mercredi 28 février 2018
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Pas de Brault, pot !

Il est environ midi et demi, ce mercredi 20 décembre, quand je m’attable en terrasse de la Gentilhommière, à côté de la place Saint-Michel. Je suis très en avance, mais j’avais à faire ce matin dans le quartier, un entretien d’embauche (pour être libraire, si vous voulez tout savoir, dans une librairie plutôt élitiste, à deux pas de la Sorbonne, et qui, comme tout entretien d’embauche, s’est très cliniquement déroulé, de façon à me laisser dans la plus totale ignorance quant à savoir si oui ou non m’échoirait finalement le poste tant convoité), et puis d’ultimes courses de Noël, cadeaux, chocolats…
     Je commande un café et avant même qu’il me soit servi, deux grosses mains d’ours se posent violemment sur la table, accompagnées d’un tonitruant : « Beh alors, Tommy ! » C’est Julien, suivi de près par Anthoine, ce dernier tout spécialement venu en covoiturage de ses contrées nordiques… Parfait ! Entre vieux galériens embarqués hier encore dans la même galerie, le temps passera plus vite. Hop, s’il vous plaît, deux cafés supplémentaires, Julien m’offre un palet breton, et la conversation s’engage façon feu d’artifice : Trump, Miss France, la grippe, Xavier Dolan, les Français (et plus particulièrement les Parisiens, constamment oppressés) qui tiennent à leur « bonjour » en toute circonstance, etc. Et bien sûr l’ordre du jour : l’audience des débats dans le procès lamentable qui oppose Marc-Édouard Nabe, écrivain, à Yves Loffredo, anonyme élevé par le premier au rang royal de personnage comique inoubliable et qui, plutôt que d’en tirer fierté, trop con manifestement pour assumer ce rôle glorieux dans l’Éternité, a préféré opérer sur lui cette fâcheuse tératogénèse (cf. Les Porcs, chapitre cxcv) qui l’a révélé, non plus en fidèle corniaud nabien, à la fois espion de la Dissidence et directeur artistique de l’anti-édition, mais en traître absolu parasite impardonnable, tout à fait à l’image de son ex-compère Salim Laïbi…
     13 heures 30. Chacun va pisser, après quoi nous partons pour le Palais de Justice, sur l’île de la Cité, à trois cents mètres à peine (ces informations topographiques paraîtront à beaucoup superflues, mais j’aime à croire que Nabe’s News est lu partout dans le monde, de Paimpol à Hanoï, d’Aden à Montevideo, de Raqqa à la Nouvelle-Orléans, y compris par des âmes casanières ou désargentées n’ayant jamais fait le voyage à Paris et qui n’ont pour se représenter la Ville Lumière que l’image d’une tour Eiffel scintillante, ou plutôt, par les temps qui courent, troquant régulièrement ses lumineuses parures pour une robe de deuil censée rendre hommage aux victimes de tel ou tel attentat – à la condition obligatoire que celui-ci soit l’œuvre de ces tarés d’islamistes, sinon on s’en branle, pas la peine d’éteindre quoi que ce soit).

     Dans la file d’attente (longue, très longue, plus longue qu’au Louvre ou à Beaubourg), nous retrouvons Valentin et Dimitri, avant d’être rejoints quelques minutes plus tard par les frères Vesper. David propose que nous passions par l’entrée de la Sainte-Chapelle, comme il l’avait fait la fois dernière sans rencontrer le moindre obstacle. Okay. Les Vesper d’abord, qui passent tranquille. À notre tour : Anthoine, Julien, Dimitri, Valentin et moi-même… Refoulés ! Le vigile est un Noir (pléonasme, comme dirait Nabe), mais pas le genre videur de boîte de nuit, plutôt grand chef papou, pas très grand, un peu large, la mine renfrogné, et qui marmonne : « Non, messieurs, vous, vous êtes là pour une prestation de serment (ah bon ?), faut que vous alliez à la file là-bas. » J’insiste un peu, l’air naïf : « Mais ce n’est pas ici pour voir les vitraux de la Sainte-Chapelle ?… » Le grand chef continue de remuer négativement sa grosse lèvre inférieure, intraitable. Merde.
     Nous revoilà au milieu de la queue (et non tout au bout car après avoir échoué dans notre tentative de forcer le passage par l’entrée de la Sainte-Chapelle, nous sommes heureusement tombés sur Docteur Marty, venu seul et sagement rangé dans la file, au niveau de qui nous avons donc pu nous réincruster). Ça n’avance pas, ou très lentement. À l’image de la justice française, en somme… Marc-Édouard arrive, proprement rasé, les cheveux fraîchement coupés, et d’humeur espiègle, comme à son habitude. « Allez, après tout, ça n’est jamais que 56 000 euros qui se jouent aujourd’hui… Bagatelle ! » dit-il en nous quittant pour rallier la queue spéciale des convoqués.
     Rafaël, Anne et leur fils Aurélien se ramènent à leur tour. Ça commence à grogner derrière, forcément, à force de se voir griller la politesse… On se fait carrément engueuler par une femme juste derrière, parce que c’est pas correct, ce qu’on fait, et qu’une personne elle veut bien, mais là, eh beh on est dix et gnagnagna… Anthoine, gentleman, l’invite à passer devant nous. Ils sont sympas, ces nabiens, quand même, quoi qu’on puisse lire ça et là sur Internet, comme quoi on ne serait qu’une bande de bobos pseudo-littéraires à demi pédés en mal d’esclandre et de subversivité, larbins à la solde d’une espèce de gourou maniaque fou à lier qui prétend que ce sont les Arabes qui ont fait le 11-Septembre, ha ha ha, la bonne blague !… Il n’empêche, on est sympas – et, je vous le garantis, beaucoup moins perdus qu’on n’en a l’air…
     En attendant, je discute avec Aurélien. Je l’adore, ce gamin ! La dernière fois que je l’ai vu, c’était au lancement des Porcs, le soir du 10 mai (car si le livre est officiellement sorti le 8, au lendemain de la victoire d’Emmanuel Macron, les 1 500 exemplaires n’ont été livrés depuis l’Italie que le 10, en début d’après-midi, et dans un lieu bien évidemment tenu secret). À présent, il est en classe de quatrième, et il a bien grandi, il fait quasiment ma taille, à deux centimètres près… Il me demande comment vont mes amours, si je fréquente toujours cette fille, là, qui me posait des lapins. Non, je suis avec une autre maintenant, une histoire plus sérieuse… Oh ! Il me prend dans ses bras, comme pour me féliciter, en petit séducteur des cours de récré qu’il est…

     Bon, déjà 14 heures 25, et on n’a pas tellement avancé. À ce rythme-là, on risque de rater le début. Julien se décale légèrement sur la pointe des pieds et constate qu’à l’entrée de la Sainte-Chapelle, le grand chef a fini son tour de garde… C’est une femme qui le remplace, noire aussi (parité oblige). On retente notre chance ? Allez, mais cette fois à tour de rôle, afin de ne pas éveiller les soupçons… Et miracle, ça fonctionne. Nous passons tous, les uns à la suite des autres, comme si de rien n’était. Au contrôle de sécurité, à l’intérieur, il faut carrément enlever sa ceinture avant de franchir le portique.
     Dans la petite cour, je retrouve Marc-Édouard, qui a subi les contrôles en même temps que moi, mais à l’autre « checkpoint », celui du tribunal.
     – Bon, c’est par où ? demandé-je. C’est que je ne suis encore jamais venu, moi…
     – Y a qu’à suivre le guide ! C’est ma seconde maison ici…
     Je remets ma ceinture, et emboîte donc le pas allègre de Marc-Édouard en direction du premier couloir qui s’ouvre sur notre gauche, pénétrant ainsi pour la première fois de mon existence à l’intérieur du tribunal de grande instance de la ville de Paris.
     Longs corridors, hall majestueux, escaliers marmoréens, le tout sans croiser grand-monde, ce qui est étonnant vu la foule au-dehors qui fait la queue… C’est immense, pour tout dire, et assez labyrinthique. Aucune indication d’orientation nulle part. Seul, il est certain que je me serais perdu. Ça y est, nous sommes devant la 17e chambre, la fameuse… Il est 14 heures 35. Nous retrouvons les Vesper, qui attendaient là depuis bien une heure. Bon, il semble que nous soyons au complet. Nous poussons les grandes portes en bois massif et pénétrons dans la salle, de taille moyenne, guère impressionnante, quoique haute de plafond. Au plafond, justement, une fresque pompière moche, qui représente l’allégorie de la Justice, munie comme il se doit de ses attributs traditionnels que sont le bandeau, la balance et le glaive… Tous les murs sont tapissés de boiseries claires sommairement ouvragées. Nous allons nous asseoir sur les bancs pourris du fond, ceux des premiers rangs, molletonnés de cuir, étant réservés, comme me l’explique David, aux avocats… aux avocats et au garde-chiourme de service, en l’occurrence un grand rouquin barbu hipster, avec des yeux de cheval, qui a l’air de se faire chier puissamment. Quelle bavure a-t-il pu commettre ce pauvre flic pour se retrouver dans la force l’âge à moisir dans une salle d’audience ?
     Aurélien s’assied à ma droite, tout excité par le spectacle qui s’annonce. Comme moi, c’est la première fois qu’il met les pieds dans un tribunal. Un peu plus loin, Marc-Édouard discute avec son avocate, Isabelle Coutant-Peyre, qu’on ne présente plus. Quant à l’avocat de Loffredo, il se fait attendre… Ce serait drôle, je songe, qu’il ne vienne pas, que par trouille il déclare forfait et que Nabe soit d’office déclaré vainqueur, bravo, affaire suivante ; ou – mieux encore – qu’il en ait eu tout simplement ras-le-bol, ras-le-bol des aberrantes récriminations de son client, qu’il ait jugé – à raison – que même s’il centuplait ses honoraires, cela ne vaudrait toujours pas le coup, qu’il avait mieux à faire, que c’était du temps gaspillé en pure perte, qu’il ne s’était pas coltiné toutes ces années d’études à bouffer du code civil pour assurer la défense d’un tel tocard, et que, définitivement, sa carrière, fût-elle modeste, fût-elle médiocre, l’appelait à plaider de plus nobles causes (ça ne devrait pas être difficile). Mais non, hélas, le voilà qui arrive, timidement, Me Nicolas Brault, les bras chargés de volumineux dossiers… À ce que j’ai compris, en plus, c’est un fidèle lecteur de Nabe’s News, à son corps défendant bien sûr, et avec une regrettable propension à s’effaroucher du moindre persiflage à son endroit, alors prenons garde à ménager sa susceptibilité… Marc-Édouard revient vers nous.
     — Tu as amené tes troupes ! lui lance Coutant-Peyre à l’autre bout de la salle.
     C’est à ce moment précis que, par la porte située derrière le grand bureau en bois, sur l’estrade, les trois juges font leur entrée.
     — Debout, mes troupes ! nous commande Marc-Édouard en levant les bras tel un chef d’orchestre.
     Toute la salle se lève et se rassoit comme un seul homme, Marc-Édouard à ma gauche. Le spectacle peut commencer.
     On imagine toujours les juges comme des vieillards très vénérables, pétris de sagesse, emperruqués… Mais non, en vrai, ce sont des péquenauds comme tout le monde, qui font leurs heures hebdomadaires et regardent TF1 le soir avec bobonne. Qu’est-ce que ces gens-là entendent à la littérature ? Sont-ils compétents pour statuer sur des questions qui, pour nous, lecteurs gavés d’absolu plaçant l’art au-dessus de tout, ne se posent pas, ou du moins ne devraient pas se poser, mais qui, en ces temps où la bêtise la plus crasse sert de paravent à l’obscurantisme le plus insidieux, ne peuvent que ravager le cerveau déjà complètement abruti du commun des mortels ? Les juges sont-ils en mesure de comprendre qu’un personnage comme Loffredo, au fort potentiel comique, dans un livre de mille pages traitant du conspirationnisme, est essentiel pour rendre l’ensemble plus digeste, plus lisible, plus romanesque, et par conséquent plus littéraire ? D’autant que rien n’est faux, rappelons-le, rien dans Les Porcs ne peut tomber sous le coup de la diffamation, alors où est le problème, si ce n’est l’honneur soi-disant bafouée d’un pauvre type parmi d’autres ?

     Le juge central – le président – doit avoir quelque chose comme trente-cinq ans à peine. C’est un barbu brun à lunettes, avec une bonne tête de premier de la classe. La juge à sa gauche est une vieille plutôt guindée, le visage froid, l’air pas commode. Quant à celui qui se tient à sa droite, donc face à moi (les nabiens se sont installés sur les bancs de gauche), c’est un jeune aussi, mais impeccablement rasé celui-là, les cheveux coupés très court, et avec dans le regard une espèce d’étincelle qui brille en permanence. De là où je suis placé, c’est-à-dire d’assez loin, je lui trouve une certaine ressemblance avec Florian Philippot, ce qui, à défaut de me le rendre sympathique, fait que je lui attribue automatiquement cette vivacité d’esprit caractéristique des personnes nées sous le signe du Scorpion… Ces deux juges assesseurs ne prononceront pas une parole de toute l’audience, se contentant de grimacer pour l’une, de sourire pour l’autre, restant de marbre la plupart du temps, les yeux en l’air, comme s’ils n’étaient pas concernés.
     C’est donc le président qui parle. En guise d’ouverture, il demande si le demandeur est présent… Non, évidemment, trop lâche pour ça. Il est représenté par son avocat. D’accord. Et le défenseur, M. Alain Zannini ?…
     — Oui, toujours présent ! dit Marc-Édouard en se levant.
     — Très bien, dit le juge. Vous pouvez venir vous asseoir devant votre avocate.
     Marc-Édouard va donc s’installer tout devant, face au juge Philippot (appelons-le comme ça). Le premier de la classe poursuit en faisant, comme cela est prescrit sans doute par le rituel judiciaire, un résumé de l’affaire. Il semble avoir bien étudié le dossier, malgré quelques petites erreurs factuelles ainsi qu’une hésitation pour le moins regrettable quant à la prononciation du nom de plume du défenseur, à savoir – interroge-t-il à voix haute ! – Marc-Édouard Nabe ou Marc-Édouard Nabé ?… Mine de rien, c’est un problème. N’avoir jamais entendu parler de Marc-Édouard Nabe, n’avoir aucune idée de la vérité crue et sans pitié qui fait le sel – ou plutôt le piment – de sa littérature, ce n’est pas grave en soi, qui s’en fout ? mais ça le devient quand il s’agit de juger, en correctionnelle, avec donc entre ses mains le pouvoir suprême d’accorder la grâce ou de condamner aux peines les plus aberrantes, un fragment d’un fragment de cette littérature (à savoir la vingtaine de pages concernant Loffredo dans les mille pages des Porcs parmi les milliers de pages que compte l’œuvre de Marc-Édouard Nabe).
     Autre problème, de moindre importance : le juge n’utilise pas le micro. À quoi bon mettre des micros putain si c’est pour pas s’en servir ? Tribunal portes ouvertes, accessible à tous, aux jeunes, aux vieux, aux malades, aux handicapés, venez découvrir, ô peuple, comment fonctionne la justice de votre pays, mais n’espérez pas comprendre quoi que ce soit à ce petit cérémonial, la cour a ses mystères, et tient à les préserver !… Par conséquent, le public que nous sommes, confiné au fond de la salle, est obligé de tendre l’oreille, c’est assez désagréable.
     Et c’est long ! Le juge récapitule vraiment l’affaire étape par étape, point par point, date après date, depuis le tout début, depuis la première assignation loffredesque, en janvier 2016, qui fut vécue par nous tous – Marc-Édouard le premier – comme une scélératesse par trop inimaginable, une trahison au bas mot historique, et avait transformé la galerie de la rue Sauton en véritable conseil de guerre. Je nous revois tous ce soir-là, dans une ambiance fiévreuse qui gagnait même notre cher Darius (lequel se déversait en éructations plus affolées les unes que les autres), surpris, déçus, dégoûtés, en train de rédiger nos témoignages contre ce brave type au teint goudronneux, un peu sinistre, un peu limaçon, « ce ravioli gris trop cuit », que par l’intermédiaire de Marc-Édouard on avait tous côtoyé, avec qui on avait causé comme ça de choses insignifiantes, qui, pour ma part, m’avait même invité une fois à la pizzeria où l’on allait toujours, à deux pas de la galerie, rue Maître-Albert, et dont personne, enfin, n’avait vu venir l’immonde, l’impardonnable volte-face… Ah, Loffredo, prépare-toi à passer du bistre au cramé, car la bouche de Lucifer est plus chaude qu’un four à pizza !…
     À côté de moi, Aurélien s’emmerde déjà. Y a de quoi, en même temps… « Ce sera mieux quand les avocats parleront », lui murmuré-je pour le rassurer, mais en vérité je n’en sais rien, et même j’en doute. Enfin, au bout d’une bonne vingtaine de minutes, le juge termine son laïus et cède la parole à Me Brault, l’accusation – qui ne la lâche plus, le petit sacripant (et non « le sale enculé » qui, en l’absence de preuves tangibles, constitue une formule diffamatoire…) !
     Trois quarts d’heure aussi inaudibles qu’interminables ! J’en viens à regretter le juge, dont la voix avait presque des accents pavarottiens en comparaison de celle de Me Brault. Et quelle infâme plaidoirie il nous fait ! Mais plus j’y songe, pouvait-il en être autrement ? C’est son boulot après tout. En matière judiciaire, c’est connu, tous les coups bas sont permis, estompages, dissimulations, inexactitudes, mensonges… La vérité est le plus sûr moyen de perdre un procès, sinon comment expliquer que des accusés qui se sentent parfaitement innocents soient amenés, très souvent, à plaider coupables ? Ils n’ont pas le choix, quand ils ont une sale gueule, quand les apparences sont contre eux, quand ils n’ont pas d’alibi, quand personne ne veut croire en leur innocence, il vaut mieux dans ce cas reconnaître ses torts imaginaires et s’inventer des circonstances atténuantes, des problèmes d’argent, des soucis de santé, un traumatisme psychologique remontant à la lointaine enfance, une mère alcoolique, un père absent, un frère épileptique, une dépendance à une drogue quelconque, un surmenage professionnel, une crise inattendue de somnambulisme, une éruption d’acné défigurante, n’importe quoi, pour apitoyer les juges ou les jurés et tenter d’atténuer un tant soit peu leur verdict…
     Là, en revanche, c’est l’inverse : Me Brault s’évertue à nier la véritable nature et la connerie congénitale de Loffredo, presque comme si celui-ci n’avait été qu’un bon père de famille heureux de payer ses impôts, un mec lambda qui n’avait rien demandé, que Nabe aurait rencontré par hasard dans la rue et sur lequel il aurait jeté comme ça son dévolu machiavélique… Il nie aussi le second degré, et le troisième, et le trente-sixième, l’humour en général… Chaque mot des Porcs à propos de Loffredo est pris au pied de la lettre, strictement, comme une attaque à la fois gratuite et mûrement réfléchie, la volonté manifeste de faire le mal, de réduire plus bas que terre un pauvre homme pétri de naïveté, en révélant ses errements les plus honteux, ses secrets les plus inavouables… Ça s’appelle le « droit au respect de la vie privée ». À la bonne heure ! Au-delà du fait que dans la littérature de Marc-Édouard Nabe (littérature que Loffredo connaissait très bien, ou plutôt, vu les circonstances, qu’il feignait de connaître), le devoir de vérité prime et primera toujours sur le droit au respect, que ce soit le respect de la vie privée, le respect de la digité humaine, le respect des bonnes mœurs, des croyances, des morts, des petites cuillères, tous bannis, éradiqués au même titre que les plus assommants vilains poncifs, on peut opposer l’argument suivant, imparable à mes yeux : Loffredo savait, Loffredo était parfaitement au courant de ce qui l’attendait, Loffredo n’a jamais ignoré qu’il serait un personnage crucial du livre à venir, et ce personnage, Loffredo a même joyeusement contribué à sa création lors de quelques-unes de nos séances de correction à la galerie, entre septembre et décembre 2016. Douze témoignages – dont le mien ! – sont là pour attester que c’est Loffredo lui-même qui, à la demande de Marc-Édouard, a fourni les nombreuses informations d’ordre privé le concernant. Tout ça pour ensuite lâchement mollarder dans le bouillon…

     Que Loffredo ne soit pas satisfait du résultat, que ce soit dur à encaisser, qu’il regrette dès lors d’avoir sacrifié dix ans de sa vie pour une admiration finalement pas suffisamment réciproque à son goût, soit, je veux bien le croire, et même je comprends. Mais alors pourquoi, funeste andouille, sachant à quel monstre entacheur tu avais affaire, n’as-tu pas poliment coupé les ponts avec Marc-Édouard, merci pour ce moment, plutôt que de te lancer connement dans ces démarches judiciaires ahurissantes ? C’est là l’unique question que les juges devraient se poser.
     Quant à nous, on se fait chier. Me Brault est parti, il ne s’arrête plus. Tracts à l’appui (sur lesquels n’apparaissent que les initiales de Loffredo), il essaie de faire croire que son client a toujours voulu garder l’anonymat. C’est à peine s’il ne prétend pas que c’était une condition contractuelle. Pas de brault, Pot, de contrat il n’y a jamais eu. Il dit aussi – et c’est assez culotté – que si de tous les individus décrits et plus ou moins malmenés par Nabe dans l’ensemble de ses livres, Loffredo est le seul à avoir osé entreprendre une action en justice contre cet auteur qui se croit décidément tout permis, c’est justement parce qu’il faut du courage pour s’attaquer à un tel énergumène, que les autres avant lui ont eu peur, c’est normal, mais que Loffredo, lui, a bravement sonné l’heure de la révolte. Loffredo courageux. SIC ! Et Nabe serait lâche, la preuve (là, Me Brault se retourne et nous désigne) : il est venu accompagné par toute une foule de partisans… Hum, face à ce dernier argument, indépendamment des questions de courage et de lâcheté, moi je conclurais que Nabe a des amis et que Loffredo n’en a aucun, mais je ne suis pas juge, hélas.
     Aurélien pose sa tête sur mon épaule en poussant un long soupir. On s’endort. C’en est trop. Pour passer le temps, je sors et consulte mon portable, oh, tiens, j’ai reçu un petit texto de ma copine… Alors que je m’apprête à lui répondre, le flic hipster se précipite sur moi et m’ordonne de ranger mon téléphone. Pfff, je suis donc condamné à ne pas perdre une miette de la folle tirade de Me Brault, lequel poursuit son grand délire sur le respect de la vie privée, blablabla, avant d’enchaîner sur sa seconde marotte, tout aussi abracadabrantesque : le « droit moral ». Loffredo est un artiste spolié, le seul et unique créateur de la charte graphique de l’anti-édition, et Nabe lui aurait volé la couverture des Porcs… Alors oui, il est temps de passer aux aveux : Nabe n’est pas graphiste, il n’a jamais rien pigé, peuchère, ni à Photoshop ni à InDesign, cependant il maîtrise à peu près Word, et qui à part Loffredo serait assez con pour demander davantage à un écrivain ? De là à conclure que Nabe est mentalement incapable de concevoir une couverture, c’est-à-dire, grosso-modo, des couleurs et des formes ?… Laissez-moi rire. Loffredo n’a jamais été rien d’autre qu’un exécutant, ce qui ne l’empêchait pas de faire des propositions, bien sûr, mais il est absolument fou de penser qu’il puisse être seul à l’origine de toute l’esthétique de l’anti-édition. Et je suis sûr qu’au fond de lui, Loffredo ne le pense pas. Moi qui travaille avec Nabe depuis environ un an et demi, il m’a fallu moins d’une semaine pour éprouver – et devoir gérer comme on gère un enfant capricieux, braver comme on brave un vent de tempête qui souffle sans interruption – son perfectionnisme maladif, sa manie du contrôle, le besoin très capricornien qu’il a de tout superviser, d’avoir le dernier mot en tout et pour tout, alors comment diable Loffredo pourrait-il l’ignorer, lui qui a passé dix ans au service de la bête ?…
     Le droit moral, je suis persuadé que Loffredo n’en a rien à foutre, en vérité. Sur conseil de son avocat, il a dû faire rajouter ça à la liste, histoire de gonfler le dossier, mais ce qui le fait chier (ou pas, je crois me souvenir qu’il était assez fréquemment sujet à des problèmes digestifs), ce n’est pas que Nabe réutilise ses pseudo-créations graphiques à la portée du premier connard venu, c’est que le monde entier (alors même que s’il avait fermé sa gueule, sa pathétique légende ne se serait propagée qu’à travers le cercle très restreint des nabiens, qui pour la plupart l’auraient vite oubliée) sache désormais qu’il a été skinhead dans sa jeunesse, qu’il a voté Le Pen en 2007, qu’il a fréquenté avec ferveur et admiration les pourritures notoires que sont, entre autres, Dieudonné, Soral et Laïbi, qu’il préfère une de ses filles à l’autre, et surtout – le paroxysme de l’humiliation ! – qu’il a pris une cuite une fois dans toute sa foutue vie de merde.
     Dans sa défense absurde des intérêts de Loffredo, Me Brault en vient à raconter n’importe quoi. Un exemple, particulièrement cocasse : avant que Loffredo n’arrive tel le messie dans la vie et l’œuvre de Marc-Édouard Nabe, il n’y avait aucune cohérence graphique dans les couvertures des livres de celui-ci, c’était fait pour ainsi dire à la va comme je te pousse, un travail de tâcheron, sans la moindre homogénéité… Siné, Willem, Vuillemin et Gébé, qui signèrent chacun une couverture pour Nabe, apprécieront, et trois d’entre eux se retournent d’ailleurs dans leur tombe. Sans parler de l’extraordinaire harmonie graphique qu’il y a entre les quatre tomes du Journal intime, et entre les deux volumes du diptyque Oui et Non… Spécialiste de la propriété littéraire et artistique, intervenant entre autres dans le domaine de l’édition, Me Brault fait semblant d’ignorer, d’une part, que Nabe a longtemps été publié chez différents éditeurs ayant chacun leur propre charte graphique, avec donc des maquettes de couverture déjà plus ou moins définies, et d’autre part, qu’à moins de s’appeler Stephen King ou Barbara Cartland (et encore), aucun auteur publiant dans le circuit traditionnel ne peut se targuer d’avoir sa propre collection uniquement dédiée à ses œuvres. Et pourquoi pas un éditeur par auteur pendant qu’on y est !…
     À deux reprises au cours de sa minable plaidoirie, Me Brault évoque aussi l’assistant de Loffredo, Thomas Moulin, présenté à chaque fois comme le « correcteur » des Porcs. Hé oh, Brault ! Déjà, Thomas Moulin, il est composeur, il ne corrige pas, pas du tout, il compose, c’est tout à fait différent, il met en page, et surtout, et surtout, et surtout, le correcteur, il est dans la salle, il t’entend, et il n’aime pas trop se faire spolier, tu vois, question de droit moral… À travers cet exemple qui me concerne personnellement, j’entends moins rendre à César ce qui lui appartient que montrer l’application tout relative avec laquelle Me Brault prépare ses dossiers.
     En revanche, l’application qu’il met à s’éterniser est tout sauf relative. Les avocats de l’audience suivante, prévue sans doute à 15 heures 30, sont arrivés et attendent sagement sur leurs bancs réservés que celle-ci s’achève. Je vois Coutant-Peyre saluer l’un d’eux de sa longue main décharnée pleine de grosses bagues scintillantes, et lui chuchoter (je suppose) qu’il va devoir patienter un peu. Me Brault blablate encore un bon quart d’heure, avant que Coutant-Peyre se décide à l’interrompre, car, cher confrère, si cela ne vous dérange pas trop, principe d’égalité oblige, elle aimerait avoir le temps de placer deux mots. Figurez-vous en effet que les débats judiciaires se distinguent des débats politiques en ce que les deux parties ne disposent pas d’un temps de parole strictement identique. Avantage clair et net à celui qui cause en premier, et tant pis si l’autre est contraint d’expédier sa plaidoirie parce que ça bouchonne derrière. Bonjour la justice ! Ainsi Coutant-Peyre n’aura droit qu’à une vingtaine de minutes (contre quarante-cinq pour Me Brault). Et Marc-Édouard, dont on se délectait tous par avance d’une prise de parole qui aurait été, comme toujours avec lui, passablement spectaculaire, ne parlera pas, faute de temps.
     Les deux mots qui me viennent pour décrire Isabelle Coutant-Peyre sont : envoûtante et rachitique. Dans sa robe noire, dont elle ne cesse de remonter sur ses épaules les manches bouffantes, elle ressemble à une sorcière, impression renforcée par sa broussailleuse tignasse aile de corbeau et tout son attirail de vieux bijoux clinquants. Elle ponctue aussi chacune de ses phrases d’une petite toux grasse, certainement due à son goût immodéré pour les cigarillos. C’est de loin, parmi les magistrats et les axillaires de justice ici présents, la plus charismatique, ou du moins celle qui correspond le mieux à l’image que renvoie sa profession dans l’imaginaire collectif. Contrairement à Me Brault, qui tout le temps qu’a duré sa plaidoirie, est resté debout statique derrière son pupitre, Coutant-Peyre se déplace, va et vient devant le bureau des juges, d’un pas tranquille, en faisant avec les bras de grands gestes théâtraux.
     Après la plaidoirie terre-à-terre et atterrante de Me Brault, Coutant-Peyre annonce qu’elle entend prendre de la hauteur. Elle commence par citer Oscar Wilde, livre en main (un bête recueil d’aphorismes que je connais bien pour en posséder moi-même un exemplaire) : « Il n’existe pas de livre moral ou immoral. Un livre est bien ou mal écrit, c’est tout. » Bien que cela n’ait pas grand rapport (mais on la sent nostalgique de cette époque qu’elle a bien connue et qui fut celle, aussi, de sa rencontre avec Marc-Édouard), elle fait un parallèle avec Jean-Edern Hallier, esprit libre s’il en fut, qui essuyait en son temps la censure mitterrandienne. Loffredo serait-il à Nabe ce que Mitterrand fut à Jean-Edern ? C’est trop d’honneur pour Loffredo que de le comparer à Mitterrand, mais s’il faut passer par là pour rappeler aux juges qu’en France, surtout lorsqu’on a vraiment quelque chose à dire, la liberté d’expression a toujours été une vague chimère, soit ! Avec une once de fierté et beaucoup de malice, Coutant-Peyre ajoute qu’elle a elle-même été attaquée par Nabe, dans un tract, taxée de « conspi », insultée, et que pourtant elle ne lui en tient pas rigueur, au contraire, elle a même accepté de prendre sa défense, c’est dire, car elle estime qu’un écrivain, et surtout un écrivain du calibre de celui-ci, auteur sur plus de trente ans d’une trentaine de livres sur des sujets et dans des genres bien différents, doit pouvoir exercer son art comme il l’entend, sans avoir à se justifier en permanence, et encore moins devant la justice !
     Pas mal, sa plaidoirie, mais trop de hauteur donne le vertige. On finit perdu dans les nuages. Il aurait fallu descendre un peu, s’abaisser légèrement, mettre un pied dans la porcherie, répondre sur le fond aux allégations de Me Brault. Elle l’a un peu fait, tout de même, en montrant par exemple, preuve à l’appui, que l’anonymat que Loffredo tenait tant à conserver n’était qu’une blague, puisque son nom apparaissait noir sur blanc à la fin de chaque livres anti-édité, dans la liste des « collaborateurs », en tant que responsable du graphisme, mais je crains que sur l’ensemble des faits, ça n’ait pas été suffisant. Et puis, comme je l’ai dit, elle a manqué de temps, elle s’est retrouvée à devoir couper court.
     Au juge la conclusion : les débats sont clos, l’affaire est mise en délibéré au 21 février 2018, les parties sont invitées à quitter la salle. Pour Aurélien, c’est la délivrance, et moi-même je ne suis pas fâché de me dégourdir les pattes.
     Devant les grandes portes en bois de la 17e chambre, nous entamons le débrief. Marc-Édouard est mitigé. Il se réjouit cependant d’avoir vu le juge Philippot feuilleter Les Porcs avec un sourire amusé. En revanche, d’après Coutant-Peyre, l’autre juge assesseur, la femme, est du côté de Loffredo. Le juge principal reste difficile à cerner. L’espoir réside également dans le juge Rondeau, qui avait l’air d’avoir pris Nabe en sympathie ; c’est Rondeau, en effet, qui chapeaute tout ce petit monde, et bien qu’en théorie l’affaire ne soit plus de son ressort, il pourrait s’il le voulait jeter son grain de sel dans la décision finale…
     Nicolas Brault sort à son tour de la salle et passe juste devant Marc-Édouard, qui ne se gêne pas pour lui lancer : « Ignoble ! dégueulasse ! » L’avocat de Loffredo (ou l’amant de sa femme, on ne sait plus) fait comme s’il n’avait pas entendu et évacue vite fait les lieux, la queue entre les jambes.

     Coutant-Peyre demande à Marc-Édouard s’il l’a trouvée à la hauteur (ça, pour être haute, elle a tutoyé des sphères auxquelles il n’est pas certain que les juges aient accès !). Malheureusement, la femme de Carlos ne s’attarde pas en notre compagnie : elle a un train à prendre… Le Poudlard Express, sans doute.
     Allez, tous au Départ, place Saint-Michel. J’ai faim. Avec un café, je commande une crêpe au caramel hors de prix (sept euros !) qui fera saliver Aurélien, toujours assis à côté de moi. Il est un peu plus de 16 heures. Nous poursuivons le débrief, passons doucement à d’autres sujets…
     Le jeune Ventura, accompagné de sa copine asiatique, ne se remet toujours pas d’être avec nous, il fait passer son cahier de dessins, et Nabe lui offre la possibilité de publier ses croquis d’audience dans le prochain numéro de Nabe’s News. Le jeune nimois est enthousiaste. Il donne son mail à David et lui promet de le contacter à son prochain passage à Paris pour lui confier ses précieux dessins…
     Olaf nous rejoint trois heures plus tard avec son ordinateur, tandis que Rafaël va chercher dans le coffre de sa voiture garée non loin un mystérieux carton. Je sais déjà ce qu’il contient : quelques exemplaires – un pour chacun d’entre nous – de Patience 3, dont ce jour marquera la sortie officielle. En tant que correcteur, j’avais eu la primeur du manuscrit et des épreuves, avec toutes les illustrations, mais je découvre comme tout le monde la couverture, intelligente, provocante, hilarante : un plaidoyer pour la liberté d’expression totale et absolue ! La journée a été longue, mais avec ce Patience de toute beauté, notre patience à nous se voit admirablement récompensée.
     Et si le 21 février 2018 M. Alain Zannini, dit Marc-Édouard Nabe, est condamné à verser ne serait-ce qu’un kopeck à M. Yves Loffredo, dit Judas, ce sera une preuve supplémentaire que rien n’aura évolué depuis Flaubert et Baudelaire, que la justice est toujours au service du Bourgeois, qu’un artiste, fût-ce un de ces génies fabuleux qui font lever le soleil, n’est pas en mesure – au xxie siècle ! – d’exercer son art librement, et qu’il faudra s’armer de patience avant de voir les tribunaux rasés à coups de bulldozers et les juges conduits à l’échafaud en même temps que tous les gardiens fielleux de l’ordre établi et autres censeurs innommables. Un jour ou l’autre, tôt ou tard, cette patience-là, elle aussi, sera récompensée.

Tommy Codaccioni