mercredi 28 février 2018
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

La pendaison les fait bander

L’affaire Loffredo a donc été plaidée le mercredi 20 décembre 2017 dans la 17ème chambre du Tribunal de Grande Instance de Paris, et reste en délibéré jusqu’au 21 février 2018. A cette date nous connaîtrons donc le point final de cette affaire, et nous saurons si la justice française aura ou non décidé qu’un écrivain doit limiter sa liberté d’écrire là où la susceptibilité des autres commence. L’avocat de Loffredo, Maître Nicolas Brault, a en tout cas plaidé dans ce sens, avec des arguments qui ont de quoi surprendre. Évidemment, puisque c’est son client Yves Loffredo qui est le plaignant dans cette affaire, il a mis en scène celui-ci comme une pauvre victime livrée à la méchanceté gratuite de Nabe et de ses suiveurs, les « nabiens ». Non content de relever les divers qualificatifs péjoratifs employés dans Les Porcs pour décrire Loffredo, l’avocat a aussi fait état du traitement de l’affaire par Nabe’s News, n’hésitant pas à parler de harcèlement, condamnant cette manière de diffuser à tout va des photos d’un individu dont le seul souhait est de rester anonyme. Il faut répondre que, premièrement, l’usage d’adjectifs fortement péjoratifs est une constante dans le style de Nabe, et que ce traitement n’échoit pas au seul Loffredo. Un proche de Nabe comme Laurent James, par exemple, est à plusieurs reprises rudoyé par la plume de l’écrivain, mais celui-là n’en a pourtant pas pris ombrage et n’a pas hésité, toujours dans Nabe’s News, à célébrer Les Porcs comme un grand livre. Yves Loffredo aurait été mieux inspiré de suivre cet exemple et de ne pas s’offusquer de ce qu’il aurait dû savoir être l’un des signes caractéristiques du style de l’écrivain qu’il pensait tant aimer.
     Deuxièmement, il me semble étrange que l’avocat fasse entrer en ligne de compte les réactions des lecteurs à propos de l’affaire dans le procès. Comme si Nabe était responsable de ce qu’écrivent ses lecteurs ! Comme si les « nabiens » étaient des êtres téléguidés que Nabe utilisait pour écrire sur internet sous couvert d’anonymat ! Il ne semble pas venir à l’esprit de Maître Brault que ce genre d’initiatives puisse être autonome et libre, et que par conséquent le contenu de Nabe’s News n’a pas à être versé au dossier. Et puis quoi ! Il aurait fallu aux « nabiens » ne pas parler de l’affaire ? Il aurait fallu que tout le monde taise qu’une tentative de censure d’une œuvre par voie judiciaire était en train d’avoir lieu, et que, par la faute d’un plaignant, un écrivain risquait de se voir contraint d’arrêter d’écrire faute de moyens ? Il aurait fallu garder secrète une telle information, tout ça pour respecter le désir d’anonymat de Monsieur Loffredo ? Certes, le geste de Loffredo lui a valu des attaques extrêmement acides, mais il ne s’agit là de rien de plus que la conséquence naturelle de ses actes. Soyons sérieux : la notoriété hélas ! très limitée de Marc-Édouard Nabe, et le rôle très secondaire d’Yves Loffredo dans le livre n’étaient pas suffisants pour que Les Porcs représentât un quelconque danger pour le confortable anonymat d’Yves Loffredo. Il fallait s’attendre à ce que cet anonymat soit définitivement terminé à partir du moment où il porterait l’affaire en justice, et c’est pour ça que son geste est complètement con, et que sa plainte n’est pas recevable.

     L’avocat du plaignant a également fait état des menaces implicites que Nabe et ses lecteurs auraient formées à l’encontre de son client. Ainsi, en inscrivant sur un photomontage le nom « Judas » sur le front d’Yves Loffredo, les « nabiens » promettraient à celui-ci le même destin que le traître du Christ, à savoir le suicide par pendaison. De même, en se référant à l’« Avertissement » publié par Nabe pour annoncer Les Porcs, où Nabe annonçait le suicide de ses ennemis suite à la lecture du livre, l’avocat se permet d’interpréter cette menace comme s’étendant désormais à son client, puisque celui-ci fait maintenant partie des ennemis de Nabe. Inutile de dire qu’il ne s’agit là que d’un raisonnement par associations entre éléments hétéroclites, et qui n’a aucune valeur probante. De plus, fait amusant, l’avocate de Nabe, Isabelle Coutant-Peyre, faisait, elle, bien partie des gens visés par Nabe dans son avertissement, ce qui ne l’a pas empêchée de prendre sa défense à la barre. Cela prouve bien à quel point l’argument avancé est nul et non avenu. Associer Yves Loffredo à Judas, c’est simplement mettre en avant son rôle de traître dans l’affaire, et c’est justement cet élément que Maître Brault a retourné pendant se plaidoirie, estimant, à la surprise de l’assistance, que c’était Nabe qui avait trahi Yves Loffredo ! Il aurait existé selon son client un « contrat de confiance » engageant tacitement Nabe à respecter l’anonymat de son ancien ami, et que Nabe aurait foulé au pied en faisant de celui-ci un personnage à part entière de son livre. Or, il n’existait rien de tel entre Nabe et Loffredo, et la preuve en est qu’Yves Loffredo est explicitement crédité dans les derniers livres de Nabe. Au contraire, Loffredo s’était engagé à défendre une cause bien précise, celle de son écrivain fétiche, qu’il avait entrepris d’aider à publier afin qu’il puisse continuer de s’exprimer malgré des circonstances difficiles. En se retournant en justice contre Nabe, Loffredo effectue donc un virage à 180° et entreprend finalement de l’empêcher d’écrire, c’est-à-dire qu’il se positionne en dernière instance contre la cause pour laquelle il s’était engagé pendant des années. Il y a un mot tout désigné pour ça, et c’est bien celui de traître. Ce n’est pas une insulte, mais un fait. Et si Maître Brault considère que c’est insultant pour son client, le dictionnaire des synonymes me donne, comme équivalent de « traître » : renégat, transfuge, déloyal, judas (tiens !), perfide, déserteur, infidèle, agent de l’ennemi, trompeur, vendu, félon. Puisque je sais que Maître Brault lit ces lignes, qu’il fasse donc savoir aux « nabiens » laquelle de ces dénominations son client estimerait être la moins insultante !
     L’une des plus piteuses sorties qu’a faites Brault pour tenter rien de moins qu’une sorte de chantage au suicide dans l’esprit du juge, c’est de vouloir rappeler que si Nabe compare Loffredo à Judas, c’est donc qu’il se compare lui au Christ. « Et on sait comment a fini Judas », sous-entendu, pendu. Mais ce que Brault ne « rappelle » pas, c’est comment a fini le Christ, d’abord ! Pauvre Judas, à plaindre, d’avoir été obligé de se pendre pour avoir été la cause de la négligeable petite crucifixion de rien du tout de son Rabbi trahi !… Rien à faire : il n’y a que ça qui les excite : la pendaison les fait bander.

     La salle de la 17ème chambre du Tribunal était occupée par une vingtaine de personnes venues supporter Nabe. Du côté Loffredo, personne, pas même le plaignant. Nabe’s News avait en effet encouragé les lecteurs à se rendre à l’audience, et Maître Brault s’est servi de cette circonstance pour montrer que son client était victime d’intimidation par le clan « nabien » (comme s’il s’agissait d’une mafia !), vantant même le « courage » de Loffredo, qui a eu le cran de faire valoir ses droits ! Encore une fois, il s’agit d’une complète inversion de la vérité, puisque premièrement il est lâche d’intenter une action judiciaire dans ce cas sans avoir tenté de trouver une solution face à face, et que deuxièmement, les lecteurs présents n’étaient absolument pas là pour exercer une quelconque pression sur Loffredo, mais bien plutôt pour soutenir un écrivain dont ils estiment au plus haut point le travail, et dont la carrière pourrait être fortement mise en danger si la justice française décidait d’accéder à la plainte exorbitante dont il est l’objet. Imaginons deux minutes qu’il y ait une « jurisprudence Loffredo » : que pourrait-on écrire ensuite ? Plus le droit de citer dans une œuvre de personnes réelles en les mettant en scène dans leur intimité ou dans leurs conversations privées, sous peine de poursuites, soit, en fait, plus le droit de ne rien dire sur personne. Si Loffredo obtenait gain de cause, c’est très simple : en plus de la mort d’un écrivain, ce serait la mort de la littérature. Loffredo est plus qu’un traître, c’est un danger qui menace toute tentative de parole vraie et libre ! Espérons que les juges qui vont statuer sur cette affaire auront conscience du péril qu’ils pourraient faire encourir à la liberté d’expression.

Rounga