dimanche 31 décembre 2017
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Nabe à Fatima !

L’auteur de L’Âge du Christ (1992) ne pouvait pas laisser se terminer l’année 2017 sans se rendre au sanctuaire de Fatima pour les 100 ans des apparitions mariales de 1917…

Anthoine Carton : — Qu’est-ce qui vous a décidé, à l’insu de tous, d’aller à Fatima, au Portugal ?
Marc-Édouard Nabe : — Eh bien, j’ai toujours été plus que passionné par les apparitions mariales et j’ai toujours voulu aller voir les lieux où ça s’est passé. Où se sont situés ces espèces d’éblouissements mystiques que je vais retrouver et dont je vais essayer de raviver la flamme pour moi, pour ma littérature, et pour ma religion également. Ce n’est pas la première fois que je le fais, et dans mes écrits, les apparitions de la Vierge Marie sont toujours très présentes. Par exemple, je suis allé à La Salette en 1983, tout seul, je le raconte dans mon Journal Intime, et puis ensuite en 1992 avec Diane Tell, je le raconte dans Alain Zannini, dans lequel d’ailleurs il y a aussi un chapitre sur la Vierge à Éphèse.


Et puis en 1994 à Beauraing, en Belgique, où il y a eu une autre apparition de la Vierge à des enfants, qui étaient encore vivants à ce moment-là, et que j’ai pu rencontrer, et à qui j’ai même pu présenter mon propre fils et sa mère Hélène – tout ça n’est pas encore « public » car ça fait partie des centaines et des centaines de pages inédites qui sortiront peut-être un jour –. Et puis je suis allé aussi à Lourdes, la dernière année où était présent Jean-Paul II – on y reviendra car il est très important pour Fatima –, c’était en 2004, et le pape a même eu un évanouissement devant la grotte de Bernadette, et j’étais avec Audrey Vernon… Frigide Barjot (la marieuse pour pas tous !) qui nous a croisés là-bas, le raconte dans ses mémoires… Bref, il y a toujours une femme qui me suit dans mes pèlerinages mariaux, il ne me manquait plus que le dernier, le quatrième essentiel pour un virginal de mon espèce : celui de Fatima où je me suis rendu avec Alexandra… Comme c’était les cent ans des apparitions, 1917-2017, je ne pouvais pas laisser passer l’année sans me déplacer, même briévement, dans ce lieu saint. C’était comme un rendez-vous. Je ne pouvais pas le louper.

A.C. : — Qui est Alexandra ?
M.-E.N. : — C’est mon nouveau monstre… Enfin, je veux dire : ma nouvelle femme ! Un amour transgressif, et pas seulement parce qu’elle est juive, mais par la force érotique, sexuelle, qui nous entraîne presque malgré nous très loin…

A.C. : — Qu’Alexandra soit juive est important ?
M.-E.N. : — Et comment !

A.C. : — Aussi scandaleux que le couple Heidegger-Hannah Arendt ?
M.-E.N. : — À la différence qu’Alexandra ne connait rien de mes livres, elle préfère m’adorer. Mais c’est vrai que sa « judéité » et mon « antisémitime » s’harmonisent de façon étonnante… C’est une passion, et passionnante. Elle a une nature anarchique qui m’inspire beaucoup. J’écris un livre sur elle et elle en écrit un sur nous. On est irrésistibles l’un pour l’autre. On ne parle que de sujets fondamentaux : le sexe, l’art, l’argent, la merde, le temps. On fait beaucoup l’amour et beaucoup l’humour aussi. Par exemple, quand on arrive dans un hôtel glacial, elle dit : « Après les chambres à gaz, les chambres sans chauffage : toujours plus tragique ! »

A.C. : — Alors, qu’est-ce qui s’est passé à Fatima ? En pleine guerre de 14…
M.-E.N. : — Oui, et même au tournant de la guerre ! C’est l’année charnière de la guerre de 1914. Ça se joue là, en 17 ! Le 13 mai, trois petits bergers qui étaient dans la campagne, tout à coup, ont vu la Vierge en suspension dans l’air et la Belle Dame leur a révélé que c’était elle et qu’elle allait revenir plusieurs fois, tous les 13 du mois, pendant six mois. Ces gosses-là, c’est trois cousins : il y a Lucia, Francisco et Jacinthe (Jacinta). Deux filles et un garçon. La plus « âgée », c’est Lucia, elle avait 10 ans. Les autres avaient 9 et 7 ans.

A.C. : — C’est justement ça qui m’a frappé, c’est que quand on voit les photos des voyants, on voit déjà la tête qu’ils tirent… On voit déjà ce que ça engendre le fait d’avoir vu la Vierge Marie, ça se voit… J’avais remarqué ça aussi chez Bernadette Soubirous, exactement la même tête, comme si elle n’aimait pas du tout ce que ça amenait après.
M.-E.N. : — C’est très vrai. Ils sont très beaux et très sévères les pastorinhos ! C’est peut-être parmi les plus beaux des petits voyants. Leurs visages mats comme ça, de Portugais, ont une gravité immaculé, je dirais, comme s’ils avaient été assombris par la lumière de la Vierge, contrairement à ce qu’on pourrait croire, puisqu’ils auraient dû en être illuminés selon le cliché classique. Recevoir la Vierge n’est pas sans dommage sur sa propre peau, sur son propre organisme…

A.C. : — Les apparitions se sont donc succédées…
M.-E.N. : — Oui, et les paysans portugais ont fini par accompagner les pastoureaux « mythomanes » sur le lieu de l’apparition mais ne voyaient pas la Vierge. Seuls les petits la voyaient. Ils disaient « Elle est là ! » et les autres ne les croyaient pas puisqu’ils ne pouvaient pas la voir, mais ils étaient obligés d’admettre que les gosses étaient dans un état second, quand même. Le 13 juillet, pour la troisième apparition, la Vierge leur dit : « Je vais vous révéler trois secrets. » Il y a toujours une leadeuse, qui est toujours une fille évidemment, et là c’est Lucia. C’est elle qui a intégré le maximum d’informations. D’ailleurs, lors de la première apparition, le petit Francisco, puisqu’il n’était pas assez « pieux » dans sa vie a-t-on dit, alors que le mec avait 9 ans ! ne l’a pas vu. De quoi faire la gueule…

A.C. : — C’est quoi, alors, l’histoire des « trois secrets » ?
M.-E.N. : — Le premier est l’annonce de la mort prématurée de deux des trois enfants ( ç’a été le cas), de la fin de la guerre, et une description de l’Enfer… Il faudrait un jour analyser très précisément la façon dont Lucia répercute les propos de la Vierge Marie sur l’Enfer, comment elle décrit l’Enfer, et comparer cette description à d’autres visions qui existent : Dante, évidemment, et d’autres…

A.C. : — Et le le deuxième ?
M.-E.N. : — Le deuxième secret est, alors qu’on était en 1917, une prédiction sur la deuxième guerre mondiale ! La petite Lucia, qui avait donc une dizaine d’années, à travers la Vierge (ou alors le contraire, ça dépend du degré de croyance qu’on a) annonçait la possibilité d’une deuxième guerre mondiale plus terrible encore que la première, alors qu’on était pourtant en plein dedans. Et l’obsession de Lucia, et je rappelle encore son âge (10 ans), c’était le communisme ! Elle était affolée par le communisme qui pouvait venir de la Russie, alors que nous sommes en juillet 1917, même pas encore en octobre. La gamine pense déjà que la Russie va peut-être sombrer dans l’athéisme et l’anti-catholicisme, et qu’il faudra penser à l’enjoindre à la faire revenir au sein de l’Église… Il y a en elle cette volonté de consacrer la Russie, et d’ailleurs elle y arrivera (presque) parce qu’elle était d’une volonté extraordinaire. Elle est parvenue plus tard à convaincre Pie XII d’y faire une allusion. C’est toujours Lucia qui recevait le cœur des messages… Les voyants sont imbibés d’Histoire. Ce sont des réceptacles de l’Histoire alors qu’ils ne savent rien. C’est cette pureté, cette innocence, et cet état de réceptivité qui leur permet de voir la Sainte Vierge. Il y a un très grand rapport entre la violence du monde et le moment où la vierge apparaît, elle-même avec une violence absolument nécessaire. C’est-à-dire qu’il faut que le Ciel se déchire avec une violence extraordinaire, un peu comme si une bombe éclatait, pour que la Vierge puisse arriver et être vue.

A.C. : — Mais pourquoi la Russie ?
M.-E.N. : — On ne sait pas trop… Lucia avait dû entendre sa famille déblatérer sur les premières tentatives de révolution léniniste ou bien un curé dans la paroisse qui avait fait sa crise… Il paraît que lorsqu’ils ont entendu la Vierge parler de la Russie, les enfants ont cru qu’ils s’agissait d’une femme qui s’appelait « La Russie »… Le plus fort c’est que le souhait de Lucia de ramener la Russie dans la religion a été effectif depuis la fin de la pérestroïka, la fin du communisme a vraiment eu lieu à la fin des années 1990, et elle en a été contemporaine ! Aujourd’hui, les suiveurs de Lucia en font une égérie de Poutine, celui qui a rechristianisé la Russie, et donc qui n’ayant plus à écraser les communistes n’a plus qu’à se retourner contre les musulmans. On veut faire de Lucia une arme poutinienne anti islam, cette religion qui veut détruire la chrétienté alors que « Fatima » est un nom arabe… Fatima, c’était la fille préférée du Prophète, et les chrétiens espèrent transformer Fatima en une base « spirituelle » contre l’islam !

A.C. : — Et le troisième secret ?
M.-E.N. : — Elle n’a pas voulu le révéler, et ça c’est toute l’épopée du troisième secret. C’est extraordinaire ! Parce que le troisième secret est resté dans une enveloppe, il y a eu plusieurs versions, il a été remis à plusieurs papes qui n’ont pas voulu l’ouvrir, un autre décidera de le faire plus tard, etc. Bon, vous voulez que je vous en parle encore ?

A.C. : — Évidemment !
M.-E.N. : — Bien… Alors, le troisième secret, c’est le plus important et le plus passionnant, et j’en ai déjà parlé d’ailleurs dans Visage de Turc en pleurs et dans L’Âge du Christ aussi, et dans mon Journal… Dans ces textes, il y a déjà quelques balises fatimiennes, mais encore timides, parce que j’attends toujours d’aller sur les lieux pour parler des choses… Mais ça m’avait beaucoup troublé parce que là il y a des choses absolument indubitables… Le secret avait donc été remis de pape en pape, et on arrive à la papauté de Jean-Paul II, dans les années 1980, après la mort naturelle contestée par des conspirationnistes de Jean-Paul 1er, qui lui aussi d’ailleurs été allé à Fatima… L’enveloppe n’avait toujours pas été ouverte, et le 13 mai 1981, qui est la date anniversaire de la première apparition, eut lieu l’attentat contre Jean-Paul II à Rome où on lui a tiré dessus !

C’est Ali Agca, un Turc, soupçonné d’avoir été commandité par des communistes, qui était chargé de tuer le pape. D’accord ? Et la balle lui a perforé l’intestin mais ne l’a pas tué. La date anniversaire n’a pas échappé aux gens qui s’intéressaient déjà à Fatima, mais Jean-Paul II, lui, n’a pas percuté, c’est le cas de le dire, tout de suite. Et c’est après qu’il a fini par faire le lien, et il a ouvert l’enveloppe pour découvrir enfin le secret de Fatima, révélé par la Vierge à la petite Lucia en 1917, le 13 juillet, où il est donc dit, en 25 lignes énormes, qu’un jour un homme d’église « vêtu de blanc » (un pape) sera tué et que son sang et celui de tous les martyrs serviront à irriguer les âmes. C’est une prévision assez troublante… À ce moment-là, Jean-Paul II a dit « Bon, eh bien, je dois absolument donner de l’importance à cette Fatima ! » Et c’est là où je lui reproche, moi, dans L’Âge du Christ, d’être allé, par égoïsme, parce que ça l’avait sauvé, à Fatima plutôt qu’à La Salette dont il n’avait rien foutre, mais on peut le comprendre aussi… Il a fait extraire la balle de ses boyaux abimés et il s’en est servi pour aller la sertir dans la couronne de la Vierge à Fatima dès l’année d’après, le 13 mai 1982, exactement un an après cet attentat raté (magnifique moment du pape pardonnant à Ali Agca en prison, avec cette espèce d’attitude merveilleuse où il est penché sur son assassin raté, en train de lui donner l’absolution)…


A.C. : — Le pape qui rappelle d’ailleurs un certain Darius, physiquement…
M.-E.N. : — Absolument. Et donc, je continue, il est donc allé à Fatima, en 1982, et après il n’a pas cessé de faire des dévotions à la Vierge parce qu’elle l’avait épargné. Il a dit que c’était la Vierge qui avait dévié la balle de ses organes cruciaux. En 1991, qui était un jubilé, il est retourné à Fatima avec Lucia. Il y a des photos que vous trouvez où on voit la petite Lucia, vieillie, qui est avec Jean-Paul II, devant la statue de Marie avec la balle dans la couronne… La balle qui se trouve dans la tête de la Vierge, sortie des entrailles papales.

A.C. : — Incroyable…
M.-E.N. : — « Le fruit de mes entrailles », c’est la balle ! Évidemment… Ce qui est extravagant c’est qu’évidemment le conspirationnisme, comme toujours, a eu affaire à cette histoire. Personne n’a remarqué que c’est aussi l’année du centenaire de Fatima que j’ai sorti Les Porcs. Ça me concerne encore plus parce que les conspis ont élaboré une théorie en partant du fait que, puisque dans le troisième secret, le pape devait être tué alors qu’il ne l’a pas été finalement, alors c’est une escroquerie, donc Lucia a menti ou alors ce n’est pas Lucia ! Oui ! Des théories, qui sont d’une épaisseur bétonnée qu’on ne pourrait pas percer à coup de marteaux piqueurs, affirment que ce n’était pas la bonne Lucia. Et on l’appelle très fréquemment, dans toutes les émissions que j’ai pu voir et les documents que j’ai compulsés, « l’imposteur de Lucie ». Ce serait donc une autre femme qui n’aurait pas les mêmes dents que la vraie (alors qu’il suffit de comparer une photo d’elle enfant et celle, vieille, auprès de Jean-Paul II pour s’assurer que c’est la même personne) : on aurait tué la vraie, un peu comme Paul McCartney chez les Beatles, et on aurait mis une fausse Lucie qui était une agent communiste infiltrée, etc. Conneries sur conneries sur conneries… Au lieu de garder pure cette merveilleuse vision des trois enfants qui ont vu la Vierge en 1917…

A.C. : — Quand on commençait à croire à l’imposture, elle était déjà morte, Lucia ?
M.-E.N. : — Pas du tout ! Elle était toujours vivante mais on croyait que ce n’était pas elle.

A.C. : — Qu’est-ce qui explique que l’Église n’est pas à l’aise avec ces apparitions ?
M.-E.N. : — Les apparitions sont toujours doublement problématiques pour l’Église : sur le plan mystique d’abord (le clergé religieux, aussi bien que le « clergé » laïc, n’aime pas l’irrationnel et les bizarretés : l’un préconise l’obéissance ; et l’autre, le blasphème), et sur le plan politique ensuite. La vierge est un personnage très politique et lorsqu’elle apparaît c’est plus fort encore… Elle prend racine instantanément dans le temps de l’époque, souvent dans un contexte de contre-propagande de la laïcité et de l’athéisme militants qui régnaient à ce moment. C’était le cas aussi à l’époque de La Salette, en 1846… Et au lieu de protéger ces enfants visionnaires, de s’en servir même comme torpilles antimatérialistes, l’épiscopat, les diacres, les curés de toutes sortes se sont ligués contre eux… C’est systématique. Bernadette de Lourdes a été persécutée, on peut le dire. Et Mélanie de La Salette a dû se réfugier en Sicile tellement on la faisait chier avec ses apparitions qu’elle avait eues enfant… C’est ce qu’il s’est passé aussi avec les pastoureaux à Fatima en 1917. On les a menacés chacun d’être trempés dans une marmite d’huile bouillante ! Un peu ce qui est arrivé à saint Jean par l’empereur Domitien à l’ère pré-chrétienne. Lui a été plongé dans l’huile et s’en est ressorti sans aucun dommage et voilà pourquoi on a commencé à croire qu’il était bien le disciple bien-aimé du Christ… Passons !

A.C. : — Moi qui ai revu Le Procès de Jeanne d’Arc de Robert Bresson hier soir, qui retranscrit fidèlement les propos de Jeanne et de ses juges, je me suis demandé si ce n’était pas parce que Jeanne comme Bernadette et Lucia était des femmes qu’elles étaient remises en question…
M.-E.N. : — Plus que des femmes, des pucelles ! Qui d’ailleurs font rejaillir sur elle la scandaleuse lumière de la virginité de Marie, car l’Eglise, en les condamnant, remet en question le fait que la Vierge soit vierge parce que c’est insupportable aux curés. Ça a fait l’objet de bien des fantasmes. J’y reviendrai dans tout ce que je vais écrire sur Jeanne d’Arc…

A.C. : — D’ailleurs il y a un an dans votre galerie, vous aviez organisé une série de projections de films sur Jeanne d’Arc, projections qui ont été filmées, et qui feront l’objet de futurs « Eclats » je suppose, où déjà je vous ai entendu réfléchir en direct sur la pucellerie de Jeanne…
M.-E.N. : — Et c’était en 2016… Si on avait été en 2017 j’aurais projeté des films sur Fatima, il en existe peu, mais des fictions sur les apparitions des trois enfants de la Cova da Iria ont été faits…

A.C. : — Malheureusement la galerie a fermé cette année…
M.-E.N. : — Triste début d’année 2017 mais joyeuse fin, à Fatima !

A.C. : — D’ailleurs Jeanne dit qu’elle a eu des visions de sainte Catherine et sainte Marguerite « il y a sept ans ». Comme elle en avait 19 à son procès, ça lui en faisait 12 à peu près l’âge de Lucia…
M.-E.N. : — Oui, cet âge de pré-femme on peut dire, disposée à l’indisposition… La pré-ouverture parfaite pour recevoir la vision de la Vierge… Ce sont toujours des enfants et souvent des filles qui sont dans un état de pré-puberté, ou de puberté précoce. Puisqu’on parlait de projection, je vois souvent la Vierge projetée comme une image de film sur l’écran blanc, non du ciel, mais d’un hymen géant tendu au fond du sexe des petites filles… Ce n’est pas pour rien que ce soit à des petites filles, qui sont dans un état hormonal pré-menstruel, au milieu d’un bouillonnement qui va donner les premières règles, qu’apparaisse la Vierge. Tout ça n’est pas innocent.

A.C. : — On en arrive à la dernière apparition en octobre 1917, c’est la révolution communiste…
M.-E.N. : — Oui ! C’est très intéressant. Et voilà encore un élément sur le plan temporel, c’est que la révolution d’octobre de Lénine commence le 25 octobre, et l’apparition, la dernière, avec la danse du soleil, c’est le 13. C’est-à-dire dix jours avant ! On a dit que c’était une prévision de ce qui allait se passer dans le monde : cette espèce de soleil qui menace de tomber sur la Terre, c’est le soleil rouge du communisme, enfin voilà… À celle d’octobre, il y avait quand même 70.000 personnes qui « assistèrent » à l’apparition mariale, avec les trois enfants ! Il pleuvait énormément, il y avait de la boue et tout, et puis Lucia a entendu la Vierge lui dire : « Tu peux dire à tous les gens de fermer leurs parapluies. » Ils ont hésité parce qu’il pleuvait très fort, mais ils l’ont fait, et quand ils l’ont fait, le soleil est revenu, il n’y avait plus de pluie. C’est donc ce qu’on appelle alors « La danse du soleil » : les 70.000 personnes ont vu, enfin il y en a bien les trois-quarts qui disent n’avoir rien vu du tout, mais beaucoup ont vu le soleil faire une « danse ». Tel que c’est décrit, ça rappelle le tableau de Van Gogh, La Nuit étoilée, mais en plein jour. La façon dont ils décrivent le soleil, tout ça a été rapporté par des témoignages, des livres entiers, plus les mémoires de Lucia et ça ressemblait vraiment à un soleil à la Van Gogh tournoyant et prêt à écraser la Terre tant c’était bouleversant. Il y avait des pétales de fleurs blanches qui tombaient du ciel, et tout le monde a assisté à la fois effaré et extasié à ce phénomène météorologique que Lucia expliquait par la dernière apparition de la Vierge.

Bien sûr, il y en a qui vont dire que c’est de la suggestion, qu’en vérité c’est un orage qui a fini brutalement comme ça arrive de temps en temps, qu’il y avait encore peut-être quelques flocons de pluie neigeuse qui tombaient, et que tout à coup le soleil est apparu plus fort que d’habitude. Les nuages ayant fait le reste, ils ont tous cru que c’était la Vierge qui menait la danse du soleil ! On a connu ça, parmi les Indiens, les Peaux-Rouges : on se foutait de leur gueule et puis soudain, on constatait que c’est véridique : certaines danses de la pluie faisaient vraiment pleuvoir… Même si on explique climatologiquement que le soleil a dû donner l’impression de vaciller après une averse violente, ça n’explique pas pourquoi, par hasard, ç’a eu lieu au moment où la vierge était « censée » » apparaître. Aux météorologues et aux scientifiques de se casser le nez sur ces phénomènes ! En tout cas, ce qui est sûr, c’est que la petite Lucia et ses cousins ont fait assister extérieurement une foule entière à un phénomène tout intérieur. Après, on l’explique comme on veut : évidemment, c’est tellement plus facile de ne pas y « croire »…

A.C. : — Mais alors, déjà s’il y a un siècle ça semblait difficile à accepter, aujourd’hui ce serait impossible ?
M.-E.N. : — Impossible ! Ce qui est intéressant à creuser quand on va un peu plus loin dans tout ça, ce sont les implications cléricales des secrets… « Le pape, combien de divisions ? » ironisait Staline sur le pouvoir de Pie XI, le 13  mai 1935. Peut-être quelques années plus tard, à la déclaration de guerre de 39, le petit père des peuples aurait fait rire jaune… Car un autre pape était advenu. Pie XII, lui, il en avait des divisions ! Parce que c’était la Vierge, sa générale ! C’est quand même pendant son règne que Pacelli a à la fois « cédé » à la volonté de consécration du cœur immaculée de Marie et qu’il a imposé le dogme de l’Assomption.

N’oublions pas que, poussé par Lucia, Pie XII ne trouve rien de mieux à faire, le 31 octobre 1942, c’est-à-dire non seulement en pleine guerre mais en pleine extermination des Juifs, (et on sait qu’il a été reproché à Pie XII de ne pas s’être occupé des Juifs d’Italie et du monde), que de donner la consécration du monde entier au cœur immaculé de la Vierge Marie qui était juive, je le rappelle… C’est-à-dire que dans une sorte de ponce-pilatisme papal, Pie XII semble se laver les mains de ce qui va arriver au monde (et donc à ce moment-là, aux Juifs) : la brève allocution magnifiquement écrite, quasi shakespearienne, comme tout ce qu’a écrit Pie XII (le pape le plus intéressant, de loin ) peut être interprétée de mille manières… On ne sait pas s’il fait allusion aux atrocités nazies ou bien soviétiques ! Le sens, c’est : « que la Vierge s’en occupe, je consacre le monde à la Vierge ! » Il refile le bébé du monde à la Sainte Vierge Marie, voilà ! C’est-à-dire, à son origine, l’origine du monde. Retour à l’envoyeuse !

A.C. : — À propos de pape, est-ce que François s’intéresse à Fatima ?
M.-E.N. : — Cette année, il était bien obligé. Il a amorcé le processus de béatification de Lucia. Ce qui est la moindre des choses, car curieusement, c’est elle, la Lucia la moins bien lotie saintement parlant. Les deux autres, Francisco et Jacinta, ont été carrément canonisés par Jean-Paul II en 2000, l’année où il a révélé le troisième secret le concernant (mais c’était du réchauffé, tout le monde s’en est foutu). Ses cousins sont des saints, mais Lucia, elle qui a tout porté, on n’envisage à peine maintenant de la béatifier…

A.C. : — Venons-en au film (trop court) de vous à Fatima… On vous voit débouler soudain dans un décor… On est loin de la galerie de la rue Frédéric Sauton ! Mais d’abord, comment êtes-vous parti là-bas ?
M.-E.N. : — J’y suis allé en avion, malgré les injonctions d’Audrey Vernon qui préconise sur Facebook de ne plus jamais prendre l’avion pour ne pas polluer le ciel (encore faudrait-il être certain qu’on ne le pollue pas d’une autre façon…). Fatima est au milieu du Portugal, à mi-chemin entre Porto et Lisbonne. C’est un petit village sans intérêt, comme d’ailleurs tous ces endroits, à part La Salette qui est exceptionnel parce que c’est dans la montagne et qu’il y a un air déjà saint à tous les sens du terme. Ce que j’ai remarqué aussi, c’est que les Portugais n’ont pas du tout manifesté une ferveur particulière pour ce centenaire. On aurait pu s’attendre à des manifestations grandioses, mais non… Il y avait des pèlerins, il y en aura toujours, mais c’est beaucoup moins couru que Lourdes le 15 août, par exemple, ou d’autres endroits de pèlerinages. Une espèce de plaine un peu desséchée, terne… Ce qui est bien, en tout cas, c’est que les basiliques sont implantées à l’endroit même des apparitions, ce qui est normal.

A.C. : — Rien n’avait été programmé cette année pour le centenaire de l’apparition ?
M.-E.N. : — Quelques petites commémorations mais pas énormes. Pourtant, Fatima est le troisième lieu saint catholique après Rome et Lourdes… J’avais demandé si pour la date qui clôturait le centième anniversaire des apparitions, il y avait une messe spéciale, et on m’a dit que non pas du tout…

A.C. : — Donc quand vous arrivez, déjà, on voit une grande, gigantesque esplanade, c’est complétement blanc, c’est épuré, c’est incroyable, c’est presque froid, glacial, on ne sent pas la chaleur, on ne sent pas grand chose. Qu’est-ce que vous vous avez ressenti là-bas, physiquement ?
M.-E.N. : — Voilà, c’est ça, c’est le désert. Tout en marbre, tout en blanc, comme une espèce de désert de sel… Et curieusement, on respire, ça dégage les poumons… D’ailleurs, c’est toujours de grands espaces qui donnent une idée de respiration mais aussi de mort. Par exemple, j’ai ressenti ça quand je suis allé à Birkenau, à côté d’Auschwitz, là où il y avait les camps de la mort. L’emplacement des baraquements, c’est comme une plaine… Je pense qu’on doit ressentir ça aussi quand on visite des champs de bataille, ce qu’il reste de Waterloo ou d’Austerlitz, ou de Verdun. Il me semble que c’est ça, cette sensation de grandeur vidée par la mort, comme si l’endroit avait été aspiré par la Vierge venue, qu’elle l’avait gobé comme un œuf ! La sorte de chapelle en plein air où on me voit avec des handicapés, c’est l’exact emplacement où Lucia et les autres ont vu apparaître la Belle Dame…

A.C. : — Et ça date de quand toute cette construction ?
M.-E.N. : — La première basilique, qui s’appelle la basilique du Rosaire, c’est la principale, a été construite des années 1930 à 50… Elle n’est pas très moderne. Et c’est à l’intérieur de cette basilique qu’il y a les tombes. C’est là où j’ai été surpris parce que je pensais que les trois tombes seraient toutes ensemble. Et c’est curieux car il y en a deux d’un côté et une seule de l’autre.

A.C. : — Oui, on le remarque sur les images. Pourquoi ?
M.-E.N. : — Au début, en voyant une tombe isolée, je me suis dis que peut-être avait-on mis Lucia à part parce que non seulement c’était la « chef » des trois, mais surtout parce que c’est celle qui a vécu le plus longtemps. Elle est morte en 2005, comme Jean-Paul II, et un 13 of course (février)… Les autres sont morts très jeunes, comme le leur avait annoncé la Vierge, de maladies infantiles. À l’âge de dix ans, ils étaient morts : Francisco et la petite Jacinta, très belle petite fille d’ailleurs, comme on le voit sur les photos. C’est Lucia qui était la plus ingrate prognathe… J’ai finalement compris : celui qui est séparé, c’est Francisco ! Pourquoi ? Parce que c’est un garçon.

A.C. : — Ah !
M.-E.N. : — Eh bien, voilà ! Dans une église, on ne peut pas mettre des filles et des garçons à côté, même morts. Donc d’un côté il y a les deux filles : Lucia morte à 97 ans, et sa cousine Jacinthe morte de la grippe espagnole, à 10 ans. Tandis que de l’autre côté, Francisco qui est mort en même temps que Jacinthe, et au même jeune âge, est donc seul en face, star, avec sa statue champêtre suspendue, on le voit bien d’ailleurs sur le film, quand je vais le voir.

A.C. : — Il y a aussi ce chapelet, ce rosaire, énorme, incroyable… La première fois qu’on le voit, on se dit « Non, ce n’est quand même pas un chapelet ! » et puis si, c’est bien ça. C’est du marbre ? Parce qu’on ne voit pas bien sur la vidéo, c’est dommage. En marbre, ça doit être plus beau, brillant…
M.-E.N. : — Enfin pas vraiment brillant. Un peu fade ! Avec sa grande croix et ses grosses graines… Oui, ce rosaire de Damoclès en suspens au dessus des passants est comme un sexe et des couilles suspendues !

A.C. : — Ça, c’est loin de la basilique ?
M.-E.N. : — Non, mais il faut y aller, en longeant ou en rampant sur le tapis (blanc encore) de marbre où on se déplace à genoux et qui relie l’autre basilique, la deuxième en face. La première s’appelle « basilique du Rosaire », mais paradoxalement, c’est celle-ci, avec le rosaire, qui s’appelle plutôt la « basilique de la Sainte Trinité ». Alors, elle, elle est plus récente, elle date de 2007.

A.C. : — Ça se voit !
M.-E.N. : — Oui, et c’est un Grec qui l’a faite. C’est une architecture absolument incroyable ! C’est entre le Bauhaus et Le Corbusier… Avec des cubes, des volumes costauds, et un crucifix stylisé à l’extrême devant : un bout de réglisse mâché par on ne sait quel saint et recraché au hasard pour former le corps du Seigneur !

A.C. : — C’est là que vous faites de la patinoire en entrant ? Très chaplinesque comme image…
M.-E.N. : — Exactement… Je suis entré et aussitôt comme tout est en pente, et que le sol était très glissant, blanc comme de la glace, j’ai fait de la patinoire, voilà… Je me suis amusé à danser sur cette patinoire sacrée pour rejoindre l’autel. C’est un miracle si je ne me suis pas cassé la gueule !

A.C. : — Connaissant votre habileté et votre souplesse, ce n’est pas exceptionnel… Quand on vous a déjà vu faire tourner une toupie sur la cime d’une salière, on n’est plus étonné de rien !
M.-E.N. : — Merci. La basilique est comme une espèce d’amphithéâtre de fac avec des bancs en bois. Il y a 8000 places ! L’autel est tapissé d’une fresque tout en or et il y a aussi un Christ noir, mais tout semble en or…

A.C. : — Alors, pour prier, c’est mieux d’aller où ?
M.-E.N. : — Où on veut, vous savez bien, on peut prier n’importe où ! Là, je me suis mis à genoux par terre devant l’entrée… La chapelle avec la statue, où vous voulez… Tout autour de la basilique de la Sainte Trinité, il y a aussi, et c’est pas mal je trouve, des statues géantes de tous les papes qui étaient contemporains de Fatima. C’est pour ça qu’on voit Pie XII, mais aussi Jean XXIII, Paul VI, et Jean-Paul II. Ce sont les quatre principaux qui ont couvert la vie, finalement, de Lucia, parce que tout ça c’est l’œuvre d’une petite fille qui a dit qu’elle avait vu la Vierge avec ses cousins dans la campagne, et voilà le résultat ! C’est monstrueux. Il faudrait remonter à Cecil B Demille pour imaginer un décor aussi pharaonique…

A.C. : — Tout est blanc dans ce film. Tout est épuré. De toute façon, ce film, ça n’est que blanc ou noir. C’est incroyable : à la fin tout est noir, incandescent, des feux, des cierges… J’ai jamais vu ça de ma vie, des cierges dans tous les sens qui ondulent. Qu’est-ce que c’est que ce lieu ?
M.-E.N. : — Ce lieu se situe au flanc de la première basilique, c’est-à-dire la basilique du Rosaire, et il s’appelle « le brûloir ». C’est un brûloir pour les cierges que les fidèles viennent apporter en signe de reconnaissance ou d’espoir, et il est très morbide, ça c’est vrai… Il a même un air, des couleurs, je dirais, de four crématoire, avec des flammes impressionnantes !… Et si ça flambe autant, c’est qu’il y a aussi des objets qui sont jetés. Il n’y a pas que des cierges. Quels sont ces objets ? J’en ai d’ailleurs rapporté un… Chaque fois que quelqu’un est malade de quelque chose, qu’il a mal à une « pièce », dans le sens puzzle du terme, de son corps, par exemple à la main ou au pied, eh bien, il achète en cire la reproduction de son organe. Donc là, chez moi, j’ai rapporté un pied de Fatima, en cire.

Une fois la personne guérie par ses prières à Fatima, il doit revenir rapporter la réplique de son propre membre et il le jette dans les flammes pour se purifier et pour remercier la Vierge de l’avoir soigné. Voilà pourquoi c’est sans arrêt en train de brûler comme une fosse commune, où on jette les cierges morts, les cadavres de membres… Tout est mélangé, puisque la cire fond ! On dirait des tuyaux d’orgues en fusion ! Je me suis même étonné qu’’il n’y ait pas de phallus en cire que les trop bons ou trop mauvais baiseurs viendraient jeter au feu. Peut-être est-ce à cause de leur ressemblance frappante avec des queues fondantes que les cierges suffisent. En effet, on voit ces espèces de bites et de boyaux, de godemichés en train de fondre, de se mélanger, de ruisseler de larmes jaunâtres, au milieu des flammes qui crépitent. C’est comme un barbecue géant au musée Grévin !…

A.C. : — Mais comment on trouve ces membres en cire ?
M.-E.N. : — Eh bien, ils sont dans des boutiques à l’entrée et autour du village. Ils les font faire par des artisans et chacun vient avec son membre sous le bras…

A.C. : — Donc tout ça ce sont des guérisons grâce à Fatima et à la Vierge ?
M.-E.N. : — C’est ça. Chacun apporte son bout de lui-même en cire à offrir à ce brûloir mortuaire. Péchés expiés, repentance, pénitence…. Et des cierges moins énormes, moins épais, sont aussi apportés par simple reconnaissance. Dans le film, on voit une femme qui a deux cierges très longs, on dirait des bâtons de ski, et qu’elle va aller skier sur les pistes noires du miracle. Parce que cette frénésie fumante de flammes qui rappellent l’Enfer sont en vérité celles qui sont un avant-goût du Paradis ! Il n’y a pas de foi sans fumée.

A.C. : — Et à propos de ce film encore, justement, il y a un choix intéressant de musiques. Il y a ces percussions sur les flammes, on est absorbés…
M.-E.N. : — On n’a mis que de la musique portugaise. Il y a d’abord Amalia Rodrigues, la plus grande chanteuse de Fado portugais (on dit que le Portugal, c’est trois F : foot, fado fatima)… Ensuite, en effet des percussions portugaises de mariages, et il y a aussi des orgues et des chants portugais religieux chantés dans les contextes justement de cérémonies à Fatima. Et on termine avec Amalia encore, mais cette fois-ci accompagnée par l’un des plus grands saxophonistes ténors de l’histoire du Jazz, qui admirait tellement Amalia qu’il a voulu l’accompagner dans un disque, et qui s’appelle Don Byas.

Propos recueillis par Anthoine Carton

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