dimanche 26 novembre 2017
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Nabe a la barre, par David Vesper

C’est à 13 h 30, ce mercredi 4 octobre, que Marc-Édouard Nabe doit à nouveau se présenter au tribunal de grande instance de Paris, devant la 17ème chambre.

Cette fois-ci, le Loffredo (qui n’en termine pas de s’humilier) réclame un beau pactole pour laver la salissure qu’il considère être projetée sur son nom par les nombreuses « injures » à son sujet dans Les Porcs. Quel con ! Ces injures, par rapport à ses dégueulasses actions qui ne font que confirmer la justesse des écrits de Nabe en leur enlevant presque la dimension injurieuse, ne pèsent pas lourd par rapport à la réalité de son destin : son nom est foutu à tout jamais, ça restera celui d’un minable Judas insignifiant, et ce sont ses petites filles qui devront se débrouiller avec ça plus tard. Toujours est-il qu’Yves Loffredo demande 1000 euros par injure, et il en a compté 28…
     Marc-Édouard comptait nous épargner cette nouvelle séance en nous conseillant de ne pas nous embêter à faire le déplacement : c’était supposé être rapide et inintéressant : une audience pour prendre connaissance de la date de consignation de la citation directe (deuxième assignation sur le fond de Loffredo concernant ses « injures » dans le livre)… C’était sans compter sur ma solidarité. Je savais que pour cette audience Marc-Édouard serait seul, et je savais surtout qu’il était hors de question pour moi, bien qu’il l’aurait supporté mieux que personne, que je le laisse subir cette mascarade tout seul, justement.
     J’arrive donc face au palais de justice un peu en avance, mais probablement pas assez… La queue est énorme. C’est un petit plaisir que ceux qui ne sont jamais allés au tribunal ignorent peut-être, mais pour y pénétrer il faut, si j’ose dire, se taper une queue. Je ne suis absolument pas d’humeur à me mettre en rang, en mouton sage qui adore perdre son temps, alors je cherche une solution. Ça m’était déjà arrivé les fois précédentes, et j’avais au moins pu discuter avec mes amis pour patienter. Là, j’étais seul, et en retard. Marc-Édouard m’appelle pile à ce moment-là :
     — Oui, voilà… Je t’appelais juste parce que là je me rends au tribunal, tu sais, et je pensais qu’on pourrait peut-être se retrouver après, pour avancer un peu sur les Éclats, si tu veux…
     — Ah… Eh bien en fait, je suis déjà là ! Je suis dans la file pour entrer dans le palais, je voulais te faire la surprise… Par contre, et j’ai d’ailleurs hésité, mais je n’ai pas pris mon ordi… Je ferai l’aller-retour si on veut !
      — Oh… Merci…
     L’heure tourne, et ça n’avance pas. De l’autre côté des policiers zélés qui font avancer les rangs (on est prisonniers dès l’extérieur du tribunal, dirait-on), on trouve une autre file, beaucoup plus courte et bien plus rapide. Elle est destinée à ceux qui veulent visiter la Sainte Chapelle. J’hésite, et puis je fonce, je tente le coup ! Je m’y glisse comme si je comptais aller admirer les vitraux magnifiques (que je connais par cœur). Je me souvenais qu’avant d’accéder à la chapelle, on se retrouvait, après les portiques, dans la même petite cour intérieure que pour aller au palais de justice : bingo, c’est bien ça ! Je double donc tout le monde et me retrouve en quelques minutes devant la salle, en passant par les petits couloirs marbrés, le grand hall, et puis surtout ces escaliers, assez beaux, sur lesquels ressortent bien les robes noires des avocats qui les montent difficilement comme des pingouins glissent sur la banquise. C’est majestueux mais glauque comme endroit. Ça chuchote, c’est assez vide, on se croirait à l’école… Marc-Édouard n’est pas là. Les autres de notre petite troupe non plus : je me doutais qu’ils ne penseraient pas à venir d’eux-mêmes. Le premier visage familier que je vois débarquer, c’est celui de Nicolas Brault, l’avocat de Loffredo, espèce de rouquin à grandes dents, à moitié puceau. Il me fait un grand sourire bien hypocrite, ignorant peut-être que j’ai joué un rôle assez premier dans son humiliation dans le dernier Nabe’s News, paru quelques jours auparavant, et qui ne lui a pas échappé…
     On entre ensemble dans la grande chambre, et alors que je m’attendais à ce que nous y soyons seuls, comme les fois précédentes, c’est une salle blindée à laquelle je fais face. Des civils à cheveux blancs, quelques vieilles femmes, des Noirs et des Arabes (sûrement les accusés), et une ribambelle de robes noires et blanches, encore : il y a bien 50 personnes. J’apprends qu’il s’agit du traitement de ce qu’on appelle « les affaires du jour », c’est-à-dire une sorte de compilation de dossiers d’affaires en court pour lesquelles le juge doit décider de renvois, de dates, de durée de plaidoiries, etc. Je ressors pour attendre Marc-Édouard et le voilà justement qui arrive et découvre les mêmes choses que moi. À l’intérieur, je m’assieds à l’arrière pendant que lui va saluer l’avocat adverse et l’huissier-audiencier en charge d’appeler les numéros de dossier. Quand le nom de « Zannini » est prononcé, Marc-Édouard ajoute « Oui, Marc-Édouard Nabe… », et voit alors l’huissier relever la tête, les sourcils hauts, le sourire à peine retenu, et s’exclamer : « Ah, c’est vous ? »
     Quand Marc-Édouard revient s’installer à mes côtés, on se fait une réflexion commune sur la jeunesse des avocats, et la prépondérance de jeunes femmes plutôt sexy, visiblement juste sorties de l’université. C’est le bon plan, la fac de droit, apparemment !
     On attend, c’est long. Les minutes passent, et puis bientôt les heures. Derrière le grand bureau sur l’estrade, trois juges, dont le principal au centre, un jeune barbu, inaudible et timide, pas assez à l’aise pour utiliser le micro. Normalement, ça devait être le juge Rondeau, celui auquel Nabe avait eu affaire en janvier et qu’il avait trouvé plutôt très bien (Rondeau avait débouté Loffredo de l’essentiel de ses caprices). Légère déception… Les dossiers s’enchaînent, et nous avons changé de côté pour nous rapprocher et mieux entendre. Brault, lui, est plus loin devant nous, sur les bancs réservés aux avocats, en bois massif. Nous, on est au fond, derrière, avec le peuple, sur des bancs pourris qui nous scient le dos, on en gardera des séquelles plusieurs heures… Bien que, contrairement à Marc-Édouard, je n’aie pas connu l’armée, je m’énerve et m’amuse visiblement en même temps que lui de cette absurdité semblable qui règne ici aussi : à chaque fin de dossier, c’est le même numéro, les juges doivent se retirer pour faire semblant de délibérer et revenir quelques secondes après, pendant que nous, sur ordre de l’huissier, nous devons nous lever, respectueusement, comme un seul homme. À l’église, je veux bien, mais là… Ça fait un peu église ratée d’ailleurs, cet endroit, avec des grandes planches de bois partout contre les murs, entre le protestantisme américain et sa mocheté, et l’élégance d’un goût plus vénitien, ici raté…
     Marc-Édouard connaît par cœur l’esthétique de cet univers, et il me dit qu’il est « content » d’enfin être confronté à sa réalité. Les témoignages des méandres de la justice, ce n’est pas ce qui manque dans la littérature, et son esthétique n’est pas non plus absente des arts plus graphiques : Nabe me parle des juges de Rouault, par exemple. Enfin, à cause de Loffredo, Nabe est obligé de se frotter à la paperasse, aux juges, à l’ordurerie des plaignants, à tout ce petit univers. Je suis bien heureux, si on peut dire, d’y mettre un pied en sa compagnie. On patiente comme on peut. On s’imagine des phrases à dire aux juges : j’avais entendu le juge demander aux avocats des affaires précédentes combien de temps ils comptaient plaider, alors je suggère à Marc-Édouard de dire qu’il veut parler pendant 4h !

     Au bout d’une bonne heure, le juge puceau s’en va et c’est Rondeau qui débarque. Bonne nouvelle ! L’ambiance change : il utilise le micro, il sourit, ça se voit qu’il a de la hauteur. Alors qu’ils discutent d’un dossier, les trois juges sont embêtés parce qu’ils cherchent à modifier ce qu’on appelle un renvoi, et pour ça, puisque les avocats d’une des parties sont absents, ils ont besoin d’une substitution d’avocat : c’est-à-dire que n’importe quel avocat du barreau peut signer pour valider les échéances suivantes. Rondeau a à peine terminé sa phrase qu’un seul grand nigaud enjambe déjà tout le monde, la bave du lécheur de culs aux lèvres : c’est bien évidemment l’avocat de Loffredo, Nicolas Brault dit « Le servile »…
     Une demi-heure après : « Dossier numéro 21 ! Affaire Loffredo et Zannini… » C’est enfin à son tour ! Nabe se lève, Brault aussi. L’avocat va se placer bien devant, là où il plaide habituellement, et Nabe, lui, doit s’arrêter en plein centre, derrière le petit pupitre orné d’un micro où les criminels essaient de se défendre. Je tends l’oreille pour ne pas rater une miette et le juge démarre, face à Nabe :
     Le Juge. —  Alors, avant tout, j’étais juste en train de me poser la question : est-ce que la 17ème chambre peut encore juger le fond de cette affaire, les injures ? Il me semble qu’elles étaient déjà toutes dans le dossier vu en janvier, c’est ça ?
    Marc-Édouard. — L’assignation sur le fond a été reportée au 20 décembre et entre temps ils ont fait une autre assignation sur les injures, absolument…
    Le Juge. —  Oui, oui ! Mais ma question en fait c’est qu’il y a déjà un juge, ou un magistrat, qui a eu connaissance de l’affaire et émis un jugement et…
     Marc-Édouard. — C’était vous, d’ailleurs !
     Le Juge. —  Oui…
     Marc-Édouard. — Vous m’aviez d’ailleurs dit que nous serions amenés à nous revoir !
     Le Juge. —  Ah oui ? J’ai dit ça ? Eh bien, j’avais raison !
    Marc-Édouard. — Absolument ! Mais c’était sur le manuscrit, vous vous souvenez ? Ils m’ont attaqué sur le manuscrit, et maintenant que le livre est sorti, ils me réattaquent sur le livre…
     Le Juge. —  Mais ne me racontez pas ! Me racontez rien !
     Marc-Édouard. — Mais ce sera peut-être vous encore, plus tard, alors…
     Le Juge. —  Mais non, justement non ! C’est ça que je suis en train de dire… Il ne faut pas qu’un magistrat juge deux fois la même chose, c’était simplement ça…
     Marc-Édouard. — Dommage.
     Le Juge. —  Ne me flattez pas…
     Ce petit dialogue suffit à faire frémir légèrement la salle. Moi, en tout cas, je m’amuse déjà. Le juge aussi, visiblement, même s’il hausse la voix pour la forme. L’avocat de Loffredo rit jaune (ou roux), et Nabe ne compte pas laisser passer quoi que ce soit. Comme il sait le faire, il s’approprie la situation et l’endroit pour en devenir le chef d’orchestre.
     Le Juge. — Donc on est là pour une fixation, alors on va fixer la date… Alors, il y a un certain nombre d’injures, une dizaine d’injures publiques, des injures publiques aggravées…
     Marc-Édouard. — Lesquelles ?
    Le Juge. —  C’est dedans, je ne vais rien lire aujourd’hui. Donc ! S’agissant de cette audience, est-ce que la partie civile comptera être présente à l’audience ?
     Naïf ce juge qui demande d’un coup à Brault si Loffredo sera là quand l’affaire sera enfin jugée et qu’il sera temps de plaider. Gêné, le grand muet murmure dans son absence de barbe que non, que ce sera lui, l’avocat, qui fera office de partie civile. Nabe sourit et se prépare à sa flèche verbale à venir, qu’il a d’ailleurs parfaitement et exactement le temps de tirer avant que le juge ne le gronde comme un enfant turbulent :
     Le Juge. —Et vous, monsieur Nabe, vous comptez être présent ?
     Marc-Édouard. — Bien sûr ! Comme d’habitude, toujours tout seul.
     Le Juge. —  Alors, est-ce que vous aurez un avocat ?
    Marc-Édouard. — Non, parce que dans cette affaire on m’a dit que je n’en avais pas besoin, en tout cas que ce n’était pas obligatoire. Et puis surtout je n’ai pas les moyens de payer un avocat, contrairement à celui qui m’attaque et qui me…
     Le Juge. —  Monsieur !
     Marc-Édouard. — … demande 58.000€ parce que…
     Le Juge. —  Mais !
    Marc-Édouard. — … je le traite de « con », et de « lâche », ce qui peut être considéré comme attesté par les procédures dont il m’accable.
     Le Juge. —  CHUT !
    J’étouffe mes rires, et je crois bien que le juge aussi. Après un silence déconcertant, il reprend la parole :
     Le Juge. — Il faut que je fixe la durée de l’audience. Sur la durée de votre temps de plaidoirie, maître Brault ?
     Brault. — Je ne sais pas, euh, trente minutes…
     Le Juge. —  D’accord, et vous monsieur ?
     Marc-Édouard. — Hmm… 5 h ? 5 h 30 ?
     Le Juge. —  Non ! Pas 5 h…
     Marc-Édouard. — Alors c’est vous qui décidez.
     Le Juge. —  Non mais… Bon, alors je mets un temps équivalent à celui de l’autre partie ? C’est raisonnable.
     Marc-Édouard. — Exactement ! C’est tout à fait raisonnable, très bien.
     Le Juge. —  Euh, il y a des témoins dans ce dossier ? »
   À cet instant, c’est une information nouvelle qui est apportée par le juge à la connaissance de Marc-Édouard : le coup des témoins, il n’y avait pas pensé, ça n’avait jamais été abordé. Le juge précise en effet dans la foulée que c’est normalement impossible pour des affaires de ce genre, d’injures, et que ça ne se fait jamais… Brault répond naturellement par la négative, le juge note, et Nabe reprend la parole :
     Marc-Édouard. — Pourquoi pas… Si j’ai le droit, oui.
     Le Juge. —  Vous pouvez tout faire, mais pour les injures c’est…
    Marc-Édouard. — Oh si, croyez-moi, depuis janvier c’est très possible d’avoir des témoignages pour attester de la justesse des injures.
     Le Juge. —  Non mais pour ça il y a les attestations écrites…
     Marc-Édouard. — C’est fait déjà.
    Le Juge. — D’accord. Eh bien ça, c’est autre chose, moi ma question c’est pour les témoins oraux.
     Marc-Édouard. — Oui, si j’ai le droit, j’en prends.
     Le Juge. —  Eh bien alors vous me dites combien…
     Marc-Édouard. — Allez, on va dire trois !
     Le Juge. —  Ça fait beaucoup, hein, pour des simples injures ! Bon, trois témoins… »
     Les gueules d’enterrement de tous les personnages de l’assistance sont à pleurer de rire. C’est pour ça qu’ils sont tous en noir ? Les questions continuent et le juge demande à Brault de clarifier la situation financière de Loffredo. En effet, pour chaque affaire, la partie civile doit banquer un peu, débourser de l’argent pour faire avancer le dossier : faire chier son monde n’est pas gratuit, c’est déjà ça. Brault ment, il explique que Loffredo est un salarié normal, etc., alors qu’on sait tous qu’il est directeur artistique en freelance, et qu’avec sa femme juriste, l’amie de Nicolas Brault, ils se remplissent confortablement les poches chaque mois. Le juge Rondeau se penche d’un côté vers un juge, puis de l’autre vers le troisième, ils réfléchissent, laissant le temps à Marc-Édouard de se retourner, comme pour me sonder du regard et sourire, et finalement ils annoncent leur prix : ce sera 1000 euros dans les gencives de Loffredo, ce sous-Schpountz. C’est peu, mais c’est déjà ça. La date principale, elle aussi, tombe : ce sera le 13 juillet 2018 que l’affaire sera jugée, et l’audience durera deux heures.

     On ne perd pas une minute, je me lève, me faufile jusqu’à la porte, et on sort. Marc-Édouard est satisfait : la date lointaine, notamment, est une bonne chose. On se récite les dialogues qu’on a encore en mémoire, et on s’emporte en voyant d’avance l’énormité du coup des témoins et ce qu’on va pouvoir en faire…
     On décide de laisser tomber pour le travail sur les Éclats cet après-midi, on fera ça en fin de semaine. Marc-Édouard a quelques affaires à régler dans le coin, mais le temps est dehors si magnifique, et le ciel si bleu, que lui comme moi avons envie d’en profiter, de souffler un peu, et de débriefer aussi avec nos amis qui rôdaient dans le quartier. Je sors du palais par l’entrée principale, et je file à St-Michel, je m’engouffre dans Gibert, et je regarde des livres de peinture et d’histoire (c’est toujours mieux que les étages littéraires), en attendant. Quelques dizaines de minutes plus tard, on se donne tous rendez-vous au café « Le Départ », et alors que Loffredo doit serrer les dents une fois de plus à écouter Brault au téléphone lui annoncer qu’il en reprend pour dix mois et 1000 euros de frais, nous décompressons et débriefons à table, avant de nous lever pour partir nous perdre dans les rues autour, doucement, jusqu’à atteindre la Cour du Commerce-Saint-André et celle de Rohan, où Marc-Édouard, qui jamais ne cesse de rendre grâce à son présent le plus actuel, voulait nous montrer l’atelier où a été inventée la guillotine : c’était de circonstance…

David Vesper