dimanche 15 décembre 2019
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

« Mon petit François »
Lettre ouverte à maître Gibault par Marc-Édouard Nabe

Mon petit François,

     Ça fait 32 ans qu’on se connaît. Il est temps de se fâcher ! Tu sais très bien pourquoi : pas seulement parce que tu m’as exclu de l’enterrement de Lucette, morte plus de trois décennies après que j’ai eu la joie de la connaître, et pas grâce à toi. Tout est chronologie dans la vie, et aussi dans la mort, tu devrais le savoir en tant qu’avocat.
     Un peu d’histoire : après la publication de mon Au Régal des vermines en janvier 1985 dont j’avais envoyé un exemplaire dédicacé à madame Destouches ainsi : « À Lucette Almanzor, la femme de Dieu », tu as hésité longtemps à accepter (mais pour qui tu te prends ?) que je monte au moins une fois lui présenter mes hommages… Il a fallu que mon ami de l’époque, le journaliste Dominique Charnay, et c’est tout son mérite, convainque Frédéric Vitoux et sa femme de nous emmener, Hélène et moi, à Meudon, pour la première fois le 16 novembre 1987. Le reste est dans mon Journal Intime…
     Finalement, tout est allé bien entre nous, je veux dire nous deux, toi et moi, pendant vingt bonnes années où nous étions complices et complémentaires dans le bien que nous entendions faire, et nous avec d’autres, à Lucette. En 1994, quand il s’est agi d’écrire un livre pour elle et pour remplacer le film fantasmé par ce gros fainéant de Stévenin, tu m’as plutôt facilité les choses, aujourd’hui je peux rajouter : sans plus. Je passe sur les reculades indignes de Gallimard au moment de la publication et le sabotage par la maison même de ce livre qui, décidément, posait bien des problèmes chez les céliniens. Pour une fois que Lucette s’exprimait, franchement, et avec une virulence dont on devinait de qui elle la tenait, vous avez tous fait en sorte d’étouffer au mieux ce brasier de vérités qui compromettait le confort de plus en plus bourgeois des différents cercles de Meudon. Pour sa « défense », car elle était attaquée, et c’est un comble, pour avoir été trop elle-même dans mon « roman », il a fallu que je donne à Lucette le tuyau de nier les faits et de tout mettre sur mon dos. En toute connivence, car tu ne peux pas être prétentieux au point de croire que tu étais le seul à avoir un lien spécial avec Lucette Destouches. Bien sûr, tu en étais le chambellan, l’ambassadeur, le ministre, et grâce à toi, j’ai toujours été le premier à le reconnaître, elle a pu vivre bien des choses après Céline, et la plupart très agréables. Sans compter que tu t’es toujours occupé de tout ce qui permettait de la protéger de bien des dangers !
     Sauf que ça s’est gâté. Dès le milieu des années 1990, tu as peu à peu exclu, les uns après les autres, non seulement tous ceux qui pouvaient la distraire, mais également ceux qui avaient une vision juste et réconfortante de Céline pour elle. D’un autre côté, tu multipliais les « autorisations de visites » de tout un tas de parasites inutiles, peoples ou pas, de curieux malsains, ignorants, et surtout incompétents en célinisme. Ainsi, tu as joué à Meudon les chefs d’orchestre, lorsque les lundis se sont transformés en dimanches, d’une formation d’imbéciles qui n’avaient rien d’autre à faire qu’à jacasser, comme dans un poulailler, autour de celle qu’ils n’avaient pas l’air de considérer autrement que comme un volatile leur étant à peine supérieur… J’ai entendu là-bas des heures entières de conneries où même la pluie et le beau temps avaient du mal à s’immiscer entre les sujets bateaux, minables, et inintéressants que vous faisiez tous tournoyer autour de notre reine au perroquet (il en aurait des choses à dire, Toto, s’il pouvait parler !).
     Ç’a été les vingt ans finaux ! Ce n’est pas Lucette de 95 à 107 ans qui a chuté, mais ce sont les autres qui, à son contact, vieillissaient beaucoup plus qu’elle par leur vulgarité et grossièreté… On va commencer à parler de tes gaffes : même si on ne pourra pas toutes les lister…
    Avant toutes, tu as laissé Véronique Robert-Chovin, cette demi-mongolienne larmoyante, « écrire », et co-signer avec Lucette, un livre (chez Grasset, sic) copiant le mien pour tenter de l’occulter. Mais pire : dans ta négligence de Gémeaux superficiel (pléonasme), tu as laissé cette Véronique ramener Lucette à Montmartre sur les lieux de sa jeunesse, de son amour, et de sa vie !… Elle croyait quoi ? Qu’une déesse pareille, morte à elle-même depuis le 1er juillet 1961, était préparée, à plus de quatre-vingts dix ans, à effectuer, pour assouvir ses fantasmes personnels de petite fan mielleuse, un tourisme aussi morbide ? Résultat : Lucette en tomba très malade et eu même du mal à se relever de cette mise en souvenirs forcée organisée par la connasse aux tisanes, par celle qui était toujours là, qui s’est rendue indispensable alors qu’elle a toujours été inutile. Au début, ça amusait Lucette de l’entendre, puis très vite, ça a fatigué psychiquement « Madame Céline » d’une façon que je n’hésite pas à qualifier de criminelle. Ça faisait au moins dix ans que Lucette appréhendait la venue de Véronique. Étais-tu trop perdu dans tes velléités d’académicien prétendant pour t’en apercevoir ?
     Sur ton ardoise salée de gaffeur, je n’aurais pas assez de place pour inscrire à la craie crissante tous les faux projets des pseudos-artistes, peintres médiocres, réalisateurs improvisés, acteurs en mal de soufre, que tu as laissés monter à la maison pour tenter d’abrutir Lucette à coups de propos ineptes et de rêvasseries d’adaptations illusoires ! Moi, au moins, ce fut du concret ! Quand j’ai exigé de Gallimard, qui a dû me racheter les droits de son propre livre pour en éditer la version Folio en 2012, de faire en sorte d’imprimer le premier exemplaire pour le 20 juillet 2012, afin que je l’apporte en mains propres le jour même de ses cent ans à la seule femme de ta vie, c’était pas du rêve… Pour vous ce fut un cauchemar ! Et on me l’a confirmé depuis : c’est à partir de ce jour-là que tu m’as rayé de la liste, François, et en sournois, en bel hypocrite qui continuait à m’appeler ton « petit poulet » !
     C’était comme un attentat que j’aurais commis de sortir en surprise le Folio à la couverture peinte de ma main et au texte parfaitement corrigé, nickel pour l’Éternité ! Y avait-il meilleur cadeau d’anniversaire ? C’est bien simple, quand j’ai dégainé mon livre de poche de ma poche et l’ai mis sur la table basse en bois, c’était comme si j’avais jeté un pavé non dans une mare mais dans un cloaque dont Véronique, la grenouille en chef, bien installée sur son nénufar sentimental, en croassa le plus fort de haine ! Vous auriez vu vos gueules ! Elles n’ont pas échappé non plus à Lucette à côté de laquelle je me tenais pour vous observer, après deux heures de blablas et de conversations creuses, incapables que vous étiez tous de changer de disque pour une fois, alors qu’elle avait cent ans ce jour-là ! Tout cela, je le raconterai, tu imagines bien, dans des textes futurs, car dans mon Lucette, je te le rappelle, au cas où tu l’aurais lu trop vite (comme tout ce que j’ai pu dire et écrire sur Céline, estimant qu’il était ta chose alors qu’au fond tu n’y as jamais rien compris), je n’apparais pas. D’autres pages sortiront sur Lucette vue par moi et pas par Stévenin que la gratitude à mon égard d’ailleurs n’étouffe pas non plus… Ah, pour ça, vous vous valez bien !
     Honte à toi, François ! Tu aurais dû sauter de joie que j’aie réussi, dans ma situation, à faire republier mon Lucette pour ce centenaire ! Tu n’as pas remarqué la pétillance dans les yeux de mon héroïne qui, pour une fois, accepta de poser en photo avec mon livre dans ses mains noueuses comme des sarments de vigne, et plus rajeunie que jamais ?… Au lieu de ça, tu as écourté la séance, et je ne suis plus jamais remonté à Meudon. Hasard ou parano ? Toujours est-il que d’année en année je devais me contenter d’appeler rituellement la reine tous les 20 juillet pour lui souhaiter un bon anniversaire et essayer de lui dire deux mots censés avant que tu ne lui arraches ton téléphone de sa main (toujours noueuse), prétextant qu’elle avait besoin des deux pour décortiquer son 106ème homard.
     L’avant-dernière fois, ce fut encore plus pathétique. En effet, en 2018, tu me l’as passée, mais sans que j’aie pu lui faire comprendre que j’aurais beaucoup de choses à lui dire contre tes derniers agissements de gardien du temple, tu l’as fait vite raccrocher. Raccrocher, pas tout à fait… Car tu as oublié d’éteindre ton portable, et j’ai pu écouter (vive l’indiscrétion !) les propos tenus sur moi en mon absence crue. C’était comme si, dans un dernier sursaut d’amour, et aux couleurs d’un acte manqué, Lucette avait voulu, en raccrochant mal le téléphone, me faire entendre ce que tu pensais vraiment de moi… Et c’était pas joli-joli, maître Gibault !…
     Lucette n’a rien dit mais les reproches de petit adjudant-chef que tu osas me faire derrière mon dos étaient si injustes que même Véronique Robert se sentit obligée de me défendre à tes yeux alors que je lui sortais des siens depuis 25 ans, c’en était presque admirable ! Elle disait à Lucette qu’il existait une émission où je parlais de Céline pendant près de deux heures : les fameux rushes d’Arte qui circulent sur Internet à des milliers de vues et qu’il aurait certainement plu à madame Céline (Ô mystère de ma bande rouge « Madame Céline » détruite au dernier moment en 1995 par Gallimard même alors que David Alliot, lui, a été tout à fait autorisé à appeler sa biographie « Madame Céline ») d’entendre. Depuis 7 ans, ni toi ni personne n’avait pensé lui faire écouter ce document !… Pas pour moi bien sûr, mais pour ce qui était dit pour une fois à la télévision sur Louis-Ferdinand Céline !
     C’est comme ce jour encore, où, prenant sur moi de faire taire les caqueteries des volailles de votre salon, je me suis levé et ai lu à haute voix à Lucette des extraits de lettres inédites de son mari à un correspondant dans lesquelles il parlait d’elle, et pas qu’un peu ! C’est ça, aussi, qui intéressait madame Destouches, bande de nuls, pas seulement de savoir par quel train on pouvait aller à Montélimar ou quelle était la recette du bœuf mironton, ou où tu en étais dans ton approfondissement du monde chinois…
     J’ai donc appris par ce pocket-call fatal pour vous du 20 juillet 2018 que tu avais décidé de ne plus me laisser voir Lucette parce que je serais devenu « infréquentable » et que je me fâchais avec tout le monde (ça ne te rappelle personne ?) mais surtout parce que je n’avais pas fait appel à toi comme avocat au moment de mes problèmes judiciaires et que je t’avais préféré Isabelle Coutant-Peyre, notre amie commune… À quoi ça tient ! Mais c’est par égard pour ton grand âge, vieux couillon, et pour ne pas t’impliquer dans les attaques dégueulasses que je subis, et dont tout Paris sauf toi sait qu’il est tout à fait normal qu’elles me rendent « infréquentable », que je ne t’ai pas « choisi » pour me défendre. J’ai bien fait, apparemment, car comme défenseur, il y a mieux ! François, ça n’aurait pas été plus franc de ta part de m’appeler pour me proposer tes services ? Mais ça ne se fait pas dans la bourgeoisie, paraît-il.
     L’année suivante, en 2019, celle de trop, ce fut le pompon : le 20 juillet, tu ne me passas même pas Lucette quelques secondes. Bien sûr, elle était très vieille, bien sûr elle était très fatiguée, bien sûr elle était invisible, sauf pour toujours ta petite cour des minables. Une fois que tu avais raccroché, cette fois-ci pour de bon, je me suis dit que c’était un signe : de ne pas m’avoir parlé cette fois, elle en mourrait dans l’année. Gagné ! Ou plutôt perdu… Tu n’avais plus qu’à attendre sa mort et à organiser le plus mal possible ses obsèques. Soi-disant, elle voulait qu’on fasse ça « dans la plus stricte intimité et sans cérémonie religieuse ». Ben voyons ! Un prêtre play-boy, « beau comme un dieu » ont dit les témoins, et élu par tes soins bien sûr, direct from Saint-Paul’s Church ! Il était là pour verser (comme le champagne que tu avais eu le mauvais goût de sabrer pour les 50 ans de la mort du Cuirassier ?) dans sa tombe (1912-19…) une soudaine mousse de catholicisme dont j’aimerais bien m’assurer qu’il était bien inscrit dans les dernières volontés de l’agnostique Almanzor !… Vérifie dans son testament que tu vas bien nous ressortir de derrière tes fagots d’avocat du Diable. Tu y trouveras sans doute aussi les preuves, écrites sous la dictée de Véronique Robert (je m’attends à tout), que Lucette désirait, de toutes ses dernières forces, m’éloigner d’elle …
     Mon cul ! Ta « stricte intimité » à l’enterrement, elle est quand même montée jusqu’à 20 personnes dont évidemment le vautour Antoine Gallimard, la crapaude Véronique Robert, et, ironie du sort, les corbeaux mêmes qui m’avaient amené la première fois à Meudon, c’est-à-dire Vitoux et Charnay (au fond, que foutaient-il donc d’autre qu’en quelque sorte me représenter sans le savoir ?). Tu ne voulais pas de « céliniens », paraît-il. Vitoux et Charnay n’en sont-ils pas, eux, et de la plus sombre espèce ? Les Vitoux dont Lucette se moquait de l’avarice en les voyant apporter leurs deux rations de poulet à manger devant les autres, et Charnay dont les moustaches transpirent la lourdeur bien qu’il ne les porte plus depuis vingt ans…
     En plus, je me fous des enterrements ! Tu me rappelles Siné qui n’avait pas pris le risque de me proposer de participer à son Siné Hebdo alors que j’aurais refusé bien sûr ! Siné, encore un vieil ami avec lequel je me suis « fâché ». Lucette, après Gébé, Fred, Sam Woodyard, et tant d’autres n’aura pas été la seule personne importante de mon existence dont j’aurais loupé l’ensevelissement… Mais ta jalousie et ton manque de jugeote ne t’ont pas alerté une seconde qu’il n’aurait pas été inutile de me laisser la voir au moins morte sur son lit. Et tu sais pourquoi ? Pas par sentimentalisme ou besoin de recueillement (Lucette et moi, on se foutait complétement du sentiment, moi je dansais dessus comme elle l’a dit, et elle n’en avait plus pour personne – y compris pour toi – depuis cette fin de journée de juillet 1961), mais parce que je suis un artiste et dessinateur figure-toi ! Tu possèdes même un Kafka de ma main sur tes murs. J’aurais pu dessiner notre chef indienne de 107 ans, sur le motif. Ça se fait, ça, en revanche, même dans les milieux bourgeois, qu’un dessinateur vienne croquer l’illustre mort, ou morte… Je te renvoie aux dessins montrant Hugo, Proust, Tolstoï, Bloy juste après leur dernier soupir. Mon dessin manquera à jamais, et par ta faute, à son iconographie et à mon catalogue.
     Tant pis ! Tu as compris, de toute façon, qu’il était difficile de m’effacer de la photo puisqu’à peine sorti du cimetière, lorsque toi, grand païen athée de la rue Monsieur, alors que tu allais planter un cierge ou bien faire une dernière prière dans ta paroisse de Saint-François-Xavier, tu es tombé sur l’un de mes meilleurs amis, sacristain du lieu, qui ignorait tout, mais pas qui tu étais, et surtout qui je suis ! Anthoine t’a reconnu, abordé et s’est présenté. Il m’a raconté que tu t’es alors en quelque sorte justifié de m’avoir écarté de l’inhumation de Lucette Destouches Almanzor Céline ! C’est à une véritable confession qu’il a assisté sans rien te demander… Et non absout, c’est bien coupable, ta queue entre les jambes comme un jabot d’avocat plus très immaculé, que tu es reparti te mettre à une autre table, la tienne, pour la soupe du soir à la grimace nabienne, en compagnie de ton petit fils chinois César, et de sa maman, pardon, de son père, Gang… Quelle bouffonnerie !
     Maintenant, tu vas finir de vieillir, François, entouré de tes vrais amis, plus perclus de remords et de regrets que de rhumatismes, en continuant tes basses œuvres funèbres. Par exemple, la finalisation de la gallimardisation des pamphlets et le bazardage définitif de la maison. Deux grandes fautes de ta part sur lesquelles je me suis déjà exprimé et qui vont te suivre jusqu’au bout de ta nuit. Tu n’avais pas, François, à faire signer à Lucette à 106 ans un papelard autorisant (à bas prix) Gallimard à republier les pamphlets, alors qu’elle avait juré à Céline de ne jamais le faire de son vivant. On sait tous que c’était une femme qui ne savait pas dire non, sauf sur un seul sujet, celui-là… Mais un énorme NON ! chaque fois qu’on lui a parlé pendant plus de 70 ans de republier les pamphlets. Toi et ta Robert – véritables Thénardiers de Cosette Destouches – vous n’avez pas été loin de l’abus de faiblesse sur vieille personne déjà dans les vaps de la mort. Tu as fait d’elle une parjure sur la dernière ligne droite et ce n’est pas à ton honneur, maître ! Vous étiez tous si pressés que ça ? Et pour toucher des clopinettes ? Combien Gallimard vous a-t-il versé sur les trois misérables mille euros qu’il a déboursés au connard canadien pour lui racheter les droits de son édition des pamphlets fautive du Québec ? Coup d’édition dans l’eau merdique, puisque par une justice renversée, c’est l’État – qu’importe ses mauvaises raisons ! – qui, en s’opposant à cette republication, a sauvé Lucette de l’indignité où vous l’aviez acculée en la forçant à autoriser les pamphlets de son mari à reparaître !
     Si la fin de vie de Lucette à Meudon devenait serrée, tu n’avais qu’à casser ta tire-lire en forme de cochon Ming, ou vendre une partie de ton cabinet ! Et de toute façon, quelle mauvaise raison ! J’en avais déjà parlé avec elle, un merveilleux dîner passé sans toi chez Any Gallimard (tiens, encore une absente au cimetière de Meudon, le 14 novembre 2019…) : les livres de poche ça ne rapporte rien. Si tu avais été intelligent, et si tu avais vraiment pensé à elle et à ses super vieux jours, tu aurais exigé par contrat que Gallimard n’édite jamais Céline en poche. Tout le monde aurait bien été obligé d’acheter les éditions en grand format, et tout le monde y aurait gagné, y compris Gallimard lui-même, mais dans votre milieu d’édition bourgeoise mécaniquement esclavagiste et esclavagisée (que moi j’ai défoncé avec mon anti-édition), toute mesure au profit de l’écrivain est forcément malvenue !… La « dernière » gaffe criminelle est évidemment celle de lui avoir fait vendre sa maison (il y avait déjà eu une tentative en viager) au voisin d’à côté pour 1,3 millions d’euros alors que son projet, à Lucette, ça avait toujours été d’en faire un refuge pour la SPA, ce qui aurait été magnifique et tellement logique, céliniennement parlant…
     Vite bouffé, le million trois d’euros ! Entre les « dettes » à rembourser à Gallimard, l’URSAFF et l’augmentation des salaires (en vue d’un bon chômage) des aides-soignants qui étaient autant aux petits soins qu’ils ne perdaient pas le Nord, il ne doit pas en rester lourd… De quoi acheter deux trois hochets de plus à ton petit César, et pour Véronique Robert de se payer une bonne boîte de bonbons, la garce ! Bientôt une benne à ordures viendra débarrasser la maison de Céline et de Lucette (1951 – 2019) de tout ce qui y était encore, si Véronique, encore elle, n’a pas déjà tout emporté en « souvenirs ». Rien ne m’étonnerait, car toi, François, tu l’as laissée faire pendant des années, cette intrigante à venir métronomiquement le mardi et le jeudi, harceler Lucette avec son petit magnétophone pour recueillir n’importe quelle fantaisie dont elle ne manquera pas de faire encore et encore un énième livre de « témoignage ». La voilà, la Robert-Chovin, héritière (sic) avec toi de Lucette Destouches ! T’as pas un peu honte ?
     Bref, que de conneries et de négligences inspirées par ton caractère de jaloux colérique et de furieux en chef… Furieux que j’aie pu écrire le seul livre vrai sur ton idole, et qui restera ! Furieux que Jérôme Béglé ait pu écrire un article (l’un de ses meilleurs) le jour-même de la mort de Lucette… Furieux que Any Gallimard ait pu s’intéresser à la façon dont ton compagnon avait procréé votre fils… Furieux pour d’autres fois…
     Je te laisse, François, en espérant t’avoir fait bien honte. Que ces mots qui te sembleront très durs en cette circonstance, troisième grand deuil de ta vie (après Bob Westhoff et Filip Nicolic) résonnent longtemps dans ta caboche de grand cœur mais aussi de grand jaloux. A quoi ça sert d’avoir un cœur « gros comme ça » s’il est si sec ?… La Bruyère et Saint-Simon auraient fait de toi un portrait encore meilleur que celui que j’esquisse dans cette lettre ouverte.
     Allez, on va finir par un éclat de rire, celui qui accompagnait ce que Lucette bien souvent te lançait en toute franchise, et avec beaucoup d’affection, lors de nos soirées à Meudon :
     — Tu sais, François, si Louis était encore vivant, il te foutrait dehors d’ici à coups de pied dans le cul !

Marc-Édouard Nabe

Véronique Robert et François Gibault à Meudon.