lundi 19 octobre 2020
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Les rencontres inopinées d’Anthoine Carton
3) un mort

Décidément, notre ami Anthoine Carton, sacristain à l’église saint François-Xavier (7e) n’arrête pas de tomber sur des personnages nabiens ! Après maître François Gibault et Yves Loffredo dans la rue, voici Denis Tillinac (mort) à l’église ! En effet, ses amis et sa familleont choisi juste la paroisse d’Anthoine pour célébrer une messe en l’honneur du corrézien défunt… Évidemment, Carton y était…

UNE MESSE VAUT BIEN UN TILLINAC

Mercredi 30 septembre, je vois au travail une grande affiche sur le comptoir : « Vendredi 2 18h45, Messe paroissiale pour Denis Tillinac ». Autrement dit la messe normale, comme tous les soirs à Saint François-Xavier, mais cette fois dédiée à Tillinac, mort le 26 septembre. Pour moi, Tillinac était un journaliste de droite blasé, à la voix rauque que je n’avais jamais lu mais que j’avais vu à la télé. J’ai collé moi-même aux cinq entrées de l’église cette affiche, le jeudi 1er octobre.

PHILIPPE DE VILLIERS DÉMASQUÉ

     Le 2, je ne travaillais pas mais je suis venu exprès. Je suis arrivé 40 minutes en avance et il y avait déjà du monde. L’église s’est remplie au fur et à mesure. Il y avait des personnalités que j’ai reconnues malgré leurs masques : Jean-Louis Debré, qui 15 jours avant avait perdu son frère Bernard, que j’ai été surpris d’ailleurs de ne pas voir avec lui (c’est après que j’ai compris pourquoi)… Valérie Pécresse, qui avait d’abord téléphoné à Saint François-Xavier pour savoir si elle pouvait amener avec elle son garde du corps armé, que je n’ai d’ailleurs pas repéré. Peut-être Pécresse craignait-elle un éventuel attentat islamiste dans une église chrétienne qui rendait hommage à un intellectuel engagé pour la France ?
     Je vis Philippe de Villiers qui prit place à son tour dans la nef. Plus vieux et grand qu’à la télé, il était le seul non masqué, en « rebelle ». Mon collègue sacristain m’a fait remarquer que Villiers, le plus catho de tous, était celui qui enfreignait le plus ouvertement les règles sanitaires du diocèse. Moi je pensais à l’histoire du fils de Philippe de Villiers, Guillaume, je crois, qui s’est fait violer par un autre de ses fils, son frère aîné, et que l’affaire avait été étouffée par toute la famille catholique, soudée, bourgeoise, avant tout… Ruquier avait reçu le fils Villiers violé et lui avait demandé « vous croyez toujours en Dieu, vous avez encore la foi ? » Et l’autre lui avait répondu « oui »…

SARKO ET DEBRÉ À DISTANCE

     Geoffroy Lejeune, aussi était là, je l’ai vu traverser la nef, avec un casque intégral de moto à son bras qu’il avait passé jusqu’au le coude, comme le font certains avec leur masque bleu ( ce qui n’est pas très hygiénique), et aussi un pli en carton …
     Et Sarkozy, vieilli, tout gris, masqué, avec son fameux nez proéminent dessous, est arrivé à la dernière minute. Sarko, c’était amusant car il s’est assis au premier rang, et avec les mesures de distanciation respectées par tout le monde plus ou moins bien, lui était vraiment bien à distance de Debré, ce qui leur allait bien car ils ne peuvent pas se blairer !
     Si Sarko était là, ce n’était pas seulement pour Tillinac, mais pace que le prêtre, le père Verdin, qui était un prêtre extérieur à la paroisse, a fait en 2004 un livre d’entretiens avec lui, Sarkozy. C’est un dominicain, également bon ami au curé de Saint-François, monseigneur Lefèvre-Pontalis, et qui lui avait demandé s’il pouvait emprunter notre église Saint François-Xavier plus vaste pour cette cérémonie.
     Le curé de notre paroisse a donc concélébré la messe avec lui. Des chants grégoriens furent entonnés au tout début par quatre chanteurs. Le père Verdin a eu d’abord un mot sur la notion de « nostalgie » soi-disant propre à Tillinac. Et il a remercié Valeurs Actuelles d’avoir apporté une photo du défunt (d’où le pli de Lejeune) qui fut placée contre l’autel. Une photo en noir et blanc.
     Ce n’était pas une messe de funérailles pour la personne même, dont le corps serait enterré sans doute en Corrèze, mais une messe simple aux couleurs liturgique de la journée, en l’occurrence les anges gardiens, donc le blanc, alors qu’une messe funéraire, c’est toujours violet. Il a aussi dit que vu que c’était la journée des anges gardiens ( celle des archanges étant tombée le 29 soit trois jours avant), il allait lire un extrait du Dictionnaire amoureux du catholicisme, écrit de Tillinac, spécialement la lettre « A » comme Anges (gardiens). Ce qui fut fait.
     À un moment, j’ai cru reconnaître son fils, au premier rang, un jeune homme d’une trentaine d’années qui ressemblait à Tillinac. De l’autre côté de la travée, c’était les politiques. À gauche, la famille donc, et à droite, la politique, donc la Droite, même si tous étaient de droite !

LES QUATRE SAINTS DE TILLINAC

     Dans son homélie, le prêtre parla aussi de deux saints que Tillinac adorait : Bernadette de Lourdes et Saint-François d’Assise, mais aussi Thérèse de Lisieux, et saint Jean-Marie Vianney (curé d’Ars), celui que j’admire, connu pour ses mortifications avec traces de sang sous ses chemises de prêtre famélique ne se nourrissant que du corps du Christ, et pour ses confessions très approfondies grâce à son don de cardiognosie… Je me suis pris à me demander ce que le curé d’Ars aurait dit du Covid 19 aujourd’hui… Plus sévère encore que les gouvernants de tous les pays, interdisant toute sortie, tout contact. Déjà qu’à son époque, au XIX e siècle, il prônait un confinement strict en Dieu ! Finie la fête, les danses, les contacts superflus !… Il aurait vu ça aussi comme une punition divine comme Marc-Edouard l’a dit. Au fait, les deux derniers saints « aimés » par Tillinac, je pense, en tant que lecteur de Nabe, que c’est venu sur le tard chez le chiraquien nabien. II a été à l’évidence influencé par tout ce que Marc-Edouard en a écrit, dans L’ Âge du Christ entre autres, et peint : les portraits en couleurs de Thérèse surtout, et celui du Curé d’Ars à l’encre de Chine accroché longtemps dans la galerie.
     La messe a duré une bonne heure alors qu’en principe c’est une demi-heure. Pour la communion je me suis retrouvé juste derrière une personnalité que je n’avais pas vue : Frédéric Beigbeder, masqué, solennel pas du tout mal à l’aise, et qui sait peut-être content de voir un écrivain de plus mourir avant lui ? En tous cas, Beigbeder était dans son élément en une telle conjoncture, le regard grave, sérieux, en long manteau. Je ne le savais pas si proche de Tillinac, mais sans doute était-il là en souvenir de ses livres de jeunesse publiés par la Table Ronde…
     Pendant la communion, il n’y a qu’un vieux qui s’est mis à genoux devant le prêtre et qui a pris l’hostie à la bouche, alors que c’est interdit pendant le Covid. On ne doit pas goûter les doigts du prêtre…
     Sarkozy après avoir communié est sorti en premier. Normalement, il y avait une adoration après la messe mais qui n’a pas eu lieu. Mais même sans ça, ça s’est fini plus tard.

LA GIFLE À D’ORNELLAS

     Je suis sorti. Dehors, sur la gauche, à Saint François-Xavier il y a une montée en bois, une charpente placée au-dessus de l’escalier, en pente douce, pour faire accéder à l’église les fauteuils roulants… On appelle ça « la rampe handicapés ». Il faisait noir, mais comme il était là, debout contre la rambarde, j’ai été voir Geoffroy Lejeune. Il avait enlevé son masque pour fumer. Cheveux longs, très sympa, et très simple, abordable. Je lui ai dit que je bossais ici. À côté de lui, contre la rampe également, il y avait Charlotte d’Ornellas… Ce n’était pas « les feux de la rampe » mais les réacs de la rampe ! Sur le coup, je n’ai pas reconnu d’Ornellas d’abord parce que je n’avais pas vue dans l’église, et surtout parce que dans le genre catholique militante contre le mariage pour tous, je l’ai toujours trouvée moins sexy qu’Eugénie Bastié. Bastié est carrément plus jolie, et un peu moins à droite que d’Ornellas qui, si elle n’est pas attirante physiquement, reste au moins cohérente, bien qu’ultra zemmourienne, et pas con… Je me souviens qu’elle s’était quand même fait remettre en place un jour par l’équipe de Yann Barthès chez Quotidien quand elle avait cru à un propos désinvolte tenu par Manuel Valls alors que c’était une imitation Nicolas Canteloup !
     D’Ornellas, appuyée contre sa rampe handicapés, ne prêtait aucune attention à moi. Elle parlait avec une femme à côté d’elle et fumait elle aussi, et pas masquée non plus. J’ai dit à Lejeune que Denis Tillinac aimait beaucoup Marc-Edouard Nabe, l’avait soutenu, etc. Dès que j’ai prononcé le nom « Marc-Edouard Nabe », d’Ornellas, a tourné la tête ostensiblement à 90 degrés, se détournant de moi. Elle a reçu ça comme un éclair, comme si elle avait reçu une gifle. Une moue d’antipathie a immédiatement crispé son visage, mais n’a pas été vue par Lejeune. Je ne sais pas ce qui lui a pris, visiblement elle a un problème avec Marc-Edouard… J’ai vu passer énormément de femmes à la galerie, et j’ai vu toutes les nuances de leur approche du personnage. Je peux affirmer que même s’ils ne se connaissent pas personnellement, ce que ressent Charlotte d’Ornellas de négatif pour Marc-Edouard Nabe n’est pas seulement politique, mais physique plutôt, et intellectuel, j’interprète ça comme une sorte de jalousie pour sa liberté, lui qui se permet tout, et qui va là où le mène sa pensée alors qu’elle, journaliste idéologique, est obligée de rester dans une case. D’ailleurs, dans l’émission de Pascal Praud, la façon dont elle avait commenté l’article de Nabe sur le Coronavirus dans Valeurs Actuelles était trop gênée, elle m’avait fait l’impression d’une petite jeune fille qui avait fauté, prise la main dans le sac…

L’ABSENCE DE PRAUD

     À propos de Praud, j’ai noté qu’il n’était pas là alors qu’il habite tout à côté, je le vois plusieurs fois par semaine garer sa grosse Audi gris clair devant l’une des cinq entrées de Saint François-Xavier. Pourquoi n’est-il pas venu pour honorer Tillinac ?… Problème lui aussi ? D’ailleurs, toujours dans l’émission L’heure des Pros, à moins que je l’ai loupée, Charlotte n’a pas dit un mot sur la disparition de son collègue à Valeurs Actuelles dont elle partageait pourtant la plupart des idées de droite conservatrices…

GEOFFROY LEJEUNE, HONNEUR DU JOURNALISME

     J’ai continué à parler à Lejeune de Marc-Edouard, et Geoffroy m’a dit qu’il ne savait pas que Tillinac soutenait Nabe depuis trente ans : « Ah bon ? ». J’ai alors ajouté qu’ils avaient fait une radio ensemble, chez Taddeï, en 2014, à Europe 1, le dernier média officiel où Marc-Edouard avait été reçu… À cause de la réaction violente de D’Ornellas, je n’ai pas pu dire à Geoffroy « bravo, etc. » pour les articles sur Marc-Edouard dans Valeurs Actuelles, et suis retourné dans l’église, frustré.
     Alors que j’étais en train d’aider mon collègue sacristain de service à tout débarrasser, j’ai recroisé Lejeune à l’intérieur qui était revenu dire au revoir à la famille. Je lui ai souhaité une bonne soirée et j’en ai profité pour lui dire cette fois : « Bravo pour l’article sur Marc-Edouard Nabe par Amaury… Vous avez redéfini ce qu’est le journalisme ! » Pour moi, le journalisme, le vrai est un travail fourni, intègre, pas modifié, car rien n’était masqué dans ce reportage-interview, et rien fait à l’image du journal mais tout à celle du sujet. Lejeune m’a répondu, derrière son masque remis : « Merci, je le dirai à Amaury Brelet, ça lui fera plaisir, car il a vraiment bossé, il n’a pas juste passé un coup de fil, il s’est déplacé, chez lui, il a mis deux ou trois mois à le faire… ». On sentait un contentement pour Amaury et une sympathie pour Marc-Edouard évidente… J’ai demandé aussi : « Il n’y a pas eu de retombées négatives par rapport à ça ?» et Geoffroy m’a répondu : « Non, non », et il est ressorti.
     Je ne me souviens pas s’il a récupéré la photo. Dommage, car j’aurais bien voulu terminer ce témoignage par la vision de Geoffoy Lejeune partant de dos avec la photo de son regretté chroniqueur Denis Tillinac sous le bras, mais il me faut trouver autre chose…
     Je suis allé éteindre les cierges, et le sacristain les lumières. Je me suis approché alors des deux portes de trois tonnes et demie chacune de Saint-François Xavier !… Ça fait sept tonnes en bois massif à pousser vers l’extérieur, et c’est moi qui ai fermé l’église, comme si j’enfermais non l’église, mais le reste du monde dehors.

Anthoine Carton

BONUS :

Un autre témoignage nous est parvenu, celui de notre ami Aziz, qui était présent la dernière fois où Nabe et Tillinac se sont rencontrés…

C’était le vendredi 15 novembre 2019, à la Gare de Lyon vers 16h… Le souvenir de ce moment précis de la rencontre avec Tillinac…n’est pas très précis ! Avant, je me souviens que nous avions bien ri avec une genevoise accompagnée de son frère qui était vraiment intéressée par tes tableaux et éventuellement pouvait organiser une exposition (tu m’as dit ensuite, quand elle va savoir qui je suis elle ne le fera pas…), on était assis au bord de nos tasses de chocolat chaud, tu les avais fait vraiment rire avec l’histoire du divorce par photomaton (on avait parlé avant de la mode du placage par sms), c’est comme ça d’ailleurs qu’ils avaient été attirés par toi, ils avaient entendus, ça les avaient intrigués, dans la salle tu étais le seul à détoner, tous les autres étaient éteints, le frère et la sœur sont venus se coller à la seule source d’énergie de la salle froide.
Vous aviez continué à discuter cinéma avec le frère, puis vint le moment de se lever tout en stoppant presque net la discussion avec ce couple qui prenaient un train pour Genève tandis que tu prenais le tien pour Lausanne.
Dans le hall de la gare de Lyon, ils te précédaient tout en te suivant pour évaluer la direction dans laquelle tu allais pour encore profiter de ce moment offert, moi je te suivais à quelques pas. Quand soudain dans la masse, tu as vu par hasard Tillinac, anonyme, dans sa dégaine de prof de Lycée. Je ne sais pas lequel des deux a aperçu l’autre le premier, lui ou toi? J’ai manqué ce moment précis…Vous vous êtes embrassé, puis tu m’as présenté à lui et il m’a tendu la main chaleureusement avec un sourire, sans vraiment s’arrêter de bavarder avec toi. Je n’écoutais pas ce que vous vous disiez mais j’ai eu l’impression que son visage s’étaitt ouvert quand il s’adressait à toi, comme quand tu donnes de l’oxygène à quelqu’un, il était content de te voir et ça se voyait, en même temps il semblait un peu dépité de ce qu’il faisait, c’est mon ressenti, je ne sais pas ce qu’il disait. Est-ce qu’il se mettait de temps en temps sur la pointes de pieds? Je ne sais plus, il n’était pas statique en tout cas, il semblait bouger, un peu à gauche puis à droite, comme exciter… Comme un élève qui rencontre son prof (toi le prof et lui l’élève).Il t’expliquait pourquoi il était à la gare je crois, il t’a dit qu’il venait d’obtenir le Prix Verlaine pour une plaquette de poésie publiée au Dilettante, tu lui as dit beaucoup de bien de celui qui était votre éditeur commun, Gautier, je crois. Puis Tillinac t’a dit qu’il t’appellerait très vite, pour t’acheter un tableau. Vous vous êtes dit au revoir, il avait encore un large sourire à ce moment-là. Cette rencontre lui avait fait du bien.

C’est ce qu’il me reste de ce bref échange.

Amitiés,
Aziz

POUR EN SAVOIR PLUS SUR LA RELATION NABE – TILLINAC, VOIR SA FICHE WIKINABIA