais !) – 14 janvier 2008 :

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Marc-Édouard Nabe lit « Le rêve de Bismarck » d’Arthur Rimbaud – Ce soir (ou jamais !) – 20 mai 2008 :

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Marc-Édouard Nabe invité par Benoît Poelvoorde dans Ce soir (ou jamais !) – 12 janvier 2009 :

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Marc-Édouard Nabe sur Jacques Mesrine – Ce soir (ou jamais !) – 2 novembre 2009 :

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Marc-Édouard Nabe – « L’Homme qui arrêta d’écrire » – Ce soir (ou jamais !) – 22 mars 2010 :

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Marc-Édouard Nabe sur l’art contemporain (Murakami à Versailles) – Ce soir (ou jamais !) – 27 septembre 2010 :

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Marc-Édouard Nabe sur la mort de Ben Laden – Ce soir (ou jamais !) – 2 mai 2011 :

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Entretien entre Frédéric Taddeï et Marc Édouard Nabe sur Dieudonné – Ce Soir (ou Jamais !) :

 

Interdit d’ interdire, RT, 2 octobre 2018.