mardi 20 juin 2017
Anciens numéros
Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Sur Les Porcs : « Grand chef-d’œuvre pour un massacre »

La trentième œuvre littéraire de Marc-Édouard Nabe raconte de quelle source est né le complotisme en France, sous l’œil avisé de l’auteur, narrateur actif et observateur, témoin privilégié…

     La lecture de ce livre épais de mille pages est d’une légèreté rafraîchissante, sa fluidité nous évoque ces rivières de montagne où les mots coulent paisiblement, comme un livre fleuve… Pourtant, les pêcheurs pointent déjà le bout de leur nez ! Ces néo-beaufs à la Costes et sa clique par exemple, font leur fine bouche à merde dès qu’apparaissent quelques lignes un peu acides à leur sujet où au sujet de leur(s) idole(s). Ils commencent par se plaindre d’une phrase croisée sur Internet, puis d’un chapitre, pour enfin dénigrer le livre entier qu’ils n’ont évidemment pas lu !

     Les Porcs 1 est un monument. Il est devenu si rare de retrouver entre ses mains un livre plein de grande littérature, si puissant qu’il en transpire de l’intérieur… La trentième œuvre littéraire de Marc-Édouard Nabe raconte de quelle source est né le complotisme en France, sous l’œil avisé de l’auteur, narrateur actif et observateur, témoin privilégié. On l’y voit analyser la montée de crasse qui s’opère inévitablement et avertir en Cassandre son entourage du danger imminent des dégâts horribles qui s’annoncent.
     De nombreux personnages ornent cette fresque impressionnante, que ce soient les acteurs directs de l’arnaque conspirationniste tels Dieudonné, Alain Soral ou Salim Laïbi, mais aussi le révisionniste Paul-Eric Blanrue et sa relation avec le misérable Yann Moix, Thierry Ardisson et Frédéric Taddeï dans leurs aventures télévisuelles, ou encore les apparitions de Jacques Vergès, Tariq Ramadan, Claude Lanzmann ou Houria Bouteldja pour ne citer que les plus connus. Tous foisonnent sous le verbe de Nabe pour en dégager les substances qui les caractérisent.
     Le livre est divisé en plusieurs parties, elles-mêmes découpées en plusieurs chapitres, très courts, très intenses, vifs comme des coups de griffes servant à arracher minutieusement les masques de tous les protagonistes pour en dévoiler leur véritable nature. Ce sont des saynètes qui vibrent chacune dans leur propre mélodie et forment ainsi une symphonie en plusieurs temps, où des tableaux vibrants se déroulent chronologiquement avec une cohérence d’ensemble vertigineuse.
     Chaque scène existe soit pour exposer et approfondir la psychologie de tel ou tel personnage, soit pour commenter des événements d’actualité, ou pour analyser des séquences télévisées et en raconter les coulisses. Les spectacles de Dieudonné sont décortiqués précisément, des tracts inédits sont dévoilés, des films sont analysés… et puis il y a ces échanges épistolaires avec le célèbre terroriste Carlos, personnage lumineux récupéré régulièrement par cette poisseuse « dissidence », et qui apparaît dans Les Porcs comme un ange protecteur et bienveillant envers l’écrivain. Tout est formé pour que chaque situation, aussi insignifiante paraisse-t-elle, contribue à éclairer le visage hideux mais réel de l’avènement de la fange complotiste bien installée depuis.
     Nabe tranche vif mais n’hésite pas non plus à dévoiler les facettes attachantes de certains personnages, comme quand Dieudonné lui raconte son plus grand projet rêvé. Ce sont des moments où les visages des porcs s’illuminent, comme si nous pouvions espérer qu’ils se sauvent de la pourriture qui les envahit peu à peu. Ces espérances qui finiront étouffées par les démons qui les rongent de l’intérieur, Nabe les dévoile au grand jour, par le biais de confessions que sa présence énergique a permises. Ces passages d’une grande beauté apparaissent alors comme des gestes de justesse et de tendresse de l’auteur, qui comme un boucher, caresse affectueusement le museau de la bête avant de la découper impitoyablement.

     A travers l’entreprise d’une telle fresque, Nabe inscrit dans l’éternité ce que beaucoup de monde se contente de regarder par le prisme de l’immédiat. Alors que nous sommes dans une époque qui cherche le buzz, une société de consommation avide du prêt à jeter, l’artiste dépense son énergie sans la compter afin de transcender un phénomène pour éclairer son lecteur de la véritable nature humaine dans toute sa dégueulasserie, comme pour dire qu’en chacun de nous il y a peut-être un porc qui sommeille et que si nous ne faisons pas attention, à cause de notre lâcheté, notre incompétence, notre soif de pouvoir ou notre paresse, nous risquons de le réveiller et le laisser détruire tout ce qu’il y a de beau en nous.
     On pouvait s’attendre à un décorticage précis et quasi-scientifique des nombreuses théories du complot comme l’auteur l’avait fait auparavant dans L’Homme qui arrêta d’écrire ou dans ses deux magazines Patience mais c’est par une voie beaucoup plus subtile et intelligente qu’il choisit de s’attaquer à ce phénomène. C’est de l’intérieur de la baleine, tout en finesse, qu’il use de son scalpel pour découper un à un, chaque membre de cette entreprise toxique du complotisme. Tel un guerrier chinois, il s’attaque à la base de l’idéologie conspi, aux fondements même, ainsi qu’aux fondateurs, pour que le reste s’écroule naturellement.
     Il est très intéressant de voir comment le complotisme agit comme un fléau dans la conscience des personnages et que ceux-ci mutent physiquement devant l’auteur, cela dans une période relativement courte. Le plus évident est le cas de Salim Laïbi, qui de manière visqueuse se métamorphose totalement devant nos yeux, passant d’un bonhomme plein de vie et d’enthousiasme en une larve néfaste et venimeuse. Nabe décrit parfaitement la mutation de ces personnes qui se font happer lamentablement par une idéologie opportuniste qui les détruit et qui surtout détruit ceux qui les écoutent.

     Par ailleurs, il est agréable de constater que Nabe ne sombre jamais dans la tentation manichéenne qui figerait ces personnages dans un camp ou dans un autre. Au contraire, ils évoluent et nous pouvons trouver des surprises étonnantes où deux acteurs du livre que tout oppose politiquement, tels Lanzmann et Nabe par exemple, peuvent se retrouver dans un respect mutuel sur d’autres sujets. On s’aperçoit que Nabe respecte la noblesse de certains de ses adversaires quand ceux-ci, même s’ils ont tort selon lui, sont justes et loyaux.
     La période contenue dans le tome 1 des Porcs se situe aux prémices du complotisme, à sa naissance et aux premières personnes contaminées. Nul doute que le tome 2 sera beaucoup plus guerrier et sanglant que celui-ci, que l’auteur décrit par son titre comme un temps de « paix (toute relative) ». Nous assistons donc à l’introduction d’un carnage à venir. Si l’écrivain a pris le temps nécessaire pour écrire les prémisses de cette fresque immense, ce n’est pas pour céder à la facilité du buzz, mais bel et bien pour composer une œuvre inédite rougie par sa plume sanglante, et faire de son labeur un grand chef d’œuvre pour un massacre.

Maeki Maii