lundi 11 mai 2020
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J’accule… !

Entretien de Marc-Édouard Nabe avec le Docteur Marty sur l’Affaire Matzneff et ses conséquences

Première partie

Docteur Marty : Vous ne vous êtes pas encore exprimé sur l’affaire Gabriel Matzneff…

Marc-Édouard Nabe : Il faut d’abord savoir que Matzneff est un mauvais écrivain. C’est peut-être ça son premier crime. Pour moi, c’est la principale chose à lui reprocher. Plus que d’être un petit pédophile : ne pas être un grand écrivain. Car si c’était un grand écrivain qui écrivait sur la pédophilie, sa pédophilie ne serait pas un problème. Sauf qu’un pédophile ne peut pas être un grand écrivain, c’est comme un génie qui ne peut pas être salaud.

D.M. : C’est ce que vous disiez de Céline dans les rushes du documentaire, Le Procès Céline.

M.-É. N. : Exactement, et on y reviendra ! Pour se faire pardonner, non par la société, mais par Dieu lui-même, sinon par le dieu de l’Écriture (c’est le même), il faudrait que le criminel réponde à trois critères en même temps : être un grand écrivain, être pédophile et savoir écrire dessus. Et c’est impossible, je vous dis… D’ailleurs, sur les trois, Gabriel Matzneff ne répond qu’au deuxième : il est pédophile, point. Et encore, pas avec Vanessa Springora ! C’est tout le paradoxe de l’affaire… On aura largement l’occasion d’y revenir, je pense…

D.M.: Vanessa Springora, l’auteur de Le Consentement, le fameux livre qui a déclenché toute « l’affaire » en janvier, et dans lequel elle revient sur sa relation dans les années 1980 avec l’écrivain quand elle avait 14 ans et lui 40.

M.-É. N. : C’est ça.

D.M. : Tout d’abord, est-ce que vous le connaissez, Matzneff ? Est-ce que vous avez eu des relations personnelles avec lui ?

M.-É. N. : En tant que lecteur, avant d’écrire moi-même, je ne m’étais jamais intéressé à Matzneff, pas plus qu’à Jean-Édern Hallier d’ailleurs. Les deux d’exactement la même génération qui m’intéressaient étaient Dominique de Roux, qui était mort quand j’ai commencé à songer à publier, et Philippe Sollers que je suis logiquement allé voir lorsque j’ai achevé mon premier manuscrit. Quand j’ai sorti Au Régal des vermines, en 1985, Matzneff m’a envoyé une grande et belle lettre, très fraternelle, pas du tout paternaliste, pour encourager cette sorte de naissance d’un nouvel écrivain, on va dire, « rebelle » dans le Milieu.

On s’est croisés ensuite quelques fois, notamment dans l’émission de Polac en 1987, mais sans plus, et à la publication de mon Journal, Tohu-Bohu, en 1993, qui reprenait sa lettre avec mon commentaire, Matzneff s’est vexé…

D.M.: C’est vrai, vous aviez écrit que son journal était « bien fainéant» et que « c’est plus facile de dire qu’on a baisé une gamine que de reproduire un dialogue entre Benoît-Meschin et Arno Breker auquel on a eu la chance d’assister». Vous rajoutiez même : « Matzneff, c’est le type qui aurait vu Céline et qui, le soir, aurait inscrit sur son carnet : Vu Céline. Pas rasé. Il nous a tenu le crachoir pendant une heure. Passionnant. »

M.-É. N. : Oui, comment aurais-je pu être épaté par sa pratique superficielle, avec des initiales à la place des noms, du journal intime dans laquelle moi je m’investissais énormément ?… On s’est revus encore chez Guillaume Durand en 2001 au moment de ma Lueur d’espoir où Christine Angot, lui et moi étions mis ensemble sous les projecteurs en tant que « mal-pensants assumés », je dirais… Quand on voit ce que chacun des membres de ce trio est devenu depuis, et pas seulement les uns pour les autres !… Ce qui est intéressant, c’est que dans ce Campus, je suis celui qui fraternisais le moins avec les deux autres gens de lettres, et ça se voit aux regards que me lance le chauve orthodoxe !

Mais surtout c’est dans cette émission qu’il a parlé explicitement de sa relation avec « Vanessa », il ne donnait d’ailleurs pas son nom de famille, mais il l’a racontée avec un sincère élan d’amour qui avait l’air partagé… Et qu’on ne sache, elle n’a pas mal pris ce qu’il dit d’elle à ce jour-là chez Durand. Pourquoi n’a-t-elle pas reçu à l’époque comme une offense ce coming-out de 2001 ?

D.M.: Et après, avec Matzneff, vous ne vous êtes pas davantage fréquentés dans le quartier Maubert où vous avez pourtant été voisins pendant plus d’un an et demi de 2015 à 2017 ?

M.-É. N. : Non. En effet, ma galerie de la rue Frédéric Sauton était à deux pas de la rue Maître-Albert où il avait son appart’ qu’on sait désormais avoir été pris en charge par un comité de défense de l’octogénaire « sulfureux »…

D.M.: C’était un 34 m2, pour 348 euros par mois que Matzneff pouvait largement payer grâce à l’aide du CNL (6000 euros par an depuis 2002) dont il bénéficiait.

M.-É. N. : Moi, c’était 2 500 euros par mois qu’il fallait que je sorte de ma poche plus trouée que celle du pantalon de Darius !… Mais là aussi, aucun contact réel avec Gabriel. De toute façon, les infréquentables ne se fréquentent pas. Anthoine, de mon équipe, l’avait harponné une fois dans la rue pour le faire rentrer dans la galerie, mais il s’est montré très agacé en prétendant qu’il me connaissait très bien et que ça lui suffisait ! L’autre Antoine s’est fait remontrancer par Matzneff dans la pizzéria à côté de chez lui, rue Maître-Albert, parce que mon assistant n’avait pas levé son chapeau en entrant dans le resto. Très vieille France, ce vieux Russe !
La dernière fois qu’on s’est vus, et la seule lors de mon séjour rue Sauton, c’était à la brasserie Le Métro en 2015. Il sortait d’une opération qui lui avait fait au cou un trou recouvert d’un pansement, et moi du commissariat du 5e où m’avait envoyé Jeannette Bougrab pour une audition libre après dépôt d’une plainte d’elle à cause de Patience 2… L’article que Matzneff venait de publier dans Le Point sur la « génération Bataclan » était le seul point de vue dissonant, avec ma Nabologie du terrorisme, à l’époque, et ça méritait bien de ma part une poignée de main à son auteur ! Matzneff était accompagné de Guillaume Zorgbibe et une photo fut prise pour marquer la rencontre inopinée. Contrairement à d’autres, qui cherchent à cacher mille photos d’embrassades, d’étreintes, de bisous et d’auto-salivations d’admiration confraternelle avec Matzneff, moi je publie la seule photo qui existe, je crois, de nous deux ensembles ! « J’assume » comme disait le cousin d’Émile Zola !

D.M. : Et le livre de Springora, Le Consentement, vous l’avez lu ?

M.-É. N. : Oui, bien sûr, je l’ai lu à Divonne-les-Bains, une ville où Antonin Artaud jeune était allé peser ses nerfs… Le libraire, m’ayant reconnu, faisait la gueule que je n’achète pas le livre de Springora, mais que je me contente de le « vider » en un quart d’heure.
C’est nul, évidemment, et ça n’a même pas la valeur d’un témoignage comme ça a été trop dit. Ça sent le fabriqué exprès pour s’intégrer dans la mouvance #MeToo d’aujourd’hui en revisitant la pauvre histoire de la pauvre Springora, désormais éditrice et auteur… Quelle prise de gallon en ce début 2020 ! D’ailleurs, j’aimerais bien savoir ce qui s’est passé avec Bernard Barrault et Betty Mialet, mes premiers éditeurs du Régal en 1985, et qui trônaient chez Julliard depuis plus de 25 ans, pour avoir laissé leur place à cette Springora parachutée là par on ne sait qui…
Le livre pue le milieu littéraire, goût hérité de sa mère attachée de presse. On voit passer Jean-Didier Wolfromm, un ignoble handicapé critique littéraire du Masque et la Plume, c’est le seul appelé par son nom. Matzneff, lui, n’est cité que par ses initiales, pratique de Matzneff lui-même dans son journal, ce qui veut dire qu’Olivier Nora, l’éditeur de chez Grasset, craignait un procès en diffamation et n’était pas sûr du tout de faire un coup gagnant en publiant cette bluette blète.

D.M.: Qu’avez-vous pensé du titre, Le Consentement ?

M.-É. N. : Comprendre l’Emprise, ça aurait été mieux ! D’ailleurs, j’aimerais bien qu’on me démontre qu’il y a forcément « emprise » à partir du moment où une jeune fille « consent » à se laisser sauter dessus ou pire, qu’elle saute elle-même sur le paf d’un type plus âgé… Où est l’emprise ? L’impression que m’a donnée cette rapide lecture, c’est que Springora, toute quinquagénaire soit-elle, est restée la gamine de 13 ans qui est tombée amoureuse de Matzneff, et pour de mauvaises raisons, littéraires !… C’est une confession de vieille gosse qui n’a aucun intérêt sur le plan féminin. Voilà pourquoi les féministes s’en sont emparées d’ailleurs. Le meilleur passage, c’est quand Vanessa croit trouver dans Cioran, le pote de Matzneff, un réconfort, et que Cioran lui conseille d’accepter sa condition de « paillasse à foutre »… Ça, c’est pas de Cioran, mais de Choron, un vrai philosophe, lui ! Ah, il est beau le désespéré roumain, l’aphoriste du désespoir qui a besoin de faire des exercices à ses admirations pour se maintenir en forme ! Cioran n’est au fond qu’un tocard surévalué, oui, comme je l’ai toujours dit, c’est tout, et qui se révèle bien là.

D.M. : Cioran trouvait « normale » la situation, c’est ça ?…

M.-É. N. : Attention ! La jeune Springora n’allait pas voir Cioran parce qu’elle vivait mal sa relation avec « Gab » plus âgé, mais parce que ce même Gab la trompait avec une autre jeune fille ! Tout est là ! Aucune femme, quel que soit son âge, n’échappe à cette pathologie de la jalousie et de la possession… Même une bébée dans son berceau criera toujours plus fort qu’un nourrisson masculin si elle voit que l’un de ses proches s’intéresse, même un court instant, à un autre enfant qu’elle. Si Matzneff n’avait pas négligé Vanessa pour une certaine Nathalie, vous pouvez être sûr que Springora n’aurait jamais écrit ni sorti son livre !

D.M.: Personne n’a osé discuter la « véracité » du récit de Springora. C’est un peu comme l’affaire Moix, sur laquelle j’ai un peu écrit. Moix romance son enfance pour devenir un enfant martyr a posteriori. Chez Springora, c’est la même chose : elle a dit avoir souffert et on ne peut donc pas la contredire au nom même de ce qu’elle a écrit. Vous, vous prenez le texte de Springora au sérieux, sans marcher au pathos de sa médiatisation et vous le replacez dans le contexte de la féminité en soi.

M.-É. N. : Regardez une photo de Springora à l’âge où elle était avec Matzneff : complètement épanouie, alors qu’après trente ans de psychanalyse rétrospective, c’est devenu un monstre grimaçant de dépit d’aigreur et de honte gênée… La moins de 16 ans est devenue une plus de 45. Et tout ça à cause d’une Nathalie, pas de la bite sodomite adulte de l’archange de la piscine Deligny ! Ce n’est pas l’adulte qui a gêné Springora, c’est l’adultère !

L’affaire Springora-Matzneff n’est pas un drame de la pédophilie, c’est un drame de la jalousie ! C’est pas ça, la pédophilie…

D.M. : Mais alors, c’est quoi pour vous la pédophilie ?

M.-É. N. : La pédophilie, comme tout d’ailleurs, est une palette aux mille nuances, et qu’on a, pour des raisons sur lesquelles je pense qu’on reviendra, préféré recouvrir d’une seule coulée de couleur uniforme qui arrange bien tout le monde, et qui est le marron caca-d’oie-blanche !

D.M. : Si ce n’était pas de la pédophilie, comment qualifier cette relation entre Matzneff et Springora ?

M.-É. N. : C’est un détournement de mineur ! Matzneff a détourné Vanessa et il se trouve que, par ailleurs, il est pédophile. Ce sont deux choses différentes. Dans l’affaire Springora, il ne s’agit « que » du bon vieux détournement de mineur dont on a mille exemples dans l’histoire de la littérature, du cinéma, sans parler des faits divers… Mais comme le mot « détournement » ne fait plus assez peur, on a inventé celui de « pédo-criminalité ». Vous savez, dans le domaine pédé, l’un des exemples les plus frappants de détournement de mineur, c’est Verlaine et Rimbaud. Verlaine avait 27 ans quand il a « détourné » Rimbaud qui en avait 17. Ce n’était pas plus acceptable au XIXe siècle qu’aujourd’hui. D’ailleurs, ça le tenait au corps, le Verlaine, puisqu’après Rimbaud, on ne sait pas toujours qu’il a remis ça avec un de ses élèves, quand il était prof à Rethel, toujours dans les Ardennes, le petit Lucien Letinois, qui avait lui aussi 17 ans, sauf que Paul en avait 33 cette fois-ci ! L’écart se creusait !… En Angleterre, même si Lord Alfred Douglas était majeur à 21 ans, le gros Oscar Wilde, qui en avait 37, a bien été accusé de l’avoir détourné. On connaît l’histoire…

Je n’oublie pas non plus Jean Cocteau qui, à 29 ans, a détourné Raymond Radiguet qui en avait 16 et qui était déjà ultra-mûr pour écrire son tube Le Diable au corps, encore une histoire de détournement, mais dans l’autre sens : une femme adulte, mariée à un con qui faisait la guerre, le trompe avec un adolescent… De Radiguet, Cocteau a tiré la meilleure série de dessins qu’il a jamais faits, représentant Raymond endormi, à poil, venant de se faire mettre, ou en train de reposer sa queue…

Pour rester dans le XXe siècle, n’oublions pas enfin le couple Pasolini (42 ans) / Ninetto Davoli (15) qui, au grand bonheur des cinéphiles du monde entier, se poursuivra bien après Uccellacci e uccellini, film mythique qui marque le début de leur amour, on ne peut pas appeler ça autrement, scandaleux, mais si peu car si naturel, beau, et productif… D’ailleurs, le goût du détournement — et pas seulement de mineurs, voir Théorème — était si fort ancré en Pasolini que le jeune homme qu’il ramassa à la gare de Rome en 1975 et qui l’assassina deux heures plus tard sur la plage d’Ostie avait 17 ans…

Scandale également, mais au XIXe siècle, lorsque le vieux Charles Dickens, 45 ans, auteur mondialement connu, a tout quitté pour la jeune Ellen Ternan qui avait 17 ans. Charlie Chaplin a attendu 54 ans pour demander à son père la petite main enfantine, tu parles ! d’Oona O’Neill, 17 ans et demi, pour lui faire très vite huit enfants… Pour ne rien dire de l’« infâme » Edgar Poe, noir comme un corbeau, qui s’est trouvé emporté dans le maelström de l’amour pour Virginie, sa cousine de 13 ans, avec qui il s’est marié alors que lui en avait 26… Il y a aussi le sculpteur Maillol qui avait 72 ans quand il s’est pris de passion, à la fois sexuelle et plastique, pour la jeune Dina Verny qui en avait 15 à l’époque, et dont il a fait son modèle pour ce qui compte parmi les plus beaux nus sculptés du XXe siècle. Allez vous promener dans les Jardins des Tuileries, et vous verrez les fruits marbrés de la « pédophilie » de Maillol au grand jour, et sur lesquels des générations d’enfants ont joué en montant sur les généreuses formes de Dina nue…

Plus récemment, Marguerite Duras, qui s’est donnée à un amant chinois de 28 ans quand elle-même en avait 14, n’a pas eu tous ces problèmes, d’abord parce que c’était dans un pays lointain et ensuite parce qu’elle était une bobo intouchable et donc on n’a jamais fait chier la Duras avec ça. On lui a même donné le prix Goncourt pour avoir raconté sa « pédophilie » inversée !

D.M. : On peut parler alors de détournements de majeurs…

M.-É. N. : Absolument ! Il y a aussi le livre de Nathalie Rheims qui s’appelle Place Colette, édité par Léo Scheer, oui, l’éditeur de Gabriel Matzneff… Rheims, que je connais bien, raconte comment dans sa prime jeunesse, elle s’était amourachée d’un comédien célèbre à l’époque, Jacques Toja, qu’elle a voulu, cherché comme elle dit. Pour lui, c’était « Petite fille, suce-moi ! » Nathalie n’arrête pas de lui bouffer le foutre, les couilles, de se faire enculer dans sa loge de la Comédie française, s’il vous plait ! Nathalie Rheims avait 13 ans et Toja 43. Elle se considérait comme une « prédatrice » de 13 ans… Il faut croire que la pédophilie de la mineure vers le majeur — car Rheims insiste bien pour dire que c’est elle qui a tout fait pour se taper Toja — inspire davantage littérairement les plumes, en particulier féminines…
Le plus drôle, c’est que Nathalie est restée ensuite dans le milieu des comédiens classiques puisqu’on la voit dans une pièce de Feydeau, L’Hôtel du Libre échange, diffusée à la télé en 1979, avec Pierre Mondy et Jean Poiret… Elle joue une des quatre filles du personnage de Mathieu (Jean-Pierre Darras). Et avec qui Nathalie Rheims minaude-t-elle en donzelle à robe bleue et canotier ? Eva Ionesco, dont justement je voulais vous parler, mais tout à l’heure ! Les deux comédiennes débutantes ont certainement été pistonnées l’une par son père, l’autre par sa mère. Eva et Nathalie, la blonde et la brune, sont parfaitement reconnaissables malgré leur jeune âge… Nathalie avait 20 ans et déjà un petit passé et Eva, 14. Elles passent leur scène dans le Feydeau à sucer espièglement des sucettes ! Comme quoi, elles tenaient des rôles sur mesure pour leurs futures destinées de femmes !

D.M. : Vous voulez donc dire que tout cela ne peut être considéré comme de la pédophilie, au sens où on l’entend aujourd’hui, éclairé seulement par les affaires Matzneff et Polanski ?

M.-É. N. : Non, évidemment. Le détournement, c’est souvent de l’amour et du désir : comme un même moteur à courant continu dans les deux sens de marche, une double machine à excitation constante. C’est de l’électro-mécanique, la société ne peut pas comprendre… Les différentes œuvres qui ont été inspirées par ces relations interdites plaident pour cette différence bien marquée que je fais entre la pédophilie et le détournement. Verlaine n’aurait pas eu envie de baiser un Rimbaud qui aurait eu 9 ans. Même si Rimbaud, à 9 ans, était déjà génial depuis longtemps ! Pareil pour Oscar et Bosie. Cocteau, à ma connaissance, n’a jamais été tenté par l’anus d’un enfant de huit ans, et ce n’est pas seulement la beauté et la jeunesse qui l’a attiré chez Radiguet. Ce n’est pas l’enfant Raymond qui l’excitait mais cette incroyable âme d’adulte engoncée dans ce corps d’ado surdoué.

D.M. : Pour revenir à l’affaire, il est vrai qu’à aucun moment, on n’a demandé à Springora ce qu’elle a pu trouver à Matzneff à l’époque, pourquoi elle lui a écrit ces lettres, pourquoi elle a assumé aussi longtemps une telle relation, bref ce qui l’a attirée dans les bras de l’écrivain. Au fait, vous parliez de faits divers tout à l’heure, vous pensiez à quoi ?

M.-É. N. : Je pensais à l’affaire Gabrielle Russier en 1968. Vous savez, André Cayatte en a tiré un de ses meilleurs films, Mourir d’aimer, avec Annie Girardot. Une prof de français, 31 ans, à Marseille, en plein Mai-68, tombe amoureuse d’un de ses élèves, Christian Rossi, 16 ans, fils d’un couple de réacs communistes prudes et casse-couilles, casse-ovaires même puisque les Rossi n’ont eu de cesse de la harceler, en voilà un harcèlement sexuel, ou plutôt anti-sexuel, jusqu’à faire envoyer la maîtresse de leur fils en prison pendant que celui-ci était enfermé dans un asile… Résultat : Gabrielle Russier s’est suicidée parce qu’on lui reprochait d’aimer un de ses élèves. En pleine période de « libération sexuelle » ! Pompidou, président à l’époque, dans une célèbre conférence de presse, n’a su, morveux Boudimontois, que citer Éluard en guise d’hommage funèbre à Gabrielle !… Autre chose « amusante » : Gabrielle Russier était une protestante. C’est encore un bon point pour les protestants, car seul un pasteur a accepté d’enterrer cette martyre du détournement de mineur dignement, se foutant qu’elle se retrouve au septième cercle de l’Enfer métamorphosée en arbuste aux branches cassées comme l’aurait mise Dante en tant que catholique…

D.M. : Pour revenir au livre de Springora, la polémique a éclaté dès l’annonce du livre, on a vu que Matzneff a été rapidement lâché par tous ses soutiens. Qu’en pensez-vous ?

M.-É. N. : Ah ! Ça a été unanime ! De toute façon, la peur met tout le monde d’accord. Ce qui est grave, c’est que s’il s’était agi d’un véritable génie de la littérature, ou de l’art en général, Matzneff aurait été tout autant lâché par ses meilleurs amis ! Ça aurait été par exemple Lewis Carroll, l’auteur d’Alice au pays des merveilles, que l’inspiratrice même d’Alice aurait « balancé » 30 ans après parce qu’il aurait voulu passer de l’autre côté du miroir plutôt que de se contenter d’allégoriser sa passion pour les petites filles, Carroll aurait été tout aussi déchiqueté que Matzneff par la société. C’est ça le pire ! Être un vrai grand artiste, et même n’avoir jamais été un pédophile, mais juste un kiffeur exclusif de fillettes mises en contes et prises en photos par-ci par-là comme l’était Lewis Carroll ne l’aurait pas davantage protégé que Matzneff !

D.M. : Mais pour porter des accusations de pédophilie contre quelqu’un, il faut des preuves.

M.-É. N. : Aujourd’hui, des rumeurs suffiraient. Pour ce qui est de Lewis Carroll, les « preuves », on les a même fabriquées plus de cent ans après sa mort ! Un jeune con du numérique a propagé une fausse photo de Carroll se faisant embrasser sur la bouche par Alice. Il s’agissait de deux clichés distincts : Lewis lisant la tête baissée et Alice chahutant avec une de ses petites copines… Et même une main soi-disant de Carroll, prédateur serrant la taille de la gamine a été rajoutée… Montage stalinien version 2.0 !

Le conspi pervers a fini par cracher la supercherie de sa fake photo, mais le mal était fait, ça allait déjà trop bien dans le sens du vent en 2005. Pourquoi ? Parce qu’il fallait salir Lewis : trop d’indices cheloux contre lui, alors que la fameuse Alice, Alice Liddel, sept ans et demi à l’époque où elle était la star des petites fées gravitant autour du conteur, a toujours affirmé, même devenue très vieille dame anglaise, que jamais le révérend père Dodgson, c’était son vrai nom, navait eu le moindre geste équivoque envers elle, pas plus qu’envers toutes les autres : c’était un gentleman exemplaire ! Il les adorait et exclusivement puisqu’il rejetait les petits garçons de ses goûters, garden parties et autres pique-niques… Lewis Carroll était un pédofantasmeur, hétéro pur et dur protestant, mais on l’a comparé rétrospectivement à Michael Jackson qui, lui, tripotait réellement les quiquettes de ses fanounets de dix ans dans les lits desquels il se glissait avec l’accord des parents. Rien à voir ! Vous voyez, on confond toujours tout tout le temps !

D.M. : Mais Carroll faisait quand même poser ses fillettes quasiment dénudée et déguisées en mendiantes…

M.-É. N. : Attention, c’était pas David Hamilton non plus ! Qui, lui, d’ailleurs, choisissait ses modèles d’un âge supérieur… On en parlera aussi, je pense…

D.M. : C’est prévu.

M.-É. N. : Faire poser les petites filles de la haute société victorienne en clochardes en haillons, c’est déjà mieux qu’en mini-putes, comme le leur feront faire plus tard les organisateurs de concours pour Miss miniatures yankees poussées par leurs mères, non ? Pour Carroll, ça avait un sens dickensien de placer Alice hors des aventures mesquines de deux poux et la chute du Fruit…

D.M. : Pardon ?

M.-É. N. : « Measly Ventures of Two Lice and the Fall of Fruit », en anglais. C’est comme ça que James Joyce appelait les Alice’s Adventures in Wonderland de Carroll à qui il a beaucoup emprunté pour ses langageries virtuoses. Dans Finnegans Wake, par exemple, Joyce n’arrête pas de décliner le prénom d’Alice : Two Lice donc, mais aussi Alys, Alesse, Hey, lass!, a lessle, a lissle, Alas, A liss, Ellis, a lass, salices, Alicious… J’ai lu ça dans un article fouillé. Et tout ça en étant parfaitement conscient de l’ambiguïté de Carroll qu’il surnomme « Lewd’s carol », ce qui veut dire « le chant de l’obscène » ou alors, partant de son vrai nom Dodgson, « Dodgfather, Dodgson and Coo » : le Père Esquive, le Fils Esquive et Compagnie, sauf que le « Co » de « and Co » est « Coo », ce qui veut dire « roucouler »… Sacré Joyce ! Vous voyez qu’un des plus grands écrivains admirateurs de Carroll — et il y avait de quoi l’être — n’était pas dupe de ses « zones d’ombres », mais s’il avait dû le faire à son époque, je suis sûr que ça n’aurait pas empêché Joyce de le défendre. Tandis qu’aujourd’hui, tous les confrères de Matzneff et les journalistes qui savaient très bien ce qu’il faisait, tous ces gens qui, pendant quarante ans, ont eu le mauvais goût de le trouver à la fois grand écrivain et pédophile folklorique sont les mêmes qui lui tournent tous le dos.

D.M. : À qui pensez-vous ?

M.-É. N. : Parmi les plus lâches, il y a eu François Busnel qui avait reçu Matzneff sur un tapis rouge déroulé comme une langue dans son émission soporifique et qui s’est cru obligé de faire un chapô télévisé pour s’excuser d’avoir invité le monstre, jusqu’à « compenser » par une Grande Librairie « spéciale Springora » reportée d’ailleurs d’une semaine à cause de la mort du père de cette dernière… Encore un signe de Dieu qui tue le vrai père qu’elle avait sexuellement substitué à la personne de Gabriel. Papa Springora meurt sacrifié comme en écho au sacrifice que sa fille a opéré sur son double symbolique sur l’autel de ses piles de livres à vendre à tire-larigot ! Écœurant Busnel, mais dégoûtant Pascal Praud, qui m’avait personnellement dit à La Rotonde, un mois avant le déclenchement de l’affaire, que ses deux écrivains préférés étaient moi et Matzneff (quel rapport ?) mais qu’il ne pouvait nous inviter ni l’un ni l’autre. Dans son émission matinale, L’heure des pros, il s’est fendu d’un petit laïus retropédaleur où il atténuait son enthousiasme matzneffien comme on baisse le feu sous une casserole pleine de lait, en disant qu’il ne l’avait apprécié pour le style de ses romans, sans plus, etc., alors que c’était son idole, et on aimerait bien savoir pourquoi d’ailleurs…

D.M. : En parlant de Praud, j’ai retrouvé dans le journal de Matzneff un extrait où il raconte qu’il dîne à la Rotonde justement, avec « son amie » Émilie Frèche.

M.-É. N. : Pascal Praud, Émilie Frèche, on est en terrain de connaissance ! Vous remarquerez que dans tout le journal de Matzneff, je ne suis jamais cité, même pas pour une publication, et pas l’ombre d’un récit de déjeuner, de dîner, ce qui prouve bien qu’on se connaissait moins qu’il ne fréquentait tous les autres, pour ne pas dire toutes ces autruches cachées aujourd’hui la tête dans le sable… Bernard Pivot aussi a fait preuve d’une belle tartufferie a posteriori.

D.M.: J’ai son tweet, là : « Dans les années 70 et 80, la littérature passait avant la morale; aujourdhui, la morale passe avant la littérature. Moralement, cest un progrès. Nous sommes plus ou moins les produits intellectuels et moraux dun pays et, surtout, dune époque.» (27 décembre 2019).

M.-É. N. : Après l’avoir reçu à Apostrophes en 1990, dans la fameuse émission où il lui avait foutu Denise Bombardier dans les pattes.

D.M.: Et pas qu’en 1990 ! Pivot a reçu Matzneff dès les premières semaines d’Apostrophes (12 septembre 1975), mais aussi 1980, 1984 et 1987.

M.-É. N. : Pivot renie sa complaisance d’antan, très appuyée par les ricanements de ses invités. Il y qualifiait Matzneff de « professeur d’éducation sexuelle » et de « collectionneur de minettes »… Oui, « minettes », comme si Matzneff était Claude François… D’ailleurs, Claude a bien fait de stopper net son magazine lancé en 1974. Ça commençait à gronder dans les chaumières. Aujourd’hui, le chanteur serait accusé de pédophilie, direct.

D.M.: Quel magazine ?

M.-É. N. : Absolu, voyons ! Dans son délire de soi-disant mégalo touche-à-tout, le chanteur à « minettes », comme dirait Bernard Pivot, s’était lancé dans une entreprise de presse à la Daniel Filipacchi : en est sorti un magazine pédo-érotique, disons, qui s’appelait Absolu avec des photos de jeunes filles quasi-floutées à l’hamiltonienne ! C’est quand on commença à comprendre que Monsieur Claude se chargeait lui-même des prises de vue dans son studio-bordel que le futur électrocuté mit la pédale douce et abandonna son magazine, avant que ça lui foute en l’air sa carrière de chanteur. Cette aventure est pourtant portée à charge contre Claude François, mais pour moi ça enrichit son personnage déjà bien baroque, et qui m’a toujours intéressé… C’est autre chose que Johnny Hallyday !

D.M. : Pendant que vous parliez, j’ai retrouvé sur mon smartphone une interview de Claude François réalisée dans les années 1970 sur son goût pour les jeunes filles… Écoutez ce qu’il dit : « Je les aime jusqu’à 17-18 ans, après je commence à me méfier, Dieu seul sait si j’ai des aventures au-delà de 18 ans, bien sûr, heureusement, mais après 18 ans, je me méfie, parce que les filles commencent à réfléchir, elles ne sont plus naturelles, etc., ça commence même quelquefois avant. Et puis, on retrouve cette forme humaine et équilibrée après une bonne trentaine d’années. Il y a cette espèce d’horrible moyenne entre 18 et 30 ans. J’aime pas les filles d’entre cet âge-là, elles se sentent obligées de prendre position. Elles n’ont plus cette espèce de rêve que représente pour moi la fille, c’est-à-dire cette espèce de chose instinctive type. Pour moi, artiste, c’est exactement comme ça que je le conçois. C’est pour ça que quand les filles piquent des crises, je les trouve non civilisées mais exactement comme je les aime, natures. »

M.-É. N. : Grand Claude ! Le plus honnête et le plus intelligent des chantonneurs de varièt’ ! Avec Brel, chez qui d’ailleurs je me reconnais plus dans son goût de « misogyne » adorateur de femmes, et pas trop porté sur les jeunettes comme Claude… Brel, c’était plutôt les putes et les femmes déjà faites, ready made ! D’ailleurs, j’y pense, voyez comme les conversations sont faites, Brel aussi est dans la boucle de notre sujet puisqu’il a joué dans un autre film de Cayatte, excellent, décidément ! Les risques du métier où un prof se fait draguer et harceler par une de ses élèves qui cherche à le faire tomber pour pédophilie parce qu’il ne veut pas la baiser ! Mourir d’aimer à l’envers en quelque sorte, et tout autant scandaleux ! Une autre histoire de détournement de majeur, et le meilleur rôle de Jacques Brel au cinéma…. C’est drôle de me dire que j’aurais rencontré les deux chanteurs les plus intelligents du show-biz années 60-70 ! Claude François m’a même caressé les cheveux quand j’avais 11 ans lorsque mon père m’a présenté à lui… C’est ma seule expérience pédophilique !

D.M.: Revenons à Matzneff… Parmi ceux qui l’ont lâché, il y a aussi, et surtout, les membres du prix Renaudot qui ont été les premiers à lui remettre une récompense. C’est d’ailleurs ironique de voir que dans ses livres, Matzneff trépigne comme un gosse de ne pas avoir de prix littéraires…

M.-É. N. : Oui, là encore, silence foireux ou prouts peu sonores, si on reste dans les métaphores du domaine de l’anus ! Personne n’a su finalement qui avait voté pour Matzneff en 2013 pour lui attribuer le Renaudot essai, le Renaudot roman ayant été attribué à… Yann Moix. Le monde est petit, ou plutôt, ce monde est petit ! Au passage, Moix, qui a reproché à Beigbeder de ne pas l’avoir assez soutenu dans son affaire quelques mois à peine avant celle de Matzneff, n’a pas non plus renvoyé l’ascenseur à toute vitesse à Matzneff qui avait pris la peine de le défendre en tant que « grand écrivain » — encore une faute de goût — dont le révisionnisme n’était pas si grave que ça… Ils me font tous marrer ! On ne saura donc pas, hélas, qui de monsieur Gardel, de monsieur Chateauraynaud, de madame Bona, ou de monsieur Le Clézio a voulu primer le vieux Matzneff, et encore à temps pour rendre justice à son « grand talent » !… Le moins dégonflé a été encore Franz-Olivier Giesbert qui aujourd’hui assume plus ou moins, et Patrick Besson qui a mis un bon moment avant de trouver la parade à toute explication, et en deux temps : d’abord, publier des extraits du Journal de Matzneff où sans commentaires, ça montrait que tous ses lâcheurs étaient mouillés jusqu’aux couilles dans la fréquentation du pédo-criminel si cultivé, un de ses meilleurs articles depuis longtemps, schulho-nabien !

Ensuite, dans sa même chronique du Point, Besson a attaqué un de ses collègues au Renaudot, Jérôme Garcin, premier rat, avec un masque et une plume dans le cul, à quitter le plus visqueusement du monde ce navire pourtant troué de partout depuis le début ! Garcin qui démissionne du jury avec deux mois de retard ! Tiens ! Je viens d’apprendre d’ailleurs que Le Clézio l’a imité. Oui ! Le prix Nobel du remord, dégoûté par l’affaire Matzneff, à son tour rend son tablier de sacrificateur aztèque… Évidemment, j’aurais préféré que Le Clézio le fasse en 2010, après avoir échoué à me faire obtenir le prix pour L’Homme qui arrêta d’écrire, après qu’il a voté 11 tours pour ma pomme.

D.M. : Vous oubliez Giudicelli!

M.-É. N. : Ah non, je n’oublierai jamais Giudicelli ! Et pas seulement parce qu’il m’a fait louper ce même Renaudot en 2010, avec L’Homme qui arrêta d’écrire !

D.M. : Ah bon ?

M.-É. N. : Oui, c’est raconté dans Les Porcs 2. Cet enculé avait promis à son grand copain Besson sa voix pour moi et m’a lâché au dernier moment, par fidélité à son petit anus algérien Salim Bachi qu’il avait poussé dans la liste, comme on enfonce un gode rose dans le cul d’un babouin qui vous a fait de l’œil derrière sa cage au zoo ! Si ça, c’est pas de l’homophobie, je ne m’y connais pas !

D.M. : Pour l’instant, Giudicelli n’a pas parlé, il s’est contenté de se laisser perquisitionner et interroger par la police, mais il n’a pas eu le courage de défendre son ami Matzneff…

M.-É. N. : C’est une vieille tante aujourd’hui, Christian Giudicelli, mais avant c’était le compagnon des virées pédophiliques aux Philippines, des pédophilippiniques ! Et puis l’ami chargé de planquer les manuscrits les plus compromettants de Calamity Gab !…

D.M. : Parmi les personnalités qui se sont exprimées sur l’affaire Matzneff, il y a eu également Frédéric Beigbeder.

M.-É. N. : Ah, Beigbeder… J’en ai tout dit, et pourtant, il y en a toujours à dire ! Il est l’incarnation de la lâcheté suprême de ce monde littéraire. Sur l’affaire Matzneff, encore une fois, Beigbeder a été exemplaire dans la minablerie ! C’est lui qui a été désigné comme le représentant du jury Renaudot, et il n’a pas échappé à la question Matzneff dans toutes les promos de son dernier navet…

D.M. : Qui s’appelle d’ailleurs L’Homme qui pleure de rire

M.-É. N. : Presque un aussi mauvais titre que Presque rien sur presque tout de Jean d’Ormesson ! Beig’ a d’abord voulu faire croire qu’il avait toujours cru que Matzneff fantasmait dans ses livres, que rien n’était réel, pour finalement convenir qu’il y avait eu une grande négligence de sa part, et des autres, et qu’il ne se sentait plus du tout l’ami de ce vieux dégueulasse.

D.M. : Alors, qu’en novembre 2004, dans le bulletin de la Société des Amis de Gabriel Matzneff, Beigbeder avait publié un article Il faut sauver le soldat Matzneff, texte sans équivoque dont le titre disait tout…

M.-É. N. : Et aussi un autre, De la pédophilie en littérature, dans Lire en 2009, je crois, où il croyait régler le problème alors qu’il ne fait que poser la question à laquelle nous allons tenter de répondre dans entretien ! Beigbeder fait la différence « entre le fantasme littéraire et le passage à l’acte criminel », d’accord. Et il revendique pour les écrivains le droit de « pouvoir écrire sur tous les sujets, surtout sur les choses choquantes, ignobles, atroces, sinon à quoi cela sert-il d’écrire ? » Très bien, sauf qu’après, en plaidant pour qu’on ne brûle pas les livres des « transgresseurs », il cite, en vrac, indifféremment, les fantasmeurs et les activistes : Gide se retrouve avec Nabokov, Lautréamont avec Tony Duvert, Pierre Louÿs avec Nicolas Jones-Gorlin, Frédéric Mitterrand avec Thomas Mann, etc… Hétéros, homos, pédos, branleurs, imaginatifs tous mêlés. Non ! N’importe quoi… Beigbeder osait même glisser dans sa liste Gabriel Matzneff à côté du marquis de Sade !

D.M. : Tenez, tant qu’on y est, pour aller jusqu’au bout des réactions à l’affaire Matzneff, je vous propose de faire un tour d’horizon, une sorte de revue de presse de ce que les principales figures du monde des Lettres ont écrit dessus depuis janvier dernier… D’accord ?

M.-É. N. : « Ça marche ! » comme disait Oscar Pistorius en reprenant l’entraînement après avoir tué de quatre balles sa femme mannequin qui s’était réfugiée dans leur salle de bain !…

D.M. : On commence par Christine Angot. Elle aussi a changé de position depuis l’émission que vous aviez faite ensemble avec Matzneff en 2001. Près de vingt ans plus tard, elle se retourne et attaque Matzneff dans une tribune…

M.-É. N. : Ah oui, j’ai vu ça dans Le Monde ! C’est une lettre ouverte à Matzneff, pas mal comme système, ça, la lettre ouverte…

D.M. : Elle révèle qu’elle a d’abord été fan de Matzneff. « Je cours derrière vous, je vous aborde. Je dis “jaime vos livres”, ou un truc dans ce style. Ce que jaimais, c’était écrire, l’écriture, le traitement du réel par l’écrit. Jai été impressionnée, c’était la première fois que je voyais un écrivain en vrai dans la rue. Génial.»

M.-É. N. : Déjà, jeune, Angot ne comprenait rien à la littérature ! Se laisser abuser par Matzneff « grand écrivain » est plus grave que d’adorer sa bite quand on essaye d’être une femme, quel que soit son âge.

D.M. : Elle aussi c’est a posteriori qu’elle crache dessus : « Sauf que vous n’écriviez pas le réel en fait. Vous êtes, comme on dit, un bon écrivain, mais limité, puisque vous ne compreniez pas ce qui se passait dans la tête de la jeune fille. Obnubilé que vous étiez par votre propre image, combien de pages dans vos livres sur vos yeux clairs et votre minceur.»

M.-É. N. : Accuser Matzneff de « narcissisme » quand on s’appelle Christine Angot, c’est gros !

D.M. : Et comme explication de sa bévue de fille d’une vingtaine d’années, elle dit : « Je n’avais pas encore été dans le cabinet d’un psychanalyste. Je commençais à avoir des insomnies, des difficultés dans ma sexualité, mais je n’étais pas encore prête à me dire, à admettre, que mon père s’était autorisé à commettre un inceste sur moi parce qu’il ne mavait jamais aimée, qu’il navait aimé que lui-même, son bon plaisir, sa propre autorité, au mépris total de mon avenir, de ma vie amoureuse future, de ma vie sexuelle, notamment.»

M.-É. N. : Et voilà le Père qui déboule la queue à l’air, autant dire son père puisqu’elle le voit partout… Lettre à mon père de couilles ! Angot se projette dans Vanessa. Elle sait mieux que Springora si oui ou non elle s’est crue aimée par Matzneff parce qu’elle-même, Angot, s’est crue aimée par son père qui l’avait incestée ! Pour Angot, de toute façon, toute passion est une perversion et tout amour est une humiliation. Voilà pourquoi elle se victimise aux côtés de sa copine Springora, en mal de père et manipulée par sa mère, sujet fondamental qu’Angot en mauvaise écrivaine ne fait qu’effleurer… Matzneff, selon Angot, a décrété que Vanessa était plus désirable que sa mère. Que ce soit vrai importe peu à la virago d’On n’est pas couché. Elle sait mieux aussi que lui-même ce que Matzneff ressentait pour Vanessa pour en faire sa chose sexuelle, et toujours en mettant dégoûtamment en parallèle sa propre carrière de scribouilleuse frustrée… Ah, que tout cela est à vomir !

D.M. : Plus loin, Angot explique aux hommes salauds le silence des enfants abusés : « Sinon ils étoufferaient avec votre queue dans la bouche ou dans lanus. Votre odeur d’adulte. Le bruit de vos ablutions dans la salle de bains.»

M.-É. N. : Du Virginie Despentes avant la lettre, avec juste un mois et demi d’avance sur l’affaire Polanski ! D’ailleurs, on accuse Despentes d’être vulgaire parce qu’elle emploie des mots crus, mais c’est Angot la plus vulgaire parce que chez elle ce n’est pas naturel… Finalement, en faisant semblant de défendre la victime Vanessa, Angot n’a fait que l’enfoncer et c’est voulu de la part d’une jalouse pareille : Le Consentement s’est vendu plus en deux semaines que tous les faux œufs d’autruche que cette poule crade d’Angot a pondus depuis trente ans !

D.M. : Et enfin : «Vanessa, beaucoup dautres, moi-même, cest exactement ce quon a ressenti, une tristesse qui suffoque, quand on avait la queue dun père ou dun homme qui aurait pu l’être dans la bouche.»

M.-É. N. : Putain ! Mais avale-la la queue de ton père, connasse, et qu’on en parle plus ! Tu auras mon consentement ! Excusez-moi, je m’énerve…

D.M. : Il y a aussi la tribune de Marc Weizmann, également publiée dans Le Monde. Le titre, c’est « Obsédés par leur narcissisme masculin, ni Matzneff ni le milieu littéraire nont été capables de voir la transgression dont ils se réclamaient».

M.-É. N. : Comme d’habitude, ça ne veut rien dire ! En plus, maso comme il est, Marc ne se rend pas compte qu’il s’inclut dans ce milieu littéraire qui n’a pas été capable de voir… De voir quoi ? La transgression ? Mais de quelle « transgression dont ils se réclamaient » parle-t-il ? S’ils s’en réclamaient, c’est qu’ils étaient capables de la voir, non ? Il faudrait quand même qu’à plus de 60 ans, Weitzmann se mette à apprendre à écrire !

D.M. : Il rappelle ensuite que pendant quarante ans, Matzneff a « séduit des jeunes filles mineures» et a fait « de régulières plongées dans le monde de la prostitution enfantine à Manille». Il le traite de « prosélyte de la pédophilie », et soutient qu’écrivains, jurés et critiques l’ont soutenu à cause de son style.

M.-É. N. : Quel style ?

D.M. : Il faut croire qu’il lui en trouve un… Mais pour Weitzmann, avoir du style c’est négatif, puisqu’il oppose le style à la littérature qui a du poids.

M.-É. N. : C’est toujours pareil… Voilà pourquoi Matzneff est un révélateur. Grâce à lui, on peut mieux évaluer la hargne, l’incompréhension, la lâcheté et la pulsion de mort dont tous les petits pions du milieu littéraire sont capables Ce qui compte, c’est eux, pas lui. Pour Weitzmann, ne vous y trompez pas, le style de Joyce est aussi « léger » et « fautif » que celui qu’il concède à un Matzneff. Le style, ce n’est pas profond pour Weitzmann et tous ceux qui n’en ont jamais eu. Le style, c’est juste fait pour cacher le fond, ce fond effrayant que la critique littéraire veut boucher… C’est pas pour rien que Céline, toute la dernière partie de sa vie, n’a fait que marteler son argument du style contre l’idée. Il savait ce qu’il disait !

D.M. : Après ça, Weizmann glisse du milieu littéraire pour arriver aux milieux politiques, afin de démontrer que Matzneff a d’abord été proche de la gauche dans les années 1970, puis de la droite dans les années 80-90, notamment à travers le soutien sans faille que lui a apporté toute sa vie Jean d’Ormesson qui comparait, rappelle Weitzmann en le citant, l’accumulation de conquêtes de Matzneff à un « hamburger de corps empilés à faire pâlir Jean-Marie Rouart».

M.-É. N. : Beurk ! Le Mac Do de « Jean d’O » ! C’est la Quick Academy ! Rouart, d’Ormesson, qui ne sont pas des pédophiles, sont comme eux des haineux du vagin au fond ! Il suffit de les lire : pas plus que Matzneff, ils n’ont un style, sauf celui de jouer aux fins analystes du monde féminin alors que dès qu’ils en parlent, ce n’est qu’un grossier étalage de beauferie de lettrés prétentiards !

D.M. : De ça, Weitzmann en parle aussi ! « Cest dans ces années 1990 puis 2000 que va se former dans le milieu littéraire un petit monde presque exclusivement masculin en quête de transgression. On y arbore des positions antiglobalistes “de gauche”, tout en affichant une attitude aristocrate, on célèbre “la décadence” en lisant les classiques et lon encense les écrivains prétendument “sulfureux” tels Marc-Édouard Nabe et Matzneff, le séducteur de vierges. » Je me demande comment il a réussi à vous placer dans son article, il y en avait d’autres, d’écrivains à citer…

M.-É. N. : Il ne peut pas se passer de moi, le Weitzmann ! C’est même un exploit : arriver à me rattacher à Matzneff par notre réputation prétendument « sulfureuse ». M’associer à un « séducteur de vierges », c’est n’avoir rien compris à ma libido !

D.M. : Et c’est pas fini ! Après vous avoir « compromis », Weitzmann reproche ensuite à Matzneff de se prendre tour à tour pour un Don Juan, un Méphistophélès et un Pygmalion, tout en ne se prétendant jamais macho. C’est sans doute sur Wikipédia qu’il a lu que Pygmalion détestait et fuyait le sexe féminin…

M.-É. N. : Weitzmann a toujours voulu se faire passer pour un érudit en littérature classique alors qu’il n’y connaît rien. Seule la haine l’intéresse, celle qu’il ressent pour tout ce qui sort de l’ordinaire, dans le monde de la littérature comme dans celui de la réalité. Dans sa grosse tête, c’est la grande confusion : en bon terrorisé, il hait tout ce qui le terrorise et d’abord, et évidemment, les terroristes. Finalement, qu’ils soient islamistes n’est qu’un détail dans l’histoire de l’effroi que Marc Weitzmann ressent vis-à-vis de ce monde.

D.M. : Un autre aussi, qui est intervenu sur l’affaire Matzneff, c’est Philippe Sollers ! Il l’a fait en mars dernier, d’abord dans Le Point, puis dans L’Obs, et à chaque fois sous la forme d’une interview-fleuve qui m’ont beaucoup fait penser, par leur longueur et leur liberté de ton, à celle que vous aviez faite avec Amaury Brelet publiée un mois plus tôt dans Valeurs Actuelles.

M.-É. N. : Tout à fait ! Ça m’a frappé aussi. Mais on ne fait pas un entretien fleuve avec une langue de bois, sinon ça revient à faire du canoë. À 83 ans, mon cher vieux mentor veut toujours être sur la brèche, ne rien rater, s’exprimer au plus près de l’actualité, mais sans rien dire vraiment…

D.M. : Pourtant, ça le concerne particulièrement vu qu’il a longtemps été l’éditeur de Matzneff à L’Infini/Gallimard… Il a même été convoqué à la police pour ça, comme il l’a raconté dans Le Point.

M.-É. N. : Mais oui ! Très bonne expérience pour un octogénaire ! Là, il a compris ce que j’ai vécu ces dernières années… Bouger sa vieille carcasse percluse jusqu’à Nanterre, parcourir les couloirs avec sa canne, craindre une garde-à-vue et rester plusieurs heures devant une fliquette chargée de lui sortir les vers pédophiliques du nez de son auteur, super journée ! D’ailleurs, il a beau se forcer à en rire et à n’exprimer aucun regret d’avoir publié le misérable, il est bien obligé d’arriver à la même conclusion que moi : « Matzneff n’est pas un très grand écrivain ». Évidemment, comme il l’a publié, il ne peut pas dire qu’il n’a aucun talent, mais on le sent quand même gêné aux entournures, surtout lorsque la flic lui lit une « sodomisation d’un petit garçon » par Matzneff.

D.M. : Sollers dit des choses qui ont dû vous interpeler : « Springora n’a pas été violée, elle a subi une emprise», ou alors « Les petits garçons de Manille, c’est autre chose. Matzneff s’en est expliqué, il a appelé ça – bêtement à mon avis – “détournement de majeurs”».

M.-É. N. : Absolument ! Le détournement de majeur ou de mineur fait toujours mauvais ménage avec la prostitution. Encore deux trucs qui n’ont rien à voir. Un détourné n’est pas plus la pute du détourneur qu’un détourneur n’est son client. Mais Sollers a raison, plus loin, de signaler que si on va par là — tourisme homosexuel, ou pédosexuel plutôt —, il y a dix mille criminels qui courent toujours alors qu’il n’y a qu’au seul Matzneff qu’on a fait un croc-en-jambe.

D.M. : Sur Springora, je le trouve ambigu. D’un côté, Sollers dit que son livre manque de qualités littéraires mais de l’autre, il n’ose pas aller plus loin quand il ouvre la discussion sur la notion de consentement.

M.-É. N. : Évidemment… Et c’est tout à fait significatif qu’à notre époque, le mot même de « consentement » signifie justement que la personne n’était pas consentante, c’est un contre-sens et parfaitement assumé.

D.M. : C’est sans doute parce que la femme de Philippe Sollers, Julia Kristeva, est psychanalyste qu’il vante à son tour les mérites de cette science à laquelle, selon lui, Matzneff ne comprend rien. Il rabâche d’ailleurs un peu toujours la même chose : Vive la psychanalyse ! Vive la révolution ! Vive l’ironie ! À mort la France moisie ! Il n’y a plus de sexualité ! Il n’y plus de littérature !, etc.

M.-É. N. : « C’est la même chanson » comme disait encore Claude François !… Mais malgré l’influence de sa femme psy, Sollers reste à la fois un grand spécialiste des femmes et de la psychanalyse. On en a souvent parlé ensemble, bien qu’il dise : « Je ne connais pas d’hétérosexuels comme moi. Je ne partage jamais aucune conversation sur ce thème. Ni aucune confidence, cela va de soi. » Il a un fonctionnement d’homme marié unique dans l’histoire du couple. Sur l’argent en particulier, c’est très fort, il faudra un jour étudier en même temps, et pas l’un après l’autre, les deux couples qu’il a formés dans sa vie et sa littérature, l’un avec Kristeva, l’autre avec Dominique Rolin. Mais c’est une autre discussion…

D.M. : Avec tout ça, les journalistes qui l’ont interviewé ne l’ont pas beaucoup interrogé sur son dernier livre, Désir

M.-É. N. : Le bien nommé ! La prochaine fois que j’irai à Paris, j’irai le voir dans son bureau et recevrai son livre de ses mains… Ça m’intéresse ce qu’il dit, paraît-il, de #MeToo… Ça fait tellement longtemps que je ne suis plus revenu en France que je n’ai pas pu lui donner mon Patience 4, qui s’ouvre sur la question par mon éditorial, avant la rafale de photos pornos avec Alexandra. Nabe la Rafale !

D.M. : Sollers croit qu’on est en pleine révolution, et révolution féministe, et que les « crypto-fascistes surréagissent en sur-réactionnaires qu’ils sont. » Il rajoute aussi, c’est très drôle, qu’Éric Zemmour l’intéresse beaucoup…

M.-É. N. : Quel faux-cul !

D.M. : C’est comme quand on lui demande quel est l’écrivain à sauver depuis la mort de Philip Roth, il répond Michel Houellebecq : « Excellent, Houellebecq ! Soumission est un livre tout à fait prophétique…»

M.-É. N. : Il m’a toujours fait ça ! Houellebecq, le « cache-Nabe » ! On connait : « Cachez ce Nabe que je ne veux pas qu’on voie ! » Mais je ne lui en veux plus…

D.M. : Dans la seconde interview, qu’il a accordée à L’Obs, j’ai remarqué une grande différence avec vous sur le mouvement #MeToo justement. Dans l’éditorial de Patience, vous n’accordez absolument aucun crédit au mouvement de libération qu’incarnerait BalanceTonPorc, contrairement à Sollers qui, lui, au tout début de son interview, appelle #MeToo « l’alliance féministe universelle» et trouve même que c’est une « excellence nouvelle sociale et sexuelle ». Il se vante d’avoir tout prophétisé dans Femmes dès 1983 et d’être le responsable de la publication de Sade dans la Pléiade.

M.-É. N. : J’ai vu, j’ai vu… Il dit aussi qu’il soutient à fond #MeToo parce qu’il est pour l’émancipation des femmes comme il a été un « fanatique de Simone Veil proposant l’IVG à la tribune de l’Assemblée nationale ! » Quel adorable Tartuffe ! Il est né roublard, il mourra roublard, entretenant la confusion exprès. Quel rapport entre #MeToo et l’IVG ? Alors qu’il pense comme moi que #MeToo est une régression dans la liberté de la femme, au sens sadien bien sûr qui nous est cher.
Rien que l’appellation du mouvement est un aveu d’échec : « Moi aussi »… Après La France moisie, qu’attend Sollers pour écrire La France « Moi aussi » ?

D.M. : Il avoue aussi avoir arrêté de publier les journaux intimes de Matzneff par « saturation». Quand on feuillette par exemple l’avant-dernier, La jeune Moabite, on se demande même ce qu’un éditeur a pu trouver comme intérêt à un texte aussi ennuyeux où Matzneff réussit à ne jamais rien raconter…

M.-É. N. : Dire qu’à l’époque, c’est-à-dire il y a 25 ans !, Antoine Gallimard lorgnait autour des miens, de journaux… Je voyais bien que ça l’aurait intéressé s’il avait eu le cran de les publier, il hésitait mais avec un petit coup de pouce du directeur de L’Infini, ça aurait pu être jouable. Aujourd’hui, je me félicite qu’ils aient tous les deux préféré les tomes de Matzneff ! Non seulement c’est Jean-Paul Bertrand qui méritait évidemment de publier mon Journal, mais que celui de Matzneff leur reviennent aujourd’hui en pleine gueule, à Gallimard et à Sollers, est pour moi quelque chose comme une jubilation vers le ciel, comme dirait l’autre con…

D.M. : Enfin, je ne peux pas passer sous silence un dernier intervenant que vous connaissez bien aussi, et qui lui aussi n’est pas à l’aise de parler de l’affaire… Mais du côté de la « dissidence » internet, c’est Soral ! Il a écrit un texte qui s’appelle « Pédophilie, éphébophilie et pédocriminalité, Mon analyse de l’affaire Matzneff ».

M.-É. N. : Non, pas un texte. Soral n’est plus capable d’en écrire. Il s’agit de la retranscription d’une intervention audio qu’il a un peu retouchée… En voulant détacher, à juste titre, la pédophilie de l’éphébophilie et de la pédo-criminalité, Soral ne fait que semer de la confusion supplémentaire. Ce qui le gêne à l’évidence, c’est de devoir se justifier de son soutien à Matzneff qui date de plusieurs années.

D.M. : D’ailleurs, dans son audio, il vous cite, comme Weitzmann dans un autre genre, en vous rangeant avec Matzneff dans la catégorie des écrivains qui mettent la littérature au-dessus de tout, en prenant l’exemple de votre Journal intime. Il n’a pas repris ce passage dans son texte… Selon vous, pourquoi Soral soutenait Matzneff ?

M.-É. N. : C’est très simple, pour une seule raison, c’est que Matzneff l’avait à son tour soutenu lorsque Soral s’était fait chasser de Sciences Po en décembre 2006 par un autre homo tordu notoire, le directeur Richard Descoings. Alain a été trop ému de voir Gabriel venir à son secours. D’ailleurs, Matzneff en parle dans un de ses journaux en l’appelant « Alain S. » bien sûr…

D.M.: C’est pas dans un de ses journaux, mais dans son recueil Les Émiles de Gab la Rafale (2010).

M.-É. N. : Ah oui ! Les « Émiles » pour les « emails »… Comme c’est pas drôle, et si probant du manque d’oreille de La Rafale… Car évidemment, on n’entend pas « emails » dans « Émiles », on ne fait que le voir… Faute musicale !

D.M. : Pour Soral, Matzneff est avant tout un éphébophile, ce qui est « excusable », mais c’est également un pédo-criminel, ce qui l’est moins. D’après Soral toujours, toute l’affaire de janvier n’a été mise en place en vérité que pour cacher les réseaux pédophilo-satanistes à la Dutroux, car pour Soral, Dutroux n’était que le fusible d’une vaste entreprise de rapts et de sacrifices d’enfants en Belgique…

M.-É. N. : Et c’est reparti ! Il n’y a que ça qui intéresse le complotiste : tout faire réseauter. Voilà pourquoi, quinze ans après, dans l’affaire d’Outreau, Soral continue à affirmer que les victimes de la justice étaient toutes coupables, ce qui l’amène à faire l’hommage du juge Burgaud ! On voit bien que l’affaire Matzneff ne l’intéresse pas en soi, c’est juste un prétexte pour dénoncer le commerce de chair fraîche par l’oligarchie via la mafia albanaise… Émile Louis, Epstein, Weinstein… Tout est mis en vrac dans la moulinette soralienne. Pour Soral, Matzneff est donc comme un de ces enfants sacrifiés par les satanistes, mais là, il s’agit d’un vieil homme donné en pâture par les médias pour cacher les agissements beaucoup plus répréhensibles de toute une élite qui se cache derrière… On connaît.

D.M. : Après avoir dénoncé à la fois Errol Flynn, Johnny quasiment accusé de pédophilie, et la réalisatrice Maïwenn qui a commencé très jeune dans le lit de Luc Besson, etc., il en arrive à opposer le cas Matzneff pas si grave à la pornographie ambiante.

M.-É. N. : Oui, ça, c’est curieux ! Ses adeptes, qui le croyaient plutôt du côté de Rocco Siffredi, seront étonnés de voir qu’à cause de Matzneff, Soral trouve plus dangereux Rocco, avec « sa bite de 24 centimètres », qu’un vieux pédophile de 80 ans qui ne fait plus de mal à personne.

D.M. : Malgré toutes ses précautions, l’intervention de Soral a pu être prise pour une défense de Matzneff. Par exemple, par Marion Sigaux, l’historienne qui a longtemps été un des piliers d’É&R, et qui a démissionné de l’association précisément pour cette raison. Ce qui lui a valu une mise au point par Soral lui-même. Je ne sais pas si vous l’avez vue… Soral s’y réexplique sur Matzneff et passe des extraits de Sigaux en tentant de la discréditer par ses problèmes œdipiens avec son père… Soral lui reproche d’être sortie de la ligne E&R, c’est-à-dire la sienne, tout en multipliant les approximations.

M.-É. N. : Lesquelles par exemple ?

D.M. : Eh bien, comme vous, il donne des exemples de différence d’âge entre des personnalités et leurs épouses ou petites amies, sauf qu’il se trompe. Sur Méliès, par exemple, on sent qu’il est allé se renseigner vite fait sur Wikipédia : Soral affirme que le cinéaste s’est marié avec une fille de 14 ans, tout en ajoutant dans la même tirade qu’à l’époque, l’âge nubile était fixé à 15 ans. Ça ne lui a pas mis la puce à l’oreille, à Soral, cette incohérence qui n’est en réalité qu’une simple erreur de date ? Quand on regarde la source de l’article de Wikipédia qui affiche cette erreur, qui est loin d’être la seule sur l’« encyclopédie », on lit qu’Eugénie Genin épouse Georges Méliès en 1885, l’année où elle perd son père, quatre ans après que la mère d’Eugénie meure, quand elle avait 14 ans. Le texte étant mal écrit, on lit qu’elle devient orpheline à 14 ans et se marie dans la foulée, alors qu’il faudrait lire qu’elle devient orpheline à 18 ans ! On pourrait penser que la relation Genin-Méliès s’est créée avant le mariage, sauf que Méliès était à Londres entre 1883 et 1885. Donc non, Méliès ne s’est pas marié avec une fille de 14 ans, mais bien avec une de 18. Nuance !

M.-É. N. : Bravo, docteur Marty ! Je reconnais bien là le détecteur des bourdes de Wikipédia !… Oui, la question de l’âge est très très importante ! C’est même crucial, à six mois ou à un an près, si on veut détacher sérieusement l’éphébophilie de la pédophilie et de la pédo-criminalité, justement comme Soral a l’ambition, ratée, de le faire. En rétablissant les véritables âges comme vous l’avez fait, on peut donc affirmer que Méliès n’était pas pédophile, ni même éphébophile !

D.M.: Absolument. Alors que Goethe, si on en croit Marion Sigaux qui le cite en exemple elle aussi, l’était, lui. Sauf qu’elle aussi se trompe et trompe les gens. E&R, c’est pas Exactitude & Rigueur… Dans une vidéo, Sigaux prétend démontrer la pédophilie de Goethe en le citant : « Je préfère les petites filles aux petits garçons parce qu’après m’en être servi comme des petits garçons, je peux m’en servir comme des petites filles». Le problème c’est que dans Poésie et Vérité d’où est tirée la citation, Goethe ne parle pas de « petites filles» et de « petits garçons » mais de « filles » et « garçons » tout court, ce qui en fait seulement, si je puis dire, un homosexuel ou un pédéraste, mais sûrement pas un pédophile.

M.-É. N. : Si au moins l’affaire Matzneff avait pu susciter chez les commentateurs le goût des nuances, ça serait déjà ça ! Mais hélas, elle n’a apporté que plus de confusions encore, puisque du détournement d’un adulte sur une jeune fille mineure qui a mal tourné avec le temps, on en est arrivé à faire tomber ce même adulte pour pédophilie « pure », si on peut dire, sur des gamins d’une dizaine d’années qui se prostituent dans des pays exotiques où il allait faire du tourisme sexuel… Et ça, tout le monde le savait, surtout les lecteurs de ses livres. C’est eux qu’il faudrait accabler plutôt que ce pauvre et pitoyable Matzneff qui n’a en soi que très peu d’intérêt, et surtout pas littéraire. Voilà ma position.

D.M. : C’est vrai que Matzneff a été attaqué de partout mais soutenu nulle part, sauf par quelques timides propos d’Emmanuel Carrère et de Pierre-Guillaume de Roux, mais c’est à peu près tout ce que j’ai vu… Ah, et aussi un petit peu par la revue littéraire Raskar Kapac, mais qui a très vite adopté la politique du silence comme tout le monde, bien qu’encore très matzneffienne trois semaines avant l’affaire !

M.-É. N. : Raskar Kapac ? Plutôt Ringards Rastignacs ! Le titre est inspiré de Tintin, dont le père Hergé était un grand ami de Matzneff ! J’ai eu à faire au directeur de Raskar Kapac, ce gras Maxime Dalle, à Aix en 2013. Avec son copain hirsute blondinet Yves Delafoy, ils ont mal vécu toute une journée avec moi où ils se sont comportés comme des ploucs indiscrets et lourdingues… Après que je l’ai raconté à David Vesper, il en a fait état dans un tweet…

Ce vexé de Dalle, à son tour, a mal raconté exprès son « expérience aixoise » dans un texte qu’il est allé ventre à terre offrir à Laïbi pour qu’il le publie sur son blog. Encore un déçu blessé à mort, et qui a fait son petit chemin, à droite toutes ! On retrouvera tout ça dans Les Porcs 3… Ça me rappelle la revue Cancer ! au début des années 2000 : de petits jeunes « fascistes » se prétendant cultivés, et toujours de la même culture de la droite pseudo-rebelle, font joujou avec des fantômes que, pour certains, j’ai rerendus vivants dans mes livres, et qu’ils ont découverts dedans. Personne n’est dupe. Soutine, Mermoz, Nietzsche… C’est pas pour rien qu’ils ont pris le nom d’une momie. C’est eux, les ressorteurs de momies ! Ils croient les ressusciter et ils les enterrent plus profond… Évidemment, ça ne pouvait que plaire aux vieux défenseurs de la Civilisation détruite par le « grand remplacement » et autres fadaises de l’extrême-droite « lettrée ». Les Raskar font des cocktails, des soirées d’hommage, ils sont adoubés par Frédéric Beigbeder…. Sur Internet, j’ai vu un raout autour de Jean-René Huguenin, vieille lune réapparue dans les années 80, avec Pierre Arditi lisant ses textes dans le bar de d’hôtel Le Swann en janvier 2018 devant un Michka Assayas en extase… Ridicule ! Il y a toujours la même bande de jeunes et vieux schnocks, du libraire François Bousquet à Christian Dedet, en passant par Romaric Sangars. C’est la grande collaboration L’Incorrect/Élements/Causeur. Dalle et ses petits potes sous-doués ont même réussi à se faire éditer par le Rocher, éditeur qui me dit quelque chose… Comme c’est mignon…

D.M. : Et leur seul grand auteur vivant qu’ils citaient quand on leur reprochait de ne s’intéresser qu’aux morts, c’était Gabriel Matzneff ! Ils lui ont consacré un numéro spécial, en octobre 2018, et surtout ils ont organisé deux soirées assez récentes. L’une, le 12 octobre 2018 dans un café du Quai du Louvre. Matzneff y était et a lu un extrait de son journal intime, juste à côté d’un acteur, Charles Gonzalès. Et parmi les invités, on comptait Isabelle Coutant-Peyre, Frédéric Beigbeder, Emmanuel Pierrat, Christian Giudicelli…

M.-É. N. : Pas un ne manque à l’appel du mauvais goût ou de la complaisance amicale ! Il faut dire aussi qu’en dehors de l’homosexualité plus ou moins refoulée et inhérente aux admirateurs de Matzneff — ils ne sont pas tous pédophiles, mais j’ai du mal à ne pas tous les considérer comme des pédés —, ils adhèrent en chœur à une vieillotte conception de la littérature occidentale. Matzneff incarne pour ces jeunes et vieilles personnes un « salut par la langue » et c’est bien ça qui pour moi est avant tout criminel.

D.M. : Très peu de temps avant que n’éclate l’affaire, une autre soirée était organisée, toujours par l’équipe de Raskar Kapac, le 17 octobre 2019, dans un bar, L’Eurydice. C’est d’ailleurs pas très loin du Doux raisin, autre bar-officine d’Égalité et Réconciliation

M.-É. N. : Ils croient faire de la Contrescarpe un fief de la Contreculture ! Mais pas un pour « rendre hommage » à un autre toqué des jeunes anus du quartier, Verlaine ! Car leurs bars sont juste à côté de la maison où est mort Verlaine, en 1896 ! Mais ça, tout le monde s’en fout ! Voyez, ils sont pédés mais pas jusqu’à fêter Paul Verlaine ! Peut-être parce qu’il n’était pas pédophile, juste détourneur de mineurs…

D.M. : Contrairement à celle organisée un an plus tôt, cette dernière soirée officielle pour Matzneff a été perturbée par des manifestants anti-pédophilie, antifascistes et féministes, scandant depuis la rue : « Les pédophiles à Cayenne ! ». Comme quoi, ça grondait déjà avant le livre de Springora, et on n’était qu’en octobre… Matzneff était là et très effrayé…

M.-É. N. : Tiens, c’est marrant d’avoir choisi Cayenne, dont au passage l’enfer carcéral n’existe plus, et pour y enfermer des pédophiles ! En principe, c’est plutôt là où on met les innocents, en tous cas au moins un… Dreyfus y avait été en 1895 ! « Les pédophiles à Cayenne ! » : pas mieux comme gaffe pour laisser entendre que les pédophiles sont innocents. Même dans le camp de ceux qui en font un cheval de bataille, ou plutôt un poney, on se prend les pieds dans ces notions de pédophilie et de culpabilité, d’innocence et d’abus sexuels apparemment… Vous voyez, il y avait déjà Polanski en filigrane dans ce slogan. Ils sont tous tellement débiles qu’il y en aurait bien un qui aurait été capable de crier « Polanski à Cayenne ! » ce qui serait revenu à l’innocenter.

D.M. : Nous reviendrons sur Polanski, mais pour finir sur les réactions au sujet de Matzneff, vous ne voyez personne encore qui aurait au moins essayé de le défendre ?

M.-É. N. : Ah, si ! Et pour rester dans ce milieu de non-existants des Lettres, d’amateurs impuissants de littérature d’extrême droite, il y en a un qui a essayé, non de défendre Matzneff, mais de se défendre de Matzneff ! Il a au moins le mérite d’avoir fait un examen de conscience en tant qu’ex-béat lecteur abusé par Matzneff, c’est le blogueur sarkozo-shakespearien Pierre Cormary.

D.M. : Ah, je vois très bien ! Un de vos renégats et bêtes noires. Il apparaît dans Les Porcs et on l’a vu malmené sur vos différents sites depuis quinze ans… D’ailleurs, il faudrait lui faire sa fiche WikiNabia !

M.-É. N. : Très bonne idée. Cormary se croit une âme noble et fine comme un elfe ariélesque prisonnière dans un corps falstaffien ! Mais non, comme si Dieu pouvait se tromper de corps pour une âme ! C’est ça, un catho ? J’ai lu qu’il regrettait de n’être pas assez courageux comme moi pour devenir protestant ! Cormary, c’est juste un porc comme les autres, et au mauvais goût très sûr : Michon, Houellebecq, Nothomb, Carrère, Cioran, Muray, Millet et donc Matzneff… Il est un bon indicateur de ce que la littérature, ou plutôt une fausse idée de La Littérature, peut faire comme mal dans un être foncièrement naïf…


On a longtemps hésité à recaser ce montage         Et puis, finalement, une photo de lui, au
datant de 2006…
                                                                                 naturel, suffit largement…

D.M. : Alors, et sur Matzneff ?

M.-É. N. : « L’écrivain sulfureux, réprouvé, romantique qui nous aide à combler nos solitudes, à panser nos écorchures, à nourrir nos révoltes, nous vengeant, à sa manière aristocratique et poétique, de l’enfer social, scolaire ou familial. »… « L’écrivain préféré de nos dix-huit ans classes d’hypokhâgne, le Faust des Philippines, le divin scélérat qui nous aura appris l’art d’être heureux plus que nul autre, l’énergumène qui nous aura éveillés, enchantés, consolés et qui, nous en prenons le pari, et quoi qu’il arrive à son œuvre ou à sa personne, sera encore longtemps le prince des jeunesses happy few. »… « Matzneff, c’est l’anti-suicide par excellence, la sérotonine qu’il faut recommander aux jeunes gens… »… « Rien de plus cathartique, apophatique et tonique que la lecture de ces livres… »

D.M. : C’est de Cormary, tout ça ?

M.-É. N. : Oui ! Oui ! Sur son blog, le 21 février 2020… Mais après, Cormary encense le livre de Springora car Vanessa a opéré en lui un « retournement littéraire sans précédent et qui nous oblige à réviser toute notre perception de la littérature. » Je est un nous ! Il est tellement gros que Cormary se parle au pluriel… Selon lui, Le Consentement est une réponse légitime et pas volée d’un personnage pris trop longtemps en otage par un écrivain… Elle a bien raison de tout balancer, et comme ça. Par exemple, ça révulse Cormary que « G. M. » n’ait cessé d’enculer Springora, la prenant « comme un petit garçon, expression qui soulève le cœur et comme si le vrai scandale, plus que sexuel, n’était toujours que langagier ». T’as trouvé ça tout seul, mec ? Évidemment, la sodomie évitait à Matzneff d’entrer dans une chatte — au fond, pour lui, horreur des horreurs ! — fût-elle nubile. Voilà pourquoi la véritable défloration de l’enculée pucelle Vanessa a eu lieu chez le gynécologue à coup de bistouri élargissant, comme elle le raconte… Ça m’avait échappé lors de ma rapide lecture de son livre à Divonne. Pour Cormary, le voilà le vrai violeur-pédophile : le gynécologue ! Ainsi que le père de Vanessa d’ailleurs, l’égrillard qui se foutait d’elle quand elle jouait à sa poupée… Ou encore l’amant de sa mère qui la smacke sur la bouche puisque c’est désormais une petite pute à vieux… Faciles pirouettes !

D.M. : Cormary reporte donc la responsabilité sur tous les autres sauf Matzneff, c’est ça ?

M.-É. N. : Oui, mais au bout d’un moment, la baleine Cormary crache le morceau : « Cependant, il faut bien avouer qu’il y a toujours eu quelque chose qui nous a gênés dans son œuvre… » Et ce ne sont pas que les pages cracras mais, dit-il, « ce qui nous décevait le plus chez ce lecteur de Dostoïevski est que la dimension dostoïevskienne manquait cruellement à ses livres. Si la grande littérature est là pour montrer le mal, et souvent sur arrière-fond chrétien, alors Matzneff qui semble ne jamais le voir, ni le penser ni le sentir, est un piètre écrivain. » Tu l’as dit, bouffeur ! Il était temps, après trente ans de lectures ! Pour Cormary désormais, Matzneff n’est plus le grand écrivain cultivé dandy profond qu’il croyait, mais seulement un esthète hédoniste qui « ne supporte ni le mal, ni le laid, ni le négatif, ni l’impur ». Et si Matzneff « ne voit jamais le mal et l’évite dans ses livres, c’est peut-être parce qu’il le fait dans la vie ». Mais dites donc, il fait des progrès, l’Orson Graisse !… Les obèses, j’ai remarqué, sont toujours un peu lents à comprendre… Oui, Cormary voit juste sur Matzneff mais pas encore tout à fait sur Cioran qu’il continue à vénérer comme prof de mensonge tout en flairant soudain l’arnaque roumaine : « “la littérature, c’est le mensonge”, tarte à la crème des lettreux de notre genre mais qui avec le temps apparaît comme une gigantesque connerie et nous fait apparaître, nous, comme de sacrés cons. » Grâce à cette conne de Springora, Cormary désormais admet « que des livres que nous avons aimés ont pu diffuser des mensonges romantiques de la pire espèce… » Ouf !

D.M. : Et il en tire quoi comme conclusion ?

M.-É. N. : Que « plus la littérature est grande et terrible, plus elle est morale, ce que nous savions depuis les Tragiques, Shakespeare, Cervantès, Dostoïevski, Proust ou Nabokov, mais que, perdus dans notre propre égotisme, nous avions oublié et que nous redécouvrons non sans vexation avec Vanessa Springora. »

D.M. : Cormary découvre la lune ! Et dire qu’il s’est prétendu longtemps un de vos lecteurs les plus attentifs et compréhensifs…

M.-É. N. : Absolument ! Moi, je suis un auteur moral, d’une morale impitoyable, pas du tout moralisatrice, mais active et directement branchée sur la Vérité : c’est ça, faire le bien. Et c’est ça, la seule morale finalement : détruire le Mal au nom du Bien. Beaucoup comme Matzneff croient qu’il faut faire le contraire pour être sulfureux : détruire le Bien au nom du Mal. Mais c’est bourgeois de croire que le Bien est forcément celui de la Morale traditionnelle et que le Mal, est, tout aussi traditionnellement, du côté de la Liberté… Se bourrer de références chrétiennes et théologiques mais se complaire toute sa vie dans le Mal, c’est juste être un mauvais. D’ailleurs, ne dit-on pas un « mauvais » écrivain et un « bon » écrivain ?

D.M. : Bon, ça nous mènerait loin… On y reviendra dans une autre discussion… Pour finir sur Cormary, qu’en conclut-il ?

M.-É. N. : Évidemment, après avoir pris ces distances, Cormary n’arrive pas à renier tout à fait son vieil engouement. Il a enfin pigé que Matzneff n’était pas un grand écrivain parce qu’il n’a jamais exploré le mal en soi ni même le mal en lui, mais il n’a pas compris que c’est parce qu’il est pédophile qu’il n’a pas pu le faire… Et aussitôt, il se contredit puisqu’il n’en tire aucun enseignement, continuant à considérer les livres de Matzneff « comme les plus fabuleux témoignages de l’époque – en plus d’être les plus grands textes jamais écrits d’un auteur sur sa psyché pédophile : « Humbert Humbert par lui-même », pourrait-on dire (et tout comme Vanessa Springora a écrit une « Lolita par elle-même ») ». Mais non, s’il n’a pas su affronter le Mal, comment Matzneff pourrait-il demeurer un « fabuleux » témoin et un as en analyse pédophilique ? Et puis, quel rapport avec Humbert Humbert, personnage de fiction qui, en plus, dans le roman de Nabokov est déjà un « Humbert Humbert par lui-même »… Et enfin, ça ne tient pas plus debout de trouver que Springora a écrit le Lolita by herself qu’on attendait tous… Voyons, Cormary ! Fantasmes de blogueur cultivé confus… C’est là qu’on voit que 15 ans de pratique du blog détruisent tout raisonnement et toute constante, toute continuité même, dans le fil d’une pensée…

D.M. : J’ai retrouvé son article. Au bas de son post de blog, il précise que « ce texte a également été mis en ligne sur le site de L’Incorrect avant d’être supprimé. »

M.-É. N. : Ça ne m’étonne pas de la part de ces très corrects « Incorrects », encore une bande d’étudiants attardés, cousins de Raskar Kapac et d’Éléments… Tous les mêmes, jeunes dégonflés du panache qu’il revendiquent. Pour eux, un Cormary qui se prend ses pattes d’éléphant dans les nuances, c’est encore trop de risque à prendre de l’exhiber dans leur cirque !

D.M. : Mais à l’étage disons plus mainstream du monde des Lettres, pas une seule personnalité, selon vous, n’a pris la parole pour réellement défendre Matzneff, et sans ambiguïté ?

M.-É. N. : Un seul, selon moi, a vu clair et a su le dire clairement : c’est Dominique Fernandez. Voilà la bonne réaction et à chaud, dès le 14 janvier, quand tout le monde perdait les pédales, y compris les pédales, lui, académicien pédale, a dit ce qu’il fallait dire. Un article exemplaire dans Le Monde où il prend « la défense d’un homme aujourd’hui seul, traqué, malmené, conspué, honni, trainé dans la boue, naguère et encore tout récemment loué, honoré de prix, bénéficiant de bourses d’écriture, pour les mêmes livres qui le font mettre actuellement au pilori… » Tout est là. C’est exactement ça ! sauf qu’il ne va pas assez loin, bien sûr. Mais Fernandez a senti le danger de ce qu’il appelle ce « coup de trompette déplacé », celui en particulier des femmes intellos qui veulent se servir du lynchage de Matzneff pour « mettre un terme à la domination masculine sur les femmes ». Mais quel rapport ? N’est-ce pas Marie Darrieussecq ? Ce ne sont pas les attaqueurs aujourd’hui de Matzneff qui sont à vomir, mais ceux qui le soutenaient hier encore et qui désormais, ou le renient ou poussent le zèle jusqu’à lui cracher dessus pour faire oublier leurs propres turpitudes… Fernandez, dont j’ai pu à plusieurs reprises apprécier le goût (Pasolini, Tolstoï, Caravage…) a mis le doigt sur l’ignoble rétroactivité du jugement de la Société sur des artistes moralement répréhensibles selon sa loi. Au rythme où ça va, je ne vois pas ce qui empêcherait en effet de demander à Gallimard de ramasser toutes ses Pléiade de Sade dans les librairies pour les rendre indisponibles. Parce que c’est ça qui a été fait avec Matzneff, et je répète que son non-talent ne fait rien à l’affaire… On ne rêve pas : en 2020, on a ordonné que les livres d’un écrivain, vivant en plus, soient retirés du marché ! Et Gallimard a été le premier, évidemment, à obtempérer. Après sa dégonflade sur les pamphlets de Céline, il ne fallait rien attendre de plus du petit-fils de Gaston Gallimard…

D.M. : Oui, Gallimard, mais aussi La Table Ronde et Léo Scheer. Vous qui connaissez bien le milieu de l’édition, vous en savez peut-être un peu plus sur le processus ?

M.-É. N. : Oui, j’ai eu Léo Scheer au téléphone, il n’en menait pas large… Il m’a expliqué comment ça se passe. On croit que les flics débarquent chez l’éditeur à sept heures du matin et raflent tous les stocks qu’il a chez lui dans sa cave ! Mais pas du tout : les livres sont chez le distributeur. La police judiciaire de Nanterre débarque en effet chez l’éditeur, mais pour lui ponctionner un exemplaire de chaque livre à éliminer. Puis l’ordre est donné aux libraires de renvoyer les exemplaires qui leur restent dans leur boutique au distributeur qui les stocke avec les autres pour geler leur distribution en attendant de les envoyer au pilon. L’éditeur a aussi l’ordre de stopper la vente numérique. Moi, ça m’aurait arrangé puisque Léo Scheer, malgré mon interdiction, a commercialisé nos Morceaux choisis en numérique sans me le dire !C’est con parce qu’il vendait 500 Matzneff par jour avec tout ce barouf, m’a-t-il dit lui-même. Pour une fois qu’un livre chez Léo Scheer marchait !… Ah, il n’était pas content le Léo, et en même temps tout penaud. Pour me décrire la descente des flics, il m’a dit : « on n’est plus dans la littérature, on est dans la réalité ». C’est à moi qui ai connu, plus que quiconque dans ce petit milieu protégé, les convocations à la police et au tribunal, qu’il osait dire ça ? Léo s’aperçut de sa gaffe et s’excusa. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que ça leur faisait un peu les pieds à tous ces bourgeois dans les vaps de se confronter à la « réalité » justement de ce qu’ils éditaient et de ce que le pouvoir désormais entendait faire de ce qu’ils éditaient. Les éditeurs et les libraires récalcitrants ne risquaient rien de moins que de tomber pour « apologie de crimes », et tout ça en quelques heures ! Le livre devenant un instrument du viol. Bref, de Lausanne, je sentais l’odeur de tous leurs frocs souillés à tous ces marchands ayant dare-dare fui le temple, et souvent d’eux-mêmes, et avec quel zèle ! Vous vous rendez compte que les libraires ont aussi renvoyé les autres titres de Matzneff, pas seulement son journal intime !…

D.M. : Oui, Matzneff croyait que ça allait s’arrêter là. Il a dit qu’il approuvait la décision d’Antoine Gallimard, que ça calmerait les excités qui auraient ainsi le temps de lire ses essais ou ses romans…

M.-E. N. : Ça ne m’étonne pas, Gabriel restera toujours un homme de lettres, soumis au dispositif d’esclavage. Non seulement, il trouve normal que Gallimard le lâche, mais il est naïf au point de croire que la censure va s’en tenir à son journal intime… Le pauvre, il a vraiment rien compris ! Et vous savez que si c’est le journal qui intéresse la police et la justice, ce n’est pas pour les passages soi-disant pornos, mais pour y trouver des noms de victimes afin de pousser celles-là à porter plainte à la suite de Springora ! C’est parce que dans son journal, Matzneff a mis des initiales un peu partout sur les personnalités complices ou complaisantes de ses activités pédophiliques que la police est allée chez Sollers, puis chez Giudicelli, les deux gallimardophiles qui pouvaient posséder des manuscrits ou des morceaux d’épreuves coupées au montage par peur de se compromettre dans les stupreries du « sulfureux ». Et après, ça donne des leçons de liberté sadienne ! Les flics et les juges cherchent dans le journal de Matzneff à la fois des abusés et des abuseurs sexuels… Les deux !

D.M. : C’est une façon nouvelle de lire un journal intime…

M.-É. N. : Oui, il y avait longtemps qu’on n’avait pas pris autant au sérieux le concept même de journal intime ! Pas un moment, la justice et la police n’ont pu concevoir que Matzneff a pu broder ou même mentir dans son journal. Ce qui, sans lui faire un procès d’intention mais en s’appuyant sur sa manifeste propension à l’omission, est sans doute le cas. La police peut donc fouiller dans un journal intime et, sous prétexte que ce n’est pas un roman, y trouver matière à plaintes et à condamnations, tout ça rétrospectivement et sans prescription.

D.M. : Avec vous, ils auraient été encore plus certains de ne trouver que du vrai !

M.-É. N. : Oui ! Que la littérature ait aujourd’hui besoin de la police pour indiquer aux gens de lettres comment lire un journal intime est passionnant ! Grâce à Matzneff, une nouvelle politique de lecture d’un journal intime s’est mise en marche. Et finalement, ce n’est que de cette façon qu’on devrait toujours lire un journal intime, comme un flic, pour enquêter sur l’auteur et les gens dont il parle. Je suis pour ! À l’heure du tout numérique traçable iphonisé, c’est rassurant, cette foi dans ce qui est écrit sur du papier…

D.M. : Pour vous, au fond, le véritable intérêt de toute cette affaire, c’est d’avoir fait se révéler le milieu littéraire.

M.-É. N. : Je vais plus loin, puisque Gabriel est un peu mystique — moins que moi, mais un peu —, j’espère qu’il va comprendre avant de mourir que tout son destin de « grand écrivain subversif » raté mais d’homme de lettres scandaleux réussi n’a été forgé par Dieu que pour qu’il apparaisse, en fin de parcours, comme le révélateur de toute la pourriture du milieu littéraire français ! Car celui-ci en a pris un sacré coup, il est branlant de partout à cause de cette histoire qui a montré qu’il n’était constitué que de planches pourries.

D.M. : Vous les accusez tous ? Vous n’en sauvez aucun ?

M.-É. N. : Je ne les accuse pas, je les accule ! Je les accule à rendre des comptes sur leur soutien de jadis car, contrairement aux faux pères-la-morale qui attaquent les anciens amis de Matzneff parce qu’ils l’ont soutenu, moi je les méprise parce qu’ils ne le soutiennent plus ! Il faut les acculer à s’expliquer sur les raisons qui les ont fait le soutenir. S’il est coupable, eux aussi sont coupables d’avoir admiré chez lui des choses qu’ils se gardent bien de dire aujourd’hui. Qu’ils nous disent ce qui leur plaisait chez Matzneff ! Je les accule à dire « J’assume », et là, il n’y a plus personne !

D.M. : Dans les livres de Matzneff, il y a plein de noms aux initiales plus ou moins transparentes de gens qui, en effet, montrent une grande admiration, une amitié et un fort goût pour toute son œuvre…

M.-É. N. : Oui, on aimerait bien savoir ce qu’Aurélie Fillipetti trouvait de chouette dans l’écriture et le personnage de Gabriel ! J’accule Fillipetti à le dire, comme j’accule Élisabeth Badinter, la grande prêtresse féministe anti-machiste à dire pourquoi elle ne considérait pas du tout Matzneff comme un dominateur… Parce que ses dominées avaient moins de 16 ans ? Et chez les politiques toujours, j’accule Michèle Barzach, l’ex-ministre gynécologue qui prescrivait la pilule du lendemain aux angelottes de Matzneff, par pure admiration pour l’écrivain-séducteur de vierges… enceintes ! à nous expliquer ce qui faisait mouiller son spéculum quand elle se plongeait dans un Matzneff… J’accule l’ex-maire Jean Tibéri, qui lui a déniché son logement à Paris, à nous dire ce qu’il kiffait chez Gab… Ainsi que son adjoint Christophe Girard, que j’accule dans la foulée pour qu’il nous dise ce qu’il y avait donc de si précieux dans la prose de Matzneff pour que, d’abord ancien collaborateur d’Yves Saint-Laurent, puis adjoint du maire de Paris, Girard mette à l’abri du besoin par une bourse annuelle du CNL l’auteur inoubliable d’Un galop d’enfer ? Et François Gibault, tout à fait admiratif du diariste coquin, sacré acculé lui aussi… J’accule aussi un autre avocat, Emmanuel Pierrat, l’exécuteur testamentaire de Matzneff, pour l’instant il se tait mais il aide financièrement le réprouvé. Avec quoi ? Avec mes honoraires et ceux d’Alexandre Moix ?…

J’accule aussi Pascal Praud bien sûr qui, derrière ses lunettes rouges, se repaissait de cette grande écriture si bien de chez nous, « nous », c’est-à-dire les timorés des médias qui se piquent de Lettres. Et sa chroniqueuse de L’heure des pros Charlotte D’Ornellas, la Jeanne d’Arc bachariste antiarabes et proflics ! J’accule Charlotte à nous dire ce qu’elle trouvait de super christique chez Matzneff pour aller l’interviewer au micro de Boulevard Voltaire en 2015 sur les djihadistes du Bataclan !

Le plus fort, c’est que la plupart, je les connais très bien ! Jean-Charles Fitoussi, par exemple, un ami cinéaste qui a fait jouer Matzneff dans ses films, lui aussi je l’accule ! Dis-nous, Jean-Charles, ce qui te plaisait chez lui, c’est pas sorcier, ou plutôt sorcière ! Et Benoît Duteurtre, qui fréquentait Matzneff en voisin, je l’accule ! Épate-nous, Benoît ! Dis-nous quels passages de ses livres faisaient que Matzneff était ton ami ? Acculé aussi, l’éditeur Guillaume Zorgbibe, qui a publié sur Matzneff un recueil d’éloges sans ambiguïté à ses éditions du Sandre, un collectif avec Alfred Eibel, Dominique Noguez, Gilles Martin-Chauffier, Christian Authier, Nicolas Rey, Pauline Dreyfus, tous acculés aussi ! Zwipp !, Zorgbibe glisse comme une anguille depuis le mois de janvier. Et j’accule Jérôme Béglé qui n’a pas trouvé cinq minutes, entre deux truismes zozotés chez Pascal Praud, pour assumer sa responsabilité en tant que publicateur des chroniques web de Gab dans Le Point ! Et Constance Debré, tout le temps fourrée avec Matzneff, c’est quand même pas parce qu’elle est lesbienne, militante, écrivaine, avocate et soi-disant nabienne, qu’elle adorait l’auteur d’Ivre du vin perdu ? Acculée ! Dans les grosses pointures j’accule également Bernard-Henri Levy, pas pédophile mais trouvant Matzneff « irrésistiblement sympathique » au point de lui passer tout, même son soutien à Le Pen que j’accule aussi ! J’accule encore les deux Tesson, père et fils, aussi con et vieille tante refoulée l’un que l’autre. J’accule Philippe de Saint Robert, un vieil ami de Gab période extrême-droite gaulliste. Et j’accule bien sûr Alain de Benoist, autre donneur de leçons droitiste sinistre si complice avec Matzneff ! J’accule Roland Jaccard, un des pires traîne-savate de Saint-Germain, éditeur de Michel Polac et responsable du maintien dans le journal de celui-ci du passage sur sa crise pédophilique qu’il a ainsi rendue célèbre. Oui, j’accule Jaccard, grand copain de Matzneff et collègue en drague de pré-pubères à la piscine. Qu’il nous dise en quoi Matzneff était un grand écrivain ! Qui dit Jaccard dit Arthur Pauly, son petit chouchou, qu’il faut absolument acculer ! Le minet à pédés Arthur Pauly, vingt ans, et toujours dans les slips de Marc Fumaroli, de Frédéric Mitterrand, de François Gibault, de Charles Consigny, acculés aussi ! Comme eux tous, Pauly adore l’œuvre de Matzneff son « conseiller conjugal » (sic)… J’accule Philippe Delanoy, qui a écrit un livre à l’apologie de Matzneff, ainsi que Vincent Roy, le sollersien toujours dans les pantalons de Josyane Savigneau — Josyane que j’accule au passage — lui aussi auteur d’un livre sur Matzneff, Matzneff, l’exilé absolu (2003)… J’accule Florian Georgesco, l’ex-rewritter de chez Léo Scheer, un matzneffien de première qui se délectait de sa prose rosée, et André Derval, directeur de l’IMEC, qui a accueilli les manuscrits de Matzneff pour les conserver après sa mort si la police ne met pas la main dessus avant. Et à propos de manuscrit, j’accule à sec Pierre Leroy, le numéro 2 de chez Lagardère, un infect bibliophile milliardaire qui, par extension de son appât à posséder des autographes d’écrivains « transgressifs » — Sade avant tous les autres — s’est entiché de Matzneff et lui en a acheté aussi… Il devait bien trouver ça super comme écriture, le Leroy…

D.M. : Il me semble qu’il y a une scène avec lui chez Christie’s au début de L’Homme qui arrêta d’écrire.

M.-É. N. : Parfaitement ! J’accule David Abiker à qui la lecture d’un Matzneff donne envie de baiser (sic !). J’accule la vieille veuve Jacqueline de Roux qui, par fidélité à l’amitié — ah, l’amitié ! — de son mari et de son abominable fils n’a cessé d’assurer à Matzneff son soutien indéfectible… jusqu’en janvier 2020… J’accule évidemment Frédéric Taddeï qui a reçu le 3 décembre 2019 — quinze jours avant le cataclysme — dans son émission de merde sur RT Gabriel Matzneff en grand témoin, en ne lui faisant pas des pipes mais c’était tout comme. Frédéric doit bien pouvoir nous expliquer le goût qu’il avait de l’art littéraire du vieil écrivain « jamais condamné pour quoi que ce soit » et qu’il devait si fort pour se régaler ainsi de sa compagnie… J’accule Colette Kerber, l’horrible duègne libraire qui a accueilli bien souvent dans sa boutique à Beaubourg « Gabriel » et qui était si fière de vendre ses « merveilleux ouvrages ». Elle a bien dû faire comme tous ses confrères : réempaqueter les volumes de l’archange au pied fourchu… J’aurais voulu les voir se lever tous, comme un seul homme ou une seule femme qu’ils ne sont pas, et monter au créneau pour défendre leur « ami ». Mais non, fermage de gueule généralisé ! Chut… Je les accule tous, et ils ont tous disparu en fumée ! Comme après avoir été triés par les kapos de la Morale des Lettres sur la rampe d’un camp d’extermination et envoyés dans leurs chambres à gaz de prouteurs de peur devant la judiciarisation de notre époque !

D.M. : À propos d’époque, il ne faudrait pas oublier celle des survivants du manifeste pour la pédophilie, vous savez, celui signé en 1977 par une soixantaine de personnalités du Tout-Paris, dont Matzneff évidemment.

M.-É. N. : Vous avez raison. Eux aussi appréciaient Matzneff pour des raisons littéraires d’un côté mais signaient avec lui une pétition pour plus de pratiques pédophiles dans la société obscurantiste de Giscard d’Estaing de l’autre… Parce que c’est ça que ça veut dire, et ils osent prétendre que ça n’a rien à voir ?… Vous remarquerez que la plupart des signataires pro-pédophilie étaient homos : Louis Aragon, Roland Barthes, Jean-Louis Bory, Vincent Monteil, Patrice Chéreau, Copi, Michel Gilles, Daniel Guérin, Pierre Guyotat, Jean-Luc Hennig, Guy Hocquenghem, Alain Cuny… Il faudrait se demander pourquoi…

D.M. : Pourquoi ?

M.-É. N. : Ceux qui ne savent pas répondre sont les mêmes qui s’offusquent qu’on puisse trouver une corrélation entre l’homosexualité et la pédophilie ! En vérité, il y a très peu, et même pas du tout, de pédophiles strictement hétéros. Je ne connais qu’un seul exemple, et il est criminel, c’est celui de Michel Fourniret. Pas du tout pédé, Fourniret mais authentiquement « pédophile » ou plutôt virginophile… Non, les pédos sont avant tout pédés, voyons ! Ça crève l’anus ! Chez Matzneff, on a bien compris que ses jeunes filles ne servaient que d’arbres, décorés comme des sapins de Noël, pour cacher toute une forêt de petits arbrisseaux aux mignons branchages masculins !…

D.M.: Tous ces gens s’étaient prononcés, à l’époque, en faveur de la décriminalisation de la pédophilie au nom de l’idée qu’ils se faisaient de la transgression littéraire… C’est bien ça ?

M.-É. N. : Absolument, et ceux que vous appelez, les « survivants », eux aussi, sont acculables ! J’accule les signataires pas encore crevés ! J’accule Jean-Pierre Faye, le grand contempteur d’Heidegger… Aucun rapport entre ses accusations de nazisme à l’encontre du plus grand philosophe du XXe siècle et sa défense de la pédophilie, ultime philosophie des Lumière de la Liberté, c’est sûr ?… Mon œil (de Bataille) ! J’accule Jacques Henric, mon contempteur à moi, cette vieille pourriture d’Art Press à nous expliquer en quoi Matzneff est aussi grand que Moix, un autre de ses pardonnés ? Et sa bonne femme Catherine Millet qui aujourd’hui se branle sur les boutons de Houellebecq ! Acculons-là, la M. ! J’accule Bernard Kouchner, qui est un des rares au moins à avoir tenté le début d’une explication, à nous dire en quoi Matzneff était défendable en 1977 et pas en 2020… Bon, je n’accule pas Philippe Sollers, puisque la police s’en est chargée !

D.M. : Quelle liste ! On est en plein Porcs, en plein Patience 2, en plein Nabe’s News !

M.-É. N. : J’ai dû en oublier quelques-uns… Ou quelques-unes… Ah, une dernière : j’accule enfin Ginevra Martina-Venier !

D.M. : Ça me dit quelque chose, elle aussi apparaît dans le journal de Matzneff, non ?

M.-É. N. : Oui ! C’est une belle Italienne étudiante en lettres que j’ai rencontrée à l’Ambassade roumaine. Elle m’a envoyé un mail pour me revoir parce qu’elle s’intéressait aux journaux intimes. On a bu un verre à Saint Sulpice, mais quand j’ai vu qu’elle lisait sérieusement Matzneff, ça m’a refroidi. Ginevra aussi, j’aurais bien aimé avoir sa réaction à l’affaire Springora…

D.M. : Et la réaction de Matzneff lui-même, qu’est-ce que vous en avez pensé ?

M.-É. N. : Vous voulez parler de sa lettre à Vanessa ? Lamentable !

D.M. : Oui, celle qui est passée dans L’Express… Quelques jours plus tard, il en faisait une autre à BFM TV…

M.-É. N. : Ah bon ? Voilà pourquoi il a accepté qu’ils viennent le filmer, de dos, dans son hôtel à Bordighera entre deux balades au bord de la mer ?

D.M. : Vous connaissez le nom de la ville où il se trouve ?

M.-É. N. : Évidemment, je sais tout, moi !… Pauvre Matzneff ! Pas de pot : cette ville compte dans mon histoire… Entre Monet, qui a fait à Bordighera ses plus beaux tableaux première période, et moi qui ai y vécu un épisode amoureux de mon autobiographie, Gab va avoir du mal à immortaliser ce village de la Riviéra italienne… Bref, pour en revenir à sa réaction, il faut voir avec quelle précaution LExpress a publié la réponse de Matzneff au livre de Springora. L’Express fait croire que le texte leur est « parvenu », envoyé comme ça par Matzneff. Évidemment ce sont eux qui l’ont sollicité en lui donnant d’avance la possibilité de « contre-attaquer ». On les connaît, les journalistes…

D.M. : En effet, ils disent : « Cette publication ne vaut pas caution» et « L’Express qui n’a pas ménagé l’écrivain dans ses enquêtes». Et pour bien se couvrir, un petit coup de griffe au passage : « L’écrivain n’y fait aucun mea culpa ni demande le pardon ». Matzneff commence comme ça. « À Dieu, Vanessa… » Il se justifie d’avoir utilisé les lettres d’amour de Vanessa dans ses livres tout en ayant changé les prénoms pour souligner son élégance. Il parle de ses ruptures, de ses muses…

M.-É. N. : Oui, là on voit bien qu’il vit dans un autre monde… Dans un autre monde que la littérature, croyant pourtant y être complètement plongé.

D.M. : Il cite ses propres lettres, les lettres de Vanessa, des extraits de ses livres… Passant de la troisième à la deuxième personne, on ne sait plus si on lit une lettre à elle ou à un juge d’instruction. Matzneff aussi dit qu’il ne lira pas le livre de Springora pour ne pas se faire de mal.

M.-É. N. : Tu parles ! Évidemment qu’il l’a lu.

D.M. : Il multiplie les références littéraires : Bizet, Nietzsche, Dürer. Au passage il fait la pub pour son livre, sorte de pendant au Consentement, qui est La Prunelle de mes yeux (Gallimard, 1993), celui que Sollers recommande de lire en parallèle de celui de Springora. Matzneff explique en effet, comme vous le disiez, en quoi c’est la jalousie de Vanessa qui l’a poussée plusieurs mois après à se détacher de lui, après la lecture de ses livres où il était question d’autres jeunes filles. Il cite des extraits des lettres d’amour de Springora. Puis c’est le récit de la rupture. Et il lui rappelle les bons moments passés avec leurs « amis communs» : Cioran, Giudicelli, Roger Vrigny.

M.-É. N. : Ah, on l’avait oublié celui-là ! Dommage, il est mort, il y en aurait eu à dire… C’était l’immonde bête qui montait Giudicelli ! Ces deux porcs aux culs crados ont fait pendant de nombreuses années une émission de critique littéraire infecte à la radio ensemble. Lettres ouvertes, ça s’appelait, vous aurez traduit : Fesses ouvertes, bien sûr… Tout le monde a oublié le répugnant Vrigny. Pas moi.

D.M. : Matzneff écrit à Vanessa: « Nous fûmes donc punis, chassés du paradis, par ma faute. La faute de mon passé.» « Ta décision de rompre nous rendit toi et moi très malheureux, chacun de nous poursuivit sa propre route » « Cependant, je demeurais convaincu qu’après ma mort, tu écrirais quelque chose de beau, de tendre sur nous ; sur l’exceptionnel amour qu’ensemble nous vécûmes. »

M.-É. N. : Que c’est mauvais !

D.M. : Et dans cet autre texte, pour BFM, donc, il dit : « La semaine dernière, jai publié sur le site de L’Express un texte écrit avec le sang du cœur, une lettre à Vanessa où je cite sa propre lettre de rupture qui est une merveilleuse lettre damour ; une lettre où elle détaille la délicatesse, la tendresse, la félicité avec lesquelles elle a découvert lamour dans mes bras ».

M.-É. N. : Rien que ça !

D.M. : Plus intéressant encore, il parle plus loin de ses « galipettes coupables post-soixante-huitardes». « Sans doute étions-nous inconscients, nous avons été nombreux à nous laisser enivrer par lair de liberté, le parfum libertaire de cette époque insouciante qui dura une quinzaine dannées. Et je ne parle pas ici des écrivains, des peintres, des cinéastes, des photographes, je parle, beaucoup plus généralement, des centaines de milliers de Français qui, dans tous les ordres – du désir amoureux à lusage des drogues -, ont cru pouvoir saffranchir des règles de la Société bourgeoise. Si vous en voulez une preuve, allez à la Bibliothèque Nationale, lisez la collection complète de Libération».

M.-É. N. : Enfin, Matzneff balance ses copains ! Il n’y a pas de raison qu’il n’y ait que lui qui prenne !

D.M. : On voit même passer le nom de Renaud Camus.

M.-É. N. : Encore une tante à la crème !

D.M. : Là où on voit que Matzneff est un écrivain pénible, c’est quand il parle de l’« époque insouciante » de « LAprès-Mai des faunes ». Moi-même, à 29 ans, j’ai du mal à comprendre, ça sonne bizarrement…

M.-É. N. : Il n’a pas d’oreille, ça va avec le manque de couilles.

D.M. : Il termine sa lettre à BFM TV en mettant tout sur le dos du néo-puritanisme américain.

M.-É. N. : Il a bon dos, le puritanisme ! C’est facile de faire porter le chapeau noir de la pleutrerie sexuelle des Francouillards aux puritains yankees ! La France n’a pas attendu l’Amérique pour avoir depuis toujours la censure dans le sang pour ces questions-là, et l’affaire Matzneff, comme beaucoup d’autres, n’ont pu être possibles qu’à cause de l’hypocrisie intrinsèque de la mentalité française, catholique pour le coup, qui n’a rien à voir avec le puritanisme à la protestante, américain… Alors, ce n’est pas moi qui vais défendre les Yankees que je hais, mais il faut être juste… Je suis d’ailleurs en train de travailler là-dessus, sur le puritanisme, et particulièrement américain, inspiré du luthérianisme germanique, qui sont très mal connus tous deux, et dépréciés par ignorance… Matzneff et les autres faux chrétiens de son espèce dans la littérature ne sont pas prêts de produire des livres aussi puissants et profonds, et fous, contrairement à ce qu’on peut penser, que ce que les grands puritains yankees ont donné au monde, Edgar Poe, Nathaniel Hawthorne et Herman Melville les premiers. D’ailleurs, les grands vrais poètes catholiques — de Baudelaire à Borgès en passant par Mallarmé — ont très bien su voir la folie et la liberté morales qu’il y avait chez ces écrivains géants-là… J’y reviendrai !

D.M. : Vous pensez donc que Matzneff s’est mal défendu avec ses textes explicatifs ?

M.-É. N. : Et comment ! Autant sur le fond que par la forme… Il n’assume rien, il est dans le sentimentalisme, la rancœur faussement pardonneuse, et le manque de distance, d’humour et de grâce ! C’est de la défense faible, « littéraire », d’une pauvre fiotte.

D.M. : Avec tout ça, vos ennemis vont avoir du mal à soutenir que vous défendez Matzneff…

M.-É. N. : J’espère bien ! Mais comme j’ai dit, ce n’est pas parce que ce n’est pas un génie qu’il faut l’attaquer, en tout cas comme les autres le font, c’est-à-dire jamais pour des raisons littéraires. Moi, c’est sur ce terrain-là que je le prends en défaut. S’il avait eu le talent et l’audace d’écrire et de publier des récits réellement pornos de ses ébats coupables, ce serait une autre histoire…

D.M. : J’ai trouvé quelques morceaux quand même par-ci par-là… « Un joli gamin, pétillant de malice, parlant un bon anglais, écolier bien propre, treize ans. Il n’a pas voulu que je baise, mais il m’a sucé à merveille et m’a fait jouir. Puis, nous sommes descendus à la piscine. Cela m’a rappelé l’âge d’or de Manille». Ou alors : « C’est la première fois que j’amène un garçon de douze ans, et pas un gosse des rues, un petit écolier en uniforme et cartable au dos, dans un hôtel de passe.»… Et encore : « La peau douce, le corps gracile, la bouche industrieuse, le culo divino d’un Gilbert, treize ans, d’un Normin, douze ans, me donnent beaucoup de plaisir. »…

M.-É. N. : Vous voyez bien qu’il ne dit rien. C’est nul comme écriture. Et si plat ! La pédophilie, c’est le plat pays !

D.M. : Et un poème, dans une revue, Recherches, qui avait consacré un numéro entier à la pédophilie titré « Fous d’enfance. Qui a peur des pédophiles ». Matzneff y a publié ces vers sur lui et un petit garçon :

« Nous sommes à présent nus sur le lit
J’enfouis ma face dans ta nuque bouclée
Je dévore tes épaules de velours
Je m’énivre de ta peau tiède et parfumée
Je te tourne et te retourne, je te déguste centimètre par centimètre
Je dévore tes seins, ton ventre
Ton joli sexe fond dans ma bouche tel un sorbet de chez Berthillon
Je ne me lasse pas de lécher tes minuscules couilles cerises
Ma langue s’enfonce entre tes cuisses
Elle va et vient dans le sillon de tes fesses que n’ombre pas le moindre poil
Tu cries oui oui encore tu aimes ma langue dardée au trou rose de ton cul
Quand mon vit entre en toi tu murmures hou j’ai mal
Mais tu ne te dérobes pas
Dans le creux de ma main ton cœur mon enfant chéri bat la chamade
À l’heure où demain les autres en classe de gym courront autour du Luxembourg
Je t’enseignerai de nouvelles caresses. »

M.-É. N. : C’est trop nul ! Déjà, comment on peut enfouir une face dans une nuque, même si elle est bouclée, ce qu’elle ne peut pas être d’ailleurs. Et quels clichés ! Les « épaules de velours », la « peau tiède » la dévoration, la dégustation. Pas un « vers » ne tient debout, et évidemment le mot fatal « joli » : « Ton joli sexe fond dans ma bouche tel un sorbet de chez Berthillon ». Ça c’est drôle, mais j’ai bien peur que ça soit involontaire. Que d’expressions convenues : la « langue dardée », et l’utilisation du mot « vit » pour faire sadien, et, pour finir, Monsieur le professeur d’amour qui promet de nouvelles leçons… Tout est comparaison, on ne va pas l’écraser avec Verlaine, mais tout de même…

Évidemment, je n’oublie pas non plus le Sonnet du trou du cul, chef d’œuvre de « quatre-quatre » à la jazzmen entre Verlaine et Rimbaud sur leurs enculades. Et encore une fois, sachant qu’ils ont écrit ça en 1871, on constate donc que Rimbaud avait 17 ans… On n’est pas sérieux à 17 ans ? Mon cul !

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
LA SECONDE DANS LE PROCHAIN NUMERO DE NABE’S NEWS