lundi 19 octobre 2020
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

« La société n’est pas raciste,

elle est fliquiste ! »

Entretien de Marc-Édouard Nabe avec David Vesper

David Vesper : Alors, voilà, pour commencer, je rappellerais que le 7 juin dernier, pour l’anniversaire de Prince et la mort de Floyd, tu as eu l’idée de faire une sorte de clip pour marquer le coup. On l’a réalisé tous les deux en une soirée et l’idée était de rapprocher les deux hommes de Minneapolis en mettant toutes les images de l’assassinat de Floyd que j’ai trouvées bout à bout, mais sans le son, et avec par-dessus des musiques plutôt funk de Prince… À la fin, on entendait quelques bribes connues — Floyd disant « I can’t breathe… » — alors qu’on ne voyait plus les images mais tes tableaux de Prince exécutés à la galerie en 2016 pour sa mort à lui. Le tout dure 13 minutes et ça s’appelle « Hommage à Prince / Dommage pour Floyd ». On l’a mis en ligne aussitôt sur Youtube avec un petit texte de présentation que tu as fait.

Marc-Édouard Nabe : Oui, j’ai appelé ça une « association d’idées, de sons et d’images »… Il m’avait semblé judicieux, par le « hasard » de la localisation, c’est-à-dire Minneapolis, de coller un hommage à Prince, qui était né là, à un Floyd qui y était mort. Le texte courait sur plusieurs cartons comme dans les film muets… D’ailleurs, c’est un clip muet sonorisé finalement. C’était nouveau encore comme écrit puisque ce que j’ai écrit est une sorte de dialogue entre deux points de vue différents mis bout à bout. D’abord, celui du con qui réagit au titre… Et puis celui qui joue au con en feignant de se défendre d’avoir été mal compris…

D.V. : C’est peut-être ça qui a décontenancé la plupart des amateurs de nos vidéos postées sur Nabe’s News et les Éclats.

M.-E.N. : Je crois que c’est mon utilisation de la nuance entre « meurtre » et « crime » qui a choqué. Mon objectif était de recentrer le sujet sur le meurtre de Floyd par le flic, et pas sur le « crime » de Floyd lui-même d’avoir provoqué une vague de révolte aux États-Unis, et par ricochet dans la crado-sainte France ! Si j’avais mis des guillemets à « crime », ça aurait été plus clair, mais on aurait pu croire que ça avait été réellement dit par les réacs racistes, alors qu’ils se sont contentés de le penser tout fort. Il faut tout expliquer aux lecteurs, c’est fatigant… Moi, ce qui m’a « choqué », c’est qu’on aurait dit que c’était Floyd qui avait commis un crime en se faisant tuer ! D’ailleurs, tu as remarqué : avoir fait, involontairement par sa mort, prendre conscience au monde entier que le racisme évident et la brutalité manifeste des flics devait cesser a provoqué chez les beaufs blancs à la Zemmour et Cie un tel rejet que la première chose qu’ils ont trouvé à dire c’est de mettre en doute l’arrestation arbitraire de Floyd et sa liquidation, alors qu’ils avaient pourtant les images sous les yeux ! Puis ils ont sali sa personnalité comme pour justifier l’acte même du meurtre : c’était un Noir drogué dealer récalcitrant, un délinquant récidiviste, etc…

D.V. : Pour revenir sur le clip, d’autres visionneurs ont dit être mis très mal à l’aise par la musique dansante ou funky de Prince superposée aux images glaçantes de mort…

M.-E.N. : Évidemment, ça aurait été plus « acceptable » de coller aux images une musique larmoyante, ou alors d’aller chercher un titre de Prince exprès où celui-ci disait « ô Mama ! » comme Floyd l’a expectoré lui-même au moment de son agonie. Ça existe ! Il aurait même été facile et démago de diffuser du Prince sur l’enterrement de Floyd et non sur sa mort.

D.V. : De toute façon, la question a été vite réglée puisque Youtube n’a pas perdu de temps pour censurer notre vidéo. D’abord en nous imposant une restriction d’âge, comme pour les films pornos, et ensuite, au moment où j’ai « fait appel » en leur demandant d’expliquer leur décision, en supprimant carrément la vidéo. J’ai pu faire un second appel dans lequel j’expliquais, en jouant un peu au con, que je ne comprenais pas ce qui pouvait poser problème tant la vidéo de Floyd était virale et diffusée partout, et dans lequel aussi je continuais de leur demander une explication précise… Résultat : retour de la vidéo, mais avec de nouveau restriction… Tout ce qu’ils ont lâché, ça a été de dire qu’il était « interdit de faire du sensationnalisme avec des images violentes ».

M.-E.N. : C’est sans doute parce que tu leur as rerépondu, et qu’ils n’ont pas su quoi te rererépondre, qu’ils ont remis le clip. C’est intéressant de voir comment fonctionne la censure sur Youtube. Si on les pousse dans leurs retranchements et qu’ils n’ont rien à dire pour se justifier, alors ils finissent par trouver un compromis en rétablissant l’objet censuré mais sous conditions. « Sensationnalisme avec les images violentes » ! C’est comme ça que ces cyniques qualifient un meurtre en direct posté cash dans le monde entier par des milliards d’internautes ? Mais ce sont les flics de Minneapolis qui ont fait dans le sensationnalisme et la violence en tuant ce grand Noir ! En vérité, ce que les modérateurs ne veulent pas dire, c’est que c’est la musique de Prince montée dessus qui est, pour leur sale goût de bourgeois, sensationnaliste et violente. Les mêmes images circulant déjà partout semblent plus tolérables parce qu’elles ne sont pas resonorisées comme nous, on l’a fait. On leur a rajouté quelque chose qui les rend plus scandaleuses encore, un peu comme les moustaches que Marcel Duchamp avait collées sur le philtrum de la Joconde !

D.V. : D’ailleurs, je pense que le clip, qui dure quand même presque 13 minutes, et qui comporte toutes les images, n’a probablement pas été regardé en entier par tout le monde…

M.-E.N. : Les antiracistes les premiers ! C’est facile de pleurnicher ou de se révolter alors qu’ils n’ont même pas été foutus d’étudier, je dirais, la vidéo de Floyd crevant, ni d’en analyser la dramaturgie et les dialogues. On attend toujours, plusieurs mois après, que quelqu’un sous-titre chaque mot, chaque phrase prononcée, et notamment par les flics, et en particulier Derek Chauvin, l’assassin au genou, et bien sûr par Floyd lui-même.

Ça aurait donné bien de vrais arguments aux anti-flics pour appuyer leurs indignations. Ceux qui accusent la police américaine, ou française d’ailleurs, de « déni » sur leurs agissements sont les mêmes qui eux font un déni de ces images qu’ils ne sauraient voir parce que soi-disant elles sont trop difficiles à supporter ! « Images difficiles » ? Mais pour Floyd, ce n’était pas « difficile » d’avoir le genou pointu de l’autre con sur la nuque pendant huit minutes jusqu’à en crever ? Comme a dit Christiane Taubira : « Ça prend du temps de tuer un homme. » Les indigénistes décoloniaux lui doivent bien ça, non, à Floyd ? Je n’en ai pas vu un seul, ne serait-ce que sur leur page facebook minable, à avoir des choses à dire sur ces images. Nous au moins, sales Blancs que nous sommes, on encourage à réfléchir dessus en les présentant autrement.

D.V. : Tu as vu, après de premiers remous en 2018, le slogan Black lives matter a fait son retour…

M.-E.N. : OK, « la vie des Noirs compte », mais… sur qui ? Trois siècles plus tard, ils ne sont toujours pas capables de prendre en mains leurs propres destins ! Ça n’a pas évolué… Ah, je suis arrivé à un stade où je deviens raciste envers les antiracistes tellement ils sont bêtes !

D.V. : Oui, en 2020, on est toujours aussi loin de Malcolm X et même du Martin Luther King de la fin. C’est comme si les Noirs suppliaient encore les autres pour un peu plus de respect… Plus que jamais, le slogan est comme mêlé à une idéologie progressiste qui mélange le combat noir à ceux des pédés, des trans’, des féministes, alors que ça n’a rien à voir, et les leaders laissent faire, pour ne pas dire encouragent. Ils vont finir par s’entre-clasher à ce rythme victimaire…

M.-E.N. : Quelle honte de mélanger tous les combats ! Ça les annule… Ils n’ont pas compris ça ?

D.V. : Aux États-Unis, la répression s’est faite impitoyable contre les émeutes, des flics ont été tués… Le gouvernement a envoyé l’armée. Ça ne rigole pas…

M.-E.N. : Oui, et en même temps, deux jours après la mort de Floyd, les quatre policiers-assassins étaient non seulement virés de la Police, mais arrêtés, et exhibés affublés de la tenue orange à la Guantanamo. En 24 heures, la police de Minneapolis a été démantelée… La femme de Mister Genou a divorcé aussitôt, et lui risque quarante ans de prison. C’est autre chose que les escargots sans antennes de l’IGPN, qui, tout en bavant sur eux-mêmes, nient toute « bavure » en France !…

D.V. : Tiens, à propos de « bavure », à Atlanta, le 12 juin, un Noir encore, Rayshard Brooks, a été abattu sur un parking. Balles dans le dos alors qu’il tentait de fuir… C’était un pauvre type bourré sur un parking à qui les flics demandaient de ne pas reprendre le volant. Brooks comprend, se laisse faire et emmerder pendant des dizaines de minutes, il propose même de rentrer à pied puisqu’il habite juste à côté où il dit que sa fille l’attend… Quand ils lui passent les menottes, il explose enfin, fait des prises de Judo, pique un taser, fuit, et bien sûr se fait tuer…

M.-E.N. : J’ai vu… Dans le dos ! Pang, pang, pang ! Trois coups ! On pourrait aussi en faire un clip mais il serait encore moins regardé que le précédent car ça dure une plombe, 1 h 27, c’est-à-dire la longueur d’un vrai film, avec d’ailleurs une très belle lumière, des dialogues divers, des plans superbes, quasi fritz-languiens, de Brooks dans sa voiture à l’arrêt, des flics le faisant souffler dans l’alcootest, ou l’obligeant à faire des exercices d’équilibre… Il y a une chose troublante, c’est que les flics sont d’abord étrangement aimables, très sympas avec Brooks : ils ne le brusquent pas. Ils ne s’énervent qu’au moment où Brooks refuse qu’on lui passe les menottes, et comme il était ivre, il était couru qu’il se débatte… On voit le moment de bascule dans la tragédie, qui est très ténu contrairement au long processus auquel on assiste dans la mort de Floyd… J’ai remarqué aussi qu’après le meurtre de Brooks, il y a un policeman, plus haut-gradé, qui vient se préoccuper de la santé de ses deux collègues, des brutes lâches qui ont flingué dans le dos un homme ivre, car que sont-ils donc d’autre que ça ?… Et tu as vu ? Le policier en chef est… noir ! C’est ça qui est dingue ! Où est donc passé le racisme là ? C’est ça que devrait analyser les pro-Adama Traoré et les Indigènes de la République. Le statut d’être flic est supérieur à celui d’être noir. C’est comme si être flic blanchissait d’être noir ! Le type gradé n’a ni compassion ni pensée pour son « frère » qui vient de tomber sous les balles de ses potes. Ce qui est important, c’est d’être collègue et pas frère.

 

D.V. : Je n’ai pas vu toute la vidéo…

M.-E.N. : Plus rien n’échappera à la vidéo ! Ça a été beaucoup dit et c’est vrai : les morts de Floyd et de Brooks non-filmées seraient passées inaperçues, même avec des témoins qui les auraient racontées… Si Floyd n’avait pas été filmé, il serait aussi coupable qu’Adama Traoré dont la famille soutient qu’il a fini le thorax écrasé dans un commissariat, ce qui est plus que probable, mais pas sûr, fautes d’images.

D.V. : Je ne sais pas si tu as vu également cette vidéo dans laquelle, à Buffalo, on voit des flics pousser si fort un vieillard inoffensif qu’il s’est explosé le crâne sur le sol ? Suite à ça, on a pu voir tous leurs collègues venir les attendre à la sortie de leurs auditions pour les applaudir comme des héros ou des victimes, ou les deux…

M.-E.N. : Non, je n’ai pas vu… Je reviens à mon dada du moment : tu te rends compte de la médiocrité des revendications et de l’inefficacité, c’est ça que je leur reproche surtout, du mouvement indigéniste antiraciste français ? En Amérique, les « pas contents », ç’a été quand même des millions de manifestants dans tout le pays, dans tous les États, qui ont lancé des émeutes énormes, qui se sont mis à genoux en mémoire de Floyd, y compris des flics… J’attends de voir ça en France ! Ici, enfin chez vous, quand les CRS applaudissent les soignants du Covid, qui manifestent parce que Macron ne leur a filé que des clopinettes, c’est pour mieux les courser cinq minutes après entre les ormes de l’Esplanade des Invalides et les mettre de force à genoux et les cogner à coups de matraques !… D’ailleurs, à propos de genoux, on s’offusque de la mode du geste qui rappelle celui par lequel Floyd a été tué, mais mettre un genou à terre en hommage à un homme qui s’est fait asphyxier par le genou d’un flic, c’est pas plus bête que de faire le signe de croix devant une croix sur laquelle Dieu a été crucifié dans le but également de l’asphyxier !

D.V. : Toujours à propos de l’Amérique, qu’est-ce tu penses de la réaction de Trump lui-même à la mort de Floyd ?

M.-E.N. : Au moins chez lui, c’est clair dans tous les sales recoins de sa tête blonde. D’un côté, il envoie l’armée sans hésiter pour régler le problème des « riots », mais d’un autre il s’adresse à Floyd mort en le félicitant en tant qu’ange désormais au ciel d’avoir, par son sacrifice, en quelque sorte, créé une prise de conscience dans le pays ! Même si ce gros porc de Trump mélange ça à ses visées électorales et économiques, il n’en reste pas moins qu’on aura vu un président brandir la Bible, qu’importe si elle est à l’envers ! et prendre à témoin le Noir que sa police a tué, pour qu’il soit à ses côtés dans sa lutte contre le racisme de son putain de pays ! On va me dire que c’est mon côté protestant qui trouve ça horrible peut-être mais sublime à coup sûr ! Sur le péché, le Bien, le Mal, la rédemption, Trump est sans doute moins hypocrite que Joe Biden le lèche-anus des « Nègres », et il s’y connaît quand même davantage en religion que cette Jeanne d’Arc sans glaive d’Emmanuel Macron qui, face à la fois au racisme et aux manifs que ça engendre, ne sait que dire, en gonflant son petit torse catho : « Nous serons intraitables… »

D.V. : L’implication des artistes est également différente des deux côtés de l’Atlantique. Aux États-Unis, c’est quasiment étouffant, c’est le cas de le dire, dans le discours. Tout le monde s’excuse, condamne, cherche à marquer le maximum de points noirs… Il faut montrer patte blanche. Les grandes figures de la culture noire aussi essaient de se bouger : Michael Jordan et LeBron James (dans la fameuse « bulle » créée par la NBA cet été), les deux plus grands basketteurs de tous les temps, se livrent aussi bataille en dehors des terrains pour être vu comme le plus généreux et le plus impliqué… Les acteurs, n’en parlons pas. Beyonce sort vite un film-album… Mais malgré ce zèle, toute cette bonne volonté est gâchée par quelque chose de trop moderne, timide, égalitaire, finalement de presque désolé, honteux et timide. Il y a bien Kanye West, sur lequel je reviendrai peut-être, mais c’est maigre… On est loin de Mohamed Ali, par exemple…

M.-E.N. : Et les jazzmen, qu’est-ce qu’ils foutent ? Il faut dire que lorsqu’on voit la partie musicale de l’enterrement de Floyd, on a compris. Bien sûr, ses funérailles étaient mieux que celles de Guy Bedos à Saint-Germain, mais bof… Ça aurait pu être tellement mieux ! Pour les Noirs d’aujourd’hui là-bas, comme pour ceux d’ici, la musique noire est née avec le rap, jamais les références au jazz ne sont mises en avant pour appuyer et illustrer leur combat contre l’oppression blanche. Et ça, c’est plus que criminel. Voilà sans doute pourquoi les derniers rares grands jazzmen vivants, Ahmad Jamal, Sonny Rollins ou Anthony Braxton, n’ont pas participé aux manifestations en hommage à Floyd. La prise de conscience et la connaissance de ce que le jazz a apporté aux Noirs en Amérique, et bien sûr aux Blancs, n’est jamais faite depuis 100 ans. Ce serait pourtant facile à démontrer, à étaler et à foutre dans la gueule des détracteurs et des ignorants. Mais les Noirs d’aujourd’hui font comme si ni Max Roach ni Mingus — je cite les plus politisés — n’ont jamais existé. Quelle régression ringarde !

Quand tu penses qu’en 1929, le réalisateur blanc King Vidor a tourné un chef-d’œuvre, Hallelujah, avec uniquement des Noirs à l’écran ! Ça se passe dans le milieu des récolteurs de coton, le héros Zeke — pour Ézechiel… — a d’ailleurs un faux air de George Floyd… C’est une histoire de meurtre aussi, de péché, de rédemption, de femmes-démons… Sans Blancs, je te dis ! Aucun ! 1929 ! La problématique Blancs/Noirs n’est même pas évoquée, c’est encore plus fort : l’Amérique montrée est exclusivement noire… Et je ne te parle pas de la puissance filmique de Vidor… Pendant la première demi-heure d’Hallelujah, les Noirs ne font que chanter, puis dans le reste du film que se mettre en transe sous les prêches d’un pasteur génial !… Magnifique ! La Assa Traoré, évidemment, ne sait rien de tout ça. Déjà, si tous ces indignés s’étaient mis à chanter pendant leurs manifs au lieu de gueuler des slogans creux et vindicatifs, même les CRS auraient été décontenancés. La méthode Gandhi est toujours très fructueuse.

D.V. : À Paris, pas d’émeutes d’envergure, mais une manifestation sur la glauque place de la République. C’est un autre exploit de Floyd : avoir fait disparaître un temps le coronavirus de l’esprit des gens… Difficile de tout bien suivre, mais on a pu y voir, malgré tout, quelques trop rares bons moments…

M.-E.N. : Oui, notamment cette phrase que j’ai chopée du gros Behanzin de la LDNA, devant chez Maxim’s : « Le système ne cherche plus à mater le peuple, le système cherche à gagner les cœurs et les esprits du peuple pour calmer les révoltés. » Là, il a tout dit des Gilets Jaunes en faisant la distinction entre le peuple et les révoltés qui ne font pas forcément partie de ce peuple. Il a sous-entendu très intelligemment que le peuple, c’est avant tout des Français blancs, beaufs et prolos aussi racistes que « l’Élite » et sans aucune raison profonde de se révolter…

D.V. : C’est ce que tu disais l’année dernière dans Aux rats des pâquerettes.

M.-E.N. : Ça m’étonnerait beaucoup que Behanzin m’ait lu !… Hélas, on l’a empêché d’aller plus loin, le Behanzin. Je crois même qu’il a été arrêté depuis… Je l’aimais bien moi, Behanzin, nouveau roi du Dahomey médiatique : le Dahomédiatique ! Faut voir son passif : « Sept ans de prison pour viol sur personne vulnérable », rien que l’appellation est drôle, il a aussi pris à partie un jour Balkany dans la rue qui l’a fait condamner à 6 mois avant d’aller lui-même en taule deux mois plus tard ! Ça, c’est de l’art nègre ! C’est comme la liste des exactions du clan Traoré égrainé par des journaleux comme Nicolas Poincaré, le ravagé de tics du nez, l’a fait… C’est à hurler de rire de voir la gueule des zemmouriards en entendant ça…

Sinon, tout le mouvement est vite retombé dans la soumission à la République en exigeant des enquêtes, des contre-enquêtes, des mises en examens, des prises de positions des juges, des lumières toutes faites à faire sur les zones d’ombre ni faites ni à faire… On va bientôt être obligés de dire « négrillards » comme franchouillards… Même le panafricanisme reste français ! Comme disait Rimbaud : « Tout est français, c’est-à-dire haïssable au suprême degré »… Il paraît qu’un chant emprunté aux Black Panthers de la grande époque — encore une récup’ américaine — où il était dit « Dehors les porcs !», c’est-à-dire « Dehors, les Blancs ! », a été tronqué par Camélia Jordana…

D.V. : Camélia Jordana comme tête de gondole, ça fait pitié, c’est sûr. Assa Traoré elle-même affirmait pendant longtemps qu’il ne s’agissait pas d’une question de racisme, mais de violence policière… Les Traoré rebondissent car Adama, disent-ils, a été traité de la même façon et a dit à peu près la même chose que Floyd : « I can’t breathe ! » contre « Je ne peux plus respirer »…

M.-E.N. : On est d’accord : il y a 99,99 % de chances que le petit dealer-violeur-racaille, comme si ça changeait quelque chose, Adama, ait été plaqué ventralement et étouffé lui-aussi et pas qu’il soit mort d’un malaise cardiaque avant même que les flics ne le touchent. Ce combat pour rétablir la vérité au bout de 4 ans est tout à fait légitime, n’empêche qu’il y a quelque chose d’écœurant dans la récupération par les Traoré du meurtre de Floyd pour achever l’enquête sur Adama. Leurs ennemis ont beau dire que ça n’a rien à voir : si, ç’a à voir, mais ce n’est pas une raison pour occulter la scène de Minneapolis et embrayer tout de suite sur le cas finalement assez franco-français du Noir des quartiers victime des coups des sales policiers blancs. On est vite tombé dans la revendication de Noirs typiquement français, ne leur en déplaise, qui voient tout par le petit bout de la lorgnette de Robinson Crusoé, celle-la même que Vendredi lui a chipée… On est esclave de l’antiracisme comme on l’est de l’esclavagisme, ou en tout cas de l’idée qu’on s’en fait. Floyd descendait d’esclaves; Traoré de colonisés, c’est pas pareil.

D.V. : Quelle différence fais-tu ?

M.-E.N. : Les « Afro-américains » — affreux nom ! — ne sont pas des enfants de colonisés d’Afrique mais de déportés d’Afrique. Nuance ! Et quand on dit que les Arabes et les Noirs, de France par exemple, sont « issus de l’immigration », ce serait plus exact de dire : issus de la décolonisation. Voilà pourquoi ils estiment à juste titre qu’ils sont chez eux dans le pays qui jadis se trouvait chez lui chez eux. C’est clair ? D’accord, je peux comprendre que pour certains, c’est désagréable de voir tous ces « Beurs » et « Blacks » circuler en France et y maintenir leur culture, mais il faut comprendre aussi que c’est juste ! Car après plusieurs siècles d’exploitations de « ces gens-là » sur leurs terres — Algérie, Sénégal, etc — par la dégueulasse France qui a fait là-bas plus que d’imposer sa « culture », il est normal que leurs enfants viennent, non « remplacer » la population blanche, mais essayer de trouver leur place, si on peut dire, dans le pays de leurs ex-colonisateurs… Il faudrait expliquer aux cons d’extrême-droite que la vraie question de l’immigration, ce n’est pas le laxisme des gouvernements français culpabilisés, mais pourquoi en France, les immigrés sont traités, et souvent se comportent eux-mêmes, comme s’ils étaient encore colonisés, et même esclaves… Quant aux cons d’extrême-gauche, il faudrait leur mettre le nez rouge dans leur caca noir, car les mêmes qui s’insurgent contre l’esclavage d’hier sont pour l’esclavage d’aujourd’hui, c’est-à-dire le salariat, à parfaire mais jamais à contester dans son principe même… Esclavage pas seulement des Noirs par les Blancs, mais plus largement des individus par la Société, et y compris toujours celui des Noirs par les Blancs, d’ailleurs ! Tout Noir qui accepte d’être vigile dans un supermarché est un esclave.

D.V. : Alors qu’est-ce que tu préconises aux travailleurs pour gagner leur vie sans passer par le salariat ?

M.-E.N. : Les extras ! Aujourd’hui, c’est l’avenir. La société d’effondrement est si bien partie que de toute façon tout le monde sera bien obligé de faire des petits boulots, au « black » ou pas d’ailleurs, et qui deviendront le « principal ». Et bien contents encore ! Ça gagne peu, les extras, les jobs ponctuels, mais au moins avec ça, on ne dépend pas d’un patron qui te coinçe dans une structure. Et comme il n’y pas les charges pompantes d’un salaire, les bosseurs s’y retrouveront. Ça apprendra aux consommateurs à consommer moins. Ils vont constater que faire des extras est suffisant pour survivre, et comme survivre va très vite devenir le seul but de cette vie… Les bourgeois, même de gauche, vont revoir leurs ambitions à la baisse… S’il vivait encore, cette vieille merde de Leo Ferré chanterait « Les Extras » !

D.V. : Pour revenir à Floyd et Traoré, il y a quand même des similitudes. Ne serait-ce que leur destin d’avoir crevé sous les semelles des garants violents de cette « Société ». N’est-ce pas là que le véritable lien, le pont, se fait ?

M.-E.N. : La seule similitude entre Floyd et Traoré dont on soit sûrs, c’est qu’ils se sont tous les deux pissés dessus !… Sur les images de Floyd, c’est visible : une rigole de pisse ruisselle progressivement de dessous cette voiture noire comme un corbillard derrière laquelle les trois brutes de flicards aident le quatrième à le tuer. Et que le rapport de police sur Adama ait fait état qu’il a « uriné » pendant qu’il hurlait qu’il ne pouvait « plus respirer » n’est pas innocent non plus… Il n’empêche, la récup’ est grossière, je te dis !… Le mauvais goût antiraciste a été atteint lorsque toute la bande à Traoré a brossé une fresque à Stains représentant Adama et George sur le même mur. Évidemment, il ne fallait pas compter sur les racistes d’extrême-droite pour s’en offusquer pour autre chose que de l’approbation donnée par le Maire sous le coup de l’« émotion », la même d’ailleurs qui a poussé le ministre Castaner à autoriser des manifestations en plein déconfinement… « Non aux barrières des gestes ! Oui aux visages démasqués ! ». Tous deux ont subi les pressions de la nouvelle rue…

D.V. : La « nouvelle rue », tu dis ?

M.-E.N. : Oui, les « réseaux sociaux » si tu préfères. C’est eux, la nouvelle rue, l’ancienne ne fonctionne plus, elle est morte, on l’a vu avec les Gilets Jaunes : ils sont descendus pour rien dans une vieille rue rendue virtuelle par la nouvelle rue qu’est désormais la virtualité des réseaux…

D.V. : Revenons à la fresque…

M.-E.N. : Ce qu’elle symbolise surtout, c’est la récupération par des Français noirs racistes de l’aura de l’assassinat indiscutable et visible de Floyd. S’ils avaient été malins, les Traoré auraient au moins rajouté le visage du livreur Cédric Chouviat, mort en janvier de la même façon, avec presque les mêmes mots : « J’étouffe » !… Là, ça se tenait. Un Blanc au milieu de deux Noirs, pour bien montrer que le problème ce n’est pas le racisme en soi mais le fliquisme. C’est pas par racisme que la police tue, c’est par fliquisme ! La Police n’est pas plus raciste que le reste de la France qui l’est à mort : elle est juste fliquiste. Et même plus généralement, la société n’est pas raciste, elle est fliquiste !

D.V. : Comment expliques-tu que le cas Chouviat soit alors si peu discuté ? Et ce même par les gros ahuris d’extrême-droite qui ont tenté d’accrocher leur piteuse bannière sur les toits de République pendant la manif’, et qui fantasment l’existence d’un réel racisme anti-Blancs d’ampleur.

M.-E.N. : Aujourd’hui, il y a autant de racistes chez les antiracistes que chez les racistes. De toute façon, tout le monde est raciste, et partout, et de plus en plus. Les Blancs n’aiment pas les Noirs, mais les Noirs détestent les Arabes : j’en ai entendu certains qui appelaient à une reconquête du Maghreb pour foutre les Arabes dehors parce qu’ils estimaient que ceux-là ne sont pas chez eux en Afrique du Nord !… Et les Arabes, qu’on dit fourbes, trouvent qu’il n’y a pas plus fourbes que les Juifs qui trouvent qu’il n’y a pas plus fourbes que les Chinois qui trouvent que les Blancs — qui trouvent que les Noirs puent — puent… Tu vois ! C’est universel et éternel, et ça vient des clichés qui n’en sont pas vraiment, et là est le problème… Par exemple, si on dit que les Arabes sont dans la grande majorité des cas bêtes, butés, demeurés, sans humour, vaniteux, entourloupeurs, bras-cassés, insincères et vulgaires ; que les Noirs sont presque toujours fainéants, soumis, stupides, lents, animaux, froids, incapables et puants ; que les Juifs sont quasiment tous culottés, cupides, prétentieux, hystériques, balourds, vides, bas et arnaqueurs ; que les Chinois sont le plus souvent sales, hypocrites, fermés, mécaniques, méprisants et menteurs, est-ce qu’on est raciste pour autant ?

D.V. : Quand je jouais encore au basket, plus jeune, les dérapages racistes décomplexés étaient quotidiens, et n’étaient quasiment jamais l’œuvre des Blancs, étrangement. C’était toujours les Arabes ou les gitans qui refusaient de défendre sur les Noirs parce qu’ils transpiraient trop abondamment et puaient trop fort !

M.-E.N. : Désormais, quand les Noirs « séparatistes » disent qu’ils ne veulent plus être avec des Blancs, c’est fait dans un esprit petit-bourgeois. Ils sont « scandalisés » comme les bourges du XIXe siècle qui regardaient le tableau Le Déjeuner sur l’herbe de Manet où des femmes nues étaient à côté d’hommes habillés en plein air. Horreur du mélange ! C’est pareil ! Un nouveau scandale est né : celui de mettre des Noirs à côté de Blancs dans un même paysage ! Les anti-racistes sont tellement racistes qu’ils ne veulent pas inclure un seul Blanc dans leur combat. Même pas pour en faire un Blanc de Troie. Chouviat était parfait pour ça pourtant. Les Noirs de France ont récupéré Floyd, mais pas Chouviat. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’un gros Blanc, même mort sans doute comme Traoré, ne les intéresse pas. Du coup, la famille Chouviat, pas plus « digne » comme on l’entend partout, mais plus précise, déterminée et efficace, a marqué plus de points contre les flics que les Traoré. Et ce, même avant qu’on voie les images des vidéos de l’altercation.

La veuve Doria Chouviat, le père, la fille, le fils, la sœur… Tous sont défendus par les deux avocats, Bourdon et Alimi, qui ne cessent d’enfoncer des clous que les négationnistes du fliquisme font semblant de considérer comme des portes ouvertes ! L’assassinat de Chouviat en quelques secondes, le larynx fracturé, le reste du corps écrabouillé sur le bitume par trois lourdes brutes qui abusent de leur pouvoir, en présence d’une fliquette maquée avec un chef de la BAC, est pourtant incontestable. On a baladé la Doria, on lui a menti en lui faisant croire que son mari était tombé tout seul et malgré les images montrant qu’il a « provoqué » les flics qui l’ont arrêté un matin de janvier près de la tour Eiffel, comme ça, par désœuvrement et bêtise, on continue à tout foutre sur le dos de ce livreur en scooter de 42 ans qui s’est montré arrogant, qui n’a pas obtempéré… Obtempérer, la passion de Pascal Praud !… Heureusement, cette famille Chouviat, qui n’arrête pas de garder son calme et de professer une foi religieuse, est solide pour supporter toutes ces menteries couvertes par toute la hiérarchie de la flicaille meurtrière. « Il y avait tellement de bruit dans la rue que les policiers n’ont pas entendu dire 7 fois « J’étouffe ! » »… Moi, en revanche, j’ai vu et entendu des trucs qui m’ont étouffé de rage.

D.V. : Où ça, par exemple ?

M.-E.N. : Toujours dans cette émission si symptomatique L’Heure des pros… Pascal Praud lui-même et sa bande d’hystériques systématiquement pro-flics se retenaient devant la veuve Doria de faire l’apologie des policiers alors que la veille, que ce soit Jérôme Béglé, Élisabeth Levy ou le gras petit cochon rose Carreyrou, tous n’ont pas arrêté de se prosterner aux pieds du Veau-flic d’or ! Quelle indécence ! Pas un n’a eu ne serait-ce qu’un souffle de compassion pour le tabassé, jamais. Tous ces criminels de l’information sont à dégueuler. D’une façon générale, les prétendus catholiques bourgeois trouvent tout à fait normal que quatre personnes en massacrent une cinquième. Ça ne pose aucun problème à leur morale de cathos tradis bon teint. On a envie de leur dire : « Si votre Christ avait été présent, êtes-vous sûrs qu’il aurait pris parti pour les quatre romains, pardon, flics, plutôt que pour le martyr solitaire qu’ils se sont mis à plusieurs à ratonner, et qui agitait vainement ses pauvres jambes sur le macadam du désespoir ? »

D.V. : Les gestes des violences policières sont quand même similaires dans tous les pays, et peu importe la tronche de la victime : c’est comme si le flic, sous son uniforme officiel, portait en lui-même le talent du tabassage… Il serait peut-être temps d’élargir la surveillance vidéo. Non seulement des caméras, d’après moi, comme aux États-Unis, devraient entrer dans les tribunaux, mais c’est sur le cœur même des flics qu’on devrait accrocher une Go-Pro.

M.-E.N. : La brutalité policière est à l’évidence enseignée. On veut voir des cours de flics ! Qu’est-ce qu’on leur apprend et qu’est-ce qu’on leur permet de faire ? Moi je veux savoir qui sont leurs instructeurs et ce qu’on leur dit, ça ne doit pas être joli-joli. Leur temps de formation a été réduit d’ailleurs de 12 à 8 mois. C’est là en effet où il faudrait mettre des caméras, dans les salles d’études fliquières, on comprendrait tout ! Il faut d’urgence rééduquer les flics. Tu as vu que dans une ville américaine, Camden, dans le New Jersey, le chef de la Police a viré tous les agents, absolument tous, pour la renouveler ? Il y a désormais une équipe entièrement neuve et rééduquée différemment, avec des patrouilles cools dans les quartiers pauvres qui n’interpellent plus agressivement exprès les gens, et qui lorsqu’elles arrêtent un type ne l’humilient pas, et retournent le lendemain sur place pour expliquer aux autres ce que celui-ci a fait…

D.V. : C’est une bonne idée ! Mais c’est l’Amérique, ça…

M.-E.N. : Oui, c’est vrai qu’en France on est en « république »… Et l’esprit-même de la République est sacro-sanctifié aujourd’hui par tous, de Mélenchon à Le Pen, parce qu’elle incarne l’ordre, et qu’elle se soit fondée sur le désordre absolu de la Révolution Française ne fait que renforcer le complexe d’autorité de la police, institution d’ailleurs née des excès de la Terreur, ça me paraît évident… C’est encore de la naïveté que de croire que la République peut s’améliorer, renoncer à ses dénis et à ses névroses transformées en pulsions criminelles. Le rapport de force est plus scandaleux que le racisme : la police représente l’Ordre du Pouvoir qui se sent menacé par les manifestants quels qu’ils soient, gilets jaunes ou noirs, et qui d’ailleurs eux aussi jouent tristement leur rôle : celui des révoltés mais pas trop. D’où les confrontations… Tout ça, ce ne sont même plus des tartes à la crème qu’on lance, j’ai l’impression qu’on vit dans une continuelle bataille de tartes à la crème, comme celle dans le film de Laurel et Hardy La Bataille du siècle !

D.V. : C’est quand même un comble que les flics se sentent menacés par les manifestants, non ?

M.-E.N. : C’est parce que les flics se fantasment en insécurité qu’ils compensent par de la violence impunie. Ils s’énervent sur tout le monde sans distinction : c’est la base. Et voilà pourquoi « en toute sincérité », ils réfutent le racisme. En effet, ils ne sont pas « racistes » au sens de la race, ils ont juste peur du chelou, et comme le chelou est la plupart du temps noir ou arabe, ils se font traiter de racistes… Seulement, je pose la question : pourquoi les flics ont peur du chelou, et même qu’est-ce qu’ils en ont à foutre qu’un mec soit chelou ?… C’est ce zèle dans la volonté de normaliser le monde social qui est intolérable. Tu te souviens de l’éboueur, tu sais, le « héros du quotidien », qui en plein Covid a osé boire une bière offerte par des riverains reconnaissants, eh bien, qui est venu l’interpeller et le balancer au patron de sa boite d’ordures qui l’a licencié aussitôt après 25 ans d’ancienneté, ce qui l’a fait se suicider d’un coup de carabine dans la bouche au fond de son garage ? Qui ? Je te le donne en mille : la police, encore elle ! Toujours « protectrice du citoyen et psychologue »… Mon cul, oui !

D.V.: C’est vrai que le comportement policier fait vraiment peur dans une sorte d’absurdité insoluble à la Kafka : comment faire pour éviter l’étouffement si rien ne fonctionne, ni le bon sens, ni la discussion, ni la logique, et pas non plus la violence rebelle ? Je ne suis même pas sûr que la soumission totale, prônée par tous, protège réellement de ces protecteurs bourreaux.

M.-E.N. : On parle souvent du « syndrome Malik Oussekine » qui aurait fait ralentir l’instinct brutal des flics depuis 1986 quand a eu lieu la mort du jeune homme arabe sur le trottoir de la rue Monsieur Le Prince : tabassé par des voltigeurs, on connaît l’histoire… Mais non, pas du tout ! Par un phénomène bien connu de contre-projection quasi-psychanalytique — on peut parler à ce niveau de flicanalyse ! — c’est le contraire qui s’est passé. La bavure Oussekine a bavé partout en 25 ans jusqu’à inonder tout aujourd’hui ! Le matraquage de Malik a provoqué pire que l’énorme manif d’odieux bien-pensants qui m’avait tant dégoûté à l’époque — j’en parle dans mon Journal Intime — : une augmentation tout aussi énorme de l’hyper-violence policière. C’est comme le réflexe bien connu de rajouter de la faute sur une faute déjà commise…

 

D.V. : Alors, que faire ?

M.-E.N. : La solution, ce serait que les flics ne soient flics que deux jours par semaine : ça détendrait tout le monde, et qu’ils soient obligés de faire de très courtes carrières, pour qu’on comprenne bien que ce n’est pas naturel d’entrer dans la police. Ça répond à tout un tas de complexes et d’idées toutes faites mises dans la tête par des cons, d’idéaux venus de très loin dans l’enfance et déformés par la misère intellectuelle en un romantisme complètement tordu qui est alimenté et régénéré sans cesse par la propagande médiatique. Ça dépasse même la police en soi puisqu’on retrouve les mêmes travers à la SNCF par exemple, ou à la RATP. Tous les métiers de répression, de contrôle, de surveillance, et à toutes les époques, se ressemblent, ce n’est pas un hasard.

D.V. : Je suis tout à fait d’accord sur l’existence destructrice de ce que tu appelles le fliquisme et qui semble si tabou. Je pense en effet que c’est la vocation même d’être flic qui est problématique. Il existe quelques métiers de l’ignominie, comme ça (huissiers, flics, psychiatres…). Être flic, c’est le summum. Dans l’idée même de vouloir être payé à passer sa vie à arrêter des gens, à surveiller, à dénoncer, à frapper donc, à enfermer, condamner, humilier, il y a quelque chose de sale, de bassement humain. J’ai donc du mal avec le discours qui tente de sauver les flics du fameux amalgame. Un terrain existe plus fertile chez ces gens que chez d’autres, que leurs conditions de travail soient difficiles ou non… Castaner, le chef des flics, ne sait peut-être pas tout ça mais en tout cas il a balisé. Suite à toutes ces polémiques, il s’est senti obligé d’isoler une technique particulière de la police, ce qu’on appelle la clé d’étranglement, et de la condamner afin de l’interdire, d’un coup, aux flics…

M.-E.N. : La clé d’étranglement, roman. Super titre post Robbe-Grillet, aux Éditions de Minuit ! La clé d’étranglement, c’est rien moins qu’une prise de judo de notoriété publique super dangereuse, et d’ailleurs jamais pratiquée jusqu’au bout dans les compétitions comme le rappelle le père Chouviat, puisque le judoka coincé à tout moment peut taper de sa main sur le tatami pour que ça s’arrête. Ce que n’a pas pu faire son fils.

D.V. : C’est aussi la prise préférée des combattants de MMA et c’est comme ça que se gagnent beaucoup de combats. C’est l’équivalent d’une victoire par K.-O. en boxe mais ici on appelle ça une victoire par soumission !

M.-E.N. : Comme la plupart des gens restent dans les clous et qu’ils n’ont jamais affaire à la police, ils croient qu’ils sont protégés. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils restent dans les clous. Si on leur disait que la police, c’est des enculés et que la justice est pourrie, ils flipperaient trop et seraient donc susceptibles de se révolter. On les maintient dans cette ignorance à coup de contre-propagande pro-policière. Encore chez Praud, il fallait entendre l’ex-juge Bilger dire qu’il en avait marre qu’« on fantasme les violences policières. » !…

D.V. : Sur BFM, j’ai vu un avocat rapporter les propos de son client policier, tout plaintif de sa pauvre condition, qui disait : « J’ai ça chevillé au corps. Je vis pour mon travail. Je veux aller interpeller les gens. Je veux pouvoir les étrangler quand ils luttent. » Les Arabes, totalement oubliés du débat, le savent bien. J’ai encore en tête toutes les anecdotes que Jawad Bendaoud m’a raconté des agressions gratuites subies à cause des flics, partout, tout le temps, dans toutes les circonstances, de la rue à la camionnette, jusqu’à la cellule. Castaner, quand il a vu les flics se révolter contre cette interdiction de la clé, l’a autorisée à nouveau.

M.-E.N. : Oui, c’est quand Castaner a reçu la famille Chouviat, et qu’il a fait semblant de prendre conscience de la dangerosité de cette méthode, qu’il a ordonné aux flics de ne plus l’employer. Et à ce moment, ils se sont tous révoltés pour qu’il la rétablisse ! La police entière veut absolument continuer à pratiquer cette prise fatale avec l’instruction de la mener jusqu’au bout si l’interpellé est trop récalcitrant. Ça, c’est le comble ! Les flics se sentent « lâchés » parce qu’on leur a retiré leur joujou d’étranglement. Des flics boudent et se mettent en grève, jetant à leurs pieds leurs menottes qui n’ont jamais autant ressemblé à des éléments de panoplies, comme des gosses vexés pendant la récré. « M’sieur ! On m’interdit d’étrangler les gens ! » S’ils tiennent à ce point à étrangler, qu’ils s’étranglent entre eux ! L’un des pires ministres de l’Intérieur se trouve alors fustigé par les flics et leurs frères, les journalistes, et leurs bébés, les réseaux sociaux, mais pas parce qu’il a été le responsable de tant d’éborgnements pendant la « crise des gilets jaunes », mais parce qu’il veut enquêter — bien obligé, à un moment — contre deux policiers ripoux, ou bien parce qu’il autorise une manif de Noirs post-Floyd contre le racisme ! « Castaner démission ! » C’est lui maintenant, le Gilet Jaune ! Trop drôle ! Les ratonneurs demandent tous sa tête pour les avoir trahis ! « Il ne peut plus être ministre ! » décident les éditorialistes…

D.V. : Je t’interromps, pardon, justement une dépêche AFP reprise par Le Point vient de tomber : « Lors d’une patrouille dans un train, un policier a effectué une clé d’étranglement sur une de ses collègues pour vérifier qu’il possédait bien cette technique. Résultat : deux vertèbres déplacées. »

M.-E.N. : Hilarant ! Ah, les cons ! Et il faudrait les plaindre en plus… Pauvres flics « martyrs » qui vivent mal leur « mal-être » et du coup sont bien obligés de le reporter avec violence sur ceux qui sont plus libres qu’eux, car c’est évident, les flics se sentent prisonniers et même d’eux-mêmes, voilà pourquoi ça les soulage d’arrêter les autres.

D.V. : Ils se sentent prisonniers de qui à ton avis ?

M.-E.N. : De l’État, bien sûr. L’État dont ils sont les esclaves à leur tour ! Noirs, Arabes ou Blancs, c’est pareil. On a honte de rappeler que la police est au service de l’État, uniquement ! Les policiers sont les gardes du corps du roi. Et il y a des naïfs pour croire qu’ils sont là pour protéger le citoyen. Non ! C’est pour protéger l’État, voyons ! Je te répète que le problème du racisme est une couverture pour cacher celui du fliquisme intrinsèque à certains êtres humains, c’est beaucoup plus fort que la couleur de la peau ou les profondeurs de l’origine. Dans ces affaires-là, il n’y a que deux races : le flic et le non-flic. Voilà pourquoi il y a des flics noirs et arabes, beaucoup, et pourquoi Chouviat, pourtant mort comme Floyd et sans doute Traoré, était lui, un Blanc tout ce qu’il y avait de plus « normal », c’est-à-dire pas flic !

D.V. : Pourtant il y en a beaucoup qui vont te dire que tous les flics ne sont pas mauvais, qu’il ne faut pas généraliser, qu’il ne s’agit que de deux, trois policiers « brebis galeuses » perdues dans le troupeau…

M.-E.N. : Tu parles ! Comme l’a dit, avec justesse, un certain David Perrotin : « Il faudra combien de brebis galeuses pour s’interroger sur le fonctionnement du troupeau ? » C’est quand même mieux que ce qu’a osé dire ce très mauvais réalisateur ex-flic, vénéré évidemment, Olivier Marchal : « Il y a des flics qui se comportent parfois de façon pitoyable. Mais combien sont-ils ? Si peu, si vous saviez… ». Le culot ! Il n’y a pas de « brebis galeuse » dans la police, c’est toute la police qui est galeuse par essence. Celui qui s’engage sait qu’il va attraper la gale, c’est tout. Il ne s’agit même plus de le lui reprocher, mais de comprendre pourquoi.

D.V. : Ce qu’aucun journaliste, jamais, nulle part, ne se demande jamais…

M.-E.N. : Doria Chouviat dit qu’il faudrait enquêter « sur ce qui les a poussés à devenir policiers », qu’est-ce qui s’est passé dans leur jeunesse, psychologiquement, quelle chose en a fait des flics plus tard… Voilà les bonnes questions ! Au lieu de se les poser, les journalistes pro-flics intégristes, comme ils sont presque tous sur les plateaux de télé, ne sortent pas de l’observance de la Loi… Pour eux, pour éviter tout problème, il suffit d’obtempérer et d’obéir à la police qui fait noblement son métier pour que ça se passe bien… Quand on leur rappelle que la police de Vichy en 40, elle aussi faisait très bien son boulot en raflant les Noirs et Arabes de l’époque, c’est-à-dire les Juifs, et qu’il aurait peut-être été préférable de ne pas lui obéir, alors les apologistes fliquistes n’ont plus rien à dire, sauf un vague « aucun rapport » pas très convaincant. C’est ce « aucun rapport » que j’ai mis dans le carton de présentation du clip ! La police d’aujourd’hui que les réacs défendent, d’ailleurs par peur d’avoir affaire à elle, est exactement celle d’antan. Je vais même plus loin : cette hystérie médiatique pro-police répandue partout aujourd’hui n’est là que pour cacher les ignominies de la police française pendant la Collaboration ! En défendant la police de maintenant, ça leur évite de rendre des comptes sur celle de Vichy, dont ils seraient les premiers à honorer la mémoire si la loi le leur permettait !…

 

D.V. : La petite polémique qu’il y a eu au Canal Saint-Martin juste après le déconfinement m’a marqué… Des milliers des pires « jeunes » que Paris sait produire s’étaient retrouvés pour se « poser » au bord de l’eau, et boire des bières. Au-delà de l’idiotie première de l’idée, ils en avaient enfin le droit ! Eh bien quand les flics sont venus leur demander de partir, ils ont obtempéré sans sourcilier une seconde. Soumis même dans leur bon droit !

M.-E.N. : La brutalité policière ne tient qu’à la soumission des brutalisés à l’idée même de police. Je m’explique : il serait impossible à un quelconque pouvoir, et même au plus dictatorial, d’imposer sa force sans le consentement non du faible mais de l’affaibli. Et dans une société faible, le peuple est complice de son asservissement. C’est là où on retrouve la notion d’esclavage qui passe par celle de racisme pour justifier les crimes de la police. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir pourquoi à notre époque les jeunes et les moins jeunes, mais surtout les jeunes, sont ainsi soumis à la Loi, au Pouvoir, à l’Ordre, au Commandement, à l’Autorité, aux Règles et donc à la police qui incarne tout ça. La jeunesse n’est pas forcément synonyme de rébellion mais quand même ! Aujourd’hui, c’est toute une génération entre 15 et 35 ans qui a basculé du côté de l’Ordre. Pourquoi ?

D.V. : Ça m’inspire plusieurs choses qui m’intéressent depuis longtemps, en particulier autour de la jeunesse. D’abord, ce qui est intéressant, c’est de voir qu’à partir de ma génération, et même celle juste avant la mienne, et ça n’a cessé de s’amplifier depuis, les modèles adulés par la jeunesse sont des symboles, souvent faux mais quand même, de rébellion : c’était le rock, c’est aujourd’hui le rap. On retrouve cette même schizophrénie entre la réalité de leurs vies tranquilles et leurs goûts dans tous les domaines : cinéma, la politique… Je crois qu’ils sont obsédés par leur confort, c’est-à-dire leur mode de vie auquel ils tiennent plus que tout. Les générations précédentes parvenaient encore à critiquer le monde actuel parce qu’elles avaient le souvenir d’autres choses. Aujourd’hui, et pour la première fois, comme on nait sans connaissance d’autres mondes ou sociétés, on n’a plus envie de combattre son époque. Bien que destructrice, elle est en vérité adorée par sa population. Elle est indépassable. Or, les flics, et par extension l’autorité, protègent cet état de fait. Pour toi, c’est à cause de quoi ?

M.-E.N. : D’abord à cause de la propagande fanatiquement anti-gauchiste venue, et c’est ça le vice, d’anciens gauchos passés à droite : Finkielkraut, Bruckner, Debray, Onfray… À force de marteler pendant des décennies que finalement Mai-68, c’était de la merde qui n’a rien apporté, que toutes les idées de libération de mœurs et de la société n’ont abouties qu’au chaos, ils ont réussi à provoquer la réaction, la bien nommée, inverse, c’est-à-dire une volonté de rigueur, de « droiture » d’où toute rébellion en soi ne peut être que bannie. On voit toute la journée des commentateurs de la société, tous pro-Pouvoir, et donc pro-flics, répéter que la France est devenue folle, qu’on « marche sur la tête », alors qu’eux n’ont ni tête ni pieds pour marcher à quoi que ce soit d’autre qu’à la collaboration et à l’ignorance. Tout ça en multipliant à chaque phrase les plus aberrants hiatus ! Ce sont des fous qui traitent les autres de fous de n’être pas soumis aux forces de l’ordre. Les « forces de l’ordre » : tout est dit d’ailleurs dans cette formule. Ça signifie que le désordre ne peut être que du côté de la faiblesse. Ce qui est faux…

D.V. : Cette espèce de propagande serait-elle influente sur tout le spectre de la population française ?

M.-E.N. : Tu as des jeunes de 14 ans qui en veulent à Macron, en gros, parce qu’il n’applique pas assez sévèrement la Loi ! Les nouveaux Français sont anti-gouvernementaux mais parce qu’ils sont outrés que son gouvernement ne fasse pas son boulot : punir les délinquants et faire régner la terreur française. Voilà pourquoi on assiste à des pavlovismes particulièrement odieux où toute contestation contre l’État n’est exprimée que parce que cet État n’est pas assez sévère !

D.V. : Moi j’ai même entendu des copains de mon âge, mais eux pourtant d’un enthousiasme pro-GJ à fond, me dire en pleine période des yeux crevés et des mains explosées qu’ils soutenaient corps et âme les forces de l’ordre aussi ! Pourquoi ? Parce que ça les rassurait de savoir que la police et les armées du pays continuaient d’être aux ordres de leur hiérarchie, parce que le fantasme d’un État réellement totalitaire, et mené par la vraie force, l’ordre, n’est jamais loin. Pour moi, et c’est vraiment ma ligne, il y a depuis une trentaine d’années, mais certainement encore plus depuis les années 2000, et probablement le 11-Septembre, une peur globalisée de la privation, du dérangement, de la mort, de l’inconfort, une terreur de perdre ce que les êtres pensent être leurs trésors, un individualisme renversant qui annihile totalement toutes les révoltes. Et encore je suis sympa, je n’évoque même pas le virage progressiste des années 2010, avec le délire LGBT, Twitter, etc., qui est très lié à tout cela et ne va pas arranger cette diarrhée mentale dans les années à venir…

M.-E.N. : Tu parlais de « trésors », ce sont plutôt des paquets d’excréments, leurs trésors, et ils ne s’en aperçoivent pas ! Et ce n’est même pas leur merde propre ! Les « Jeunes » transportent le caca de leurs papas en croyant que c’est le leur, ils le protègent, ils le hument toutes les cinq secondes pour s’assurer qu’il sent toujours aussi mauvais !… Ils n’ont rien vécu, donc ils n’ont rien à chier. Le voilà, cet individualisme dont tu parles : « On n’en a rien à chier ! »

D.V. : Comment vont grandir les adolescents qui auront vécu à la fois le mouvement dont on parle « BLM », mais aussi les mouvements LGBT, féministes, etc., la plupart soutenus par toutes leurs stars uniformisées ? On dit souvent, plus ou moins justement, que les États-Unis préfigurent beaucoup des horreurs qui arrivent ailleurs plus tard. Quand on voit ce qu’on appelle la « cancel culture » là-bas, sa puissance, et son arrivée, déjà, en France, ça fait peur.

M.-E.N. : C’est quoi la « cancel culture » ?

D.V. : C’est cette idéologie qui fouille le passé de tout le monde, stars, youtubeurs, intellectuels, pour y trouver la moindre trace par tweets, petite vidéo, interview, même vieille de plusieurs décennies, pour tenter de les confondre pour les faire passer éventuellement pour des racistes, des transphobes, des homophobes, des pédophiles… Et d’ailleurs, dans le genre cancel culture, on a été, dans le monde concret, jusqu’à déboulonner des statues de grands personnages : là-bas des généraux sudistes de la guerre de Sécession par exemple, ici Colbert et compagnie… Ça, par contre, je le regarde plutôt avec sympathie. Qu’en penses-tu ?

M.-E.N. : Je suis pour le déboulonnage de toutes les statues qui ne sont pas des statues ! C’est insulter l’art de la sculpture que de considérer ces gros tas de merde dure appartenant à cette discipline… Des monuments, ça oui, et aux morts ! Comme seule la société mortifère sait en produire. J’aimerais bien savoir à quand remonte la dernière « statue » érigée en l’honneur d’un vivant ! La chose se compliquerait si ça avait été un Michel-Ange ou un Rodin ou même un Bourdelle qui aient fait les statues de Gallieni, Lyautey ou Bugeaud… Mais comme par hasard, ce sont à de mauvais sculpteurs qu’on a fait appel pour honorer « les grands hommes ». Si ça soulage les imbéciles antiracisto-racialistes de déboulonner ces statues sans aucun intérêt, tant mieux pour eux ! Mais ce qui ferait vraiment avancer le problème, ce serait de faire faire, et par de vrais artistes cette fois-ci, des vraies sculptures à l’effigie de leurs héros… J’ai entendu une gauchiste se plaindre qu’il n’y ait pas en France de statue de Louise Michel. Tout à fait d’accord ! Mais si celle-ci pouvait être commandée à quelqu’un qui s’inspire de Giacometti ou de Zadkine, ce serait encore mieux ! C’est beaucoup demander, je sais, car chez les déboulonneurs, l’ignorance et l’insensibilité artistiques sont une seconde nature. Ils sont tellement contre les œuvres d’art — car pour eux, l’art c’est déjà un pouvoir blanc ! — qu’ils desservent ainsi leur cause. On ne mesurerait la justesse de cette dernière qu’aux érections des statues qui manquent. Où est la statue monumentale de Jean Rouch ? Nulle part. Tous ces indigénistes décoloniaux complètement communautaires dont le seul critère est que l’antiraciste ne soit pas blanc, même s’il a donné sa vie et son art pour plus de justice et de vérité, se gargarisent de ces vieilles lunes que sont Aimé Césaire, Franz Fanon, ou même Rosa Parks, sans voir qu’en France il y a eu, de Guy de Maupassant à Jean Genet, en passant par Siné, Vergès, etc., de grands combattants du colonialisme, que les Indigénistes méprisent éhontément. Ils sont tellement écœurants avec leur sectarisme qu’on a du mal à leur donner raison de vouloir rappeler aux franchouillards toutes les saloperies que les putains de colons ont perpétrées depuis des siècles. À mon tour de mépriser les Indigénistes qui ne font pas la différence entre les vrais racistes et les autres. Pour les militants du PIR, Pascal Blanchard, un historien compétent pro-Noirs et pro-Arabes depuis toujours, est accusé des mêmes griefs qu’une Marion Maréchal islamophobe et négrophobe atavique ! Aucun Blanc n’aura jamais leurs faveurs pour la stricte raison qu’il n’est ni Noir ni Arabe. Il n’a donc pas le droit de parler contre eux bien sûr, mais même pour eux !

 

D.V. : Je reviens à Colbert. Sa statue de devant l’Assemblée Nationale a été souillée…

M.-E.N. : Tu sais que les « souilleurs » en ont oublié une autre, de Colbert ? Celle qui se trouve dans le restau Le Grand Colbert (excellentes, leurs pommes grenailles !). C’est un buste et je l’ai vu souillé lui aussi, mais par l’ignorance d’un client qui voulait frimer auprès de sa copine — pas mal d’ailleurs — qui lui demandait connement qui donc ce buste d’emperruqué en plein milieu pouvait bien représenter… « Molière, voyons ! » répondit le type sûr de lui. Alors, de ma table, j’ai été obligé d’intervenir : « Non, mademoiselle, c’est Colbert, puisque nous ne sommes pas au « Grand Molière », un restaurant qui d’ailleurs n’existe pas ! »…

OK, c’est bien de taguer sur la statue de Colbert « négrophobie d’état », parce que c’est vrai. Mais ce serait mieux de souder sur le socle de son monument une plaque en marbre égrenant tout ce qu’il a fait comme saloperies. En plus, ce serait drôle comme concept : un monument qui semble un hommage dans sa présentation imposante puis quand on s’approche, on lit la liste des méfaits du mec !

D.V. : Mais il t’intéresse, toi, Colbert ?

M.-E.N. : Moi, je m’en fous de Colbert. C’est loin d’être le grand mec de l’époque. Ne lui reprocher que le « Code Noir », c’est pas assez, et presque mesquin ! Quand je vois ces pro-Blancs réacs pleurnicher parce que des « négros » ont osé touché à la figure de Colbert qui est pour eux le créateur de la France d’aujourd’hui, le « fondateur de notre modernité » par son colbertisme, c’est moi qui ai envie de pleurer !… Le colbertisme, c’est une autre façon de dire libéralisme, Colbert a tout simplement inventé le mercantilisme étatique le plus dégueu, c’était un mondialiste avant l’heure qui ne pensait qu’au fric. Un fils de marchand tout à fait vulgaire et pas du tout aristo, voilà pourquoi Zemmour et Cie vénèrent Colbert. Tu m’étonnes ! Un parvenu comme eux. Par intérêt, Louis XIV l’avait choisi à la place de Fouquet – sur lequel Paul Morand a écrit un beau livre – comme surintendant d’abord… Colbert était aussi ministre de la Marine, c’est pour ça qu’il s’est occupé des problèmes coloniaux !… Il faut savoir que de toute la bande des très grands hommes du grand siècle de Louis XIV — Le Nôtre, Perrault, La Fontaine, Racine, Corneille, Saint Simon, Lully, Boileau, Poussin — Colbert était le plus tocard. Molière ne pouvait pas le piffer. D’ailleurs Le Bourgeois gentilhomme, c’est lui, c’est Colbert. Molière l’avait déjà esquissé dans Georges Dandin. Tu te rends compte que ce nul de Colbert, pas seulement négrophobe mais islamophobe, avait demandé à Molière, avant qu’il n’écrive sa pièce, de bien charger les allusions au sultan turc qu’il avait dans le nez, alors Molière a obéi — voilà pourquoi il y a des relents islamophobes dans la pièce — mais en même temps, il a chargé aussi monsieur Jourdain qui n’était autre que Colbert lui-même ! Malin Poquelin ! Pas content monsieur exigea que pour sa pièce suivante Molière cesse un peu ses « farces ». D’où la création de Psyché… Bref, pour Molière, Colbert était un gros bourge sans goût, et qui payait mal quand il recevait sa troupe chez lui… C’est Colbert encore qui listait pour Louis XIV les auteurs à être mécénés par le roi ou pas. Il en avait choisi 50 qui devaient être « pensionnés » avec des sommes d’argent décroissantes selon le talent estimé par Colbert… Et devine qui était le dernier de la liste, le moins bien payé, en bas de l’échelle ? Molière bien sûr ! Le meilleur ! Seul Racine lui léchait le cul, au Colbert, pour être bien vu et bien payé. Il faut lire sa dédicace au début de son Bérénice.

Un intrigant de première, je te dis ! Colbert avait même tellement fait chier le meilleur pote de Molière, le peintre Mignard, qui n’était pas assez déférent selon lui, que Molière balança un poème de 733 alexandrins à l’apologie de la célèbre fresque « spiralante » de Mignard peinte au dôme de la chapelle du Val de Grâce.

C’est là-dedans qu’à la fin, Molière apostrophe le ministre avec ce vers cinglant : « Les grands hommes, Colbert, sont mauvais courtisans. » Bref, c’était un rabat-joie, leur Colbert. Il a été lancé dans la postérité par Voltaire, ça dit tout. Et c’est devenu la star des bourgeois. Voilà pourquoi ceux d’aujourd’hui le défendent tous.

D.V. : On en apprend des choses ! De ce que j’en ai vu, Colbert est résumé à son « Code Noir » par ses déboulonneurs, non ?

M.-E.N. : Le Code Noir, j’en ai déjà parlé dans Les Porcs 1, au sujet de Dieudonné qui à l’époque n’était pas plus au courant de cette question qu’aujourd’hui les Ligues de Défense Africaine mes couilles ou le Parti de là-où-il-y-a-des-Indigènes-s’il-y-a-du-plaisir-surtout-ne-pas-le-montrer le sont !… Le Code Noir était autant fait pour « évangéliser » les Noirs avant d’en faire des esclaves que pour exclure les Juifs, voilà pourquoi la thèse de Dieudo — Juifs = négriers — ne tient pas. C’était une idée d’ailleurs de Louis XIII, le père de XIV, et ce sera le fils de Colbert qui appliquera le code… Si Colbert revenait, aujourd’hui, il serait surpris qu’on attache autant d’importance à son Code Noir, lui qui en a rédigé des tonnes, des codes, vert, roses, bleus, mauves…

D.V. : Ça va loin dans la remise en question de la puissance blanche puisque j’ai vu les statues de Jésus et sa représentation historique être remises en cause en tant que signes criants de domination blanche… À quand le déboulonnage et la destruction de toutes les croix et tableaux du monde représentant le beau barbu, parfois blond, parfois brun, mais très souvent blanc ? Ils n’y vont pas encore, pourquoi ? Plus sérieusement, si l’on peut dire, tu as vu qu’une statue de Cervantès avait été vandalisée à San Francisco ?

M.-E.N. : Oui, mais s’en offusquer est stupide. Tous ceux qui adorent Cervantès comme moi ne peuvent que se féliciter qu’une statue de merde toute riquiquie et ratée de lui ait été vandalisée. Le truc, c’est que les vandales ont dessiné une croix d’Ordre Nouveau dessus, pas en guise de signature, quoique, mais pour signifier que Cervantès était un gros « facho » puisqu’il avait participé en tant que soldat à l’impérialisme espagnol… Tu te rends compte ? Et aussitôt, dans le camp adverse, celui des anti-déboulonneurs, on objecte que Cervantès était lui aussi un esclave et que les anti-esclavagistes l’ignoraient. Ça aussi c’est un peu tendancieux : soldat du roi et blessé au bras à Lépante, Cervantès a été capturé en 1575 par des Turcs pour finir dans un bagne à Alger, plus forçat qu’esclave au sens strict du terme. Il y restera cinq ans et tentera de s’évader cinq fois déclenchant l’admiration du Pacha lui-même, avant que sa mère arrive à racheter son Don Quichotte de manchot de fils en cassant sa tirelire… Voilà encore du grain à moudre pour les moulins à café des Blancs qui renverront à la gueule des indigénistes que Cervantès avait été esclave des « barbaresques », c’est-à-dire des Arabes et pas des Blancs, cibles principales des décoloniaux… Tu vois, les pour comme les contre, les pro-contre, les anti-pour pour de bonnes raisons, les anti-contre pour de mauvaises contre-raisons, tous ont tort !

D.V. : C’est vrai qu’on dirait que le discours sur le racisme, et le soi-disant racisme policier notamment, ne semble pas parvenir, en tout cas en France moins qu’ailleurs, à faire vraiment la soudure avec le vrai sujet à peine caché derrière : la colonisation.

M.-E.N. : C’est très mal porté de remettre en cause la colonisation, on l’a vu dans le discours odieux de Macron : intégrer simplement dans les cours d’Histoire la vérité sur les abjections coloniales, pour lui, c’est une « réécriture haineuse ou fausse du passé », pour lui.

D.V. : Il a même poursuivi, j’ai le texte sur mon iPhone : « Je vous le dis très clairement ce soir, mes chers compatriotes, la République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire. Elle n’oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statues. »

M.-E.N. : Il y a un hiatus spécial foutage de gueule à chaque phrase écrite par son nègre blanc ! « La République n’effacera aucune trace ni aucune de ses œuvres » ? Alors pourquoi continuer de vouloir effacer ce qu’elle a fait de dégueu, ça fait pas partie aussi de ses traces et ses œuvres, ça ?… Mais non, pour Macron, ce qu’il faut préserver, ce sont uniquement les « bienfaits » de la colonisation, comme si ce n’était pas ce qui est enseigné déjà depuis deux cents ans, et comme si les vilains déboulonneurs menaçaient durablement cet enseignement officiel !

D.V. : « Nous devons plutôt lucidement regarder ensemble toute notre histoire, toutes nos mémoires, notre rapport à l’Afrique en particulier pour bâtir un présent et un avenir possible d’une rive à l’autre de la Méditerranée, avec une volonté de vérité et en aucun cas de revisiter ou de nier ce que nous sommes. »

M.-E.N. : « Toute notre histoire, toutes nos mémoires » sauf l’asservissement criminel de tout un tas de peuples !… Et « notre rapport à l’Afrique en particulier pour bâtir un présent et un avenir possible », ça veut dire en clair : « notre continuation dans l’exploitage forcené, ici et là-bas, des Nègres et Bicots sous couvert d’aides et de coopérations » ! Quant à la « volonté de vérité », elle est bien niée dès la suite de sa phrase « et en aucun cas de revisiter ou de nier ce que nous sommes », sous-entendu : « pas question de reconsidérer justement nos actes passés, ce serait du révisionnisme, et surtout, ce serait nier ce que nous sommes, c’est-à-dire de gros enculés ! »

D.V. : C’est comme si Macron avait commencé par déboulonner le message des statues de colons déboulonnées, puis les faits historiques trop négatifs pour la République. Enfin, il a déboulonné les reproches faits à sa police : « Sans ordre républicain, il n’y a ni sécurité ni liberté. Cet ordre, ce sont les policiers et les gendarmes sur notre sol qui l’assurent. Ils sont exposés à des risques quotidiens en notre nom. C’est pourquoi ils méritent le soutien de la puissance publique et la reconnaissance de la nation. »

M.-E.N. : Pauvres chéris !

D.V. : Dans le genre monument remis en cause mais dans le cinéma cette fois, il y a aussi eu cette histoire autour du film Autant en emporte le vent… Il a été pris en grippe par le mouvement et des demandes de censure ont fusé. Il a été retiré de beaucoup de plateformes, HBO notamment, avant d’être remis avec une nouvelle et longue introduction pour contextualiser… En France, au même moment, pas de bol, le Grand Rex avait prévu sa réouverture post-confinement par la projection de ce film. Après se l’être raconté en affirmant que ce ne serait pas annulé, ça l’a été…

M.-E.N. : Comme tout ça est cohérent ! Fêter la réouverture des salles — j’enlèverais définitivement l’un des deux « l » tellement cette promiscuité me dégoûte… — de cinéma par un faux grand film, c’est logique ! Rien de plus éloigné du vrai cinéma que ce navet à grand spectacle dont je n’ai jamais pu aller plus loin que les dix premières minutes…

D.V. : J’ai essayé moi aussi, hier soir, pour me rafraîchir la mémoire et en effet, même si j’ai été plus endurant, c’est une sacrée purge ! J’ai arrêté à l’entracte au milieu du film. De ce que j’en ai vu, le racisme du film lui-même n’est pas éclatant. Condamner un film historique qui met en scène une époque et un contexte eux-mêmes profondément racistes, ça me semble curieux. Assez mauvais, aussi beau qu’ennuyeux, raciste mais tranquillement, surtout horriblement long…

M.-E.N. : Ce n’est pas une question de longueur. Il y a des chefs d’œuvres, muets en particulier, qui font cette durée… Je pense à La Roue d’Abel Gance qui fait presque 7 h… Et son Napoléon, 5 h et demi ! Et Les Sept samouraïs de Kurosawa, 3h et demi, et Fanny et Alexandre de Bergman, 5h et demi… Autant en emporte le vent est avant tout une histoire d’amour insipide, voilà pourquoi ça plaît. Qu’on voie des Noirs dedans est secondaire finalement. Ça aurait pu être des esquimaux ou des papous, c’était pareil. Non, pas des papous ! C’est le mauvais goût du scénario et la gnangnanterie qui a fait le triomphe de Gone with the wind puisqu’on voit bien que ce à quoi les anti-censures tiennent avant tout, c’est à leur putain d’amourette. Ils ont la larme à l’œil lorsque Clark Gable embrasse Vivien Leigh… Beurk ! Si les indignés d’extrême-droite ont hurlé qu’on censure leur film, c’est à cause de Scarlett :« Touche pas à ma Scarlett !», cette oie blanche typique dans laquelle se sont reconnus tant de boudins mal ou pas baisés du tout depuis plus d’un demi-siècle ! Mais j’ai remarqué aussi que l’image paternaliste et infantilisante des Noirs n’empêche pas les antiracistes de trouver des qualités au film ! Voir le navet comme un pamphlet contre les Noirs les empêche de voir que c’est un navet avant tout… Et pire : eux aussi sont touchés par cette bluetterie amerloquificotée !

D.V. : Oui, tout à fait. Bien sûr, c’est par le prisme blanc que toute l’histoire est vue, les Noirs sont plutôt cachés, plutôt souriants et soumis sans problème, mais ce prisme était aussi une réalité de l’époque. Le film n’est pas un cirque raciste, c’est faux. C’est indécent, parce que le traitement des Noirs en 1860 était indécent. La réalité de 1860 était follement raciste, le film, lui, pas tant que ça, si ce n’est un peu dans le langage, peut-être la légère bêtise attribuée aux servants… Mais si l’exagération est en effet dégueulasse, que des Noirs tellement soumis et habitués à leurs maîtres aient pu faire du zèle et les défendre, parfois avec enthousiasme dans leur servilité, c’est tout à fait possible, on le sait.

M.-E.N. : D’abord est-ce que ça a existé un film pour montrer des révoltes d’esclaves Noirs sur leurs maîtres Blancs dans les plantations ?…

D.V. : Depuis une petite dizaine d’années, quelques films ont tenté d’en rendre compte, tout de même, dont certains comme Twelve years a slave, oscarisés. C’est Kanye West qui avait fameusement soulevé la même question que celle que tu dis que les Noirs devraient se poser. Il a osé, avec intelligence, évoquer la question de l’esclavage, des 400 années d’une sorte d’immobilisme étrange, sous-entendu pour regretter que nous n’en soyons toujours pas libérés correctement, et il l’a payé cher. Tellement cher qu’il a, comme je m’en doutais, tenté de se présenter à l’élection présidentielle. On y est ! Peut-être que tout ce qui se passe va accélérer la production de films et d’œuvres à l’inverse des grandes « fresques » démonstratives blanches ?

M.-E.N. : Ça m’étonnerait… De toute façon, il faut savoir qu’Autant en emporte le vent, le roman, date de 1936, ce qui déjà est suspect. Et que cette Margaret Mitchell a tout piqué à un autre livre écrit par une autre femme qui s’appelait Harriett Beetcher Stowe, et qui n’est rien d’autre que La Case de l’Oncle Tom (Uncle Tom’s Cabin), et celui-là date de l’époque même de ce que ça raconte, c’est-à-dire en 1852, avant la Guerre de Sécession ! On a même dit que c’est ce livre qui l’a déclenchée… 1852, année riche : sortent Pierre de Melville et Valjoie d’Hawthorne… Alors évidemment, en comparaison, madame Stowe fait pâle figure écrasée entre ces deux géants, mais quand même, sa Case, c’est pas rien… Melville et son ami Hawthorne ont dû sacrément faire la gueule d’être à leur tour écrasés par les ventes phénoménales du livre de cette petite bonne femme bigote qui, dans son mélo, se préoccupait du sort des Noirs, alors que leurs deux chefs d’œuvres — mélos aussi au passage… — passaient inaperçus…

Triomphe immédiat ! Même George Sand en France a fait aussitôt l’éloge de La Case, ou plus exactement de La Cabane — « case », c’est déjà du racisme français ! — de L’Oncle Tom, dans un texte de critique, remarquable d’ailleurs… Oui ! Le livre de Stowe existe, c’est un vrai roman, il regorge de scènes bouleversantes et les personnages sont forts : Tom bien sûr qu’on imagine toujours vieillard alors qu’il a quarante ans ; la petite évangéliste Évangeline, qui le couvre de fleurs et qui meurt ; Éliza, l’autre esclave mais quarteronne, presque blanche, qui fuit avec son jeune fils Harry ; le couple antinomique des Saint Clare ; le tortionnaire-planteur Legree qui rachète Tom ; la sauvage enfant Topsy, etc, etc… Il y a toutes sortes de Noirs dans La Case, mais aussi de Blancs : des possesseurs d’esclaves cyniques, des anti-esclavagistes mous ; des demi-abolitionnistes donneurs de leçons, des fanatiques, des repentis… C’est un roman subtil plein de nuances. Y compris chez les différents chrétiens croisés : du propriétaire humaniste Saint-Clare, et ses longues discussions avec Miss Ophélia partisane de l’esclavagisme, aux Quakers féministes chez qui Éliza trouve refuge, en passant par les familles d’esclaves pieux et aux différentes personnalités, avec au centre bien sûr, Tom, le méthodiste irradiant, plongé toute la journée dans sa Bible annotée et ânonnée !… Tom est une figure christique comme Dosto, qui a certainement lu le roman, en fera une du Prince Mychkine quinze ans après… Tom n’est pas « soumis » par amour du maître, il est martyr par amour du Seigneur. L’aspect religieux de l’Oncle Tom n’est jamais pris en compte. Finalement, La Case de l’Oncle Tom, c’est pas un livre sur les Noirs. C’est un livre sur La Bible…

D.V. : Tu donnes vraiment envie de le lire ! Personne n’en parle plus, c’est devenu un cliché.

M.-E.N. : Oui, un cliché que se repassent les ignorants, en particuliers les Noirs qui se croient malins de cracher dessus. Rangez votre riz gluant de bave ! L’Oncle Tom n’est pas du tout l’Oncle Bens ! Aujourd’hui, Fabrice Éboué, Thomas N’Gigol ou Omar Sy sont plus des « Oncles Toms » enfermés dans leur case « humour » que l’Oncle Tom dans la sienne en 1850 !… Il est curieux que le livre reste toujours, 150 ans plus tard, le symbole du racisme antinoir des Blancs américains alors que si on le lit, on s’aperçoit que Stowe est sans ambiguïté : elle dénonce à tour de pages l’esclavagisme de son temps, et très efficacement : son protestantisme ne devrait pas en faire douter mais au contraire devrait persuader les imbéciles. D’abord, elle ne fait pas parler les Noirs en « p’tit nèg’ », contrairement à Mitchell et pire, aux acteurs doubleurs de la version française du film Autant en emporte le vent

D.V. : Au fait, La Case de l’Oncle Tom a-t-elle été portée au cinéma ?

M.-E.N. : Oui, plusieurs fois, mais les adaptations sont plus ou moins ratées… Un film de 1927 est meilleur que les autres, et a marqué en son temps, mais à part quelques grandes scènes – la rencontre Éva/Tom dans le steamer sur le Mississipi ; le kidnapping du petit Harry et la poursuite et la lutte de sa mère mulâtresse contre les rapteurs ; le méchant Legree fouettant jusqu’au fantôme de Tom à la fin… – ce n’est pas un grand muet pour l’époque qui en a vus tant… Autant en emporte le parlant ! Cette Case de l’Oncle Tom de Harry Pollard a eu du succès mais sans commune mesure avec celui d’Autant en emporte le vent produit par Selznik dix ans plus tard, et pour lequel il mettra sur la table tous les moyens qu’il fallait… Et si on veut vraiment parler « succès », le film de Victor Flemming lui-même ne fut à son tour qu’un four en comparaison du triomphe provoqué par le roman de Stowe à sa sortie… Je te le dis, le roman a déclenché aussitôt des discussions plus que vives entre abolitionnistes et esclavagistes jusque sur le terrain même du Sud… Et depuis un siècle et demi, c’est le livre de Stowe qui a été traité de raciste alors que celui de l’autre femme, Margaret Mitchell, l’est beaucoup plus.

D.V. : Oui, mais la « force » cinématographique d’Autant en emporte le vent a atténué son racisme latent. Jusqu’à ce que des antiracistes tardifs en demandent sa censure.

M.-E.N. : C’est injuste que cette merde ait été épargnée si longtemps alors que d’autres « œuvres » n’ont pas échappé d’emblée à l’accusation de racisme… Je pense à un film qu’on n’a pas eu besoin d’interdire car il s’est censuré lui-même, et depuis sa sortie en 1946 !… C’est Mélodie du Sud de Walt Disney… Tu connais pas ? C’est le meilleur Disney ou le pire, c’est selon ! Pour moi, dont la proposition de m’emmener, enfant, voir un Disney sur la Canebière équivalait à une menace, Song of the South sauve presque l’honneur de l’œuvre complète, abjecte d’inepties et de mauvais goût ignoble, de ce dictateur du XXe siècle qui a fait plus de mal que Hitler et Staline réunis : Walt Disney !… Heureusement, dans Mélodie du Sud, il y a des scènes tournées en « réel » – c’était le premier film de Walt Disney avec de vrais acteurs — mais qui sont gâchées par des séquences en dessins animés incrustées… Dès que ces gesticulations d’animaux anthropomorphisés sur celluloïd envahissent l’écran, moi j’ai envie de me flinguer… C’est si laid ! Quand on pense aux Popeye de la même époque par les frères Fleischer !…

D.V. : C’est quoi l’histoire de Mélodie du Sud ?

M.-E.N. : C’est d’après un livre encore, postérieur et piqué à celui de Stowe, et dont le héros est un sous-sous-Tom appelé Oncle Rémus. Il raconte des paraboles moralisatrices aux enfants de sa plantation. Le vieux Noir barbu perclus fascine son jeune auditoire avec ses conneries sur « Brer Rabbit », et c’est là qu’on a droit aux cartoons illustratifs… La mère du jeune Johnny, huit ans, abandonnée par son mari journaliste, voit d’un mauvais œil l’influence des fables narrées de Rémus et elle a raison : ces gnangnanteries en dessins nuls et vulgaires nuisent à l’esprit des jeunes ! Walt ne savait pas si bien définir ses propres films ! Puis elle interdit au vieux Noir de continuer à pourrir son gosse, alors l’esclave obéit et s’en va tristement. Johnny s’aperçoit du départ de son raconteur et poursuit la carriole qui l’emporte pour le retenir… En courant, il traverse un champ où un taureau excité par la course du petit fonce sur lui. Bam ! Johnny se retrouve entre la vie et la mort. La mère n’a pas l’air con. Son mari revient mais Johnny agonisant s’en fout, de son père, il ne réclame que son « oncle ». Alors Rémus est rappelé au chevet du petit garçon et on le prie de reraconter ses historiettes, ce qui redonne vie à l’enfant ! The end.

D.V. : Où est le racisme là-dedans ?

M.-E.N. : Nulle part, Autant est plus tendancieux sur les rapports Noirs/Blancs de cette époque. Là, dans Mélodie du Sud, il n’y a rien de tout ça, l’esclavage de Rémus est réduit à son shéhérazadisme sur des enfants blancs mais aussi noirs. C’est tout. Pourtant, Disney s’est tellement fait taper sur ses quatre doigts gantés de blanc qu’il a renié ce film. Il n’existe même pas de DVD. C’est le film maudit invisible de Walt Disney ! Voilà pourquoi les antiracistes aujourd’hui ne le défoncent pas, même pour cause d’édulcoration antihistorique du racisme américain, car ils en auraient été capables, et qu’importe s’il y a à la fin un beau plan de la main de Jeannot serrant fort celle de son pote Rémus… C’est quand même l’histoire d’un petit Blanc qui kiffe un Noir au point de se faire presque tuer pour lui par un taureau, noir aussi : deux personnages d’ailleurs qui écrasent symboliquement celui du père, pauvre con de Blanc…

D.V. : Tu l’as vu en VO ou en VF ?

M.-E.N. : En VF, et c’est pas pire… D’ailleurs, je me suis demandé qui doublait l’acteur américain qui jouait Rémus… Cette voix pas vraiment « noire » mais roulant les « r » à la mauritanienne me disait quelque chose… Eh bien, c’est celle d’un Soudanais d’Alger, Habib Benglia, qui se trouve avoir joué dans un autre film que je connais bien, et génial celui-là, de 1931, un des premiers Grémillon et qui s’appelle Daïnah La Métisse — j’ai plein de notes écrites sur ce merveilleux moyen-métrage léthargique, hypnotique, érotique… —, les cinéphiles comprendront de quoi je parle… En voilà, une œuvre antiraciste avant l’heure ! On y voit un couple de riches bourgeois noirs (1931 !) : lui, c’est Habib et sa femme, la Métisse Laurence Clavius, qui font une croisière en première classe… Madame s’éclate en allumant les mecs et en dansant sur Dinah, un standard de jazz à la mode à l’époque — et immortalisé par Louis Armstrong en 1933. Une nuit, un soutier, Charles Vanel, fasciné par sa beauté, la viole et la jette par-dessus le bastingage, avant d’être confondu par la morsure que lui a laissée la Métisse en se débattant… Il y a tout là-dedans : le féminisme, la lutte des classes, l’antiracisme, l’ennui bourgeois, le tourisme, mais les vrais !… Faudrait montrer le film aux Traoré, mais aussi à Zemmour ! Même aujourd’hui, pour eux tous, ce serait choquant de voir ça !

D.V. : Pour finir avec La Case de l’oncle Tom, ça me revient, j’ai lu que James Baldwin, dans un essai de 1949, avait très vivement critiqué le roman, il disait que c’était un « très mauvais roman » qui donnait un point de vue de Blancs puisqu’il disait que le roman « témoigne d’une peur des Noirs, et privilégie en conséquence un ton moralisateur ». Dès sa publication, et jusqu’à aujourd’hui, et les Black Panthers n’ont pas fait exception, les penseurs ou combattants noirs ont eu tendance à rejeter ce livre…

M.-E.N. : Qu’est-ce qu’il vient nous emmerder, ce pédé qui n’a rien à dire de James Baldwin, à venir cracher sur La Case de l’oncle Tom cent ans après ? Encore une référence chère aux Indigénistes ! Baldwin, comme les autres Noirs intellos de son espèce, n’a pas été capable de pondre un livre sur la question mieux que celui de Stowe ! Et aujourd’hui encore, on l’attend toujours le grand roman par un Noir sur les Noirs toujours en esclavage dans l’Amérique ! Elle, Stowe, en 1851, je le dis et le redis, avait tout dit. Aucun militant antiraciste n’a eu l’idée de se servir de La Case de l’oncle Tom comme arme contre le camp des racistes de droite… Il est pourtant bourré d’informations et d’opinions qui ne laissent aucun doute sur les intentions de l’autrice ! Elle termine son histoire par un prêche quasi-christique et menaçant, prenant acte que toute cette injustice et cette cruauté, créées dans le Sud comme dans le Nord, ne pourront à coup sûr que provoquer sur les Nations la descente de la colère du Dieu-tout-puissant ! Mot pour mot !… Tiens, on parlait de déboulonnage de statues, il y en a une à Bruxelles représentant Scipion, un personnage de La Case de L’Oncle Tom, en train de se faire bouffer par les chiens de ses maîtres : pourquoi ceux qui sont contre le déboulonnage des statues coloniales, c’est-à-dire les gros beaufs, belges ou pas, ne vont pas déboulonner celle-là, en rétorsion ? Et en face, les autres, pourquoi ne réclament-ils pas une statue d’Harriett Beetcher Stowe, car elle a fait un sacré boulot contre l’esclavagisme, elle, et pas depuis les récentes affaires Floyd et Traoré ! Ah, non, surtout pas, c’est une Blanche !

D.V. : C’est vrai qu’il n’y a pas eu de contrepartie conséquente aux déboulonnages et vandalisme des statues des « colons »… On assiste partout plutôt à une grande confusion. Ça tape dans tous les sens : autant on peut comprendre qu’Edward Closton le marchand d’esclaves soit abattu de son socle, autant ici, comme tu as vu, que De Gaulle soit peinturluré, qu’est-ce que ça veut dire ?

M.-E.N. : C’est n’importe quoi… En Amérique, ils ont déboulonné aussi bien celle du Général Lee, le sudiste, que celle du Général Grant, le nordiste ! Et ça m’étonnerait que les vandales l’aient fait pour dénoncer la roublardise insincère des nordistes dans leur démarche d’émancipation des Noirs… Tout cela manque tellement de connaissance ! Par exemple, que la statue de Christophe Colomb soit détruite en Amérique, c’est normal puisque les Noirs et les Indiens ont des raisons de lui en vouloir, mais que la même soit saccagée en Espagne est absurde puisque pour les Espagnols, il est tout aussi normal de considérer Colomb comme un héros explorateur, non ? Sur le plan « pédagogique », comme ils disent, deux photos de statues du même homme, l’une déboulonnée, l’autre pas, en dirait plus que tous les discours.

D.V. : On est loin de Bloy qui voulait, contrairement au pape Léon XIII, faire de Christophe Colomb un saint ! Dans Christophe Colomb contre les taureaux il écrit : « L’Espagne, un jour, parut être la première d’entre les nations de l’Occident. Un personnage extraordinaire, envoyé de Dieu, lui avait donné la moitié du globe. »… Ça n’empêchait pas Bloy d’être cependant capable d’écrire aussi dans Le Révélateur du globe que « La Découverte de l’Amérique est une véritable descente aux enfers », que les Indiens ont été transformés en « bétail immense pour le travail et pour l’extermination » ni même que la vie de l’explorateur s’est achevée dans « l’échec », « la trahison » et « la calomnie ».

M.-E.N. : De toute façon, ce n’est pas demain qu’une fois toutes les statues des salauds de colons déboulonnées, les « antiracistes » du monde entier lutteront pour qu’on en érige d’autres partout, en hommage à tous les grands Blancs qui ont fait quelque chose pour eux… Déjà, en Amérique, attend de voir des statues de John Brown ou de Henry Thoreau érigées sur toutes les places des villes yankees, mais surtout, d’autres des grands chefs indiens dans les régions mêmes qui leur ont été volées ! Où sont les statues de Géronimo, Sitting Bull, Crazy Horse, Cochise et autres Red Cloud ? Et pour en revenir en France, j’ai cité Jean Rouch tout à l’heure, mais qu’attendent les « pouvoirs publics » pour dresser des monuments géants à l’effigie de Jean — Géant — Genet, du dessinateur Jossot, ou de Pierre Loti, bienfaiteurs de l’anticolonialisme ?… On en est loin !

Tiens, à propos de Loti, j’ai vu un Arménien bien-pensant – pléonasme – qui s’indignait connement qu’Emmanuel Macron ait soutenu Stéphane Bern qui voulait faire retaper la maison de Pierre Loti à Rochefort, sous prétexte que Loti était pro-Turcs ! C’est toujours le même esprit sectaire : l’Arménien veut déboulonner Loti uniquement parce que celui-ci était anti-arménien et les pédés veulent le reboulonner uniquement parce qu’il était pédé ! Et parce que c’est un immense écrivain, les mecs, jamais ? Non, l’Arménien justicier connard préfère traiter Loti de « prêcheur de haine et colonialiste » et le foutre injustement dans la bande de Victor Schœlcher, abolitionniste mais aussi rembourseur des esclavagistes, et Gallieni, répresseur sanglant des noirauds de Madagascar, tous deux, eux, déboulonnables… Tu imagines ? Loti mélangé à ces chiens, lui qui a été un de ceux qui a le mieux compris, raconté et défendu les peuples de la Grande Métèquerie de tous les pays du monde pendant 40 ans par des livres sublimes !

D.V. : Tu ne vas pas demander à des êtres aveugles aux plus simples considérations humaines, à ceux incapables de différencier un gros connard raciste d’un grand type historique, de faire entrer en plus dans leurs jugements des opinions artistiques !… C’est la « France 98 » qui continue de faire des dégâts, de l’extrême droite à l’extrême-gauche…

M.-E.N. : L’argument des types d’extrême-droite c’est de dire : « Vous voyez l’État n’est pas raciste puisque Rachida Dati a pu devenir ministre ! » Et on prend comme exemple aussi bien Obama en Amérique, ou ici, Yannick Noah, et du côté des Arabes, Zidane, Kad Merad ou Jamel Debbouze ! Que tous ceux-là soient, en gros, des collabeurs et des « bounties », comme disent d’autres bounties, ne les dérangent absolument pas… Il y en a un autre qu’on ressort aussi, c’est le président Monnerville, un Noir de la quatrième république, sous de Gaulle. Encore une preuve de non-racisme, ça ? Ça dépend ce qu’on met dans le verre : une moitié vide ou une moitié pleine ? Un peu des deux : fifty empty/fifty full… Oui, Gaston de Monnerville a bien été président du Sénat en 1958, mais c’était parce qu’il avait été retoqué en faveur de René Coty pour être celui de la République en 53 ! Et pour aucun autre argument que sa négritude, of course !…

D.V. : Dans cette modernité soi-disant tolérante et fun, on continue de sous-estimer à quel point il faut faire des efforts de bien-pensance pour pouvoir se faire une place. La soumission généralisée à ce délire dictatorial progressiste, qui domine virtuellement un monde et des peuples qui pourtant ne cessent de se droitiser réellement, a quelque chose de mystérieux. On constate surtout à quel point le moindre grain de sable que quiconque oserait glisser dans la machine salement huilée peut lui coûter un bras, un œil, et même la vie. Toute rébellion aujourd’hui est vraiment ramenée au niveau zéro.

M.-E.N. : Tout ça me fait penser à la mort d’Armand Robin… Tu sais que c’est un écrivain poète que j’ai beaucoup pratiqué, et nous les « robiniens » n’avons jamais avalé la version fliquière comme quoi il serait mort d’une crise cardiaque à l’âge de 49 ans dans l’infirmerie psychiatrique d’un commissariat de police… « Anarchiste » c’est peu dire, j’adore Robin et j’ai déjà pas mal écrit sur lui et je réécrirai encore.

 

Pour aller vite, c’était un type qui dégueulait le pouvoir et en particulier policier par tous ses pores, ce qui l’a fait s’attaquer toute sa vie aussi bien à la gestapo pendant l’Occupation qu’aux bourgeois communistes de la Résistance après. Son péché mignon, vers la fin, c’était d’appeler le commissariat de son quartier et de traiter le commissaire de « con » en lui disant qu’« être commissaire c’est pas un métier qu’on fait ! »… Le flic avait fini par ne plus faire attention à ses coups de fils répétés. Le problème c’est qu’un nouveau commissaire arriva dans le quartier et lui ne prit pas ça à la rigolade. Voilà pourquoi on retrouve fin mars 1961 Armand Robin, pas mal dans la dèche, affaibli, ruiné, vomi par presque tous, venant de rompre avec une petite fiancée qu’il avait à… Lausanne ! et habitant, avec un écureuil nommé Goliath, dans un petit studio… rue Fabert…

D.V. : Incroyable !… Je me doute que ça ne t’a pas échappé puisque tu me le dis, mais tu sais que je vais déménager dans mon nouvel appartement rue Fabert dans quelques mois ? Je viens de voir que Robin était au 24, à quelques mètres de chez moi…

M.-E.N. : Il avait l’habitude de déjeuner dans un bistrot qui s’appelait « Chez Marius », le QG des boulistes.

D.V. : Ils jouent encore, les vieux, toute la journée, à tirer et à pointer, juste là sur l’esplanade.

M.-E.N. : Mais ce jour-là, Robin n’y était pas car il y a eu une descente de police au bistrot ordonnée par le nouveau commissaire qui cherchait le plaisantin anar partout. Extraordinaire Armand Robin ! Celui qui sous Papon criait dans la rue « Je suis un fellagha ! » comme sous Pétain « Vive Lénine, vive Staline ! » était devenu une sorte de gibier du quartier… Les flics ont fini par le trouver dans un autre café de la rue Saint Dominique et ils l’ont embarqué. Là, soi-disant, on ne sait plus rien, mais tout se recoupe pour pouvoir quasiment affirmer que Robin a été tabassé à mort dans le commissariat qui était à l’époque rue Amélie… Autre coïncidence topographique : c’est juste la rue où les éditions Denoël siégeaient lorsqu’ils ont publié le Voyage. Plusieurs photos de 1933 montrent sur place leur nouvel auteur Céline, royal, armuré dans son épais manteau… Bref, j’y pense : c’est d’ailleurs peut-être dans ce même commissariat qu’a été emmenée en juin dernier, et au pas de course, l’infirmière Farida mise en sang au pied d’un arbre par des flics qui d’ailleurs faisaient gaffe à ne pas la cogner davantage (« pas de violence, on est filmés… »), tout en lui disant qu’ils allaient lui donner là-bas sa ventoline. On a vu la scène…

 

D.V. : Non, le nouveau commissariat de police de l’arrondissement se trouve désormais au début de la rue Fabert même… De toute façon, tu as vu comme cette esplanade est en train de redevenir vivante et à la mode ? Chirac, les manifs et Farida, et puis très récemment des soirées festives de jeunes ados, appelées « Projet X », et pendant lesquelles les flics ont bien prouvé que matraquer un jeune bourgeois blanc de 14 ans les faisait autant bander qu’un adulte noir de banlieue…

M.-E.N. : J’ai vu ça aussi ! Le petit Gabriel transformé en « Elephant Man Racaille » pour un scooter même pas piqué… OK, « ça se fait pas » d’essayer de voler un scooter, mais pourquoi la punition est si disproportionnée ? Qui fixe la sévérité de la punition ? La direction policière, la Justice ? Non, les « leaders d’opinion » progressistes-réacs influencés, intimidés par les réseaux sociaux. Par exemple, Onfray, qui aujourd’hui est l’un des pires défenseurs inconditionnels de la Police et de ses actes, va nous expliquer pourquoi une tentative de vol d’un scooter mérite d’être défiguré à vie quand on est un gamin de 14 ans… Vas-y, balance, philosophe à la mode de Caen ! Si vraiment les flics veulent cogner, alors pourquoi ils n’étaient pas là à Bayonne lorsque le chauffeur d’un bus qui avait demandé à quatre « rebelles » sans masques de descendre de son véhicule s’est fait assassiner — comme Floyd… — à coups de poings et de pieds par ces demeurés pour qui le Covid n’est qu’un grand cirque inventé par l’État et les masques des protections qui ne servent à rien comme le leur a appris le professeur Raoult ? Là, ça aurait été équitable comme baston, et j’aurais été le premier à applaudir que des flics punissent violemment ce « quarteron », comme aurait dit fautivement de Gaulle, de tueurs minables ! Au lieu de ça, les flics s’attaquent toujours à des faibles seuls… On l’a vu sur ton esplanade…

D.V. : Il va falloir découvrir le quartier. L’endroit paraissait comme totalement mort, et même glauque derrière sa classe, et puis là ça revient un peu…

M.-E.N. : Oui, ça a changé d’ambiance… Il y a dix ans, il y avait sur l’esplanade des projections gratuites en plein air de films sur grand écran. Hélas, ce n’était pas des Glauber Rocha, des Güney ou des Paradjanov qu’on passait, pas de danger, mais Les Demoiselles de Rochefort et autres Parapluies de Cherbourg bien ressassés… Pour revenir à Armand Robin, il meurt en 61, trois mois avant Céline, et à deux pas, comme je te l’ai dit, des locaux de l’éditeur du Voyage, Robert Denoël, qui, lui, a été buté aussi là, sur l’esplanade des Invalides même, en 45 !… Robin a certainement refusé de donner son identité, il a provoqué les flics (à la Chouviat ?), s’est débattu lorsqu’on a voulu lui passer les menottes (comme Brooks) et a été plaqué ventralement que ça ne m’étonnerait pas (comme Traoré ?)… Si Robin n’est pas mort sur place, il a été transféré à l’infirmerie du dépôt, une annexe psychiatrique qui était bien pratique pour mettre les blessés par la police loin des regards, parmi les « fous », et où l’auteur de Ma vie sans moi est mort « mystérieusement », soi-disant deux jours après, comme Chouviat encore.

D.V. : Pas la peine d’être une racaille ou un clodo pour devenir martyr des « forces de l’ordre ». Écrire les plus belles choses du monde n’empêchera jamais personne d’être l’écrabouillé de la monstruosité.

M.-E.N. : Il n’y a que de véritables poètes qui pourraient aujourd’hui analyser la situation du pays. Ne compte pas sur les « intellectuels » ! Emportés par leur antiarabité viscérale, ils sont tous dans la négation permanente de tout acte ignoble commis par l’État et la police qu’ils vénèrent. Et s’indignent de toute atteinte portée à sa Sainteté l’Ordre… Pourquoi cette vénération ? Pourquoi finalement ce parti pris systématique pour les forces bourgeoises ? Il est même étonnant que les plus ringardes valeurs continuent à être défendues ainsi après des siècles d’expériences négatives où leur totale inanité ont pourtant été prouvées…Et cela, en plus, par les têtes soi-disant « pensantes » de pays en lambeaux sociaux… Ces réactionnaires professionnels, pour aller vite, ont complètement l’air d’oublier que tous les vrais grands penseurs de l’Histoire de l’humanité de tous les siècles et de toutes les disciplines ont attaqué ce qu’eux défendent encore aujourd’hui stupidement : c’est-à-dire la famille, la patrie, le travail, le pouvoir, et tous les abus qui en découlent, les contraintes sociales, la moutonnerie, les préjugés, le consensus, le conformisme, la lâcheté intellectuelle, la banalité, la superficialité, le convenable, le formatage, la tradition, la respectabilité, et autres « gestes-barrières » faits pour protéger cette salope de Société des postillons de ses suicidés !