lundi 19 octobre 2020
Anciens numéros
Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

La jaunisse de Jonas
par Vie Sublime

Qui est Vie Sublime ? C’est bien la question qu’on se pose tous. Quelques-uns parmi nous ont même cru qu’il s’agissait de Marc-Édouard Nabe lui-même ! Évidemment, non. En revanche c’est vrai que la communion d’esprit et l’acharnement guerrier dont fait preuve cet évident « nabien » qui a fort bien digéré toute l’œuvre de notre auteur laissent pantois. Sans compter qu’il a très bien compris la façon dont Nabe se sert de twitter, il en a fait à son tour une véritable arme contre le conspi-raoultisme de l’Ennemi. Nous ne chercherons pas d’avantage à savoir qui est ce mystérieux, ou cette mystérieuse, amatrice de Matisse, au point de choisir sa « femme algérienne » comme avatar, et nous accueillons avec plaisir sa lettre ouverte à l’ignoble Raoult, responsable du retard pris sur la pandémie, et idole absolue des ordures complotistes de Marseille jusqu’à Paris… Bienvenue à Vie Sublime !

« Que penseriez-vous de la charité d’un homme qui laisserait empoisonner ses frères, de peur de ruiner, en les avertissant, la considération de l’empoisonneur ? »
Léon Bloy

Didier,

Puisque c’est la devise de l’OM, allons droit au but : tu es infâme et je n’ai rien à faire de tes titres, fonctions, distinctions… Je ne suis pas du milieu comme on dit, plutôt de tous les extrêmes de la foi pure. Contrairement aux lâches qui t’entourent, t’adulent ou te désapprouvent sous cape, tous les directeurs, universitaires, politiciens, je ne ferai pas silence sur tes crimes. C’est bien parce que je ne suis rien que je suis libre – que je te tue. Les scientifiques vont devoir admettre qu’il n’y a que la littérature pour te mettre en pièces en levant le voile sur ta personnalité, la signification profonde de tes agissements… Ça va te faire drôle, tu vas voir.
     J’ai d’abord cru, Didier, que tu te posais en héritier d’un anar Marseillais, cabotin génial, mousse dans sa jeunesse lui aussi et lettré en diable : Marius Jacob. Après avoir joué de bons tours à la folie des puissants (magistrats, hauts gradés, industriels…) en les cambriolant par centaines, il s’est sacrifié dans l’optique de sauver ses potes de truande. Oui, une fois coffré, il a voulu assumer seul (et en vain) « ses » « méfaits », pour que sa team réchappe au bagne, où il passera près de vingt ans…
     Hélas, Didier, tu es tout le contraire de l’ange Jacob et sa bataille anti-bourgeoise. Non seulement tu es de mèche avec l’ensemble de la droite véreuse de margoulins combinards, les Sarkozy, Douste-Blazy, Estrosi, Ciotti, Leonetti, Muselier… mais tu entraines aussi ton équipe, la science et tout un pays maudit dans une chute historique, irrémédiable. Quelque part, je devrais applaudir pour ça… Quand, de ce sépulcre blanchi qu’est ton IHU – il paraît beau au-dehors, mais au-dedans, il est plein d’ossements de morts et de toutes sortes d’impuretés – tu sortiras les pieds devant, peut-être daignerais-je me fendre de quelques remerciements…
     Mais la France ne m’intéresse pas. Et en tant que tel, tu ne m’intéresses pas non plus. La beauferie intrinsèque de ton personnage suffit au sage. Un « druide punk », toi ? Mais tu ressembles à ma tante ! Tu as bien ta petite panacée perso, c’est vrai, la chloroquine en guise de gui sacré d’ancêtres que tu déshonores… La comparaison s’arrête ici.
     Non, Didier, si je t’écris, c’est que les êtres sont pour moi des signes servant à déchiffrer la réalité concrète d’un au-delà que tu méprises. Pour ça, il faut d’abord t’imaginer avant cette merveilleuse crise du Covid. Ta notoriété locale, ton folklore de magouilles, tout le kitsch de tes livres vulgos pour mémères… Ta frustration aussi, de finir en auto-édité de la recherche comme on en connaît des milliers, nous aussi, dans l’affreux cloaque littéraire. Comme eux tu es imbu, frustré, tyrannique et puis encore gaffeur truqueur salopeur… Et comme eux tu as besoin des revues merdiques de tes potes (ou d’un site de pré-print, c’est-à-dire sans aucune relecture de pairs) pour donner l’illusion d’un talent porté disparu, en proposant, toute honte bue, des études bancales, copiées, trafiquées, ineptes… Émonctoires d’amateurisme…
     Un vrai anti-système ne s’auto-édite pas, Didier. Il s’anti-édite. De « rebelle », il devient alors révolutionnaire. Cesse de dévoyer tes philosophes à la noix : tu as tout à apprendre de Marc-Édouard Nabe.
     Puis le Covid est arrivé. Majestueusement punisseur avec ses picots protéinés aux formes ravageuses… C’est parce qu’il a débarqué sur son traîneau plein à craquer de cadeaux jamais assez divins qu’aujourd’hui tu existes, Didier. Dieu (je ne parle pas de toi) avait besoin d’un instrument déjà rodé pour accomplir ses innombrables révélations. Il t’a saisi par le col, toi, misérable Matamore d’IHU, pour te jeter en pleine lumière d’Internet, ce soleil radioactif. « Danse, Didier, danse ! » Et toute la merde du monde – complotisme, politicaillerie, fakenews, démagogie, parjure, manipulation d’opinion, eugénisme, calomnies, harcèlement, paternalisme, diversions, faux espoirs, basse besogne, gêne des recherches, crétinisme, renversement des valeurs… – toute cette chierie s’est massée pour passer à travers toi. Devine Qui tirera bientôt la chasse ? C’est l’Apocalypse façon blague marseillaise.
     Le 25 février, autant dire avant le Déluge, ton drame a pris un essor biblique. 2+5 = tes 7 péchés capitaux ? Le début, non pas d’une tragi-comédie à proprement parler, mais d’un épisode héroï-comique qui s’achèvera dans un lamento de bête des abysses. Tu es apparu sur YouTube, la mèche grasse à rire jaune – ô Roi Triton dégénéré du Vieux-Port ! – pour porter à un peuple de palourdes tes glouglous de superstitieux moléculaire. Ton regard d’illuminé disait déjà tout du gogo abusé par lui-même que tu es… Eurêkave ! Après la dengue, le chikungunya ou Ébola, toutes maladies aggravées par la chloroquine, tu n’as pu résister à placer une énième fois ta sempiternelle marotte dans un débat auquel personne, crois-moi, n’aurait voulu participer. Comment a germé en toi cette conviction inébranlable qu’un traitement aussi cliché que la chloroquine pouvait être efficace sur un virus nouveau et particulièrement complexe, malin, subtil comme le Corona ?… D’une « lettre », en fait un simple bruit de couloir, un pet de rat d’astrologie chinoise qui a suffi à bousiller ta carrière. Rien d’autre qu’une minuscule étincelle, un rapport sans intérêt dénué de toute statistique, émis par des « experts du gouvernement chinois », et ton esprit déjà bien imbibé d’alcool opportuniste a pris feu… Fatche de con !
     C’était parti, Didier. La planète entière, victime d’une dessiccation intellectuelle inouïe, ravagée par les vapeurs toxiques du complotisme, s’embrasait avec toi. De maître d’une destinée à peu près honorable, tu virais mage barge d’un fléau qui te dépasse. Où est donc le roc imperturbable dans tout ça, ce franc-tireur tant vanté de l’empirisme ?… Je ne vois qu’un hystérique soumis à une vieille croyance autour de la chloroquine, qu’un dingue aux airs de farmer travelo et qui se fait dessus, submergé par l’illusion d’avoir décroché le scoop made in China d’un putain de remède mirage !

     Tu es mignon, Didier, mais sur foi de tes propres recherches, tes centaines d’articulets de branquignol cupide, seule une infinitésimale partie sont des méta-analyses, des études randomisées ou non, en simple et double (triple existe aussi) aveugle… Méthodologie archi-rigoureuse, que tu maîtrises quand ça t’arrange, en oubliant au passage qu’elle permet justement d’éviter d’éventuels abus des labos, l’épouvantail Big Pharma et son bras aussi long que la queue du Marsupilami, soi-disant. Fumiste ! La plupart de tes récents « travaux » se situent bien bas dans la fameuse « pyramide des preuves »… Tu cites Contre la méthode de Feyerabend, parce que celle-ci freine ton délire de toute-puissance contrariée par les faits, c’est tout. Un jour, tu diras « le ciel est gris » alors qu’il est bleu, et des millions de veaux nous recommanderont de lire Contre le ciel bleu du nihiliste du coin !
     Tu t’es fait bouffer, Didier – le comble pour un clébard – bouffer par ce bon vieux rêve du chercheur de faire la découverte. Cas d’école en négatif, tu peux déceler en un tour de main les failles d’une étude du Lancet (rétractée en toute bonne foi), mais jamais les tiennes, mille fois plus grossières. Manip délibérée, bien sûr ! Par passion toute bête du projecteur, de la foule, comme une arriviste pop… Tu es l’exact opposé du personnage détaché et surplombant que tu t’es créé face caméra. Tu adores la gloire, une notoriété indifférenciée, profane qui te protège du monstre que tu es réellement. Ton ego a perverti en l’extrapolant la dimension sacerdotale de la médecine. Tu t’es auto-sacralisé à coup d’arguments d’autorité, de régionalisme grotesque et de filouteries à l’avenant. Il faut te voir en midinette attardée, en star inaboutie et pathétique, faustienne même, qui s’accroche à des fans sortis d’on ne sait quel trou, papillons avortés restés larves… Tu me fais penser à ce passage dans Sunset Boulevard, où Gloria Swanson joue une vedette has been du cinéma muet, larguée par son époque, prisonnière de ses aspirations passées et préférant de loin le succès à son art : « I am a star… I am the greatest star of them all… »

     Filante étoile ayant cru toucher le firmament… Je te capte avec mon épuisette magique dans ta course fulgurante, et te rabats pour te faire mordre toute la poussière de ta vanité.
     Cocue jusqu’au cou, la France profonde, profondément baisée, te couvre maintenant d’éloges, bave comme un énorme crapaud sur ta blouse blanche de colombe perfide. Pour un « élitiste » autoproclamé, la punition est incluse dans cette notoriété fangeuse. Tu es l’être le moins enviable de la Terre, Didier… En faux sauveur antéchristique fétichisé par la plouquerie ambiante, tu as médiatisé et ritualisé le mensonge, et fini par devenir l’accélérateur de particules du complotisme. Des centaines, des milliers d’images révolutionnaires, de piques brandies, hérissées de têtes ont fleuri comme un printemps de fous sur les réseaux sociaux. Pour la plèbe tournée conspi, un seul mot d’ordre : débusquer et punir les « traîtres », tes propres confrères attaqués de toutes parts… Traîtres à quoi, sinon à tes ambitions de pousse-au-crime décomplexé, Didier ? Frankenstein et sa créature désormais hors de contrôle, lancés dans une course à l’abîme sans retour, mais croyant lutter pour le bien et la protection des valeurs républicaines… « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », dirait aujourd’hui Saint-inJust…
     C’est ça la France et puis c’est ça les Français. Ils conspuent le gouvernement d’avoir tardé à confiner, puis l’accusent d’être à l’origine de « la plus grande escroquerie sanitaire du siècle »… Ils parlent de cette « mise en cage forcée » comme d’une « diversion » face à la « colère qui gronde », quand ils ont eu des décennies pour conduire leurs mouvements sociaux dans la bonne direction… Ils crachent sur Macron mais se donnent au premier autocrate du stéthoscope venu… Ils agonisent les vaccins mais se servent de Pasteur pour accréditer la légende de « saint Raoult », « martyr » lui aussi de la communauté scientifique… Ils se lavent les mains des gestes barrières, un genre de ponce-pilatisme à grand rendement, mais encensent Semmelweis, génie de l’hygiène donc du « diktat sanitaire »… Ils prônent la « médecine de guerre » en cas d’urgence, pour mieux nier ladite urgence… Ils accusent l’Institut Pasteur d’avoir conçu le Covid, puis manifestent pour dire que le virus n’existe pas… Ils applaudissent les soignants à 20H, puis les accusent d’avoir laisser mourir les covidés… Ils militent pour les masques, puis contre les masques…
     Tous sont pris dans un engrenage qui n’est que l’aboutissement d’un long processus mêlant défiance caricaturale à l’encontre des élites, haine (fictive) des institutions, simplisme et pose culturelle. Le Covid constitue en effet le test parfait pour établir avec précision qui sait ou non réfléchir seul, indépendamment des consignes obscures contradictoires, stupides, prises de court, traîtreuses d’un gouvernement d’amateurs à jarter, on est d’accord et donc ? À rebours du conspi puéril et dépendant, l’esprit formé n’a pas besoin de papa Macron pour prendre une décision. Qu’elle soit à contrepied ne prouve rien. Cette crise aura flingué plus d’esprits qu’elle n’a fait de victimes du virus.
     Le gouvernement fait n’importe quoi, mais ses larbins sont pires encore. Flemmards frustrés par leur néant, les conspis se donnent à la pensée binaire comme une femme désabusée au premier venu, après une traversée trop éprouvante du désert qu’est leur vie. Le diable les cueille quand ils ont faim (faim de savoir, faim de révolte) et leur sert l’illusion de pouvoir transformer leur pierre d’achoppement en pain ! Puis il les porte en haut d’une montagne de menteries et de corrélations aberrantes, et leur promet tous les royaumes et leur vérité cachée en échange d’une prosternation devant l’idole conspi ! Ainsi croient-ils, revanchards stériles, rectifier la marche du monde…
     Et toi, Didier, tu es à l’image et à la ressemblance de ce dieu populeux là. Tu t’es planté, contredit sur tout (en janvier : « Il y a trois Chinois qui meurent et ça fait une alerte mondiale » ; en février : « Il y a très peu de maladies infectieuses qui se répandent dans tous les espaces de la Terre au même moment, ça n’existe pas » ; « L’épidémie fera moins de morts que par accidents de trottinettes » ; « C’est probablement l’infection respiratoire la plus facile à traiter de toutes » ; « Paradoxalement la chose la plus intelligente qui a été dite, c’est par Trump, qui a dit « au printemps ça va disparaître » » ; en mars : « Pour traiter le Covid-19, tout le monde utilisera la chloroquine » ; en avril : « La deuxième vague, c’est de la science-fiction » ; en mai : « Un retour du virus est envisageable cet hiver » ; en juin : « La décision du confinement ne repose pas sur des données scientifiques établies, claires et démontrables » ; en juillet : « Je suis à la plage » ; en août : « Ne me demandez pas de prédire, je ne prédis jamais rien, et prédire quelque chose sur une maladie nouvelle n’est jamais sérieux »…) mais tu livres à la vindicte, par tes insinuations de serpent, les prétendus « vendus » de la recherche thérapeutique. Copieux massacre des innocents… En vérité je te le dis, Didier, tu remplis toi-même la besace de toutes les premières pierres que tu crois pouvoir jeter sur tes confrères, pour te couler (« Coule, Raoult ! ») au fond d’un marécage de déshonneur.
     Qu’attendent-ils, les membres de la communauté scientifique, du consensus médical, du doute méthodique, tous les profs, ingénieurs, doctorants, masterisants, et jusqu’aux premières et terminales S, pour t’éjecter du Temple de l’IHU en coordonnant une gigantesque action en justice ? Allo, la Terre ?… Karine Lacombe, infectiologue réputée, pondérée et mutine, harcelée en boucle sur les réseaux, menacée de mort par courrier depuis tes déclarations dégueulasses, devrait prendre exemple sur son homonyme Claire Lacombe qui demandait, sous la Révolution, à ce que les femmes aient le droit de s’armer elles aussi, pour fermer le clapet d’affreux seigneurs réacs comme toi !

     D’ailleurs, Didier, que pense ta femme de tout ça ? La si bien nommée Raoult-Caïn… Lui lis-tu le soir, avant d’aller dormir, des bouts de La Conscience de Victor Hugo, ton poète préféré ? Mais si, souviens-toi, c’est au sujet du premier meurtrier de l’histoire et du remords qui l’accable :

« Alors il dit : « Je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. »

     C’est toi, Caïn ! Tu tues ton confrère pas d’accord et dans ta fuite en avant, tu plastronnes des phrases aussi creuses que la tombe que tu rejoindras bientôt pour t’ensevelir vivant, sous l’œil courroucé du Seigneur te fixant pour l’éternité…
     Car plus personne n’ignore qu’avec cette crise, Dieu est passé à la vitesse supérieure pour humilier et faire disjoncter les cons. Pas une théorie conspi sur le confinement et le masque soi-disant inutiles, la « stratégie suédoise » (quatre fois plus de morts que le Danemark, la Finlande et la Norvège additionnés), l’immunité collective, la préservation du PIB, la mutation affaiblissant le virus, l’épidémie touchant à sa fin qui n’ait été démentie par les faits quelques semaines plus tard. Sentence quasi immédiate, la punition par la réalité enfin libérée, lâchée comme un tigre déchiquetant une poignée de proies précises… Qu’on ne s’étonne pas que Marseille soit en pole position des villes submergées par la première vague post-confinement, sa première vague tout court, même !
     Les Marseillais, si mal représentés par tant de politicards homicides, et en même temps si babas de leur « Didou », tellement ravis de la prise d’otages, vont payer cher leur déni partisan et séparatiste. A croire qu’ils n’attendent qu’une chose : crever en réa à l’IHU ! Si seulement il y avait un service réa dans ce vivier de crustacés même pas malades, qui se laissent capturer pour finir à l’élevage… J’y reviendrai.
     Alors bien sûr, comparé à d’autres, ce virus est une purge soft. Tu as raison, Didier ! C’est que l’épuration se fait sur un principe différent. Dans son arrogance habituelle, l’Occident croyait prévenir tous ses maux par la santé, le bien-être, le fitness… Sur-protégé, on ne pouvait l’atteindre que par l’esprit, en lui vrillant la cervelle. Il fallait le punir d’avoir négligé à ce point toute vie intérieure, d’être aussi vide et faible au-dedans. Il fallait le forcer à se montrer tel qu’il est vraiment : délirant, obtus, destructeur, angoissé futilement social… « Courage, petit ! lui souffle le Covid. C’est aujourd’hui qu’il faut prouver que tu es un peu plus qu’un incontinent de l’existence. Tu ne peux plus pisser de la distraction et de la « valeur travail » à jet continu en prétendant que ça désaltère… » Je ne m’explique pas autrement la ruée sur le papier hygiénique juste avant le confinement : un peuple entier s’est fait dessus d’avoir enfin l’occasion de réfléchir sur lui-même.
     Leçon grandiose ! Et qui devait venir de Chine, forcément. C’est là-bas que les Occidentaux ont introduit l’opium, avec les conséquences désastreuses que l’on sait. Les Blancs pervers ont imposé leurs vices à la planète entière ? La Chine réplique malgré elle à coup de Covid pour venger tout ce beau monde. Je dis malgré elle, car c’est encore Dieu à la manœuvre, Dieu et ses boomerangs d’Apocalypse extra-temporels se servant de l’Asie pour priver les Occidentaux de leur mode de vie indigne et dérisoire dont ils raffolent comme les addicts zombifiés, drogués du Rien qu’ils sont.
     Dans le genre, les jeunes ont été sensas’ cet été. Ils ont fait la fête de la cave au rooftop, attrapé le Covid et contaminé leurs parents. Et comme ces derniers n’ont pas su vacciner leur progéniture contre la lèpre du festivisme et des entassements pouilleux, on dira que la nature est bien faite.
     Le Covid tue peu, mais c’est un harceleur furieux, une tempête de sable, un lancinant sustain qui poursuit sans relâche, attaque le nerf même de cette civilisation frivole insupportable. Il ne nous lâchera pas de sitôt. Sa courbe aplatie de force fait des bonds comme autant d’impacts de coups qu’un colosse hors de lui donne à la paroi du container où on tente de le retenir. Mais ses gouttelettes de rage colonisent l’atmosphère, forment des nuées de vermine maudite tournoyant dans l’invisible…
     Et la lumière fut ! La Vérité presque palpable, éblouissante… 2020, l’année où Gilets jaunes et BHL ont fait front commun contre la « panique collective » et pour la « défense des libertés », cette grande friperie démocrate. Ou comment prolonger par ses comportements irresponsables la situation d’urgence sanitaire que l’on dit conjurer en poussant des hauts cris de paranoïaque anti-parano. Un genre de syndrome de persécution sado-maso, je dirais… Car enfin qui panique, hormis ceux qui plus que tout autre chose redoutent la stricte réalité factuelle ? Le bateau coule, le conspi nie. Pour lui, la présence même de canots de sauvetage ne fait qu’instiller une peur pour « contrôler les esprits ». S’il s’en sort grâce aux efforts de tout l’équipage, il se vante d’avoir eu raison. Mais s’il se retrouve les pieds dans l’eau, le conspi perd la tête et demande celle des responsables de la pénurie de canots de sauvetage !
     Oui, après avoir rué dans tous les brancards pour « abattre le capitalisme », les conspis jaunis transpirent maintenant à l’idée d’une économie mise à mal. Bizarre… J’aurais juré que c’était l’occasion pour que tout s’effondre dans un immense éclat de rire ! Principe dada en diable… Mais dans la logique des orwelliens qui le sont différemment de comment ils croient l’être, l’économie, c’est la liberté bien sûr ! Branlots de Frenchies à l’esprit de contradiction diabolique, peuple de larbins des States, freedom avant tout, en bon ultra-libéraux qui s’ignorent. Le Français, ce Monsieur Jourdain du Medef. Peureux et vétillard, impuissant depuis trop d’années à renverser un Pouvoir qu’au fond il jalouse, il s’en prend – le sale lâche ! – à des mesures sanitaires transitoires. Tous les freaks du sophisme et de la niaiserie péremptoire sont à la parade, la foule redouble de hargne borgne pour noyer un poisson aussi gros que ses ambigüités. La bouillie en eux, ils la revomissent sur l’autre pour lui en donner le goût. Prenez et mangez-en tous ! Et on assiste à ça, à cette chute lamentable des damnés… Dieu a appuyé tellement fort sur leurs paradoxes qu’ils en poussent des cris de déments se jetant dans le vide.
     C’est la grande nouveauté de l’époque : le peuple ne fait plus la révolution, il ne l’avorte même pas : il l’empêche. À trop hurler au loup, le cœur de ce morveux s’est changé en pierre. Le premier, il a cessé de prendre au sérieux ses appels au soulèvement, ses croisades-pyjamas… La lutte contre la 5G, les vaccins, Bill Gates et les lobbys ? Diversions de pacotille. C’est le Grand Soir que les conspis ajournent en visant à côté. Ces fantoches commencent à nous gêner grave… Leur gouvernement est le plus laxiste qui soit question restrictions sanitaires, Macron semble même vouloir exterminer les soignants en nous covidant tous avec risques de fatigue chronique, séquelles cérébrales et pulmonaires mal évaluées pourvu que l’économie ne s’arrête plus et eux, que font-ils, que veulent-ils ? Que la machine accélère encore, que le « monde d’avant », Titan un temps à terre, se redresse et les écrase platement, comme des steaks hachés menu !
     Le conspirationnisme c’est : des collabos qui ne savent pas qu’ils le sont, et qui se griment le plus sincèrement du monde en maquisards. Le dindon de la farce se prenant pour un paon ! Un débarquement ne serait pas de trop pour nous en libérer… D’ailleurs, pour mener le leur à bien, les Alliés montèrent diverses opérations de brouillage (le brouillage, spécialité conspi). De faux fronts d’interventions furent créés, en Norvège ou dans le Pas-de-Calais, avec chars d’assaut gonflables, avions factices, artillerie en bois… Il s’agissait de faire bouger l’armée nazie, déplacer son gros popotin loin des rives normandes. Tout se passe comme si le peuple actuel, pour débarrasser la France du « péril fascisto-libéral », avait gobé lui-même ses leurres complotistes. Comme si les Alliés, à défaut de fouler les bonnes plages, avaient enfoui leurs têtes de dupeurs dupés dans les sables mouvants de leurs fantasmagories ! Prodigieux renversement !
     La révolution est sainte. Qui la profane ne mérite rien d’autre qu’une interminable agonie – elle a déjà commencé.
     Les propos d’une armée universelle d’ivrognes en rut, trois trilliards de craies crissant sur le tableau du ciel, un mongolisme de cervelles passées une année bissextile au micro-ondes, une suffisance d’ignare, des données fallacieuses pondues en batterie dans un hangar de soixante-six étages, toutes ces réjouissances se démultipliant les unes les autres à la puissance mille ne donneraient qu’un aperçu encore suave de l’hémorragie cosmique de conneries en geysers que les conspis évacuent quotidiennement sur la toile. Ils parlent et ils parlent, par légions boueusement agglutinées, réseauteurs du non-sens qui pianotent leurs syncopes… Des embryons de pensées postiches, du pot pourri rhétorique… Et tous les efforts visibles et invisibles pour les en faire démordre s’écrasent contre ce Mur de plus en plus haut des Indignations absurdes. À faire s’impatienter la patience même et saint Thomas avec, cet épuiseur fameux d’objections…
     Le Mal est dans ses œuvres, cherchant l’asphyxie du Bien, sa reddition par lassitude, le désespoir. Il nous faut lui répondre coup pour coup.
     Les conspis se savent condamnés, désorbités, paumés, ils se haïssent infiniment pour ça. Cette détestation va si loin qu’ils ont besoin, masochistement besoin de mentir pour être humiliés à chaque insanité proférée. C’est trop dur pour eux d’admettre ce qu’ils représentent, leurs failles et leur impuissance. Pleutres pour l’essentiel, ils nous chargent de les punir. C’est à nous, pèlerins de l’absolu, d’y céder dans une volupté vengeresse quasi-médiévale ! L’Amour consiste à bastonner ces déviants autant de fois que nécessaire pour leur faire regagner au plus vite le droit chemin perdu. L’échec est quasi sûr, mais notre consolation viendra de l’avant-goût de l’Enfer qu’on leur a donné. Un nouveau supplice arrive, je l’entends, il gronde ! un cercle de Dante où ces vicelards seront confrontés pour l’éternité à des pipoteurs chichiteux encore plus brouillons, entêtés, odieux, incohérents qu’eux ! Des siècles et des siècles de charabia sans fin, d’accusations gratis, de verdicts inamovibles, à disséquer le grain de sable sur des principes élémentaires… Délices pour tous ces rats !
     La France est conspi et tout conspi appelle inconsciemment de ses vœux une deuxième, une troisième vague. La première lui a mis le nez dans ses angoisses, son inutilité foncière, elle lui a dévoré les entrailles, il n’a plus que sa pulsion de mort à faire valoir. C’est elle qui régit ses actions, les encadre comme un kapo ses potes prisonniers. La prétention du conspi à imposer une solution unique pour cette crise le conduit à une solution finale de soi. Il nous fait payer le vertige de sa béance, sa vie de crachat passant d’une bouche cariée par le consumérisme à l’autre. Revendiquer le non-port du masque est un suicide à sa mesure, il veut en finir, mais non sans avoir eu sa part d’une catastrophe sanitaire vécue comme la traduction la plus palpable de sa déchéance morale.
     Je ne vois rien d’autre. Cette obsession des anti-masques pour la « « « liberté » » » est une farce dont le public ne rit plus, et pour cause : il est monté sur scène, il l’a prise au sérieux… La liberté, en temps normal, ces assassins n’en font strictement rien, c’est même à cause d’eux et de leurs activités débiles, énergivores, vulgaires que tout en ce monde est bouché voire compromis. Et pourtant ils râlent, ignobles. Si un simple masque suffit à compromettre la liberté, alors cette liberté n’existe pas. Les Blancs, bien plus superstitieux qu’ils ne le pensent, réagissent de même face aux femmes voilées parce qu’elles les renvoient à leur détresse de minus pourris de l’intérieur. Valable aussi et surtout pour les contestataires droitards du jour, cathos fumeux incapables d’accepter cette fatalité du destin qu’est le Covid. Ils sont prêts à tous les dénis conspis pourvu qu’on ne touche pas à leurs loisirs bourgeois. Flagrant délit de matérialisme… Il y a chez certains réacs l’idée magique et paradoxale qu’en refaisant les gestes d’avant, on reviendra à la situation d’avant, celle qu’ils prétendaient haïr ! Ils croient exorciser le Corona en l’occultant. Et à la source de tout ça, la nostalgie, ce vice, cette lâcheté, ce chérubinisme le passé pour le passé…
     Leur vie d’avant était trop nulle pour qu’ils puissent s’offrir le luxe de la regretter. Ils ne comprennent pas que le Covid est une chance. Qu’il attaque au pied-de-biche le cœur fermé de l’homme. Qu’il prend à la gorge ce putricule et l’oblige à mettre un masque comme il lui collerait un flingue sur la tempe pour le forcer à planter ses yeux dans ceux des autres. Et qui sait si au fond, tout au fond d’une de ces pupilles, un misérable un peu moins trouillard que ses frères n’y rencontre pas sa propre vulnérabilité de crâneur soi-disant affranchi de l’infini ?
     Le Covid mécontente peut-être les cathos de façade, mais il ravit les casaniers qui, comme moi, sont rédhibitoirement écœurés par la laideur de ce monde. Miracle ! Soudain, plus de tapage ni de muflerie décontracte, mais la vengeance, le triomphe à durée indéterminé, la gloire ! La multitude prend ses jambes à son cou face à un mal mystérieux et file au lit, privée de dessert : nous, les voyageurs autour de leur chambre !
     Une étape dans notre appréciation du réel est franchie. Plus besoin de filtre fictionnel pour rendre intelligible ce qui décidément pue sous nos latitudes. L’horreur impie pseudo-humanitaire s’affirme sans détour, pénétrante, bien nette… L’ennemi c’est le prochain, ça y est. On a essayé de le cacher pendant deux siècles de vaine philanthropie : c’est fini. Il est temps de vivre en grand la finalité profonde du nombrilisme athée. Le Covid dans les parages, tout le monde se méfie de tout le monde, prend en haine celui qui s’approche de trop près, panique et fuit avant d’aller porter plainte : du néo-féminisme plus vrai que nature, étendu au genre non-genré de l’humanité tout entière… Vous en rêviez (ne mentez pas), un virus l’a fait. Chacun devient le paria de l’autre, on s’évite comme hier on évitait les pestiférés et les clodos, ceux qui implorent notre secours au quotidien et dont on se détourne (pas moi !) coupablement. Le confinement – vision superbe – a remis momentanément les choses dans l’ordre, d’où l’affolement conspi derrière pour chambouler au centuple, renier ce flash d’harmonie… Il a débarrassé la ville de ses parasites, la crapule citoyenne, les fêtards et les colleuses d’affiches, il a rasé Babylone comme un crâne pour n’y laisser que les marginaux, poux indélogeables ici-bas, et qui franchiront en premier les portes du Paradis ! Hosanna !
     Cette pandémie est en effet, d’abord, une réponse concrète aux Écritures. Pêle-mêle : le confinement pour Arche ; les villes vidées pour prêcher au désert ; le Veau d’or chloroquinesque ; les soignants bouc-émissairisés ; Bolsonaro et Trump en Pharaons génocidaires ; l’endurcissement dans le péché consumériste ; plus de jobs pour vivre comme Job ; le peuple metteur en péril qui lynche une poignée de Justes très renseignés ; le faux partout, l’inconséquence… Et même, pourquoi ne pas le dire ? les messagers nabiens pour décrypter cette pluie de signes célestes… Quant à moi, Didier, je te poursuivrai jusqu’à ce que tu t’exiles dans le ventre d’une baleine, le seul organisme capable de digérer ta gigantesque mégalomanie. Je vais te désespérer jusqu’à t’en faire faire une jaunisse, Jonas !
     Des mois que je tonne, vitupère, morigène sur le web. Le sixième océan en aura vu passer, de mes harpons assassins… Parmi mes quelques faits d’arme, il y a eu ce rapport accablant de l’Agence santé sur le protocole de l’IHU. Des warnings à tous les étages, des morts subites inexpliquées, fébrile ventricule qui fibrille… C’est moi, Didier, qui l’ai sorti des limbes du site miteux de l’ARS pour l’offrir aux réseaux. Je te l’ai enfoncé comme une lance dans ton flanc d’auto-crucifié… Un succès dingue, des partages à la pelle, une chaine de preuves circulant d’âme de bonne volonté en âme de bonne volonté, jusqu’à Karine Lacombe, qui le jettera au visage des mécréants idéologues. C’est ça aussi, le Covid : un front commun transcendant où chacun à sa manière (la mienne est forte, tu l’auras compris) œuvre pour maintenir à flot la vérité.
     Tu n’as soigné personne avec ta chloroquine, bien au contraire, Didier, mais tu en auras guéri pas mal d’un excès navrant de scrupules qui les retenait de smasher direct la gueule d’énergumènes dans ton genre. On l’a bien vu au fil des mois : face aux médias pourvoyeurs de raclures, les scientifiques ont été contraints par la bête même du populisme d’admettre qu’ils n’avaient pas la bonne méthode. La leçon Trump n’avait pas suffit, apparemment… « Le mensonge tue » d’après Axel Kahn en voie de radicalisation, mais le savoir-vivre, la retenue courtoise et la modération aussi. Bien qu’indirectement, par sous-estimation d’un phénomène que rien ne réfrène… C’est ce qui arrive quand on donne trop dans une morale de profs proprets fanas d’éducation civique, condamnant « toutes formes de violence et d’extrémisme », etc. Changer son fusil d’épaule, c’est bien, tirer à vue et sans pitié, c’est mieux !
     Les Trotta, Wonner, Azalbert, tous justiciables pour haute trahison de l’esprit, montent une asso pour décupler leurs ravages en ramassant du blé par silos, ces racailles convertissent à la chaîne des hordes de foutriquets exhalant un brouillard digne du royaume des morts, l’un nous parle de lune creuse artificielle, l’autre stigmatise en pleine Assemblée le port du masque, le troisième, d’humeur philippe-valienne, usurpe tranquille le titre France-Soir, et il faudrait encore s’en tenir aux palabres, charmer la marquise, protocoler sous l’olivier ?…
     C’est la guerre, nom de Dieu ! La crise nous tient reclus en même temps qu’elle délivre ! C’est un abbé qui fait de nous des moines serviteurs d’une férocité salutaire ! C’est le chef d’un nouvel ordre qui prépare au combat ultime : conspis vs. anti-conspis ! La pression est trop forte, l’événement agite les âmes tapies peinardes au fond de la bouteille pour que jaillisse, dans un pétillement d’urgence, une mousse de champagne brutal… Tout se polarise et quiconque traverse ce moment avec l’intensité requise ne peut plus être autre que ce qu’il est vraiment. Les méchants échouent à dissimuler leur méchanceté et les gentils sont encore plus gentils, c’est-à-dire très hostiles envers les méchants !
     La Révélation nous est donc apparue, non sous la forme d’une colombe, mais d’une chauve-souris. L’onde divine passe mieux à travers l’SOS de la souffrance animale… Nabe l’a dit avant moi, c’est vrai, mais Bloy l’a dit avant Nabe ! « Précisément, parce que les bêtes sont ce que l’homme a le plus méconnu et le plus opprimé, il pensait qu’un jour Dieu ferait par elles quelque chose d’inimaginable, quand serait venu le moment de manifester sa Gloire »… Les références se croisent, s’entrelacent… La communion des apôtres du symbole n’annonce qu’une chose : désormais, la Pentecôte se célèbre tous les jours depuis la fin du confinement ! L’Esprit covidien sonde et retourne chaque âme pour nous délivrer de l’imposture. Impossible d’y réchapper. Poseurs, tartufes et partisans tombent un à un eux aussi, terrassés par le diagnostique effrayant de ce scanner divin.
     Il y a tant d’exemples, mais celui des cultureux de gauche est celui que je préfère… Une vie entière de simulacres artistiques et de pseudo-rébellion, pour au final n’aspirer qu’à un retour au statu quo dégueulbif, c’est beau ! À en « décharger de la tête » comme dirait l’autre… Après Encore un instant de bonheur, Encore un instant de capitalisme ? Leurs subventions sacrosaintes sont une corruption au même titre que celle des politiciens qu’ils dénoncent à tort et à travers pour asseoir leur succès. Anti-racisme, féminisme, tolérance… Le grand melting-touche-pas-à-mon-pot de la cause est un populisme comme un autre. Si eux acceptent le masque, c’est que tous les autres sont tombés par la grâce du Saint-Covid. À poil, les « irrévérencieux » supplient maintenant l’État de leur faire la charité. Point culminant de bassesse, d’où se mesure toute l’étendue de leur humiliation.
     Mais ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit, Didier. Le masque est important, ne serait-ce que pour cacher l’horrible gueule des Français. C’est comme un « bâillon » ou une « muselière » comme ils s’en plaignent et qui le temps d’une sortie tient tous ces enragés complotistes (« complets autistes ») plus ou moins tranquilles. Tout est à retourner en permanence avec eux. Les conspis ont beau pointer du doigt une coercition imaginaire de la part du gouvernement, ils n’illusionnent personne d’autres que leurs semblables. La vérité, c’est qu’ils sont tellement stupides, mesquins, immatures qu’on est obligé, en pleine pandémie, de faire passer une loi pour les obliger à porter un masque ! !
     Ça ne leur fait rien qu’un môme en fin de chimio, opéré pour ses tumeurs, ait besoin d’un séjour en réa pour optimiser ses chances de survie. Ça ne leur effleure pas l’esprit qu’en risquant une saturation hospitalière, on risque de le tuer, lui, le gosse sur lequel ils s’essuient les pieds ! Combien sont-ils de malades et de soignants livrés nus à ces minimisations d’obscènes crevures ? Et ce sont les mêmes qui s’apitoient ensuite sur le sort des restaurateurs en faillite ! Ils laisseraient mourir l’enfant du voisin, mais un tenancier aux abois leur met la larmichette ? Allons bon, bides à bière ! Que n’organisez-vous une levée de fonds pour sauver les commerces en péril ? Les bars pourlingues où il ne se passe plus rien, les terrasses où on joue des coudes comme des mimes entassés dans un aquarium à homards… Sauvez-les, compassionneux pouët pouët ! puisque votre épargne a grimpé comme une courbe covidienne pendant le confinement !…
     Ah, on devrait s’inspirer de la manière indonésienne… Là-bas – raffinement extrême-oriental oblige – les réfractaires pleurnicheurs ingérables sont priés de creuser les tombes des victimes du Covid, ce qui est la moindre des choses quand on s’est voulu fossoyeurs de solidarité, tueurs de fragiles ! Comme les nazis, alors ? Et si, en contrepartie, on autorisait la chasse aux conspis, eux-mêmes on ne peut plus précaires, sur la sellette, menacés intellectuellement ?…
     En France, il n’y a que l’égoïsme qui fait de la résistance, et c’est l’État qui s’en réjouit. Il ne conspire pas – les conspis le font pour lui – il jubile plutôt du fait accompli, de l’incapacité de ses sujets à mener la fronde, des longues files d’attente qui sur les esplanades se sont constituées. Quand le vulnérable en appelle au puissant, le puissant se félicite d’abord d’être ce qu’il est. Du sadisme étatique : la validation du pouvoir par le fait même que le précaire isolé, dont il a réglé le sort à l’avance, doive nécessairement s’en remettre à lui. Tant pis si c’est inconscient ! Le drame lui donne de l’importance, coupable il ne s’en gonfle pas moins comme un boulant qui vient de fienter dans la volière. Il est le roi, et tous les pigeons domestiques, entre deux disputes pour des graines périmées au fond de la mangeoire, l’abominent autant qu’ils le vénèrent.
     Le Covid était un test, les Français l’ont raté. Rangez les trompettes, dégueulures de chacal, le Jugement se fera sans vous et à vos dépens. Il n’y avait qu’une déclaration à adresser à cette cinquième République vacillante, au nom de tous, et dès la sortie du confinement. La voici :

     « Nous avons pris acte de la passivité des instances gouvernementales. Le confinement a été décrété avec un retard homicide malgré l’exemple tragique de nos frères de douleur italiens. Vous nous avez livrés à la mort par incurie, cynisme, lâcheté, les masques ont manqué et pour légitimer ce crime, un de vos agents nous a considérés inaptes à les manipuler. Nous pressentons que l’absence d’un gouvernement nous vaudra mieux qu’une présence de cet ordre. Nos vies à vos yeux ne valent rien et d’avance nous savons que la recrudescence du virus – qui ne manquera pas d’advenir quoi qu’en dise un désaxé placé à la tête de tel IHU par un membre de votre petite famille – ne sera freinée par aucune mesure opportune. C’est terminé. Nous avons grandi. Deux mois de claustration suffisent à l’homme pour l’illumination fatale de la liberté, fatale à vos prérogatives. Nous sommes prêts pour une constitution dont la Beauté et la Fraternité régiront les principes. Elle sera votre testament. Nous laisserons aux poètes, à supposer qu’il en reste, la place pour quelques codicilles. Les soignants mangeront notre pain, nous mettrons et débarrasserons le couvert pour eux. Nous leur prouverons que nos applaudissements étaient sincères et désintéressés. Nous nous efforcerons de retrouver le chemin de la prière, nous tâcherons de mieux comprendre la science, de reconnaître et d’honorer, de leur vivant, les derniers grands artistes du pays. La jeunesse ne sera plus mutilée. Nous sanctifierons l’innocence et sa gaité. Il n’y aura plus de place pour vos petits calculs. Nous comptons vous oublier, absolument. C’est fait. N’étiez-vous pas un rien, un néant ? Vous ne nous ferez plus mourir. Vous n’étoufferez plus les élans furieux de nos cœurs. Nous allons nous organiser, repenser le nécessaire, sacrifier l’artifice et reconnaître nos torts, ce que vous ne faites jamais qu’au nom de vos très lointains prédécesseurs. Vous ne dilapiderez plus l’argent que durement nous gagnons en foutaises et en bombes. Nous n’avons pas besoin de vos charniers aux quatre coins du globe pour nous endormir débordants de joie. Les peuples victimes de votre « démocratie » seront recueillis. Si tel est leur souhait, et à cette expresse condition, nous aiderons à la reconstruction de leurs pays en ruines, stigmates de votre rapacité. Nous le ferons sous leur contrôle, sans contrepartie. Nous mettrons le bon sens, la fantaisie et le goût au service des âmes. Nos pauvres seront réhabilités. Les hôpitaux modernisés. Les prisons comme les écoles réformées. Nous allons à la pureté. La vérité et la justice tourbillonnent déjà comme des colonnes de nuées à chacun de nos pas. »

     Mais il n’y a rien à attendre d’un peuple qui désobéit pour passer le temps. On l’interpelle et le crible de flèches, et c’est précisément ce qui le maintient en vie, l’indécence étant de nos jours vitale au médiocre. Le confinement a été un moment unique, une reprise de souffle, tout à coup l’or a flotté parmi les hommes, la grâce s’est maintenue en suspension dans le rêve réel… C’est comme si l’humanité, lovée au creux du monde, avait eu deux mois pour se repétrir de sa propre argile, refaçonner les rapports intimes unissant les êtres. Tous, nous avons baigné dans cette matrice. Une nouvelle dimension de conscience s’est créée pour les quelques appelés qui ont su saisir leur chance.
     Quel conspi peut comprendre ça ? Le bœuf est pétrifié, englué dans les contingences. La poésie est aussi éloignée de lui que le travail l’était de Rimbaud. Il préfère tout ramener à des revendications de bas étage, à ses réflexes de « pragmatique » les pieds sur terre, quand il a surtout la tête dans la merde. Il saborde toute beauté, toute légèreté pour un caca nerveux. Dès qu’on lui retire son droit d’être une fripouille, un zoneur de centre commercial, un plagiste, il revient à la charge avec ses comparaisons foireuses, son chantage au nazisme. Fantasmes ! Le conspi a raison de dire que les médias sont anxiogènes, qu’ils investissent massivement dans la peur, que la déprime est absolue, qu’une terreur s’abat sur la France, qu’on se noie dans un verre d’eau trouble, troublée de névroses ! Mais lui ? Scotché à CNews, Zemmour, Élisabeth Lévy ? Fasciné par l’empoignade technicienne, un décor glacé, inhumain, un plateau d’où sont sortis comme d’un chapeau les pires maléfices ?… Que fait-il, à part réciter son Décalogue du décati ? « C’est le Malheur, ton Dieu, que tu adoreras, et à Lui seul tu rendras un culte. » Premier commandement des masses.
     « L’infodémie » a donc flambé et les beaufs ont affirmé leur vocation de traîne-malheur. Puisqu’ils ne comprennent que la loi, qu’ils ne marchent qu’à la schlague, je la leur offre. Le couvre-feu ? Il en faudrait un à vie… Le déploiement de l’armée, une dictature, des tribunaux d’exception pour tous ces boyaux rampants irresponsables ! Le couvre-feu ? Mais c’est à cause de vous tout ça ! De vos caprices ! apéros ! croisières ! Vos dimanches en famille ! Vos apéros de footix ! Vous vous êtes vus votre masque sous le nez ?… Pourquoi pas sous l’aisselle tant qu’on y est ? du gel hydro-alcoolique en tisane ?… Même une armée en déroute, pourvu qu’elle ne soit pas française, est un modèle de discipline comparée aux Français. Ils nous font une révolution de paralytiques et de mauvaise haleine, ils contaminent les autres peuples, généralisent l’infection qui achèvera, je l’espère, cette sale engeance rincée au jus de pangolin !
     Cet été, sous le choc de l’intrusion conspi au sein de mon entourage, un cauchemar d’enfance m’est revenu. Écoute ça, Didier : mon père et moi étions les derniers à ne pas avoir succombé aux vampires. Famille, amis, tous transformés en suceurs avides de sang… L’angoisse monte à mesure que le rêve, comme un train fantôme, nous emporte dans sa succession d’horreurs. Confusion, sursauts. Des lianes poisseuses masquent l’horizon noir. Le sol se change en pâte molle glissante, impraticable. On atteint le climax panique quand les vampires découvrent notre cachette. Mon père me prend la main pour leur échapper. Après une course éperdue, il trébuche… Je me retourne. Il est à genoux, tête baissée, comme un condamné attend sa balle dans la nuque. Brusquement il se redresse, ouf ! Ne manque qu’un signe de lui pour repartir… Mais son visage a changé. Le sourire qui s’y dessine est celui d’un sadique. Ses canines sont longues, acérées, atroces… C’est moi qui, au milieu du cauchemar, force mes yeux à s’ouvrir. Décollement d’écailles, déchirure…
     Ce rêve, Didier, c’est la montée du conspirationnisme autour de nous. On croit pouvoir dormir le cœur crème, on se retrouve confronté à un bordel mondial qui n’épargne aucun proche. Et tout ça pourquoi, mais pourquoi ? Parce que tu es un mongole. Parce que tu blindes d’octogénaires le groupe de patients non traités, pour les comparer aux jeunes peu ou pas symptomatiques, à qui tu administres quand même tes bonbecs de la mort ! Parce que tu ne commences à prendre en compte les « bénéficiaires » de ta friandise cardiotoxique qu’après trois jours, ceux ayant subi une aggravation dans l’intervalle étant reversés dans le groupe des patients non traités ! Parce que dans ton IHU de pros du bonneteau, vous hospitalisez des cas bénins (je croyais que le virus n’était pas si grave ?) pour doper les chiffres des rémissions ! Parce que vous incluez dans vos statistiques mirobolantes tous, je dis bien tous les gens testés, qu’ils soient positifs ou négatifs !… Quand n’importe quel CHU ne compte bien sûr que les cas graves, nécessitant réellement une hospitalisation… Ô savantasses bouillabaissés !
     De si grands écarts, galipettes contre-éthiques, roulades anti-déontologiques, auraient-ils été nécessaires avec un traitement efficace, Didier ? Je ne pose pas vraiment la question. Tu avais les moyens (et quels !) d’effectuer des études solides et tu ne l’as pas fait. On a mis entre tes mains un laser ultra-précis, tu l’as transformé en lampe de camping, pour attirer à toi, avant de les cramer, tous les insectes beaufs grouillants dans la nuit noire de leur âme… L’IHU : et la lie a chu ! Résultat : une bonne centaine de milliers de cobayes inclus dans les seuls essais visant à infirmer ou non ton protocole. Zéro résultat probant, quoi que tu en dises avec tes pré-print en toc. Le suivi d’un seul malade se chiffrant à 10 000 €, je te laisse faire le calcul. Il y aurait de quoi rebâtir le temple de Karnak… Mais la cosmogonie raoultienne est un Chaos, sans autre élément qu’un orgueil ténébreux illimité.
     Comme prévu, Didier, le retour de bâton ne s’est pas fait attendre. Outre un essaim de jeunes et sympathiques bourdons de la science qui te traquent pour redresser brillamment chacune de tes sorties idiotes sur Twitter, il y a eu ce tête-à-tête inopiné entre Olivier Véran, le ministre de la santé, et toi. Oh, trois fois rien, une petite minute et c’est tout… Comme un éclair de vérité te foudroyant sur place… On t’y voit tremblant, tu bafouilles, forcé en présence des caméras (terrible !) à reconnaître à demi-mot tes entourloupes, à abdiquer tes fanfaronneries de petit puceau de l’algarade qui ne roule des mécaniques que devant des épaves journalistiques laissées à l’abandon sur le bas-côté de la pensée et livrées au tout-venant, comme toi. Les conspis comparent Véran au vairon, mais il t’a cloué ton bec d’oiseau de malheur.

     Donc Véran sait et ne fait rien. Intéressant… Ça coince au sommet, c’est sûr. Macron aurait-il compris que le conspirationnisme est si fort que même lui, président de la République, en est tributaire ? On dirait bien… Son petit manège pour siphonner l’électorat des sudistes Républicains, tous pro-Raoult faussement sécessionnaires « anti-système » dans cette Bible Belt blette qu’est la Provence, lui lie les mains. Après le naufrage du bateau France, il galère sur le rivage comme une mouette gênée par le mazout, cherchant laborieusement à déployer ses ailes pour atteindre l’île de la réélection… Ne pas s’aliéner une partie de la population, dont les fans d’Estrosi non encore ralliés au lepénisme en vu de 2022 est l’unique hypothèse pour expliquer la passivité du chef de l’État sur la question.
     Le peuple dit l’élite contre toi, Didier, mais au vu de ton impunité, on devrait plutôt parler de complicité informelle, voire d’association de malfaiteurs ! Un bourrin mafioso pareil ne se conçoit que dans une société à ton image, malade et essentiellement régie par des intérêts personnels. Qui tiens-tu par les couilles comme ça ?… Je finirai par le savoir, fais-moi confiance. On est en plein revival de la French Connection : la chloroquine remplaçant l’héro, le soutien occulte des pouvoirs publics et Marseille toujours au centre du trafic… C’est quand on assiste, effarés, au silence de l’Ordre des médecins, ce quarteron de vieilles ganaches, qu’on admet d’ailleurs une partie des mécanismes complotistes. Ces « organes de contrôle » sont d’une lenteur telle qu’on ne peut que soupçonner un corporatisme criblé de petits et lâches arrangements. Ça prendra trente ans, cette histoire, en mode Mediator bis… Scandale auquel un certain Douste-Blazy, fervent défenseur raoultien siégeant au conseil d’administration de l’IHU, n’est pas si étranger…
     Pardon, Didier, on n’a pas tous ton culot. Toi, tu traînes carrément au prétoire Martin Hirsch, le directeur des hôpitaux de Paris, sous prétexte de « diffamation » ! Alors que tout au long de la crise, par d’indécents sous-entendus, tu as rabaissé l’AP-HP et son personnel qui, contrairement au tien sauvé par le confinement qu’il remet en cause, se recevait de plein fouet le gros d’une impitoyable vague virale ! L’ironie des discours anti-confinement, c’est qu’ils ne peuvent germer qu’en raison du confinement. Si on avait eu deux cent mille morts en ne prenant aucune mesure, on se serait tapé le diagnostique inverse de la part des mêmes pignoufs démagos. Une invasion de moustiques récriminants auraient alors fait bzz-bzz contre le gouvernement et son « crime eugéniste planifié »… Magie du conspirationnisme !
     Ton frère en mal, Didier, c’est Alain Soral, ce taré qui comme toi palabre d’autant mieux qu’il n’a jamais eu de contradicteur sérieux en face. Devine quoi ? Le prolixe du divan a été foutu en garde-à-vue (lui l’adepte des garde-à-vous) pile le jour où tu as attaqué Hirsch. Vos deux cas pendables sont liés devant l’Éternel par cette chronologie divine, tes saloperies de bandit falsificateur venant parachever l’œuvre soralienne.
     Les ordures n’ont pas tardé à te tourner autour comme des mouches, Didier. Je passe sur le prof Perronne, il m’effraie trop avec sa paralysie faciale, ses yeux torves de gaga malin, ses lèvres rectilignes, serrées comme la fente d’un terminal de paiement. Que dire aussi de cette voix humide et fluette, laborieusement nasillarde, qui tient plus du pet lâché par inadvertance que de la parole ? Oui, je passe sur cette créature au rictus figé, ce pantin déglingue téléguidée par une force invisible et noire, et que Bercoff, Les Grandes Gueules, CNews, tout le dispositif criminel d’extrême-droite interrogent comme des nécromants… Mais Trump et Bolsonaro !… Des pires bordilles de l’humanité tu es l’alibi, Didier. Au Brésil, on est allé jusqu’à menacer de mort les scientifiques qui constatent sur le terrain l’inefficacité de la chloroquine couplée à l’azithromycine, cette molécule des queutards touchés par la chlamydia… Voici ton œuvre, sous-homme. Ecce homo qui pue ! Toi et tes congénères avez du sang sur les mains, et pas n’importe lequel : celui des tribus décimées, ces joyaux de la Terre qu’un confinement aurait pu préserver. La fameuse « réversibilité des peines », Didier. L’innocence par définition condamnée à payer pour les fautes des coupables…
     Les traces que tes conneries laisseront dans la société sont inimaginables… Tu es venu semer la discorde dans les familles. Tu fais pleurer de jolies jeunes femmes confrontées à des parents devenus fous en te suivant. J’en connais qui feraient des enfants rien que pour leur donner de la chloroquine au biberon ! Un véritable ghetto s’est constitué, des millions d’hypnotisés au sourire en coin pouffent comme des lutins d’épouvante chaque fois qu’un être sincère a le malheur de produire un raisonnement cohérent. Le babélisme se répand, entame les dernières résistances…
     Tout argument sérieux s’évapore quand la seule explication au désordre se réduit à une suspicion de complot et de manipulation médiatique à grande échelle. Tout ce qui constitue le moteur même de l’histoire est balayé sous prétexte d’accord secret entre les puissants, de systématisme de la cabale. Le conspi pervertit la moindre valeur. Les notions de justice, de vérité, de liberté ou de réinformation sont en permanence souillées par ce zélé du blasphème, un genre de Midas de l’immondice transformant les plus belles vertus en péchés mortels. Parmi les desseins de Dieu, il y a de réunir l’humanité entière. C’était possible avec Internet. Le diable l’a retourné à son avantage.
     Il n’y a plus de gauche, plus de droite, plus de scientifiques, plus de littéraires, plus de riches, plus de pauvres, plus d’actifs, plus de chômeurs, plus de Juifs ni d’Arabes, plus de Noirs, plus de féminisme ou d’antiféminisme, plus de jeunes ni de vieux : il n’y a qu’une défense sans concession de l’espérance, qu’un courage réitéré pour l’exactitude, qu’un enthousiasme infatigable face à cette broyeuse colossale à l’œuvre qu’est le conspirationnisme ! Allez ! Qu’importe si tant d’abrutis souscrivent aussi volontiers au mensonge, à l’attaque-miroir, aux cibles manquées, fantasmagorrhées ?… L’époque est formidable parce qu’elle éprouve chaque être dans son amour supposé de la vérité, qui seule compte.
     Je suppose que tu connais le docteur Petiot, Didier. Sans faire de comparaison excessive, c’est à se demander parfois si ce médecin n’était pas plus fréquentable que toi… Lui qui, sous couvert de sauver des gens menacés par la Gestapo, à défaut de les envoyer en Argentine, les assassinait à son « cabinet ». Des familles entières disparues sous la chaux après avoir comblé Petiot de fric, bijoux, fourrures… « Tarif de groupe » disait-il. Le sort des raoultiens n’est pas plus enviable : ils s’imaginent échapper à la Kommandantur Big Pharma, couvrant d’or leur « bienfaiteur », et se retrouvent rongés par la chaux vive du complotisme, pris entre quatre murs, piégés par celui qui se vantait de les sortir du guêpier viral. Il y a une nouvelle à faire…
     Et même une pièce ! Car le théâtre est peut-être le genre le plus à même de corriger, traiter le complotisme… Il va falloir que je m’y mette : un monologue halluciné où on ne saurait dire si le conspi est seul ou environné de plusieurs clones jacassant, touillant la même marmite… Vantard hypocondriaque, le croquant en question, après avoir accumulé fausse alerte sur fausse alerte, finit par choper le Covid. Naturellement, une fois fini son cinéma d’implorations épileptiques, il en crève et la moitié de sa famille avec. À l’enterrement, en guise d’oraison, un prêtre d’un genre nouveau égrène alors tous les tweets et statuts Facebook du défunt affirmant avec certitude que le virus ne présente aucun danger… La mort du covidé réfractaire… Trois actes suffiront.
     Le phénomène conspi achève le mythe cartésien d’une République bourgeoise pseudo-rationaliste. Le Progrès s’est fait la malle, la superstition embrume les consciences comme un smog universel. Nouvelle preuve que le peuple n’a pas besoin de l’Église pour donner dans la chasse aux sorcières. Invertébré spirituel, démuni face à Internet, il n’avait aucune chance. Un seul antidote : la littérature et, à travers elle, une revalorisation des principes primordiaux : le Vrai, le Bien, le Juste, l’Amour, le Sens… Voilà pourquoi je me rallie à Marc-Édouard Nabe, le premier et le plus grand à avoir diagnostiqué et pris à bras-le-corps le problème conspi. Je le rejoins comme un fils (ou une fille ?) prodigue, pour vivre ma meilleure vie, ma vie sublime ! Et tant que vous autres, scientifiques, considérerez ce discours fondé sur une métaphysique bien précise comme celui d’illuminés rétrogrades, tant que vous nierez ce qu’il y a de bibliquement éternel à lutter contre le Mal, vous resterez impuissants à le combattre.
     Quant à toi, Didier, je sais qu’une fois devant le juge (on peut toujours rêver…) tu défendras mordicus ta thèse pour gommer l’aspect intentionnel de tes turpitudes. Tandis que tes confrères empilent les heures sup’ pour trouver un traitement valide, tu restes fixé à ta molécule comme une vieille fille à son hymen, comme une moule à sa calanque ! Caduque par définition, relégué dans l’oubli par nécessité, tu incarnes en fait un retour au Moyen Âge. Tu fais le chemin inverse de ce que Balzac voulait démontrer dans sa Recherche de l’Absolu : de la chimie collective, pratiquée en équipe, tu reviens à l’alchimie foutraque du « savant » solo. Pauvre fada… Tu te fous de la science et de tes patients, tu craches sur ces faire-valoir. Tu ne penses qu’à flétrir, plonger si profond que même un chalutier de miséricorde ne suffirait pas à te ramener à la surface du bon sens.
     C’est fini, mon bonhomme. Si ton audition au Sénat fut si médiocre, c’est qu’à part quelques seconds couteaux de l’hémicycle, plus personne ne tolère tes fadaises. Les questions sérieuses étaient réservées aux confrères qui t’ont succédé, tu n’as pas remarqué, dégonflé fuyant la confrontation ? Même ton pote Muselier, pourtant président de région, doit s’inventer des dizaines de signatures pour laisser miroiter une « tribune de soutiens » à moitié fake… Il ne te reste que l’insignifiance spectaculaire et tes futures tournées de guignol suréminent auprès d’un public plus bêta tu meurs. Tes contre-sens (« Le virus a muté et ne tue plus » ; « La transmission se fait surtout par les mains »)… Tes saloperies (transfert des cas gênants à la Timone, essais illégaux sur les gosses)… Jusqu’au-boutisme de l’ignoble…
     Rassure-toi, Didier : c’est fini et tu as gagné ! On croit que tu n’es plus rien, que l’oubli et la poussière te guettent, qu’il ne reste plus qu’à éparpiller tes cendres dans le Vieux-Port… Mais le peuple est à toi et l’univers en frissonne. Tu déconnes à plein tube, tu es mort aux yeux de tous tes confrères, ton sort est scellé comme un cercueil, mais ce cercueil est vide… On se penche, ahuri : il manque ta dépouille ! Et le glas sonne, inutile… Il décuple sa puissance, il prend corps dans l’absence de ton corps… Il est furieux, ça devient assourdissant ! Les murs de la chambre funéraire vacillent ! On sort ! Incroyable ! Te voilà dehors ! Vivant et radieux comme jamais ! Très à l’aise même, déconneur : ton rire de pervers omnipotent met dans les transes le plus dépressif des commentateurs… Car ça y est, un stade de foot vient d’apparaître devant nous ! Il est plein à craquer d’encapuchés « qui s’interrogent »… Une liesse étrange, un peu sceptique d’« éveillés » tout de noir vêtus et qui luisent, comme les cafards. Sur la pelouse, c’est l’apothéose. Tu es porté en triomphe tel un entraineur par ses joueurs sacrés champions du monde. Ils te lancent vers le ciel, encore un peu il t’attraperait, le ciel ! pour que ton quart d’heure glorieux en précède un autre, beaucoup plus sale… Tiens, ne serait-ce pas ton gogoal Éric Chabrière qui donne une interview ? Je ne parviens pas à discerner ses paroles, il semble hargneux, agressif, il en a gros sur le cœur on dirait… Il interroge Philippe Parola du regard qui, lui, discute avec les dirigeants du club… Qu’est-ce qu’il peut bien mijoter, ton défenseur central ? Il négocie ta succession sur le banc de l’IHU FC ou quoi ? À moins qu’il ne leur annonce son départ pour l’AS Conspi, lassé par les dissensions internes, l’ambiance de sécession dans les vestiaires… Mais l’heure est à la fête ! Champagne, Didier ! Ton meilleur attaquant, Jean-Marie Bigard, écluse une bouteille entière ! Puis il éructe sur Yanis Roussel, ta communiante communicante, qui en fait tomber ses gourdes ! Pascal Praud, qui a mis six mois à comprendre qu’il n’y a pas de réa à l’IHU, lui file un coup de main pour ramasser… En parlant de main, il a lâché celle de Jean-Marc Morandini, qui tremble à l’idée de te demander un autographe… Laissé seul, il en fait pipi dans sa culotte ! Martine Wonner et sa moue froncée comme un œillet vient l’essuyer à quatre pattes avec sa chevelure… Opportuniste indécrottable, Trotta trottant derrière se précipite pour lui renifler la croupe ! Sa tête de benêt menteur… On dirait Pinocchio en âne ! Idriss Aberkane immortalise la scène depuis son smartphone, ses fans assistent au meilleur live de leur vie ! Toutes ces olas, ces vagues… BHL écarte les bras comme un Christ croix, il décolle, Bernard-Henri lévite sous la lumière du projo… Il se grandit encore, de la pointe des pieds… Un instant on aperçoit même le prof Perronne, à moitié ahuri au bord du terrain, les yeux plissés, bridés cons… Après avoir compté tout le fric empoché à calomnier, il se met à compter le public : « Tout ça ! Rendez-vous compte ! On aurait pu sauver tous ces gens grâce à la chloroquine ! » Un peu gênée, la caméra se détourne de lui…
     Gloire au vainqueur ! Regarde, Didier, comme les médias se prosternent ! Et tous les Français sont là, tes frères tarés t’acclament ! Avec un physique digne de tes méthodes, tu es tout ce qu’ils adorent, tout ce contre quoi ils s’insurgent pourtant ! Profite ! Tôt ou tard, les mêmes te répudieront ! Crédules persifleurs de l’ombre ! Hologrammes du délire et de la psychanalyse ! Vas-y, Didier, brandis la coupe ! Ton totem d’immunité ! Voilà Violaine Guérin, l’Ursula des mers, qui bondit sur le podium du grotesque en s’écriant : « Laissons les médecins prescrire du Zyklon B ! » Puis elle embrasse son Roi Triton d’amour ! Quelle émotion ! Les twittos « Medicalfollower », « JeanYvesCapo » et « Stalec » en ont la larme blanchâtre et visqueuse à l’œil… Giclures pour les paillasses ! Laurence Ferrari en est jaune de jalousie !…
     Oui, tu as gagné, Didier ! Tu as gagné parce que tu peux dire n’importe quoi en permanence sans que ni le CSA, ni YouTube, ni aucun patron de chaine ne s’en émeuve ! Tu as gagné parce que la moitié des journalistes du pays sont acquis à ta cause ! Tu as gagné parce que quoi qu’on fasse pour freiner ton ascension, une escouade de psychotiques surgit des méandres du web pour nous fracasser les genoux ! Tu as gagné parce que la France est le cancre de l’Europe ! Tu as gagné parce que l’ambiance est à l’épuration vichyste ! Tu as gagné parce que des tapés comme Toubiana, Toussaint et Henrion-Caude, cette trinité de la science du trottoir, ces négateurs d’évidences, ces cuistres entourloupeurs sont devenus des stars grâce à toi ! Tu as gagné parce que même l’animateur pour EHPAD André Bercoff est ressuscité ! Bravo, nom de Dieu ! Bravo ! Tu as gagné et je te laisse à ton succès ! À ton shampoing contre les poux ! À tes études et dépistages sauvages, toi l’actionnaire de start-up à tests ! Sardine bouchant le pore de l’oseille à force de le remplir !…
     Quoi, ça ne va pas Didier ? Quelque chose manque ? te pèse ?… Tu es un peu voûté, je trouve… Ma parole ! mais tu saignes ! C’est à peine si tu tiens debout… Seigneur ! Je n’avais pas vu cette poutre qui t’accable… Tu balbuties, souffles… Oh là ! Tu fléchis ! Mais qui t’a lacéré le dos comme ça ?… Et cette couronne sur la tête… De loin on aurait dit du laurier, mais non : des épines te cerclent le crâne qui perle, tes cheveux blancs rougissent en même temps qu’ils se dressent ! Viens dans mes bras, viens que j’applique un petit linge sur ta face dégoulinante de sang, de pus… Là, là… C’est mieux, non ? Mais qu’est-ce qu’il se passe ? Ça n’en finit plus… Pas possible ! Un par un, les visages des victimes du Covid apparaissent sur le suaire maculé ! Ils défilent comme les convois de cercueils à Bergame… Ils l’ont mauvaise, je crois qu’ils te pointent du doigt… C’est la révolte des macchabées ! Pardon, Didier ? Tu bafouilles… Tu veux dire quelque chose, peut-être… Tu as peur ?… C’est à cause de la deuxième vague qui déferle, prête à emporter tous les rassuristes dévastateurs, que tu trembles ? Ou parce que la moitié des tiens t’ont lâché ? Tu as sauvé tellement de patients ! Tu ne peux pas te sauver toi-même ? Je tends l’oreille… « Les premiers… Les premiers… » Je m’approche un peu plus – qu’est-ce que tu sens mauvais de la gueule ! – j’écoute… « Les derniers… Les derniers seront les… » Ah, ça ! Non ?… Mais si ! Mon pauvre ! C’est la meilleure ! Tu cites Matthieu maintenant ! Les premiers seront les derniers… Petit ver de terre ! Tu as compris ça, toi ? Que ta victoire est la pire défaite qui soit ? Que tu triomphes au milieu d’un charnier ?…
     Hélas, c’est un peu tard pour les repentirs, imbécile ! Comment vas-tu te sortir de là, sauver ton âme ? Je réfléchis… Un suicide à la Marius Jacob ? Dieu ne le veut pas. Une pénitence publique exemplaire comme celle de l’empereur Théodose aux pieds de saint Ambroise ? Tu en es incapable.
     Tu dois expier parmi nous, Didier. Tu as choisi ta voie : continue d’avancer. Pour t’être cru Christ, tu vas laisser suinter ta convoitise et ton orgueil, finir de monter au Calvaire, déguster l’éponge à vinaigre, morfler heure après heure pendant chacun de tes vieux jours, cloué comme ça, au grand soleil de l’opprobre… « Mon collègue Didier Raoult me fait honte » a dit le bon Axel Kahn. Voilà ta croix, chien !

Vie Sublime