vendredi 18 décembre 2020
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

La fête des 3000

Racontée dans Les Porcs au chapitre 300, cette fête où Nabe, le 15 avril 2010, a invité les 3000 lecteurs qui avaient acheté son roman en trois mois dans une galerie au Châtelet à Paris, ne peut pas être oubliée… Plus de 750 personnes ont répondu à l’appel. C’est la première fois qu’un auteur remerciait ainsi ceux qui s’étaient intéressés à son livre, et en temps réel. Encore une invention de l’anti-édition ! Au milieu de la fête, Nabe est monté sur scène et a lu un discours. Vidéo et texte disponibles ici.

Deux retranscriptions du discours :

Retranscription par Latka :

     Bonjour à vous qui gérez ce site. Pour commencer, je précise que je suis de ceux qui accompagnaient Marc-Édouard au café où nous nous sommes retrouvés en fin de soirée (voir de nuit) et où, il me semble, vous étiez. Je me suis permis de faire la retranscription du discours que Marc-Édouard a prononcé ce soir-là, je vous le transmets donc car, si vous souhaitiez en disposer, cela vous évitera la tâche d’avoir à le retranscrire vous-même. J’ai fait cela à partir de la vidéo publiée sur dailymotion par l’homme-mayonnaise, aussi n’ai-je pas le début du discours en lui-même et il y a un mot au sujet duquel j’ai un petit doute (il est suivi d’un point d’interrogation) mais, pour le reste, il s’agit rigoureusemen! t de ce que Marc-Édouard a dit. Les paragraphes correspondent aux pages tournées.

« Faire croire que je n’écrivais plus. Il fallait que j’y crois moi-même, ça a été un travail énorme. D’abord, jouer la comédie – autant dire, la tragédie – d’un homme qui avait renoncé, ce qui me ressemble si peu, et cela dans une atmosphère de loose totale, tout en allant enquêter sur les univers spécifiques de ce mortifère début de siècle et en résolvant un à un d’innombrables problèmes de technique romanesque. L’homme qui arrêta d’écrire. J’en aurais fait des non-conneries dans ma vie… une de plus. Il y aurait de quoi écrire un roman sur l’écriture de ce livre. Une idée, d’abord, que j’ai regretté d’avoir eu, je la croyais mauvaise. Ce n’était pas possible que ça ne porte pas malheur d’écrire un livre qui s’appelle l’Homme qui arrêta d’écrire. J’ai abandonné plusieurs fois le projet, le trouvant maudit et j’ai recommencé plusieurs fois les deux premières parties du manuscrit sans réussir à trouver le bon ton de ce putain de narrateur. Ã! ‡a commençait à ressemblait à l’Homme qui n’arrive pas à écrire qu’il arrêta d’écrire. Et puis, au bout de trois ans de travail sur les scènes du palais de Tokyo, du Train-Bleu, sur la relation de Jean-Phi et de l’ex-écrivain, sur les dialogues en situation, j’étais tellement insatisfait et écœuré de ce voyage dans cet outre-Paris que j’ai définitivement abandonné. Tant pis, c’était raté, c’était raté. Je me suis remis sérieusement à la peinture, j’ai oublié l’Homme dans l’ivresse de la gouache et de l’encre de Chine.
     C’est après mon exposition à l’office du tourisme du Liban que j’ai recommencé à mal dormir, à repenser à Zoé, à Lisa, à Pat et à Isabelle, la greffée du visage, à revivre des scènes entière comme celle de l’hôtel Amour, de la représentation d’Hamlet avec la pétanque de crânes ou bien la descente vers le Palais Royal, à trouver que le cauchemar d’une soirée vide au baron valait la peine d’être revécu et corrigé, bref, que tout ça méritait peut-être que je m’y ré-intéresse. J’ai tout relu et je me suis enfermé pour tout réécrire. Vous ne pouvez pas savoir à quel point c’est agréable de pouvoir évoquer devant vous des personnages du roman, de faire des allusions à des scènes familières puisque si vous êtes là, c’est que vous avez lu le livre dont je parle. Un auteur invite tout ses lecteurs. Ça aussi, parait-il que c’est nouveau. En principe, on fait des fêtes pour lancer un livre. Là, c’est pour l’avoir bien reçu. D’habitude, les fê! tes sont organisées pour présenter un livre pas encore lu à des gens qui ne l’achèteront pas. L’auteur et son éditeur, ses attachés de presse, ont invité les journalistes pour leur donner les épreuves et ils les abreuvent dans le but qu’ils écrivent des articles sur le livre qui va sortir qui va soi-disant faire le énième évènement. Ici, dans mon nouveau système, tout est différent. Pas d’épreuve, pas de service de presse, pas de dédicace, pas de remise aux libraires puisque je refuse qu’il y ait un seul livre en librairie. Il n’y a pas non plus cette volonté de séduire des critiques en espérant qu’ils pousseront à la vente d’un livre qui n’aura droit, de toute façon, qu’à trois semaines de visibilité en librairie pour faire ses preuves médiatiques, sinon il est mort. Mon roman, lui, à tout son temps. Il n’est même qu’au début de son existence et c’est grâce à vous qu’il en est déjà là.
     Voilà pourquoi je tenais à vous féliciter personnellement d’avoir compris si rapidement l’anti-édition de ce livre pro-littérature. Il n’y a pas eu de sortie de l’Homme qui arrêta d’écrire, il a été achevé d’imprimer le 14 janvier, on est le 15 avril et on fête ce soir les 3000 exemplaires vendus en trois mois. Avant, quand j’étais écrivain, je les faisais en trois ans. Mille par an dans le système classique, mille par mois dans le mien, la démonstration est faite, non ? On a même dépassé les 3000, à ce jour, on en est à 3300 et sans réaction du milieu littéraire. Je tiens, au passage, à le remercier pour sa discrétion. L’hébéteur (?) de son silence, la mollesse de son manque de curiosité et la dureté de son incompréhension légendaire, jadis, j’en ai souffert, je l’avoue mais aujourd’hui, je m’en réjouis. Ça aurait salit notre entreprise d’avoir soudain une couverture littéraire alors qu’on est en pleine révolution des rapport entre l’auteur! et ses lecteurs, qu’avec moi, il n’y a pas de retour. Les livres s’achètent un à un et pour être lus hors librairie, sans diffusion autre qu’internet et quelques bars corses, pharmacies, fleuristes ou boucheries amies. Excusez-moi si mon discours est décousu mais j’ai assez cousu comme ça pendant quatre ans, assis à ma table de dissection, à faire cliqueter ma machine-à-coudre, un parapluie sous le bras. L’avenir de l’écriture, et en particulier de l’écriture faite pour être dite, est peut-être au non-cousus. Il faut dire que j’improvise ce que je vous dit au fil de ce qui me vient, émotion comprise. Ce n’est pas une soirée people, je ne connais pas la quasi-totalité de mes invités. Pour moi, c’est plus amusant de découvrir ceux que je ne connais pas que de reconnaître ceux qui croient bien me connaître. On n’est pas non plus dans une cérémonie ici, je n’ai pas gagné de trophée, le césar du meilleur roman auto-édité, la victoire du livre le mieux imprimé,! le Molière de mes couilles.
     Non, je ne vais pas commencer à remercier tout ceux sans qui je ne serais rien, ce qui est souvent une façon de désigner tout ceux qui ne seraient rien sans moi. Les parents, l’entourage, l’équipe technique, on ne va pas tomber dans la vulgarité d’égrainer des noms propres. Ceux que je ne cite pas se reconnaîtront. Bon ben voilà, ça y est, c’est fait. J’ai arrêté de faire semblant d’avoir arrêté d’écrire. J’ai avoué que j’avais écrit pendant quatre ans, en cachette, un gros roman et vous tous, par le web-et-oreille, vous l’avez su et vous l’avez acheté et vous l’avez lu de la première à la dernière ligne et vous l’avez compris pour ce qu’il est, une triple révolution. On va mettre des petits partout pour faire plus modeste : petite révolution de ma petite écriture, petite révolution du petit roman français et enfin petite révolution du petit monde éditorial. Non, non non non, ce n’est pas mon genre, voyons plutôt les choses en grand. C’est un ges! te à la Moïse divisant la Mer Rouge pour faire passer le peuple élu poursuivi par les méchants ! Il fallait bien que quelqu’un lève son bâton et fende en deux la mer de l’édition française pour que la colonne des vrais lecteurs puisse traverser à sec ! Trois milles sauvés avec chacun leur livre noir sous le bras, avançant dans le sable encore mouillé au milieu des coquillages et des poissons suffocants et en partant, sait-on jamais, pour la terre promise des 10 000 exemplaires ! Évidemment, derrière vous, j’ai rabattu aussitôt les vagues pour qu’elles engloutissent les égyptiens des lettres, j’ai nommé : les libraires, les éditeurs, les diffuseurs, les bibliothécaires, les représentants, les directeurs littéraires, les directeurs de collections, les organisateurs de signatures, les critiques, les chroniqueurs, les animateurs d’émissions culturelles, tous noyés par la mer refermée !
     Pour revenir à des considérations moins bibliques, je dirais pour finir que nous avons simplement fait sauter le bouchon qui bloquait la fluidité d’amour et d’intelligence entre l’écrivain et ses lecteurs. Ça y est, maintenant, ça circule. Quand je dis nous, ce n’est pas un nous de majesté, c’est bien un nous de pluriel car vous n’êtes pas seuls et moi non plus. Quand je vous regarde être ici, je me dis, tout ça pour moi, j’en reviens toujours pas… enfin pour lui, pour l’homme qui n’a jamais arrêté et n’arrêtera jamais d’écrire. »

Retranscription de Pup’In :

    Faute d’avoir l’original, voici une copie du discours de la soirée des 3000
(mise en forme et ponctuation très personnelles )

(…) Faire croire que je n’écrivais plus. Il fallait que j’y crois moi-même. Ça été un travail énorme. D’abord, jouer la comédie autant dire la tragédie d’un homme qui avait renoncé – ce qui me ressemble si peu – et cela dans une atmosphère de « loose » totale. Tout en allant enquêter sur les univers spécifiques de ce mortifère début de siècle et en résolvant un à un d’innombrables problèmes de techniques romanesques. L’Homme qui arrêta d’écrire, j’en aurais fait des conneries dans ma vie. Une de plus. Il y aurait de quoi écrire un roman sur l’écriture de ce livre… Une idée, d’abord, que j’ai regretté d’avoir eue. Je la croyais mauvaise. Ça n’était pas possible que ça ne porte pas malheur d’écrire un livre qui s’appelle L’Homme qui arrêta d’écrire.
     J’ai abandonné plusieurs fois le projet le trouvant maudit. Et, j’ai recommencé, plusieurs fois, les deux premières parties du manuscrit : sans réussir à trouver le bon ton de ce « putain » de narrateur. Ça commençait à ressembler à : L’Homme qui n’arrive pas à écrire qu’il arrêta d’écrire… Et puis, au bout de trois ans de travail – sur les scènes du Palais de Tokyo, du Train Bleu, sur la relation de Jean-Phi et de l’ex-écrivain, sur les dialogues en situation – j’étais tellement insatisfait et écoeuré de ce Voyage dans cet Outre-Paris que j’ai définitivement abandonné. Tant pis ! C’était raté, c’était raté…
     Je me suis remis sérieusement à la Peinture. J’ai oublié l’Homme dans l’ivresse de la gouache et de l’encre de Chine. C’est, après mon exposition à l’Office du Tourisme du Liban, que j’ai recommencé à mal dormir. À repenser à Zoé, et à Liza, à Pat et à Isabelle la greffée du visage. À revivre des scènes entières… Comme celle de l’hôtel Amour, de la représentation d’Hamlet avec la pétanque de crânes, ou bien la descente au Palais Royal. À trouver que le cauchemar d’une soirée vide au Baron valait à peine d’être revécue et corrigée.. Bref, que tout ça méritait peut être que je m’y réintéresse… J’ai tout relu. Et, je me suis enfermé pour tout réécrire.
     Vous ne pouvez pas savoir à quel point c’est agréable de pouvoir évoquer devant vous des personnages du roman, de faire des allusions à des scènes familières – puisque si vous êtes là c’est que vous avez lu le livre, dont je parle.
     Un auteur invite tous ses lecteurs. Ça aussi parait-il que c’est nouveau ? En principe, on fait des fêtes pour lancer un livre. Là, c’est pour l’avoir bien reçu ! D’habitude, les fêtes sont organisées pour présenter un livre, pas encore lu, à des gens qui ne l’achèteront pas. L’auteur et son éditeur, ses attachés de presse, ont invité des journalistes pour leur donner les épreuves : et ils les abreuvent dans le but qu’ils écrivent des articles sur le livre qui va sortir, qui va sans doute faire le énième événement.
     Ici, dans mon nouveau système : tout est différent. Pas d’épreuves. Pas de service de presse. Pas de dédicaces. Pas de remise aux libraires – puisque je refuse qu’il y ait un seul livre en librairie. Il n’y a pas non plus cette volonté de séduire des critiques en espérant qu’ils pousseront à la vente d’un livre – qui n’aura droit de toute façon qu’à trois semaines de visibilité en librairie – pour faire ses preuves médiatiques : sinon, il est mort !
     Mon roman, lui, a tout son temps. Il est même qu’au début de son existence. Et, c’est grâce à vous, s’il en ait déjà là. Voilà, pourquoi je tenais vous féliciter personnellement d’avoir compris, si rapidement, l’anti-édition de ce livre pro-littérature.
     Il n’y a pas eu de « sortie » de l’Homme qui arrêta d’écrire. Il a été achevé d’imprimer le 14 janvier. On est le
     15 avril et on fête ce soir les 3000 exemplaires vendus en trois mois ! Avant, quand j’étais écrivain, je les faisais en trois ans. Mille par an, dans le système classique. Mille par mois, dans le mien ! La démonstration est faite, non ? On a même dépassé les trois mille ! À ce jour on en est 3300 ! Et sans réaction du milieu littéraire… Je tiens au passage à le remercier pour sa discrétion… L’épaisseur de son silence, la mollesse de son manque de curiosité et la dureté de son incompréhension légendaire : jadis j’en ai souffert, je l’avoue. Mais, aujourd’hui je m’en réjouis ! Ça aurait sali notre entreprise, d’avoir soudain une couverture littéraire, alors que l’on est en pleine révolution des rapports entre l’auteur et ses lecteurs ! Qu’avec moi, il n’y a pas de retour. Les livres s’achètent uns à uns – et pour être lus – hors librairie, sans diffusion autre qu’Internet et quelques bars corses, pharmacies, fleuristes, ou boucheries amis.
     Excusez-moi, si mon discours est décousu. Mais, j’ai assez cousu comme ça, pendant 4 ans, assis à ma table de dissections, à faire cliqueter ma machine à coudre, un parapluie sous le bras. L’avenir de l’écriture, et en particulier de l’écriture faite pour être dite, est peut-être au nom cousu. Il faut dire que j’improvise ce que je vous dis au fil de ce qui me vient, émotions comprises. Ce n’est pas une soirée People. Je ne connais pas la quasi totalité de mes invités. Pour moi, c’est plus amusant de découvrir ceux que je ne connais pas, que de reconnaître ceux qui croient bien me connaître.
     On n’est pas non plus dans une cérémonie, ici ! Je n’ai pas gagné un titre, de trophée : le César du meilleur roman auto-édité, la Victoire du livre le mieux imprimé, le Molière de mes couilles ! Non, je ne vais pas commencer à remercier tous ceux sans qui je ne serais rien – ce qui est souvent une façon de défier ceux qui ne seraient rien sans moi. Les parents, l’entourage, l’équipe technique… On ne va pas tomber dans la vulgarité d’égrener des noms propres. Ceux que je ne cite pas se reconnaîtront…
     Bon, ben voilà, c’est fait. J’ai arrêté de faire semblant d’avoir arrêté d’écrire. J’ai avoué, que j’avais écrit pendant 4 ans, en cachette, un gros roman. Et vous tous, par le web et oreilles, vous l’avez su et vous l’avez acheté. Et vous l’avez lu de la première à la dernière ligne. Et vous l’avez compris pour ce qu’il est : une Triple Révolution.
     On va mettre des petits partout pour faire plus modeste. Petite révolution de ma petite écriture. Petite révolution du petit roman français. Et enfin petite révolution du petit monde éditorial…
     Non ! Non ! Non ! Non, ce n’est pas mon genre ! Voyons plutôt les choses en Grand ! C’est un geste à la Moise ! Divisant la Mer Rouge pour faire passer le Peuple Elu, poursuivi par les Méchants ! Il fallait bien que quelqu’un lève son bâton et fende la Mer de l’Edition française pour que la Colonne des vrais lecteurs puissent traverser à sec ! 3000 sauvés ! Avec chacun leur Livre Noir sous le bras ! Avançant dans le sable encore mouillé au milieu des coquillages et des poissons suffocants. Et partant, sait-on jamais, pour la Terre Promise des 10000 exemplaires ! Evidemment, derrière vous, j’ai rabattu aussitôt les vagues pour qu’elles engloutissent les Egyptiens des Lettres ! J’ai nommé : les libraires, les éditeurs, les diffuseurs, les bibliothécaires, les représentants, les directeurs littéraires, les directeurs de collections, les organisateurs de signatures, les critiques, les chroniqueurs, les animateurs d’émissions culturelles… Tous noyés par la Mer refermée !
     Pour revenir à des considérations moins bibliques. Je dirai, pour finir, que nous avons simplement fait sauter le bouchon qui bloquait la fluidité d’amour et d’intelligence entre l’écrivain et ses lecteurs. Ça y est maintenant, ça circule. Quand je dis nous, ce n’est pas un nous de banalité. C’est bien un nous de pluriel ! Car vous n’êtes pas seul, et moi non plus. Quand je vous regarde être ici, je me dis : tout ça pour moi ? Je n’en reviens toujours pas ! Enfin pour Lui ! Pour l’Homme qui n’a jamais arrêté et n’arrêtera jamais d’écrire..

Livre d’or :