mercredi 28 février 2018
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Merda culpa

J’ai merdé ! La dernière fois que j’ai fait une équivalente bêtise, c’était le 23 juin 2016, le jour de mon anniversaire, et surtout le jour du lancement d’un des projets les plus importants de ma vie, la revue Adieu. Ce jour-là, on m’avait volé mon ordinateur et mon disque dur qui contenaient des semaines et des semaines de vidéos, celles que j’utilise pour monter la série Éclats de Nabe. Pour le lancement de ma revue, on avait prévu une petite soirée à la galerie, ça devait être fantastique – et ça l’a été, malgré tout… J’avais mon rituel pour me rendre rue Sauton, quotidiennement. Je prenais une poche particulière (Franprix), avec mes affaires, et puis j’allais dans le métro. Une vingtaine de minutes, et je retrouvais mes amis. La belle vie ! Ce soir de juin, c’était spécial. Ça allait être moi le centre de l’attention. Et moi, je ne suis jamais très à l’aise avec ça. On pourrait dire que je le cherche, mais je l’évite pourtant à la fois. Pas le choix, this time ! J’ai un fond enfantin qui me fait penser aux autres d’une manière naïve, comme s’il fallait qu’en tant que grand enfant je m’occupe d’eux avec attention et responsabilité particulières, comme s’ils étaient encore plus petits et plus enfants que moi. Il faisait une chaleur à crever ce jour-là, et j’avais alors décidé de prendre sous mon bras mon gros ventilateur… Erreur fatale ! Je ne voulais pas que qui que ce soit puisse avoir trop chaud, voilà… L’ordinateur, l’appareil photo, quelques revues, mes affaires, le ventilateur, c’était trop : j’ai dû changer ma routine, et commander un taxi. En l’attendant, on m’a téléphoné, plusieurs fois. Inattentif, j’ai posé mon sac sur le mur derrière moi, au pied de mon immeuble, dans une rue calme d’un quartier calme, et j’ai fait les cent pas, et on m’a volé. J’ai beaucoup perdu. Et j’ai perdu toutes nos vidéos, parce qu’elles n’étaient pas qu’à moi. Et cette erreur qui a entaché ma soirée a également fait du mal à un autre que moi, et cet autre c’est Marc-Édouard Nabe…
     Le 20 décembre, c’était l’audience cruciale d’un des procès que Loffredo intente à Nabe. J’avais assisté à toutes les précédentes, parfois seul avec Marc-Édouard. Ça me passionnait, et puis pour Nabe’s News dont je m’occupais, c’était mieux. Sacré entraînement, cette gazette… Mais à la veille de Noël, je n’étais plus seul : tous nos amis, et d’autres qu’on ne connaissait pas, avaient fait le déplacement ! J’avais ouvert la porte sur Nabe’s News, justement, en ce qui concernait les recensions des procès, et il était donc convenu que d’autres m’emboitent le pas et me déchargent de cette mission en le faisant à leur tour. Ils l’ont d’ailleurs fait, et superbement. Sans trop savoir pourquoi au début, ça a été plus fort que moi, j’ai quand même voulu prendre ce que je croyais être une précaution, par habitude, et qui allait en fait être une connerie : j’ai décidé d’enregistrer la séance.
     Le flic de garde, celui qui surveille l’audience, était clairement suspicieux de tout le monde, peut-être à cause de nos précédents… Toujours est-il qu’il a demandé à Tommy et moi de ranger nos téléphones, et que s’il a laissé Tommy tranquille, il m’a ordonné de le suivre. Heureusement, j’ai réussi à tout cacher et supprimer avant qu’il ne puisse voir quoi que ce soit, mais le mal était fait : dans le champ de vision du juge, des choses se passaient, et c’était tout ce dont l’avocat de Loffredo avait besoin pour le faire remarquer. On m’a carrément fait sortir pour me présenter à un magistrat, en l’occurrence une femme. Serein, j’ai joué au naïf, j’en suis sorti blanchi, si on peut dire, mais quand même éjecté du tribunal (au cas où).
     Le soir, en débriefant avec tout le monde au café Le Départ, et en discutant surtout avec Marc-Édouard, si je m’en voulais déjà, je considérais surtout avoir manqué de chance. Mais c’était un peu facile ! Parce que comme deux ans auparavant, je n’étais pas le seul à avoir été victime de la situation : j’entrainais Nabe avec moi. Il était même bien plus victime que moi qui ne l’était plus du tout.
     Mais alors, comment expliquer qu’à chaque fois qu’il m’arrive une pareille mésaventure, et Dieu merci ça reste assez rare, ce soit aussi au détriment de Marc-Édouard ? J’ai réfléchi, longtemps, et petit à petit s’est dessiné ce que je crois être la vérité. C’est bien entendu lié à qui je suis, ce que je fais, qui il est lui, ce qu’il fait, et ce qu’on fait ensemble, voire ce que je fais pour lui. C’est-à-dire que c’est une question de concentration.
     Ces deux bêtises (mais surtout celle-ci), et je le dis sans sourciller, sont aussi des saloperies. La défense la plus aisée pour me faire pardonner serait de faire passer ça sur le dos du cliché « le mieux est l’ennemi du bien » qui voudrait faire croire que c’est simplement parce que j’ai voulu trop bien faire, trop bien faire. Ce n’est pas inexact mais c’est au moins incomplet. J’ai cherché les points communs entre ces deux « affaires », et j’en ai trouvés.
     D’abord, les deux fois, j’ai fait ma bourde dans des périodes particulièrement chargées et sensibles vis-à-vis de mes propres travaux – ce que je fais en collaboration avec Nabe étant toujours et chargé, et sensible. D’abord, la bourde le soir du lancement d’Adieu et puis celle-ci, le jour du procès de Nabe, qui correspondait pour moi à une période de grosses nouvelles par rapport à mon chemin, et à des décisions importantes : celle, en l’occurrence, de lancer, enfin, mon blog. Cette décision m’a fait, au préalable, tenter pas mal de choses, pour bien trop de stress. De mauvaises expériences avec les organes de presse, de l’attente, des conneries quoi… Quand je suis arrivé au tribunal, ce 20 décembre-là, je devais, sans m’en rendre compte, n’avoir pas l’esprit aussi précis, et concentré, que d’habitude. J’étais trop rempli de vie personnelle, d’ambitions, de projets, de missions, d’attention. Et j’ai débordé comme porte trop de fleurs. Je devais penser à autre chose, probablement à moi.
     Ensuite, les deux fois, c’étaient des instants ou plutôt des situations qui étaient aussi très chargées, et surtout importantes, pour Nabe lui-même. À l’époque des Éclats, ce n’est pas la peine d’expliquer ce qui était dommageable pour Nabe dans leur perte. C’est presque deux mois de vidéos qui se sont envolés, et donc des heures de rushes. Je me souviens encore de scènes incroyables qu’un jour je raconterai, ça rattrapera un peu… À Noël dernier, qu’un tel incident d’audience ait pu donner une éventuelle mauvaise impression aux juges, qui savait ce que ça pourrait engendrer comme problèmes ? Ils allaient lui retomber dessus, plus que sur moi…
     Enfin, il y a cet éternel problème chez moi, qui n’est pas tant un problème d’ego dans le sens de la prétention, mais très clairement un sentiment de mégalomanie, assez paranoïaque, et qui m’empêche de faire confiance à qui que ce soit, à une extrémité affligeante. Alors que nous étions une vingtaine à ce procès, et que mes amis sont tous très vifs, je me suis senti obligé de faire ma part malgré tout, parce que je me disais, tout au fond de moi, que de toute façon ça allait me revenir dessus, et que j’allais être celui qui devrait faire le plus de boulot. C’était injuste pour eux, mais je suis comme ça. C’est de l’auto-analyse, c’est passionnant, mais ça ne suffit pas. La vérité qui se cache profondément là-dessous n’est pas encore dévoilée. Pour la faire ressortir, je crois qu’il faut encore prendre deux paramètres en compte… Lister, c’est la vie, parce que ça sépare, ça ordonne, ça décante.
     Le premier, et c’est probablement encore une erreur, c’est ce qui fait à mon cœur prendre bien trop personnellement l’injustice généralisée qui entoure l’œuvre de Nabe : ça me met en colère, ça me blesse, ça m’interroge, ça me scandalise, aussi fort que si j’en étais moi la victime au premier degré : et à me sentir trop concerné, je veux trop en faire, et je fais mal, quand tout se mélange au reste.
     Le second, et c’est probablement le plus important, c’est l’influence qu’a pu avoir le travail que je fais avec et pour Marc-Édouard sur cette situation, de manière totalement métaphysique, et humaine, comme on dit, c’est-à-dire dégueulasse. Ce que j’adore, dans notre échange, c’est le travail, c’est-à-dire ce que je peux, à ses côtés, apprendre et créer, les deux. Tout le reste m’intéresse beaucoup moins. Les Éclats, c’est d’ores et déjà une œuvre colossale, et ça va continuer, et je suis très fier que mon nom y soit plus qu’associé ; Adieu n’aurait jamais pu exister à ce niveau sans les précieux conseils de Nabe ; la galerie a été une école formidable, comme j’ai commencé de l’écrire dans mes « Boussolés » ; Nabe’s News est un exercice rare et très crevant d’écriture, de travail, d’enquête, de drôlerie, de risque, de virtualité, etc. Moi, c’est ça que j’aime. Sauf que puisque le travail de Nabe et sa réussite m’importent tant, je n’ai jamais freiné mon enthousiasme à l’aider ailleurs : à l’aider pour son site, pour ceci ou cela, telle ou telle bricole. Je ne calcule pas, jamais, rien. Je vais à fond, toujours. Et ce que j’ai peut-être découvert avec cette affaire, et ce qui est vraiment sale, mais intéressant, et qu’il vaut mieux parvenir à voir soi-même, c’est que je commence à me demander si ces actes manqués, si ces bourdes, n’ont pas en réalité aussi été des moyens que mon inconscient à chercher à utiliser pour se venger de ce qu’il se sentait oublié. Il est notable que les dommages que ces actes peuvent avoir soient systématiquement, et quasiment uniquement, des dommages en rapport avec l’œuvre directe de Nabe, et dernièrement vis-à-vis carrément de ce qu’il a de plus précieux : la santé de son anti-édition ! Ce n’est tout de même pas rien. Et c’est sur ça que mon inattention, qu’on peut juger très grave ou totalement anecdotique, c’est au loisir, vient se greffer. Je ne peux pas ne pas le voir.
     J’en ai pris note, et nous en avons parlé, et j’en ai parlé à moi-même, et la conclusion est simple : je prends ça comme une forme de rébellion qui a fait ressortir de moi des choses que je ne remarquais même pas mais que j’ai toujours dû pourtant réellement ressentir puisque c’est là ! S’il n’est pas question d’arrêter le magnifique travail qu’on peut inventer et produire ensemble, il était peut-être temps de me décharger de celui que je me suis longtemps rajouté, plus insignifiant, et qui visiblement créait un sentiment en moi qui, parce que je n’ai su ni le voir, ni le dire, m’a fait le faire exploser en une sorte de révolte intime qui a voulu blesser celui qu’elle voyait comme le fautif. C’est terriblement injuste. Et c’est bien entendu lié à l’écriture. Et à l’incompatibilité même de certains chemins. Dans la petite bande, merveilleuse, qui passe beaucoup de temps ensemble, à faire et à avancer, dans ce petit gang autour de Nabe, je suis peut-être celui qui assume le plus ses ambitions et qui les cache le moins. Alors, il y a sûrement un paradoxe là-dedans, entre ma propre obsession importante par rapport à mon travail, et mon omniprésence dans certaines considérations triviales de celui que j’abats auprès de Nabe. C’est comme si le jeune écrivain qui espère devenir avait cherché à planter le grand écrivain qu’il aide pourtant continuellement. Rien n’est plus précieux que le temps, et en gérant maladroitement le mien et celui de mon esprit, je me suis retourné contre moi-même pour me brouiller la vision, et pour me retourner ensuite contre Nabe, parfaitement innocent dans ce combat entre moi et moi-même.
     Avec un peu de chance, le Ciel me pardonnera, et avec un peu de chance, ce que je fais de bien et d’important outrepasse très largement ce que je peux faire de mal. Heureusement, j’ai souvent de la chance ces dernières années. Quoi qu’il en soit, il ne faut jamais rien laisser mourir, pourrir, il ne faut rien enterrer de honte, et encore moins sa propre âme, en autruche humaine, lâche et faible.
     Merda culpa… J’ai merdé, et j’ai toute l’éternité pour y penser, pour m’excuser, mais plus fort encore, pour m’améliorer, apprendre en réfléchissant contre moi-même pour ne pas recommencer, et avancer, créer encore et encore, et accomplir tout ce que j’ai envie d’accomplir, et c’est tout, et c’est déjà pas mal.

David Vesper