mardi 30 janvier 2018
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Nabe rend libre !

Le 20 décembre 2017, Marc-Édouard Nabe a sorti, en surprise, le troisième numéro de sa revue, Patience. Après l’État islamique et les attentats de janvier 2015, Nabe a puisé dans ses archives pour réaliser un numéro sur Israël et Auschwitz. Eh oui ! Celui qui passe pour un antisémite et un révisionniste a effectué un voyage en Israël (décembre 1991), pour sa première communion, et en Pologne (octobre 2012) pour enquêter sur le révisionnisme. Ne vous attendez pas à une critique pro-palestinienne en Israël ou pro-nazie en Pologne. Nabe démontre, une fois de plus, son absence de principe, et donc sa liberté !
     « C’est intéressant qu’en 1984 un garçon de vingt-cinq ans, appartenant à une génération qui revendique de n’avoir plus rien à foutre des horreurs de la guerre, n’ait pas le droit de plaisanter dégueulassement sur les Juifs. Le mouvais goût et les douleurs, ça ne se discute pas. » Cette citation du premier livre de Nabe, Au Régal des Vermines, résume le projet littéraire de Patience 3. Si, au moment de sa sortie, on pouvait prendre le Régal pour un livre-programme, il fallait le faire au sens littéraire, surtout pas politique ! Ce premier livre contient toute la littérature de Nabe. Livre de concentration ?
     Un mot sur la couverture. Nabe en a fini avec le dessin de presse. Puisqu’il est dévoyé depuis Charlie, autant l’abandonner. La couverture est drôle et horrible, mais d’abord drôle. C’est un montage montrant un Juif vivant, interpelant depuis son four crématoire en flammes son bourreau nazi, lui faisant, index levé, une leçon de tolérance. Est-ce bien l’endroit et le moment ? Magnifique illustration par l’absurde de l’antienne de la liberté d’expression à la Voltaire… « Je ne partage pas vos idées mais je suis prêt à mourir pour que vous puissiez les exprimer ! »
     Moins on a quelque chose à dire, plus on défend la liberté d’expression. La couverture choque et peut décourager la lecture du magazine. Dommage pour Nabe ? Bien sûr que non ! C’est oublier que c’est un écrivain « de luxe », exigeant jusqu’à choisir ses lecteurs. Quand Nabe et son ami Catsap, un Juif breton à qui il a offert un voyage à Auschwitz pour ses cinquante ans, s’amusent à chercher un titre pour le récit de leur visite des lieux, ils ne trouvent qu’un titre imprononçable par tout acheteur : Je me suis fait chier à Auschwitz (p.100).

     Pourquoi ce numéro sur les deux lieux « sacrés » du judaïsme, Israël et Auschwitz ? Touche pas à mes terres promises ! Par provocation ? Sûrement pas… Nabe n’est pas un provocateur, c’est un subversif. Nuance ! Il aurait pu aller à Auschwitz poser Bagatelles sur un four ou en Israël croquer un bout de schtreimel… Le sens manque aux provocateurs, parce qu’il est trop occupé à guider l’action des subversifs ! Le sens fait sa sélection. Il a choisi son camp.
     En Israël et en Pologne, Nabe est donc accompagné par deux amis juifs. Le premier, qui en doute, est le dessinateur Frédéric Pajak (à l’époque, directeur de L’Imbécile de Paris), qui, en 1991, n’avait pas acquis sa petite notoriété germanopratine, mais qui déjà, dans le récit de Nabe, apparaît comme un compagnon de route aigri et jaloux qui se permet de juger sans arrêt celui à qui il sert de chauffeur tout le long (quinze jours) du périple palestinien. Officiellement, Pajak accompagne Nabe pour réaliser un numéro spécial de L’Imbécile mais aussi pour vérifier si un parent à lui ne repose pas dans un registre de Yad Vashem.
     Le second est donc Catsap. Beaucoup plus drôle et moins torturé sur son identité que Pajak. Catsap entre dans l’univers nabien au début des années 1990. On le voit dans le film de Fabienne Issartel tourné au moment de la sortie de Tohu Bohu (1993). Il est également l’auteur d’aphorismes publiés dans La Vérité (2003-2004). Catsap est juif, mais il l’assume et même l’assome, à coups d’humour noir ! Lui aussi, comme Nabe, prend très au sérieux l’extermination, en collectant dans ses pochettes des documents qu’il annote (avec un esprit hara-kirien !), dont seul Nabe peut connaître le contenu.
     Nabe fait ses voyages avec deux hommes, mais est « hanté » par ses femmes. C’est par le téléphone que le lien se maintient. Des appels hors de prix en 1991, des SMS en 2012. En 1991, Nabe est toujours avec Hélène, mais vit un amour avec Diane Tell raconté en détail dans Alain Zannini (2002).

     En 2012, c’est Audrey Vernon qui apprend (par hasard ?) l’existence de la nouvelle copine de Nabe, Leïla. La Pologne, terre de séparations. Elles apparaissent au fil du texte, faisant éclater leur beauté et leur amour. Elles n’échappent néanmoins pas à la juste cruauté de Nabe, avec notamment une disposition de photo illustrant l’idée que la visite du camp d’extermination se fait entre ses deux femmes amoureuses (p.101)…
     Inutile de dire que Nabe n’a pas eu besoin de chercher longtemps des photos « valorisantes » de ses quatre (aujourd’hui ex) femmes : toutes sont sublimes, et les images d’elles avec ou sans l’écrivain respirent l’amour, n’en déplaise aux jaloux (il y a de quoi !) de la Toile et d’ailleurs. Que ce soit Hélène, en débardeur dans un photomaton, ou Diane (en petite tenue dans un show), ou Leïla, en robe à fleurs devant un tableau d’Hendrix, ou Audrey, nue dans une piscine (double-page !), toutes nous sont révélées à l’époque exacte où elles sont « racontées » dans les deux textes…

     Les vingt ans qui séparent ces deux récits se ressentent dans le style de Nabe, mais également dans les moyens d’en rendre compte. Si l’écrit et le dessin servent de notes à Nabe en Israël, c’est avec une petite caméra qu’il consigne son voyage en Pologne. On le voit tenir l’appareil avec un amateurisme très professionnel (alors que tant de pros veulent faire amateurs…). Les tremblements, les mouvements brusques et la mise au point font partie intégrante du montage. Et c’est ce document qui est contenu dans le DVD collé sur la dernière page de Patience (et qui cache le cul de Gisèle, la mère de Catsap, plusieurs fois présente dans le numéro).

     Ce DVD illustre la seconde partie de Patience, qui est lui-même richement documenté. Près de 150 illustrations en tout genre : dessins, photos, manuscrits, couverture de livres, objets, œuvres de Catsap… Il y a la réalité augmentée, cette virtualité superposée sur ce que l’on voit. Et Nabe fait de la littérature augmentée. Le texte pourrait suffire à lui-même. Quand on lit Lucette (1995) ou Printemps de feu (2003), on a déjà l’impression de regarder un film. Pourtant, l’ajout des images permet renforcer la réalité du texte. Qui pourrait croire que Nabe a la place 33H dans son avion pour Tel-Aviv (p.5) ? Ce principe, initié avec Patience 1, se retrouve dans sa « gazette internet », Nabe’s News (lancé en juin 2017).
     La direction du montage de la couverture (toujours exécutée par son mystérieux  monteur), les illustrations tous azimuts, toutes collectées et mises en pages en un mois, démontrent bien que Nabe, en 2017, a la même énergie, la même intransigeance, la même cohérence qu’en 1985. Si on peut grimacer en feuilletant le livre, à la vue des cadavres, ce n’est qu’à la lecture du texte que l’on comprend leur place. Rien n’est laissé au hasard. Tout a un sens. L’humour est présent dans le voyage avec Catsap, qui le ponctue de son rire. Éclats (de rire) de Catsap !
     L’esprit de Choron a poussé les hommes au train. Catsap répétant les expressions du Prof tout au long du voyage. « C’est le rail de ma mère, c’est le rail de ma grand-mère », paraphrasant la colère de Bernier chez Polac, le jour de l’enterrement définitif de Charlie Hebdo. Seul Catsap pouvait prononcer la phrase qui concluait les fiches bricolages du Professeur Choron, pendant qu’il imite un déporté seul, toujours présent après 70 ans : « Et qu’est-ce qu’on dit ? Merci la solution finale ! ». Un badge Choron, représentant sa tête en seau en champagne, est posé sur le marchepied d’un wagon. Quand Nabe et Catsap imaginent que la nuit, les âmes des déportés se réveillent pour faire la fête, on ne peut qu’entendre le « Tango des affamés » du Professeur Choron : « Heureusement qu’il y a le tango ; La danse qui fatigue pas trop ; Tango, tango, tango ; Serre-moi pas trop je sens tes os ».

     On pourrait être dérangé de voir deux types déconner dans un camp d’extermination. Quand j’ai raconté le livre à une amie, je l’ai sentie à moitié choquée. Elle me racontait un voyage réalisé dans un autre camp, celui du Struthof, qui l’avait impressionné jeune. Je lui ai expliqué que Nabe et Catsap étaient parti à Auschwitz avec une idée, gonflée par la mémoire, et que le lieu leur avait paru demi-vrai.
     « Moi, je n’ai jamais eu peur, contrairement à beaucoup de goys zélés qui leur font toute la journée de la lèche, de dire aux Juifs ce que je pense de leur histoire (et de leur géographie), de leur culture, de leur humour, de leur art, toutes sortes de choses que je suis tout à fait capable d’apprécier si on me laisse aussi les critiquer ». Vingt ans (encore eux !) après la publication du Régal, cette citation du Vingt-Septième Livre (préface publiée en plaquette séparée en 2009) confirme et renforce la citation du Régal au début de cet article.
     Nabe en Israël ! Toujours pour une raison précise : sa communion le jour de ses 33 ans… On vit la vie hiérosolymitaine au rythme du Shabbat, on goûte à l’infâme cuisine casher (longues descriptions hilarantes et dégoûtantes), on bande aux belles soldates, on se désespère de voir les Palestiniens aussi résignés, on bouscule les sales touristes, on découvre les hassidims et leurs « gâteaux de fourrure », on subit la brutalité des flics et des rampouilles israéliens, on est brinquebalés d’hôtels miteux en hôtels pourris. Mais surtout, on voit la communion de Nabe, le jour de ses 33 ans, à Jérusalem ! Ceux qui aiment le style du Journal intime, ou qui se désespèrent de le savoir brûlé à Patmos, apprécieront ce récit. On retrouve parfois la déception de Visage de Turc en Pleurs (1992), livre dans lequel Nabe visite la Turquie de son père, la Turquie de son grand-père.

     C’est dans une voiture de location, conduite par Pajak, que Nabe visite la Palestine occupée. Le quartier kurde de Jérusalem, la place Manger de Bethléem, la basilique de la Nativité, le Saint Sépulcre, le Mur des Lamentations, Beersheva, Saint-Jean-d’Acre. Des lieux symboliques entachés par des touristes. Un tourisme présent à Auschwitz : dans le DVD, on voit un type, clope aux lèvres, prendre une photo d’un trou où les cendres étaient versées…
     Les Palestiniens apparaissent au bord des longs trajets en voiture de location. Ils sont vus comme des Arabes passifs, des « terroristes » peu terrorisants, des résignés. Nabe calme les discours pro-israéliens sur Auschwitz et sur les Palestiniens. Aujourd’hui, ce n’est que « ça ». Si les Arabes ont envahi Israël en réponse à son invasion de la Palestine, ils ne sont plus aujourd’hui une vraie menace. Nabe imagine un dessin : « J’ai envie de dessiner un vieil Arabe amputé, en keffieh minable, mendiant près d’un tas de cailloux. Légende : “Terroriste palestinien au combat...” » (p.25). Si le génocide a eu lieu, son lieu de mémoire numéro un n’est qu’une ruine à demi-reconstituée.
     Le 27 décembre 1991, au Saint-Sépulcre, Nabe fait sa première confession auprès du père Briand. « Oh, Ça va être les écuries d’Augias ! » (p.22). Son plus grand péché, « c’est de ne jamais vouloir quitter l’extase ». C’est quand il avoue au père Briand qu’il a une femme et un enfant qu’il manque de s’évanouir. Comme une touriste américaine devant la montagne de cheveux coupés à Auschwitz… Finalement, c’est Nabe qui vit au milieu des touristes, qui se bousculent comme des bêtes avant l’abattoir… Il ressent la tension religieuse de Jérusalem, mais aussi l’absence de « tension mémorielle » à Auschwitz.
     Le voyage à Auschwitz est organisé par Nabe pour honorer une promesse. C’est pour les 50 ans de Catsap qu’il l’invite à s’y rendre. Mais c’est aussi pour enquêter sur le terrain, contre le négationnisme. En 2012, Nabe écrit ce qui va devenir le deuxième tome des Porcs. Et l’anniversaire de Catsap est une raison pour se rendre sur place. Comme le dixième anniversaire des attentats du 11-Septembre permettra à Nabe un long développement dans Les Porcs 2. « On revient en arrière pour aller en avant », disait-il dans un Éclat. Le récit en Israël a été transposé dans L’Âge du Christ (1992) et celui à Auschwitz sera prolongé sans doute dans un livre à venir.
     Le génocide est présent dans les deux récits. En Israël, Pajak veut compulser le registre du musée de l’holocauste (Yad Vashem) pour y trouver son nom et s’assurer de sa judéité. À Auschwitz, Nabe et Catsap ont le mauvais sentiment d’être dans un musée. Il n’y a que l’usine d’Oskar Schindler qui impressionne Catsap. S’il a piqué une pierre à Auschwitz, il n’ose pas prendre une poignée de trombones du bureau. Pourquoi ? Parce que tout est vrai. Chaque objet a été porté, senti, vécu, par les acteurs de l’époque. C’est un morceau d’histoire, et non de mémoire.

     Avec sa caméra et leurs commentaires, Nabe et Catsap montrent ce qu’est Auschwitz aujourd’hui : un lieu de mémoire sans vie, qui ne tient que par les larmes que les milliers de touristes (encore eux !) amènent avec eux. Catsap craignait ce lieu spécial, mais la réalité d’Auschwitz l’a déçu. Il y a quelque chose de faux. Ceux qui ont rénové les lieux ont fait, par certains endroits, n’importe quoi. La fameuse porte vitrée, qui fait le bonheur des révisionnistes, trop content de dire que les promis au gaz auraient pu respirer en la cassant, est fausse ! Elle n’a pas servi au moment des crimes. Elle s’ouvre de l’extérieur vers l’intérieur, est en bois, avec une vitre. Il y a des portes d’époque, autrement plus solides, capables de résister aux coups désespérés des victimes. La fausse porte a tapé l’œil des conspis, qui ne voient même plus les vraies ! Pour Catsap, Gorée est plus émouvant (mais n’en reste pas moins « contesté » par Faurisson) et fait d’Auschwitz un « échantillon de Gorée ».
     Il y a d’autres éléments qui confirmeront aux gens bien informés à quel point le révisionnisme est une connerie ! Le DVD est une sorte de documentaire anarchiste. Pas de sensiblerie, que des faits ! Lorsque Catsap marche à l’intérieur des ruines d’une chambre à gaz, Nabe la décrit : là, le déshabillage, là, au sous-sol, le gazage, ici, le monte-charge, et là, dans ce bâtiment, celui juste à côté du faux véhicule de la Croix-Rouge, les fours crématoires. Pour l’anecdote, le jour où Nabe et Catsap arrivent à Auschwitz, Faurisson est hospitalisé pour un infarctus ! La trouille d’être enfin définitivement démasqué ?
     Les deux récits sont l’occasion de petits portraits de Nabe. Pajak comme Catsap se laissent aller à des remarques sur l’écrivain et l’homme. Pajak critique l’artiste, quand Catsap admire l’homme. Pajak refuse d’être un artiste, déteste l’univers de Nabe, mais ne peut s’empêcher de l’admirer « pour des qualités qui en principe sont tout ce que je déteste » (p.38). Il considère que Nabe n’est « entouré que de flatteurs ou d’hypocrites » (p.25).

     Catsap, lui, est plus fraternel. Lui qui a renié ses quatre frères, ne connaît qu’ « Alain Zannini ». Il admire la parole de celui qui lui a promis Auschwitz pour ses cinquante ans… La visite d’Auschwitz avec Nabe l’a libéré de la culpabilité de sa mère d’avoir survécu, contrairement à son grand-père, Max Caciaf. Ce n’est qu’à la fin que l’on comprend que l’aïeul a été victime d’une piqûre de phénol dans le cœur… Au début du texte, ça aurait sonné comme une justification, voire une excuse.
     Nabe macht frei ! Et contrairement au panneau original, aucune lettre n’est là pour inverser le sens. Nabe rend vraiment libre, quand le travail rend vraiment mort… Sa lecture apaise, retire un fardeau, allège un poids moral. Avec Patience 3, il dégonfle Auschwitz. Il ne nie rien du tout : le génocide a eu lieu, la chambre à gaz a été existé, il y a eu application d’un projet de solution finale qui a assassiné des millions de Juifs. Nabe est juste, entre les « pleurnicheurs de la mémoire » veulent faire de la chambre à gaz le point culminant de leur histoire et les conspis, qui croient que pour ne plus autant parler du génocide juif, il faut le réduire, le casser, le nier. Ce n’est pas la bonne manière. Le conspi contourne le problème. Au contraire, il faut s’affronter à ce lieu de mort (d’hier et d’aujourd’hui) pour le prendre tel qu’il est : un moment d’histoire, mais pas de mémoire.

     Je crois que les lecteurs, particulièrement les « nabiens », n’ont pas encore pris la mesure de l’importance de ce Patience 3, non seulement dans le corpus de l’auteur d’Au régal des vermines, mais aussi pour la connaissance de ces sujets (Israël et Auschwitz). Il faut lire Patience 3 et le méditer, entre deux éclats de rire et de terreur !
     Ce magazine regorge de littérature, de savoir, de drôlerie et de pincements au cœur, et surtout, il marque une réouverture nette à l’autobiographie chez Nabe, dont souvent beaucoup se sont plaints du manque ces derniers livres et qui, là, ne s’en délectent pas. Étrange… C’est comme si Nabe allait si vite, aussi bien dans le passé que dans le présent, qu’il est déjà dans l’avenir et que même ses plus rapides suiveurs sont dépassés !… Tant pis pour les retardataires. Nabe est comme l’Histoire, il ne repasse pas les plats.

Docteur Marty