mercredi 6 juin 2018
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Procès Carlos : on y était !

Au TGI de Paris s’est tenu, du 5 au 14 mars 2018, le dernier procès (en appel) contre Carlos au sujet de l’attentat à la grenade au Drugstore Saint-Germain (1974). Quentin Delecourt, un jeune étudiant en droit, a assisté, jour après jour, de façon très assidue, aux audiences et aux débats : sans enregistreur, seulement à l’aide d’un grand carnet et de son stylo, il a noté l’intégralité de ce qu’il y avait à retenir de ce procès pour ensuite le retranscrire numériquement. C’est un précieux témoignage et un document historique unique qu’il livre à Nabe’s News puisque non seulement les médias traditionnels ne s’en sont pas donnés la peine, mais parce que c’était sans doute la dernière fois que Carlos apparaissait et pouvait s’exprimer en public.

NN

Tableau

Nous sommes le 5 mars 2018 au Palais de Justice de Paris, le grand théâtre de la justice française. Il faut s’y rendre en cette fin d’hiver parisien, exactement comme on se rendrait à une première à la Scala de Milan, puisqu’il accueille un procès très singulier, aux faux airs d’opéra extraordinaire. La Cour d’Assises spéciale se réunit, aussi sévère et intransigeante que le terrible parterre milanais. Elle se croit compétente pour juger les criminels les plus spectaculaires, les terroristes, exactement comme le public milanais se pense apte à juger les plus grands chanteurs lyriques.
     Se tiendra ainsi, pendant seulement deux semaines, le procès de l’attentat du Drugstore Saint Germain, détruit par l’explosion d’une grenade le 15 septembre 1974.
     La distribution est évidemment exceptionnelle. Le premier rôle, celui de l’unique accusé, est tenu par un habitué des palais de justice : il y est très demandé… C’est le Vénézuélien Ilich Ramirez Sanchez, Salem Salim Mohammed, mieux connu sous son mythique nom de scène : Carlos ! Il est considéré, à juste titre, comme l’un des plus grands terroristes du 20ème siècle : sa prise d’otages de l’OPEP demeure un acte que seul le dantesque 11-Septembre d’Al Qaïda surpassera.
     En soutien de l’accusé se tiendront deux ténors du barreau familiers des partitions sulfureuses : Maître Isabelle Coutant-Peyre, ainsi que Maître Francis Vuillemin, qui comme collaborateur de Jean-Marc Varaut assistera Papon ou encore et sera l’un des conseils de John Galliano. Les accompagneront deux jeunes promesses, formées par Isabelle Coutant Peyre, Antoine Van Rie et Samir Hobéica.
     Au tour des antagonistes : ce sont d’abord les avocats des victimes, dites « parties civiles ». Maître Georges Holleaux, Maître Kauffmann, un jeune avocat corse, Maître FELICCI ainsi que Maître Constance Debré. Ils seront épaulés par l’avocat général représentant l’intérêt général de la France, Rémi Crosson du Cormier.
     La pièce sera jouée dans une chambre aux dimensions modestes, inappropriées pour un évènement aussi historique. Seul son nom est adéquat : salle « Victor Hugo », évidemment ! Un écrivain et un accusé ne sont-ils pas avant tout deux grands exclus, des isolés par la société ?
     Sur l’aile gauche de la salle se situe le box de l’accusé, légèrement surélevé, ainsi qu’une rangée de bancs où se positionneront les avocats de la défense. Sur l’aile droite, les places destinées aux avocats des parties civiles. Au devant de la salle, la Cour trône sur son estrade, tout comme l’avocat général. Au fond et au loin : le public.

PREMIERE JOURNEE : LUNDI 5 MARS 2018

Ouverture

     C’est à 9 heures que doit commencer la première journée d’audience… Mais Carlos, la vedette que tout le monde attend, est absent ! La salle s’impatiente et cherche à comprendre les motifs de ce délai… Maître Holleaux semble connaître la raison de ce premier retard. Il s’entretient avec un témoin, lève les sourcils, et laisse se dessiner un léger sourire mesquin : Carlos refuse de comparaître : il dit qu’il n’a pas accès à son dossier… Son avocat, Isabelle Coutant Peyre, responsable de la défense, soutient que c’est une violation supplémentaire et essentielle de ses droits : l’accès au dossier, contenant tous les griefs et pièces d’accusation, est un droit fondamental de l’accusé. C’est en analysant le dossier qu’un prévenu construit sa défense. La protestation  de Carlos est justifiée !
     Un avocat du côté des parties civiles s’oppose. Décrivons-le, cet avocat méprisant : un homme petit (un petit homme ?), tassé et dégarni, arborant fièrement un nœud papillon bleu au-dessus d’une robe d’avocat qu’il a dû difficilement faire raccourcir. Ses doigts sont atrocement boursouflés, très larges, comme ceux d’un ouvrier. Maître Holleaux, non pas dans le sens d’ « avocat » Holleaux, mais plutôt « maître d’œuvre » Holleaux ! Son crâne disproportionné porterait bien la protection d’un casque de sécurité… On note d’ailleurs sur son visage une cicatrice qui file de son oreille gauche à son menton en traversant son gras zygomatique : accident de chantier, sans doute.
     C’est aux alentours de 10 heures que l’attente prend fin! Ilich Ramirez Sanchez entre en scène ! Il passe une porte surmontée par une grande arcade et s’installe dans son box, accompagné de deux jeunes gendarmes chargés de sa protection. Quel personnage hautement élégant se présente à la salle ! Une fine moustache blanche, un nez d’aigle, les cheveux parfaitement coiffés en arrière, un col roulé noir sous une veste tout aussi sombre, parfaitement coupée. Il a le teint très blanc, sans être pâle. Il sourit au public et on le comprend vif malgré ses 68 ans, dont maintenant 24, passés en prison !

     Il scrute la partie adverse et salue très courtoisement certains de ses adversaires. Tous répondent, sauf un : Denoix de Saint Marc, le représentant de l’association française des victimes du terrorisme, représenté par Constance Debré, dont le nom pourrait pourtant laisser croire à une certaine noblesse, croise le regard de Carlos mais fait mine de ne pas le voir, ne répondant donc pas à la salutation. Carlos insiste !
— Hé hé ! Bonjour !  dit-il en lui faisant un signe de la main, balançant chacun de ses doigts…
— Bonjour…  répond alors timidement le mal élevé Denoix, (qui ne mérite plus sa particule pour cette outrance), perturbé par l’obstination du Vénézuélien.
     Décrivons-le aussi, ce Denoix ! Des joues bientôt plus basses que le menton, un gros nez en trompette surplombé par d’affreuses lunettes rectangulaires argentées. De taille moyenne, il porte un costume gris parfaitement banal et aussi terne que sa chevelure. Un étrange foulard jaunâtre lâchement noué autour du cou finit d’ « habiller » le personnage. Ses traits laissent transparaitre une stupidité certaine, c’est-à-dire un esprit obtus typiquement français. Il faut dire que Denoix ne supporte pas les attentats : la défense des victimes de ces actes est sa triste vocation depuis la mort de son paternel. Il est le porte-parole de l’association française des victimes du terrorisme. Plus encore, c’est un sombre petit nostalgique de la colonisation : l’attentat du Milk Bar perpétré en 1956 pour obtenir l’indépendance algérienne, monsieur le colon (de) Denoix lui en dénie la raison politique ! Au sein de son association, monsieur liste dans les attentats « terroristes » l’acte de Zohra Drif et Djamila Bouhired : il le condamne comme n’importe quel petit franchouillard raciste, frustré de voir des Arabes mettre à l’amende des Français. Sa place dans le camp des adversaires de Salim Salem Mohammed est amplement justifiée : son opprobre éternel également.
     Maître Coutant Peyre se lève : les débats débutent enfin.  Sa première demande porte sur l’enregistrement audiovisuel du procès : elle souhaite qu’il reste une trace des échanges entre les deux parties ainsi que des interventions de l’accusé. Sa requête parait toute naturelle puisqu’il faut rappeler ici un élément essentiel : il s’agit en effet du dernier procès de Carlos ! Ses dernières apparitions sont historiques ! Elle essuie pourtant un refus de la Cour, qui s’exprimera toujours par la voix de la Présidente, Anne-Marie Gallen, aux yeux à moitié bridés et à la coupe carré plongeant: l’affaire ne serait pas assez médiatique, pas assez d’actualité pour justifier un tel enregistrement…. On se demande alors, en toute logique, pour quelle raison se tient ce procès puisque le dossier est aussi peu d’actualité ! A peine commencé que les juges font montre d’une parfaite incohérence. Tant pis ! Ce travail de retranscription sera effectué malgré eux, et à l’écrit. Carlos et son camp ont plus d’alliés qu’ils ne le croient…
     L’avocat poursuit en démontrant que la Cour choisie pour juger de l’affaire est bien peu honorable… C’est une Cour spéciale « low-cost », c’est son expression, car elle est composée uniquement de magistrats nommés, et ne représente pas le peuple, en l’absence d’un jury populaire, et statue à la majorité « simple » pour condamner et non pas celle des deux tiers « qualifiée » : il ne sera donc pas nécessaire que deux-tiers des magistrats adoptent la même position pour décider de condamner « l’accusé », une petite moitié suffira. L’avocat rappelle que ce processus de délibération favorise évidemment les condamnations, qui ont augmenté de 25% grâce à lui ! C’est une Cour « scandaleuse » car elle est chargée de traiter d’affaires politiques, personne n’est dupe. C’est une Cour qui n’est autre que l’expression d’une « discrimination structurelle caricaturale ». Maître Coutant-Peyre met ici en évidence la volonté avant tout étatique, « structurelle » donc, de pénaliser tout personnage politique subversif. Elle persiste : il est « peu convenable » qu’une telle Cour statue sur une affaire qui a plus de 43 ans. L’affaire est bien évidemment « prescrite », c’est-à-dire que le délai dit « de prescription » au-delà duquel la justice ne peut plus se saisir d’une affaire est très amplement dépassé.
     Son client se lève et l’interrompt : « Les droits de la défense sont bafoués d’une manière vulgaire ! » La voix de Carlos se fait entendre pour la seconde fois après sa salutation, mais il nous semble la découvrir véritablement à cet instant précis : il parle bien plus fort, son coffre se libère ! Il s’exprime avec un accent espagnol très marqué, ce qui peut tout d’abord confondre. On le comprend, mais l’oreille doit être attentive, exactement comme lorsqu’on entend pour la première fois un chanteur lyrique : l’oreille a toujours besoin d’un délai pour saisir parfaitement la diction de l’artiste. Nous nous habituerons, interventions après interventions, monologues après monologues, à la musique vocale du Vénézuélien… Ce sont des mauvais traitements qu’il a subi la veille du procès dont il se plaint en réalité : c’est « un surveillant, un pauvre type, un Français. », qui en est responsable…
     Il finit, se rassoie, et laisse Maître Coutant-Peyre reprendre : elle a une deuxième demande à faire. Elle souhaite le « renvoi de l’affaire » : puisqu’elle considère la Cour illégitime, elle voudrait que le dossier soit « renvoyé », c’est-à-dire jugé par une une vraie Cour d’assises, celle du peuple, avec un jury populaire. Elle sait parfaitement que sa requête est vaine (elle fut déjà refusée lors du premier procès) mais elle la maintient, « pour le respect des principes », pour l’avenir qui rétablira la vérité et la justice au nom de l’Histoire. La Cour se retire quelques dizaines de minutes pour revenir avec la réponse que tout le monde connaissait déjà : rejet de la demande. Le procès aura bel et bien lieu devant cette satanée Cour.
     La défense présente alors une troisième et dernière réclamation, toujours par la voix de Maître Coutant-Peyre. Elle rappelle le récent transfert de Carlos de la prison de Poissy vers celle de Fresnes : il n’a plus accès à son ordinateur, à ses notes, et surtout à son dossier !  Elle demande encore une fois le « renvoi », qu’il faut comprendre cette fois-ci comme report temporel du procès. Quand le dossier sera accessible à son client, le procès pourra débuter.

     Maître Vuillemin se lève et s’exprime pour la première fois : il faut prendre cette demande « au sérieux, très au sérieux ! » tonne-t-il. Elle touche « à des droits essentiels. » « L’ordinateur a été confisqué lors du transfert », ajoute-t-il. Transfert qui n’a pour seul but que de « déstabiliser » Carlos… L’avocat rappelle que son client vit à Poissy depuis 10 ans, il a un bureau dans sa cellule, il y trouve un certain confort…
— On empêche Carlos de préparer correctement sa défense. Tant qu’il n’aura pas accès au dossier, il faut renvoyer, finit-il. Son client reprend :
— Je ne suis pas un innocent. J’étais responsable d’une organisation palestinienne. Je ne tombe pas dans la théorie du complot, mais il y a des ordres pour m’emmerder ! clame Carlos.
     L’audience est témoin du premier coup de sang du révolutionnaire converti à l’Islam ! Le ton est donné : Carlos ne se laissera pas mépriser.
     La Cour se retire donc pour la seconde fois en cette première matinée, puis revient prononcer la même litanie : rejet de la demande de renvoi. La justification est arrogante : pour la Cour, Carlos a eu accès à son dossier pendant assez de temps, qu’il n’ait plus la main dessus depuis son transfert ne constitue pas une violation de ses droits. Les magistrats sont toujours aussi incohérents que lors de leur premier jugement : le principe veut pourtant que l’accusé ait accès à son dossier en toute circonstance…
     La juge prolonge sa prise de parole en convoquant un à un les témoins de l’affaire. Ils passent tour à tour devant elle, très sagement, comme des écoliers à qui une maîtresse rendrait un devoir. Elle leur communique leur journée de comparution : l’accès à la chambre leur est interdit avant cette date. Aucun n’a l’air heureux de revenir dans quelques jours affronter les interrogatoires des avocats, de la Cour et, surtout, de l’accusé… Elle annonce ensuite le programme de l’après-midi : seront étudiés les éléments de la personnalité de l’accusé. Il y a de quoi nourrir notre impatience : le premier grand monologue de Carlos nous attend, ça ne fait aucun doute ! La matinée se termine sur cet augure, et l’audience est suspendue pour le déjeuner des magistrats.

Coup d’éclat !

     Nous sommes aux alentours de 14 heures, la salle se remplit lentement pour assister à la reprise de l’audience. Le public est fourni, on y trouve plusieurs personnalités de la nébuleuse « dissidente » conspirationniste : le vieux Pierre Panet, qui fut, un temps, un proche de Dieudonné (ce n’est plus du tout le cas, ce n’était qu’un pique-assiette), accompagné d’Enzo Shabazz, un jeune journaliste métis ; ou encore le gras et acnéique Kévin Licata, pseudo-intervieweur et rapporteur des actualités du palais de justice. On recense aussi un jeune russe, communiste convaincu comme en atteste sa redingote rouge-orange, et ami personnel de Carlos. Peu de monde en somme, et on ne peut s’empêcher de s’en indigner : il s’agit tout de même des dernières apparitions d’un héros révolutionnaire, et aucune personnalité ne semble s’en soucier…  Aucune ? Pas si sûr !
     Quelques secondes avant la reprise des débats surgit du fond de la salle un personnage bien plus puissant et véridique que ces pauvres insignifiants malheureux ! Chapeau en feutre noir, long manteau bleu nuit, un souffle d’élégance : Marc-Édouard Nabe ! Accompagné par Maître Coutant-Peyre, il s’installe sur un bureau au tout devant de la chambre, entre les bancs des avocats et l’estrade des juges, collé à la barre. Il fait presque face à Carlos et a le dos tourné au Procureur et aux parties civiles : quelle situation philosophiquement cohérente ! Dieu sait qu’en matière de révolutions, et donc d’attentats, Nabe a déjà prouvé qu’il savait les penser et les écrire… Mieux encore ! Il est assis là où comparaitront les témoins, ce qui est tout aussi logique : un artiste n’a-t-il pas pour devoir de témoigner des évènements historiques de son époque ? Une seule question essentielle se pose : quelle forme Nabe, qui ne fait jamais rien inutilement, choisira-t-il de donner à son travail et à sa présence ici ? Ecrira-t-il sur son idole ? Sera-t-il appelé à la barre comme témoin ? Mystère !

Une brève autobiographie

     L’audience reprend. La juge donne la parole à Carlos pour qu’il se présente à la Cour. Le monologue tant attendu peut enfin commencer ! Calmement, Carlos rappelle ainsi à tous qui il est, bondissant d’un sujet à l’autre de sa vie…
— Je suis né au Venezuela le 12 octobre 1949 : je suis l’ainé d’une fratrie de quatre enfants. Ma petite sœur est décédée lorsqu’elle avait quatre ans et mes deux frères, Vladimir et Lénine, sont aujourd’hui ingénieurs au Venezuela. Mon père était docteur en droit pénal, il était avocat. Ma mère s’occupait du foyer : elle est toujours vivante, elle a 91 ans. Mon arrière-grand-père était un homme politique : il fût l’une des soixante personnes à faire la révolution vénézuélienne de Cipriano Castro, en 1899 ! Je suis issu d’une famille aisée. C’est par mon père que j’ai acquis mes convictions politiques. Il collaborait depuis 1938 à Bogota avec le Parti Communiste de Gustavo Machado. C’est en janvier 1964 que j’ai adhéré aux Jeunesses Communistes. A 16 ans, je suis parti avec mes frères et ma mère à Londres. Le bac vénézuélien n’était pas accepté là-bas, alors on a passé le bac anglais… Je parlais anglais, j’étais curieux ! 2 ans plus tard je suis parti à l’Université Lumumba de Moscou : le Parti Communiste vénézuélien avait de bonnes relations avec l’URSS, et mon père a un peu aidé pour le Visa. Mahmoud Abbas aussi a fait ses études à la Lumumba ! En 1970, le 20 juillet, j’ai été expulsé de l’Université. C’est à Moscou que je suis rentré en contact avec des représentants du FPLP qui invitaient des jeunes à s’entrainer en Jordanie. Il y avait un camp d’entrainement, près d’Amman: c’était un vrai bordel, pas organisé du tout ! En septembre 70, au nord d’Amman, mon groupe de combattants a été le seul rescapé de deux bombardements israéliens… Je suis devenu un membre du FPLP en 1971, le seul membre étranger et non Palestinien, et je suis parti à Londres cette même année. Je suis resté à Londres jusqu’en 1975. Mon père était anticlérical, même s’il avait été dans sa jeunesse un vrai catholique, puisqu’il a même été séminariste, et un sportif hein, pas un homosexuel ! C’est lui qui m’a appris que Mohammed était la plus grande figure historique ! Un camarade français m’avait dit la même chose ! Je me suis converti à l’islam sunnite, en 75 au Yemen, mais je n’étais pas convaincu… C’est quand j’ai rencontré un imam que j’ai été persuadé. J’ai une fille, Elba Rosa, avec Magdalena Kopp, née le 17 août 86 à Damas, mais enregistrée à Beyrouth. Je me suis marié islamiquement en 92 avec Lana Jarrar. J’ai un fils aussi, à Cuba.
     Profitant d’une pause de l’accusé, la juge lui demande de s’expliquer sur un propos tenu dans son livre L’Islam révolutionnaire :
— A la page 19, vous dites, je vous cite : « Le choix des armes est imposé par les circonstances. » Que voulez-vous dire ?
— Mais que la lutte armée est une nécessité historique ! Ce n’est pas un choix ! On ne peut pas imaginer les horreurs, les bombardements israéliens… Combien de fois j’ai vu ça… Je suis un militant de la cause palestinienne, jusqu’à maintenant !
     La juge ne laisse transparaitre aucune réaction, on imagine pourtant parfaitement sa désapprobation de magistrate Française insensible à la cause arabe palestinienne… Elle continue en l’interrogeant sur les raisons de son départ de Moscou. La réponse est cinglante, et il la résume sous la forme d’une maxime somptueuse, qui décrit parfaitement sa personnalité :
— Ça suffit de parler, il faut se battre !
     La juge et la Cour n’ont plus de questions : ce dernier trait semble leur suffire. La parole est alors cédée à l’avocat général Crosson qui se lève et commence à questionner Carlos d’une voix très calme :
— Quelle est l’opération pour laquelle vous pouvez admettre votre collaboration ?
— Personne n’a fait plus d’opérations que moi ! J’ai un record énorme ! Parfois je me dis : mais comment j’ai réussi à m’en sortir ?
— La rue Toullier, c’est vous ou pas ?
— Mais oui, mais oui !
     Stupéfaction générale à la réponse de Carlos, au grand dam de ses avocats…. « La rue Toullier », c’est l’affaire où il fut condamné pour le meurtre de deux policiers Français et de son ancien camarade devenu renégat de la cause palestinienne, Moukharbal. Lors de ce procès la stratégie de défense fut claire : selon Carlos et ses avocats, le dossier ne permettait pas de prouver juridiquement sa culpabilité. Ramirez Sanchez était responsable, évidemment, mais il n’allait pas faciliter le travail des sales juges en avouant ses actes. Pour autant, il ne les nierait jamais non plus! Salem Salim Mohammed se protège par la ruse, jamais par le mensonge. L’identité d’un homme, ce sont aussi ses actions : les renier, c’est se renier soi-même.
     Cet ancien combat judiciaire terminé, il avoue aujourd’hui ce qui constitue en réalité une évidence historique. Non satisfait, l’avocat général l’interroge une dernière fois :
— Avez-vous déjà imaginé retourner dans votre pays ? Vous réinsérer ? Si vous avez une suggestion à faire, laquelle ?
— J’appartiens à la couche supérieure de la société, je n’ai pas besoin de travailler. J’ai renoncé à mon héritage, qui représente plus de 12 millions aujourd’hui. Je n’ai pas besoin de me réinsérer ! Je n’ai pas de mauvaises mœurs ! J’aime bien les femmes. Je suis un type sociable, je n’ai pas besoin de me réinsérer ! Je veux retourner dans mon pays et effectuer un travail politique pour le Venezuela. Vous savez, le Parti Communiste Vénézuélien a pris deux décisions dans sa dernière réunion : appuyer Maduro pour les élections, et ramener au Venezuela le camarade Ilich Ramirez Sanchez.
     L’échange prend fin. Il est déjà 16 heures et la Cour décide de suspendre l’audience pour un petit quart d’heure. Les débats reprennent avec l’arrivée à la barre d’un « expert » psychiatre, qui rend compte du profil psychologique établi lors de séances de discussions avec l’accusé. Notre Freud du jour présente assez longuement son sujet sous un angle plutôt décevant : certes, Carlos parle de lui—même « avec complaisance », il parle « volontiers de lui-même », mais il est tout à fait « normal » psychologiquement. L’expert semble dresser le portrait d’un homme tout à fait banal, alors qu’il s’agit ici du combattant que la France a tout de même traqué pendant 20 ans… Les psychiatres ne comprennent jamais rien : ils imaginent des traits mentaux exceptionnels aux plus communs imbéciles de leurs patients, mais restent aveugles aux magnifiques nuances psychiques des sujets les plus passionnants. Carlos le sait bien, et lorsque l’expert finit enfin sa présentation, il intervient pour casser cette piteuse description :
— Je suis un fou furieux ! s’écrit-il en arborant un sourire espiègle.
     Puis Carlos désigne Nabe du doigt :
— D’ailleurs, il y a ici un témoin de moralité, c’est Marc-Édouard Nabe, parce qu’il dit toujours la vérité ! dit-il, ce qui ne manque pas de visiblement toucher l’artiste.
— Et aujourd’hui, en plus, il dessine la vérité ! ajoute le Procureur.
     Le secret est ainsi dévoilé : Nabe n’écrira pas sur le procès du Drugstore Saint Germain. Il sera dessinateur d’audiences ! Qui de mieux que ce grand portraitiste pour représenter chaque instant du combat judiciaire ? Nabe se dirige vers le box de l’accusé : les deux révolutionnaires se connaissent en effet depuis l’époque du journal La Vérité que l’écrivain dirigeait et où Carlos publiait des analyses politiques éclairantes depuis la prison. Mais ils ne s’étaient jamais rencontrés physiquement avant aujourd’hui ! Il fallait que ça se produise ! C’est le lundi 5 mars 2018 que la main qui écrivit « Toute l’histoire d’Israël en une seule page », Une Lueur d’espoir, J’enfonce le clou, Les Pieds blancs, Les Porcs, et tant d’autres textes révolutionnaires serra celle qui mit à mort tant d’ennemis de la Palestine. On imagine mal poignée plus virilement pro-Arabe et anti-israélienne ! Cet évènement clôture somptueusement cette première journée : le procès est lancé !

DEUXIEME JOURNEE : MARDI 6 MARS 2018

Deux poulets cuisinés par la défense

     Il est 9h45 en cette seconde journée lorsque Carlos arrive dans la salle : il porte la même veste, mais une chemise blanche et un gilet noir remplacent son col roulé de la veille. Noué autour du cou, un carré noir à poids blancs, dans le plus grand style des yacht people ! On attend l’arrivée imminente des magistrats. Moins de monde dans le public : le russe communiste, une femme inconnue et un étrange duo d’hommes, un Blanc et un Noir, très mal réveillés vu leurs larges cernes. À en croire Maître Coutant-Peyre, ce sont des RG, c’est-à-dire des policiers travaillant pour les renseignements généraux. Un job de fouinards, de rats nocturnes ne sortant jamais à la lumière du jour… Leurs gueules de rongeurs déterrés s’expliquent sûrement ainsi.
     L’audience ne reprend pas encore. Maître Holleaux déambule entre les rangées des avocats, pensant que personne ne le remarque plonger son index graisseux dans sa narine gauche, qu’il entrouvre grâce à son pouce pour mieux atteindre son gluant trésor. Les justes sont par essence raffinés, comme les malfaisants toujours vulgaires.

     9h55, les juges s’installent. L’audience reprend : deux « témoins » se succéderont dans la journée, des policiers de la DST, devenue DGSI : René Ritter et Patrick Martin. Ritter se présente en premier à la barre, et la juge lui fait prêter le serment rituel du témoin : il jure de « parler sans haine et sans crainte, de dire toute la vérité, rien que la vérité. » Elle lui demande s’il souhaite s’asseoir : il a été opéré à la hanche gauche récemment. Il refuse et se présente : il est le commandant de la DGSI en Polynésie, et il fut chargé d’enquêter dans les années 2000 sur l’affaire de 1974 du Drugstore. Il explique avoir dû se documenter pour avoir une meilleure lisibilité du dossier : il a effectué ce qui est appelé une « mission de renseignement ». Il explique succinctement les évènements qui auraient entraîné l’attaque du Drugstore Saint Germain : en juillet 74 un militant internationaliste Japonais, membre de l’Armée Rouge japonaise, est arrêté à l’aéroport d’Orly. Il est en possession de faux billets qui lui auraient été donnés par Wadi Haddad, dirigeant du FPLP allié de l’organisation japonaise. Suite à cette arrestation, des membres du groupe nippon décident d’effectuer une prise d’otages à l’ambassade de France aux Pays-Bas, à La Haye. Ils demandent, en échange de la libération des otages, la libération de leur frère d’armes ainsi qu’une grande somme d’argent. Le jet de grenade au Drugstore parisien aurait été une action accomplie par Carlos, membre du FPLP, pour faire pression sur les autorités françaises lors des négociations entre celles-ci et les membres de l’Armée Rouge.
     Plusieurs éléments permettent selon lui d’étayer sa thèse : l’audition des amis de Carlos, la revendication de celui-ci publiée en 79 par un journaliste à Beyrouth au sein du quotidien Al Watan Al Arabi, un article du Figaro reprenant cette interview, un carnet ayant appartenu à Mukharbal ainsi que les informations communiquées par des officiels Japonais lors de son voyage à Tokyo.
     Il rappelle la nature du FPLP : c’est un groupe nationaliste arabe, marxiste, qui a rejoint l’OLP en 1968. Il s’agissait à l’époque du 2ème groupe le plus important après le Fatah d’Arafat. Le FPLP connaitra plusieurs scissions internes dans son histoire, puis un profond déclin avec la chute de l’URSS et la montée de l’Islam politique.
     Certains magistrats prennent des notes pendant le témoignage du policier : certains d’entre eux ont le regard dans le vide, un autre se caresse le menton avec l’hermine de sa robe, visiblement ennuyé par l’exposé… Il faut dire que Monsieur Ritter a une voix bien monotone, et ses informations sont bien connues de ceux qui s’intéressent un tant soit peu au dossier. Carlos aussi s’ennuie : la tête baissée, les bras croisés, il semble s’assoupir par moments. Aux alentours de 11h, il demande à Maître Vuillemin un café : Il faut bien lutter contre la léthargie transmise par cet enquêteur si barbant…
     Il est 11h35 lorsque Ritter termine enfin son exposé. Les questions peuvent commencer, et celles-ci suivront un ordre précis tout au long du procès : la Cour aura le droit de parole en premier, puis le Procureur ou les avocats des parties civiles et enfin la défense. La Cour n’ayant pas de questions à poser, Crosson du Cormier décide d’intervenir :

— Pourquoi le FPLP s’est donné du mal à libérer les Japonais en commettant cet attentat ?
— Parce que le FPLP formait les Japonais.
     Il y a aussi une seconde explication à l’attentat du Drugstore, continue le procureur. Un article du Monde daté du 31 mai 72 témoigne d’un énorme attentat en Israël accompli par des Japonais. Le FPLP considérait avoir une dette envers les Japonais.
     L’avocat général rappelle ensuite deux éléments centraux selon le dossier d’accusation : l’article d’Al Watan al Arabi, contenant une prétendue confession de Carlos, ainsi que la reprise de cet article par le Figaro. Crosson du Cormier continue :
— Quelle impression vous a donné Klein?
— Klein voue une haine féroce à Carlos. Il n’est pas heureux, très frustré… Il vit dans une bicoque en Normandie… Il me disait que c’était de notoriété publique que Carlos était responsable de l’attentat du Drugstore.
— Pourquoi frustré?
—Parce qu’il s’est senti trahi !
     Klein, enfin ! Il s’agit d’une figure centrale du procès : ancien camarade de Carlos ayant participé à l’opération de l’OPEP, l’Allemand est désormais un de ses plus fervents accusateurs. Bientôt, les deux anciens amis s’affronteront, et l’on découvrira qui peut s’estimer véritablement trahi… Les questions sans grand intérêt continuent jusqu’à 13h puis l’audience est levée.
Les débats reprennent vers 14h10. Constance Debré se rapproche du box de Carlos. L’accusé lui fait un baise main accompagné d’une proposition : il veut qu’elle devienne sa future avocat !
— Ça va être chaud… répond l’auteur de Playboy, tout en s’éloignant du camp de la défense.
     Le témoin est toujours présent : à la défense de le faire parler. Maître Coutant-Peyre commence son interrogatoire :
— Qui est Mohammed Boudia ?
— Un membre du FPLP
— Il est décédé comment ?
— Assassiné.
— Où ?
— À Paris.
— Vous avez entendu dire qui a assassiné Mohammed Boudia ?
— Non.
— Avez-vous entendu dire qu’on enquête sur l’assassinat de Mohammed Boudia ? Insiste l’avocat.
— Je ne sais pas.
— Depuis 1974, la France a dépensé des fortunes pour qu’il y ait une enquête concernant Carlos, mais  aucune recherche n’est faite sur le décès de Boudia… Tout le monde s’en fout, deux poids deux mesures ! Vous dites que vous tenez vos informations d’un carnet de Mukharbal.
— Oui, dans ce carnet est mentionné un « Roberto », le « spécialiste » qui n’est personne d’autre que Carlos selon les informations des services du renseignement.
— Où est le carnet ? D’où tenez-vous vos sources ?
— Ce sont des informations trouvées dans les archives.
— Mais vous ne connaissez pas la source de l’archive ?
— Non.
— Merci. D’où tenez-vous vos informations sur le « spécialiste » ?
— J’ai eu l’information.
— Vous ne vous souvenez pas donc !
— Non.
— On ne sait même pas si le carnet a existé ! C’est un carnet rituel… Les rapports de la police ne sont pas sourcés… Vous n’avez pas accédé aux éléments d’archives. Vous n’exécutez pas vous—même les actes d’archives mais vous considérez que c’est valable malgré tout. On n’a jamais vu une procédure pareille : on attend 12 ans pour vérifier des actes ! Ce n’est pas vous qui avez convaincu les juges de rouvrir l’enquête ? Des non-lieux avaient été prononcés pourtant ! Vous êtes un exécutant, vous n’avez pas à réfléchir ?
— Je ne vois pas en quoi c’est choquant.
— Faites pas semblant de pas comprendre. Il ne se passe rien pendant 12 ans, pourquoi ? Vous avez dû vous poser des questions ! Ce serait intéressant de connaître le budget de cette affaire…
L’avocat est sèche, presque brutale, et repousse Ritter dans ses retranchements : le policier est visiblement affecté, il ne la regarde jamais dans les yeux.  Il ne tient pas en place et se repose sur sa jambe droite : sa hanche commence à le faire souffrir. Coutant-Peyre ne le lâche pas :
— C’est vous qui avez saisi le juge d’instruction pour aller au Japon.
— J’estimais qu’on avait besoin de vérifier des informations.
— C’est assez curieux, un policier qui donne un ordre  au juge d’instruction de lui donner une instruction !
— Si le juge l’a fait c’est parce qu’elle a jugé opportun de le faire. Je ne suis pas quelqu’un qui va travestir la vérité ! Ça vous embête que je sois allé au Japon !
—  Vous ne répondez pas à cette extravagance : 12 ans après vous obtenez ce que vous voulez. En droit français la confrontation est possible, vous le savez ?  Lorsque vous étiez au Japon, des questions contradictoires ont-t-elles été posées aux officiers Japonais ? Non…
— Vous ne seriez pas venue, c’était trop cher… ironise Ritter.
— J’ai évidemment demandé la confrontation : le juge d’instruction m’a dit que ce n’était pas la peine ! Vous citez des dépêches AFP pour prouver l’existence de l’article du Figaro alors qu’il n’y en a jamais eu ! De toute manière, ce n’est pas la presse qui dit la vérité ! Monsieur Ritter a effectué une enquête à charge jusqu’à aboutir à ce qu’il voulait, mais en se reposant sur des éléments falsifiés et bidonnés…
     Elle se rassoit, et c’est Antoine Van Rie qui  prend la parole :
— Le psychiatre a dit de Carlos qu’il était une personne tout à fait capable de se contrôler.  Lors de votre exposé, vous avez dit qu’il était incontrôlable. Qui doit-on croire ? Vous avez conscience que ces affirmations sont contradictoires ?
— C’est ce que je crois.
     Le jeune avocat se rassoit et laisse la place à Maître Vuillemin :
— J’ai beaucoup de questions. Vous avez effectué exactement les mêmes déclarations que l’an dernier, donc je poserai les mêmes questions. Elles porteront sur les albums photo, la presse, et les armes. Sur les albums photos d’abord, l’album 30, l’album 8, l’album 8-bis et l’album 11. Quelles sources avez-vous utilisé pour élaborer ces albums ?
— Les archives.
— Comment vous savez qui a pris ces photos ?
— Je ne sais pas. Ce sont des photos de surveillance.
     L’avocat montre alors une photo d’identité de Carlos.
— Ça ? Sûr ? Vuillemin continue sa démonstration en montrant deux photos présentes dans l’album mais ne représentant à l’évidence pas Carlos…Vous ne connaissez pas l’origine des archives. Et vous voyez que l’album n’est pas sérieux. Je continue sur la presse en général. Il y a eu deux instructions : une instruction médiatique et une instruction judiciaire. Il y a plus d’une centaine d’articles dans le dossier, c’est énorme ! On n’a jamais vu ça. Pourquoi versez-vous autant d’articles au dossier ?
— Pour reconstituer l’époque, pour chercher des informations qui étayent la procédure.
— Donc vous cherchez dans la presse des éléments ?
— Non, mais ils datent de l’époque.
— D’accord. Vous dites ensuite que Carlos récuse l’article paru dans Al Watan immédiatement après sa sortie, vous le confirmez. Aujourd’hui, vous nous dites que Carlos ne les a récusés que devant les magistrats instructeurs : donc ils ne les a pas récusés immédiatement ?
— C’est une erreur, c’est tout…
— La Cour appréciera la justesse des déclarations du témoin…
— Oui… soupire la juge, considérant la remarque de l’avocat inutile.
     Vuillemin reprend :
—Concernant la traduction de cet article, elle n’a pas été effectuée par un traducteur assermenté, mais plutôt par la police !
— Et alors ? rétorque le flic.
— Ben c’est nul ! intervient offusquée maître Coutant-Peyre.
     L’avocat continue :
— Dans cette interview, le nom du père de Carlos est incorrect : si Carlos avait vraiment donné cette interview, comment aurait-il pu se tromper sur le nom de son propre père ?
— On est passé de l’espagnol à l’arabe, puis de l’arabe au français, c’est une erreur normale, ce ne sont pas les mêmes caractères ! répond Holleaux à la place de Ritter.
— Que pensez-vous de l’interview ? Il y a d’autres incohérences… Les armes par exemple. Il y a aussi une erreur sur le nombre de morts lors des évènements de la rue Toullier…
— L’interview ne parle jamais de la rue Toullier, vous falsifiez, vous êtes un falsificateur, un spécialiste de la falsification ! éructe Holleaux.
— Jamais ! Je ne me moque jamais de l’intelligence des juges, jamais !
— Les juges sont pas très intelligents, hein ! s’exclame Carlos tout en imitant la prise d’un rail de cocaine.
— On va relire, on va relire l’interview ! indique la juge bécassine.
     L’enjeu est celui-ci : l’interview indique six morts « en l’espace de quelques secondes ». Pour Vuillemin, il s’agit d’une preuve de falsification : il n’y a en effet eu que 3 morts rue Toullier : deux policiers et Mukharbal. La lecture est longue et lorsque la juge arrive enfin au terme de l’article, c’est bien la thèse de la défense qui est prouvée. La défense continuera de questionner le témoin sur d’autres incohérences, concernant les armes mentionnées dans l’article, puis Carlos clôture cette longue audition :
— J’ai rencontré plusieurs fois monsieur Ritter, c’est un grand professionnel, même s’il a sélectionné plusieurs choses bizarres…
     Ritter et sa hanche douloureuse peuvent enfin quitter la salle pour laisser la place à un nouveau témoin, toujours policier : Patrick Martin. Il se présente.
— Patrick Martin, ancien commissaire de la brigade criminelle de Paris. Je demeure près de Perpignan. Je ne connaissais pas Carlos avant les faits. Il explique que pour la nouvelle enquête, il a fallu reprendre les auditions des témoins, en utilisant des albums photos. Klein fût le premier à être écouté, mais il fallut aussi auditionner un témoin en Colombie. Il ponctue chacune de ses phrases par un beauffissime « euh » très agaçant. Il continue en rappelant la procédure d’enquête : l’article du Figaro apparaît encore une fois central et c’est sur ce point que Maître Coutant-Peyre insiste une fois de plus :
— On a les moyens pour partir en Colombie mais pas pour chercher un article et le trouver ? Et chercher les sources ? Aucune recherche n’a été faite ! Vous avez préféré interroger des gens témoins de rien, tout ça n’est pas très convaincant…
     Vuillemin enchaine, en se focalisant sur l’album photos que la police montrait aux témoins pour voir s’ils pouvaient reconnaître quelqu’un.
— Pourquoi en 78, sur 30 personnes photographiées, retrouve-t-on onze femmes ?
— Je ne sais pas.
— Pourquoi cinq hommes barbus et moustachus ? Pourquoi un noir moustachu ? Sur les 30 photos, 17 ne correspondent absolument pas aux descriptions données par les témoins, c’est-à-dire un homme Blanc, imberbe, d’un 1m75 environ. Et sur les 13 restantes, « utiles », combien sont censées représenter Carlos ? 10 ! Sur les 30 photos, il n’y en a que trois qui représentent un autre homme Blanc et imberbe. 10/13, il y a 80 % de chance de tomber sur Carlos ! C’est un album entonnoir ! Et suite aux auditions, seuls 4 ou 5 témoins croient le reconnaître. En plus, les enquêteurs indiquaient aux témoins qui était Carlos sur l’album… Témoins qui semblent parfois incohérents : en 74 une femme dit avoir vu un nord-africain. 25 ans plus tard, en 98, elle dit avoir vu un européen, un Blanc !
— J’en sais rien… dit, ennuyé, Martin.

— C’est l’amnésie à rebours… En 74, elle dit ne pas avoir vu l’homme jeté la grenade. En 98, elle affirme avoir suivi le geste de sa main droite.
— C’est l’émotion… Après l’attentat… J’ai pas à douter…
— Vous ne la bousculez pas ?
— C’est une victime !
— Non, une partie civile ! corrige Vuillemin.
— Pas besoin d’être une victime pour être traumatisé par un attentat…
— Plus de questions.
     Carlos se lève :
— Je suis un simple combattant de la légion étrangère du FPLP. Mon affaire est prescrite. Aucun des témoins de l’attentat n’a dit que c’était moi.
     Le témoin est congédié et l’audience se finit avec une dernière complainte de Carlos :
— J ai 68 ans, hier j’ai attendu plus de quatre heures pour aller à Fresnes. Je suis arrivé à 11h à Fresnes : je n’ai toujours pas accès à mon ordinateur, ni à mon dossier d’instruction. On m’a même mis les menottes derrière alors que j’ai un problème à l’épaule !
     Tout au long du procès Carlos n’aura de cesse de combattre ces minableries policières, il quitte la salle, et chacun espère qu’il sera traité plus dignement.

TROISIEME JOURNEE : MERCREDI 7 MARS 2018

Une boumeuse frustrée, un architecte aux éclats et un diplopique belge

     La troisième journée débute avec l’audition des parties civiles. Isabelle Grunberg est la première à être écoutée. Elle était présente lors des deux premières journées d’audience, toujours très bien apprêtée, très bourgeoise. Mais ce matin, son allure est bien différente… C’est une femme qui se présente les cheveux secs et mal coiffés, une veste bleue un peu trop ample, elle n’a aucun maquillage pour que chacun puisse apercevoir ses cernes tombants. Le jour de son audition, madame met de côté son riche accoutrement pour faire pleurer les juges ! Il faut bien qu’on se rende compte qu’elle est une « victime »… Elle se présente puis commence à parler des évènements :
— Mon père est mort dans cet attentat, et les jambes de ma mère étaient criblées d’éclats de grenade. Mon père fût emmené à Cochin…
     Elle s’interrompt, en essayant de retenir un sanglot.
— Je pensais pouvoir en parler facilement… Il n’y avait pas d’urgences à Cochin… Il ne se passait rien, c’était long… C’est quelqu’un de ma famille qui m’a annoncé la mort de mon père… Et là, vous retournez au lycée et les gens ne vous parlent plus ! On se sent seul, longtemps. La vie est très pénible. Les gens ici ont pu avoir une année de terminale cool. Vous devenez lourds quand vous vivez ça : à 17 ans la mort ne fait pas partie du possible. Je suis venue aux procès régulièrement, en 97, 2011 et 2017. Je me souviens des provocations : « il n’y a pas de victimes innocentes » avait dit Carlos.
     La juge lui demande si elle avait eu le sentiment d’être oubliée :
— Bien sûr. 44 ans, c’est une vie. Vous aviez des projets et puis plus rien. Vous n’êtes plus invitées aux boums ! Mon père c’était quelqu’un de juste, très patient, très gentil, vraiment bon : il est allé au Drugstore parce qu’il voulait acheter des médicaments pour son fils.
     « Et ça suffit pour être « quelqu’un de bien ? » aurait dû demander la juge.
— Avez-vous été soutenue ? Par une association ? demande-t-elle inutilement.
— Non, c’est comme si rien n’était arrivé… J’ai profondément aimé Francoise Rudetzki, elle a été profondément bienveillante avec moi.
     Holleaux commence à l’interroger :
— Vous avez eu votre bac dans l’année ?
— Non, l’année d’après ! Je n’ai même pas pu essayer de le passer en septembre, il fallait avoir été malade en juin pour ça.
— Vous débutiez votre vie… Vous pouvez nous dire succinctement les épisodes de la procédure ? Vous vous souvenez du non-lieu de 82 ?
— Oui. Je ne suis pas avocat ou juriste, mais je sais qu’on s’est battus pour que l’enquête soit rouverte. La longueur de la procédure est une aberration pour moi. Mais je suis très contente d’être là ! Et puis je suis discrète, on passe inaperçus. Il y a eu des moments vexants, la présentation des cigares par exemple…
     Maître Coutant-Peyre intervient :
— Je ne me souviens pas d’une exposition de cigares.
— J’étais dans le public, à l’époque il y avait plus d’aficionados qui lui montraient des cigares.
— Il ne faut pas voir de haine pour l’accusé vous savez, il n’y est pour rien pour les délais.
— Bien sûr ! Il s’est soustrait à la justice ! s’offusque Holleaux, Coutant-Peyre continue malgré l’intervention de son adversaire :
— Madame, votre famille s’est constituée partie civile en 75 dès le départ ?
— Probablement, j’étais mineure.
— Mon père aussi est mort tôt vous savez.
     Holleaux l’interrompt :
— Restez à votre place !
— Arrête Holleaux! hurle Carlos, défendant son avocat des interventions intempestives d’Holleaux, lequel obéit sagement face à la tempête vénézuélienne.
     L’avocat peut reprendre plus calmement :
— Après l’arrivée en tapis volant de Carlos en France, votre famille a cherché un avocat pour se constituer partie civile ?
— Je suis une victime, je n’ai pas à répondre. Je n’ai pas de réponse.
— Votre mère a contacté une association ?
— Oui, celle de madame Rudzetski.
— Elle vous a pris en charge, SOS Attentat a porté votre action ? demande l’avocat, en essayant de montrer que la volonté de ladite association a été d’obtenir le redémarrage d’une nouvelle procédure au mépris de la prescription de l’affaire.
— Oui !
     Au tour de Carlos d’intervenir :
— Je suis touché par le témoignage de la partie civile. Une chose m’intéresse : quand s’est-elle constituée partie civile ? demande-t-il à la juge.
— En 95, répond-t-elle.
— Contactée par SOS attentat ?
— La famille s’est rapprochée de l’association oui.
     Carlos monte d’un ton, sans que personne ne s’y attende :
— SOS attentats est une association anticonstitutionnelle, ce sont des sionistes !
     Il redescend alors aussi vite :
— C’est touchant et j’ai compris qu’elle n’a rien vu.
— C’est une victime, pas un témoin, lui rappelle la juge.
     L’accusé reprend son invective contre les traitements qu’il subit :
— Oui… Les policiers ont l’interdiction de m’apporter de l’eau quand je sors d’ici ! Les menottes sont serrées ! C’est très difficile, fatiguant ! Y a des gens qui veulent m’embêter ici, mais ils se cachent ! Je demande un minimum de respect !
     L’avocat général intervient :
— Voulez-vous avoir la décence de ne pas mélanger vos menottes et le témoignage de la victime ?
     Il aurait plutôt fallu dire à la victime d’avoir la décence de ne pas mélanger le décès de son père à la frustration due à des boums ratées… On aura compris ce qui faisait vraiment souffrir la jeune Isabelle Grunberg!
— Les Français sont un grand peuple dirigé par des gens pas très nets ! La police se comporte de manière indécente, ils me provoquent, ce sont des lâches !
— Tout ce qui nous intéresse ici, ce sont les témoignages des victimes, clôt Crosson du Cormier.
     Isabelle Grunberg quitte la barre et laisse la place à une nouvelle partie civile : c’est un homme d’âge mûr qui se présente, la voix basse, espaçant ses phrases par quelques sanglots.
— Régis Fonlladosa, 57 ans, né en 1961. J’ai été hospitalisé à Cochin, comme mon frère. J’ai un souvenir très précis : on devait aller en pension mon frère et moi, mes parents s’étaient séparés. On avait décidé d’aller acheter un journal et un paquet de cigarettes. Au début, je ne me souvenais de rien… J’ai été un des premiers à sortir, j’ai été le premier à être mis au fond du « panier à salade », je saignais abondamment… J’ai toujours des éclats dans le corps. On m’a opéré pendant 16 heures. Je me souviens qu’à l’hôpital un journaliste avait laissé 3000 francs pour moi et mon frère. Je vis à Belgrade, je ne suis pas venu aux précédents procès : je ne me souviens pas des aléas de la procédure, c’était plutôt mon frère qui suivait l’affaire et m’en informait. Je n’y croyais plus en vérité, j’ai été surpris d’être convoqué l’an dernier.
— En quelle année êtes-vous parti à Belgrade ? demande le Procureur.
— En 96, je suis architecte. Je travaille dans les Balkans depuis ce temps là. J’ai fait le Palais de Justice de Belgrade.
     Coutant-Peyre se lève :
— Vous avez des informations sur les aides financières octroyées par le patron de Publicis aux gens qui étaient présents lors de l’attentat ?
— Non, je n’ai pas d’informations.
     Carlos reprend :
— Pourquoi les victimes ont-t-elles été indemnisées par Publicis ? Publicis, ce sont des sionistes ! C’est une preuve que toute cette affaire est une manipulation pour de l’argent. Il ne sait rien. Publicis a indemnisé pour se couvrir, ils ont fait sauter le Drugstore pour obtenir des indemnités !
Malin, Carlos ! Le propriétaire du Drugstore aurait fait sauter le Drugstore pour toucher de l’argent de l’assurance… Les complotistes se jetteront sur ses paroles sans en comprendre la finalité : évidemment, Carlos ne pense un mot de ce qu’il vient de dire. Sa ligne de défense est claire : il essaie de mettre à profit toute éventuelle faille de ce dossier pour que tout le monde sache qu’il est fabriqué, pour d’autres raisons que celles de chercher le coupable !
     L’architecte termine sa prise de parole, et laisse sa place à Roland De Leu, lui aussi victime de l’attentat. Il doit mesurer 1m80, les cheveux blancs mi longs, en costume gris. Il commence :
— J’étais avec mon épouse et mon garçon, dans le café en face. Je me suis dirigé vers le Drugstore, au niveau du comptoir. J’ai vu un objet à mes pieds, ça ne ressemblait pas à une grenade classique, elle était lisse et pas quadrillée. J’ai été projeté au-delà du comptoir. J’ai repris mes esprits, et je me suis rendu compte que je n’arrivais pas à me lever. Les secours ont mis du temps à me trouver, j’étais caché. Ma femme a traversé la rue et c’est elle qui m’a repéré en premier, puis des pompiers m’ont emmené. Je suis tombé dans le coma pendant deux semaines. J’avais une blessure grave au niveau du front et une fracture au niveau de la cheville. Je n’ai pas été opéré car un éclat s’était logé dans mon front, entre deux lobes de cerveau : les docteurs ont décidé de ne pas opérer, l’éclat se serait ossifié rapidement. J’ai développé une diplopie, qui s’est maintenant résorbée. Mais c’était gênant… J’ai perdu une année professionnelle.
— Je me souviens que Simone Veil avait fait un beau geste : les frais d’hôpital avaient été pris en charge par l’État. J’ai lu l’article du Figaro dont tout le monde parle. Il y était écrit que le ministère était informé de la possibilité de l’attentat. Ça m’a énervé, j’étais très déçu. J’ai rédigé une lettre au Président de la République, mais je ne l’ai pas envoyée finalement. J’y exprimais une grande colère et une grande déception, mais elle était bien rédigée hein ! Nous étions otages de la raison d’état, on était trimballé d’enquêtes en enquêtes alors que le gouvernement était au courant…
     La juge pose sa première question :
— Vous vous souvenez du premier non-lieu ?
— Je n’étais pas au courant !
— Vous n’étiez pas partie civile ?
— Non ! Je ne voulais plus entendre parler de cette affaire. Je voulais pouvoir remarcher, pouvoir retravailler : mon travail était en pleine expansion à l’époque, ça marchait très bien donc bon…
— Quand redevenez-vous concerné ?
— Je voulais venir car j’avais des choses à dire. Je me sentais cocufié par… je voulais dire comment on avait été traités, il n’y a eu aucune médiatisation…
     Le Procureur débute alors son interrogatoire :
— Avez-vous fait votre service militaire ?
— Oui en Belgique. Je suis belge.
— Vous avez participé à des exercices de lancers de grenades ?
— Oui, une fois.
— Vous distinguez une grenade ananas, du modèle « boite de conserve », comme vous dites ? Vous pensiez que la boite de conserve est tombée du haut c’est ça ?
— Oui, je savais qu’elle était tombée du haut du Drugstore, au niveau du restaurant.
— C’est un objet lisse donc, c’est pour ça que vous dites « boite de conserve » ?
— Oui.
— Plus de questions.
     Maître Vuillemin se lève :
— Depuis le dernier procès, avez-vous eu des entretiens avec Maître Holleaux ?
— Oui.
— Avez-vous parlé de la description de la grenade ?
— Non.
— Non ? Du tout ?
— Non je suis arrivé en retard.
— Je ne parle pas d’aujourd’hui. Pourquoi précisez-vous spontanément que l’objet était lisse et surtout pas quadrillé ?
— Je l’ai pas dit l’an dernier.
— Ah non ! C’est votre avocat qui vous a conseillé de dire grenade lisse ?
— Peut-être que si c’était une grenade quadrillée j’aurais fait un bond en arrière.
— Lors de l’audience de 1980 vous ne dites pas ça. Vous parliez d’un objet métallique qui vous fait penser à une boite de conserve. 25 ans après les faits, en 98, pareil. 44 ans après, vous dites spontanément cette précision : objet lisse, non quadrillé. Ça vous vient en mémoire 44 ans après ?
     Holleaux s’insurge :
— Vous êtes un manipulateur de parties civiles !
     Carlos rétorque en souriant:
— Manipulateur de la Shoah !
     Holleaux essaie de répondre :
— De toute façon, Roland De Leu dit qu’on n’en a pas parlé…
     Vuillemin ne lâche rien :
— D’autres témoins disent avoir vu du quadrillage, et ils le disent dès 74, alors que monsieur Roland De Leu apporte sa précision au bout de 44 ans.
     Il reprend sa place sur son banc et Maître Coutant-Peyre lui succède :
— L’association a pris contact avec vous pour vous aider. C’était il y a longtemps ou pas ?
— Non, juste avant le procès de l’an dernier.
— La raison d’Etat c’est quoi ? Vous considérez que quand le Figaro dit quelque chose c’est vrai ?
— J’ai tendance à le croire, c’est sérieux.
— Vos avocats vous ont remis dans le bain alors que vous ne vouliez plus en entendre parler.
Nous considérons que la raison d’Etat a forcé ce procès. On est complètement hors normes dans ce procès.
— Je n’ai pas d’opinions… Ma femme a souffert le plus, elle est devenue agoraphobe. J’ai moins de souvenirs, j’étais complètement anesthésié après l’explosion.
— Vous savez que le délai de cette affaire est plus long que ceux des affaires liées aux crimes contre l’humanité ?
     La juge intervient :
— Maître Coutant-Peyre s’il vous plaît, avez-vous des questions en rapport avec le témoin ?
— Je rappelle, c’est tout, dit-elle en quittant la barre.
— Monsieur Ramirez Sanchez avez-vous des questions ?
— Oui madame. Roland De Leu est honorable car il essaie de dire la vérité. Avez-vous vu quelqu’un lancer une grenade ?
— Non.
— Il n’y a pas de témoins dans cette affaire !
     La juge :
— Ce n’est pas un témoin, mais j’ai le droit discrétionnaire d’entendre qui je le souhaite.
— Et des avocats sionistes ! continue Carlos.
— Pas d’appréciations sur les avocats s’il vous plaît…
— Je respecte les avocats, mais certains sont corrompus ! Mon père disait de ce genre d’avocats que la profession de prostituée était plus honorable !
L’audition de De Leu se finit sur cette juste appréciation morale, et l’audience est levée. Nous sommes au troisième jour du procès, et c’est cet après-midi que l’affrontement tant attendu est organisé… Hans Joachim Klein, le révolutionnaire renégat principal accusateur de Carlos, doit témoigner !

Un traitre trahit, un menteur ment.

     14H. Chacun prend sa place dans la salle Victor Hugo. Tout le monde attend la confrontation du procès. Klein l’allemand vient témoigner. Il passe la porte de la salle d’audience, accompagné d’une jeune femme qui fera office d’interprète. Les cheveux grisonnants et gras, le dos voûté, il porte une veste en jean délabrée, trop ample pour son maigre corps de traître. Il y flotte. La comparaison avec Carlos est frappante : le Vénézuélien, malgré sa longue détention, a de l’énergie à revendre, il est lumineux. Son adversaire lui, est lugubre, c’est un cadavre de frustration et de lâcheté qui se traîne au procès comme dans sa pauvre vie…

     Klein jure de dire la vérité, et on ne peut s’empêcher d’en rire intérieurement. Il parle français avec un accent allemand très marqué.
— Je ne connaissais pas Carlos à l’époque de l’attentat du Drugstore, je faisais partie de Cellules Révolutionnaires allemandes. Je l’ai connu un an plus tard à peu près. On parlait en anglais, j’avais appris la langue grâce à des cassettes. Carlos m’a dit avoir lancé une grenade dans le Drugstore, c’est lui qui me l’a raconté. Il m’a dit que si le japonais n’était pas libéré, il jetterait une grenade dans le théâtre.
     La juge lui demande alors de parler de la personnalité de Carlos.
— À partir de mars 77, c’était plus politique pour lui, pour moi oui…
     En entendant cette énormité, Ilich sourit largement, amusé. La juge lui demande d’étoffer sa présentation, Klein veut visiblement abréger son témoignage, c’est-à-dire sa souffrance.
— Au début c’était impossible de parler avec Sanchez, je ne parlais pas anglais, je ne parlais qu’avec les Allemands. Pour moi, c’est un mégalo, un assassin de masse. J’ai quand même compris que ça ne pouvait pas marcher comme ça.
— Vous êtes né en 47, vous avez deux années de plus que Monsieur Ramirez Sanchez. Vous intégrez les Cellules Révolutionnaires quand ?
— En 74 je crois, avant j’étais qu’un simple militant. C‘était une organisation qui aidait les prisonniers politiques opprimés, on a fait des manifs pour eux.
— Y avait-il des liens entre ce groupe et des personnalités soutenant la cause palestinienne ?
— Oui, il y avait des contacts directs avec Mukharbal, Abu Hani et Habbache.
— Oui mais seuls les chefs de l’organisation étaient en contact. En 74, vous intégrez la cellule internationale de l’organisation.
— Oui, il y avait des cellules révolutionnaires, mais je ne connaissais pas les membres des autres groupes.
— Pourquoi avez-vous quitté l’organisation de Carlos ?
— Lors d’une prise d’otage, ils ont fait une distinction entre juifs et non-juifs, et là j’ai décidé d’arrêter.
— Mais sa mère n’est même pas Juive ! s’exclame Carlos, rappelant la fausse « prétention » de Klein, qui disait avoir une mère Juive.
— Ma mère était dans un camp… Honte aux Allemands.
     Ilich est de plus en plus attentif. La juge continue :
— En intégrant les Cellules Révolutionnaires, saviez-vous déjà manier des armes ou vous l’a-t-on appris ?
— Non, j’ai fait mon service militaire, j’avais des armes chez moi ? Parfois, dans des manifs, on prenait les armes des flics.
— Vous savez manier des armes ?
— Ben oui…
— Quand avez-vous vu Monsieur Ramirez Sanchez pour la première fois ?
— En Afrique ou en Europe, je sais plus… Carlos s’appelait Johnny en Europe, Salem dans les pays arabes.
— Avez-vous participé à l’opération de l’OPEP, à Vienne ?
— Oui, en 75. L’avion qui nous a exfiltré s’est posé à Alger car j’étais mourant. Et je suis resté à l’hôpital en Algérie, puis dans une villa à Alger, une villa de Boumediene. Pendant que j’étais à Alger, je ne sais pas où Carlos passait ses journées, c’est pas là qu’il m’a parlé du Drugstore. Je ne savais pas où était Carlos. C’est en Yougoslavie, à Sarajevo que Carlos m’a dit pour le Drugstore. Après Alger, je suis allé en Libye avec Carlos, on est resté une ou deux semaines. Puis on a pris un avion privé de Khaddafi avec un pilote anglais et on est allé à Mogadiscio, c’était le QG de Wadi Haddad et Abu Hani. Ensuite on est allés en vacances en Yougoslavie avec Johnny, en 76.
— Vous êtes allé à Bagdad après ?
— Oui, car c’était aussi le QG de Wadi Haddad et Abu Hani. On est allé à Milan après, fin 76, début 77, c’est loin…
     La juge :
— Apparemment en 77, précise-t-elle en lisant son dossier.
— 77 ! confirme Carlos.
     Marc-Édouard Nabe n’en perd pas une miette, tout en écoutant, il scrute le visage de Klein et a déjà brossé de lui plusieurs portraits.
     Klein reprend :
— Après Milan je suis parti en Val d’Aoste, mais j’ai dû partir pour Paris, en 77, car on a essayé de me tuer. A Paris, j’ai été soutenu par Glucksmann et Cohn-Bendit. Mes anciens amis avaient peur que je parle : à l’époque je connaissais tout. J’ai vécu en France avec la fausse identité de journaliste. En 98 j’ai été arrêté en mai c’était une arrestation bidon : il y avait des élections organisées après peu de temps. J’ai été jugé pour la prise d’otage de Vienne : si j’avais tué quelqu’un, j’aurai pris la perpétuité. J’ai été condamné à 9 ans de prison, j’ai été gracié en 2009 mais libéré en 2003. Je suis retourné en France, ma femme est ici. J’ai demandé la naturalisation française, mais on me l’a refusé ! Mon délai sur le territoire n’était pas suffisant pour accéder à la naturalisation, alors que je suis en France depuis 77, mais clandestinement. Même Hortefeux était d’accord avec le fait de m’accorder la nationalité française… Il faut le faire hein !
— Pourquoi avez-vous arrêté le terrorisme ?
— Pour trois raisons. L’OPEP déjà, c’était une boucherie… Un policier tué dans l’ascenseur, une balle dans la nuque. Carlos a pris la mitraillette et a tiré dans le dos d’un délégué libyen, il l’a tué alors qu’il était déjà immobilisé par une balle dans l’épaule. À Aden un commando de Wadi Haddad voulait descendre un avion de civils juifs, juste parce qu’ils étaient juifs. C’était des fascistes. Ils ont fait une sélection entre juifs et non-juifs. Ma mère était à Ravensbruck : je me suis dit qu’il fallait que j’arrête ! Je peux plus ! Vous imaginez deux Allemands qui font une sélection entre juifs et non-juifs ! Je suis très content que l’armée israélienne ait fait le ménage là—bas ! Ils n’ont pas eu Wadi Haddad, dommage !
     Sur ce terrible aveu de judéophilie, Klein termine son témoignage, laissant place aux questions des différentes parties.
     Holleaux commence :
— Vous avez été entendu deux fois, en 98 et en 2012. Vous avez eu besoin de parler en anglais pour parler avec Carlos, à un moment où vous commenciez à parler l’anglais grâce aux cassettes.
— Je parlais un anglais de vache espagnole, ironise-t-il.
— Comment dit-on grenade en anglais ?
— C’est le même mot, mais je ne parle plus l’anglais. Dans le temps je le parlais, l’italien aussi, mais je l’ai perdu.
— Dans un PV de 2012, vous dites que Carlos avait appelé un journal, dans un PV de février 2012 ?
— Oui c’est ça.
— Vous dites qu’on vous a souvent traité de traître, mais jamais de menteur.
— Oui. Un traître trahit, un menteur ment. Jamais je n’ai raconté de mensonges. Je racontais pas de conneries quand je disais qu’on a essayé de me tuer. Si on dénonce pas… Il fallait que je parle.
— Pour que ça s’arrête ? demande Holleaux.
— Pour que ça s’arrête. C‘est pour ça qu’on me traite de traître et pas de menteur. Personne ne m’a manipulé, personne ne peut dire que j’ai fait ça pour une personne.
— C’est important ça ! En 98 vous n‘avez pas dit que c’était Carlos qui vous avait avoué l’attentat du Drugstore, contrairement à votre déposition en 2012. C’est à cause du délai d’extradition, c’est ça ? Vous ne souhaitiez pas subir de représailles, d’où la différence entre les deux dépositions.
     L’avocat général Crosson prend la parole :
— Vous vous rappelez de Mukharbal ? Quand vous le rencontrez en 75, vous aviez déjà vu Carlos avant ?
— À Paris oui, en avril ou en mai.
— Avant de rencontrer Mukharbal, combien de fois aviez-vous vu Carlos ?
— Deux fois, avec Wilfried Böse.
— Et là vous lui parlez ?
— Je ne parlais qu’allemand, Böse parlait l’anglais.
— Vous aviez toujours besoin d’un traducteur ?
— Oui.
— Avant de rencontrer Mukharbal, vous n’avez jamais été seul avec Carlos ?
— Non, non.
— Même pendant l’opération de l’OPEP ? Les ordres étaient donnés en quelle langue ?
— C’est Nada qui traduisait.
— Vous avez été blessé assez vite ?
— Oui, par ricochet.
— On vous parlait comment, il y avait médecin, il parlait en quelle langue ?
— Je sais plus.
— Après décembre 75, vous le revoyez peu.
— Carlos n’était jamais là.
— Entre l’opération de Vienne et votre dernière rencontre, vous l’avez déjà vu seul ? Quand vous étiez seuls, je ne peux pas croire une seule seconde qu’il ne parlait pas de lui ! fait drôlement remarquer Du Cormier.
— Il ne parlait pas tout le temps.
­— Il vous parlait de quoi ?
­— On parlait peu.
— Il n’a pas fait de confidences ?
— Non.
— Votre mémoire est un peu confuse non ?
— Non… Pas encore l’Alzheimer.
— La défense dit que vous êtes contradictoire. Qui a dit que Carlos a jeté la grenade ?
— Au début, je sais plus dans quel contexte, Böse m’a raconté de l’opération des Japonais. Et plus tard, en Yougoslavie, j’ai demandé à Carlos.
— Donc vous parliez avec lui ? Vous parliez un peu l’anglais et Carlos vous a confirmé ce qui s’est passé. Ensemble vous parliez alors ? insiste le Procureur ennuyé par l’imprécision et la confusion de Klein, rappelant que Maître Coutant Peyre a déposé une plainte pour faux témoignage contre lui.
     Holleaux aussi ne sait pas quoi faire avec un âne pareil : il marche le regard pensif. Klein répond :
— On ne parlait pas beaucoup.
— Il n’est pas possible qu’il n’ait rien à raconter ! dit en souriant le Procureur.
— À cette époque, on ne posait pas de questions.
— Il était moins bavard à l’époque ?
— Oui. On ne posait pas de questions à l’époque, c’est une loi non écrite.
     Pendant la discussion, Carlos, visiblement ennuyé par la bêtise de son frêle accusateur, discute à distance avec Pierre Panet, présent dans le public aujourd’hui. Le service de sécurité intervient mais se trompe de fautif : les policiers font sortir de la salle un jeune curieux, et pas le vieux Panet.
— Respectez les règles, dans le box on écoute, dit solennellement l’avocat général.
— Bon, à l’époque, la règle c’est de ne pas poser de questions… Mais il était un peu vantard non ?
— Le chef c’est moi disait Carlos ! avoue Klein.
— Vous étiez un soldat, vous exécutiez les ordres.
— Non non, je n’étais pas d’accord avec leurs projets ! Au fond, je ne pense pas que je me trompe, 40 ans après… J’étais responsable pour Vienne, mais pas coupable… Mon histoire, ma triste histoire, elle est là.
La juge pose à son tour d’autres questions :
— Qui payait les déplacements, les hôtels ?
— Les Cellules Révolutionnaires.
— Où étiez-vous logé à Paris ?
— Je sais plus…
— Et en Val d’Aoste ?
— J’étais dans une petite maison, sans confort.
— Et en Yougoslavie, qui payait ?
— Moi. J’avais un paquet de dollars ! répond Klein sans qu’on comprenne s’il blague ou s’il est sérieux.
Place enfin, à la défense. Maître Coutant-Peyre se lève :
— Klein se présente comme un témoin de l’accusation. J’essaie de comprendre ce qui se passe dans la tête de Klein. Hier, Ritter a dit que vous aviez beaucoup de haine contre Ilich Ramirez Sanchez. Pourtant vous avez prêté serment de parler sans haine. La haine, vous savez ce que sait ?
— Si  le dis, j’y suis pour rien.
— Donc vous n’avez aucune haine, vous êtes ici pour dire la vérité. Vous dites quand même que c’est un criminel de masse.
— Ben, il n’a pas été condamné pour vol de sacs à main… C’est mon opinion.
— C’est une opinion sans haine ? Neutre ? Peut-être ne connaissez-vous pas le français, assène l’avocat. Le regard de Klein se noircit, humilié par la remarque.
— Je connais très bien le français, rétorque le traître vexé.
— Criminel de masse, c’est pas une opinion neutre.
— Mais qu’est-ce que vous dites, oh ! s’énerve l’Allemand. Mon opinion, c’est que c’est un criminel de masse, point final.
— Tout le monde a compris que vous témoigniez sans haine… Pourquoi accusez-vous Ilich Ramirez Sanchez ?
Klein ne répond pas : on appelle ça un silence éloquent. Les traîtres avoueront toujours tout, sauf une chose : leur jalousie.
— C’est une question monsieur.
— Je suis convoqué, je suis ici, je réponds ! essaie de masquer Klein.
     Même l’avocat général est ennuyé.
— Vous vous contredisez. Pourquoi vous tenez tellement à accuser Carlos ?
— Je l’accuse pas, je dis ce que je sais ! Je dis ce que j’ai vu ! Je mens pas, je vais pas dire que je le connais en 74. Vous tournez ce que je dis dans tous les sens !
     Maître Coutant-Peyre se tourne alors vers l’interprète, qui n’avait rien traduit jusqu’ici.
— Est ce qu’il aime la violence ?
     Klein répond sans laisser le temps à l’interprète d’intervenir.
— J’étais violent à cette époque.
— Laquelle ?
— De 67 à 75.
— 8 ans donc. Concernant l’opération à l’aéroport d’Aden, quel était son objet ?
— Il fallait libérer des Palestiniens prisonniers.
— Qui a dit qu’il y avait une différence entre Juifs et non-Juifs ?
     Carlos sourit.
— Les journaux ! avoue Klein.
— Klein tient cette information des journaux ! Il y a eu d’autres journaux qui expliquait qu’il y a eu une séparation entre nationalités : les Israéliens d’un côté et les autres de l’autre. C’était une opération de libération de Palestiniens emprisonnés en Israël ! explique l’avocat.
— Concernant les auditions de 98 et 2012, vous avez toujours varié. Qui et quand vous a-t—on informé ? Avez-vous posé des questions ?
— Je peux pas dire plus.
     La juge pose elle aussi la question :
— Qui a dit que Carlos a participé à l’attentat du Drugstore ?
— Kuhlmann et Böse et plus tard Carlos.
— Une chose m’étonne ! continue Coutant-Peyre. Klein a d’abord dit l’inverse et change tout le temps de thèse. Et là encore, il a dit qu’il ne pose pas de questions. Alors que là, maintenant, vous dites avoir posé la question ?
— Je sais plus pourquoi, mais je lui ai posé la question.
— Klein dit qu’il avait un petit grade, sans informations, mais il demande des comptes à quelqu’un de plus haut dans la hiérarchie ?
— J’ai posé la question.
— Et Carlos a répondu. Dans quelle langue ?
— Oui avec des détails.
— Bon… Avant 76, vous n’avez jamais lu dans la presse, ou dans un livre ou dans une émission des éléments du l’affaire du Drugstore ?
— Je sais plus.
— Avant d’en parler avec la police française, vous n’en aviez jamais parlé avant ?
— Je ne m’en rappelle pas.
— La première fois que vous avez parlé de ces évènements, c’est devant la police française, car dans votre ancien milieu, on ne pose pas de questions. Merci.
     Elle se rassoit satisfaite, et Maître Vuillemin peut prendre le relais.
— Je voudrais recentrer l’importance du témoignage de Klein. En ce qui concerne la crédibilité de Klein, je rappelle très exactement ce qu’il a dit en 98. Aujourd’hui il dit ne pas avoir l’esprit confus. « J’ai appris par Böse que c’était Johnny qui avait fait l’attentat pour faire pression sur la France. Pour ce faire, Mukharbal avait déposé des boites de grenades vides dans une consigne parisienne. Je suis sûr que c’est Böse et c’est pas Carlos qui me l’a dit car c’était difficile de lui parler. » En 2012, vous dites que c’est Carlos, Johnny, qui vous avait informé au Yémen. « J’étais seul avec Johnny et pendant cette discussion je parlais anglais. Personne d’autre à part Johnny ne m’a parlé de cet attentat. Böse ne m’en a pas parlé. » Quand dites-vous la vérité, en 98 ou en 2012 ?
— Ça arrive qu’on se contredise et qu’on se corrige ! ment le traitre.
— Pourtant vous étiez sûr en 98. En 98 vous dites que Mukharbal avait déposé juste après l’attentat des boites vides dans une consigne parisienne. En 2012, vous dites que c’est Carlos qui avait déposé plusieurs boites vides ayant contenu des grenades. Quand dites—vous la vérité ? assène Vuillemin.
— Après une longue période, ça arrive…
— Aujourd’hui en 2018, vous dites une sorte de mix entre 98 et 2012, vous dites que Böse vous l’a dit et Carlos aussi. Vous en avez le parfait souvenir ?
— Oui.
— Vous avez ce souvenir désormais, alors que 25 ans plus tôt vous étiez sûr que c’était Böse qui vous avait informé. En 2012 vous dites que c’est Carlos qui vous l’a dit dans un camp au sud-Yémen. Aujourd’hui vous dites que c’est Carlos à Sarajevo. Votre mémoire est meilleure aujourd’hui qu’il y a 20 ans…
— Au fur et à mesure les souvenirs reviennent, on me pose toujours les mêmes questions.
— Continuons. Au procès de 2011, vous avez accrédité ce que contenait les archives de la STASI.
— Qu’est-ce que vous voulez avec la STASI ?
— Ben, en 2011, ce sont des documents de la STASI qui ont été utilisés.
— Pas signés ! tonne Carlos
— Pas signés ! répète Vuillemin.
— Pour moi la STASI c’est l’ancienne GESTAPO, pourquoi vous m’en parlez ? demande Klein.
— Parce qu’elles parlent de vous ! Daniel Cohn-Bendit et ses amis ont été vos soutiens ?
     Klein s’agace.
— Vous le confirmez, ils vous ont soutenu ? continue Vuillemin.
— J’ai jamais contesté ! Cohn-Bendit le confirme dans sa préface.
— La STASI aussi ! Quand la STASI évoque la liste de vos soutiens, elle dit la vérité, mais quand elle dit que vous étiez en contact avec les Israéliens elle dit n’importe quoi ?
— Je comprends pas ce que vous voulez avec la STASI !
— Vous avez dit que Carlos, c’était mister How Much ? Que voulez-vous dire ?
— Ils ont fait exploser Radio Europe sur ordre de Ceaucescu.
— Que voulez-vous dire ?
— Combien d’argent, c’est ce que demandait Carlos.
— De quoi avez-vous vécu ?
— D’un cabinet d’avocat à Francfort.
— La STASI dit : « par la suite, il (Klein) accorde des interviews à Spiegel, Libération et aurait obtenu des honoraires pour le faire, 10 000 marks. C’est pas vous Mister How Much ?
— Je vous ai déjà dit, j’ai vécu grâce au cabinet d’avocat.
     Francis Vuillemin se rassoit. Ça y est ! Carlos va pouvoir interroger Klein, ou plutôt l’assommer. L’allemand est de plus en plus voûté à la barre, son angoisse monte. Pour l’accusation, c’est le témoin central du procès pourtant, c’est pourtant finalement bien lui qui devra rendre des comptes comme un accusé à celui qu’il a honteusement trahi.

Carlos torture son bourreau

     Le combat commence. Carlos se lève et prend la parole. Il posera ses questions sans laisser aucun répit, aucun souffle à ce cadavre ambulant de Klein.

— Je ne pense pas que Klein ait besoin de traducteur, il parait qu’on parlait très bien… Klein a-t-il oublié ce qu’il disait dans son livre ? Il se souvient de l’année de parution ?
— 1989 ! répond l’Allemand.
— Il y parle de ses origines n’est-ce pas ?
— Je me corrige encore, le livre date de 79. Klein est déjà déstabilisé, à la première question posée !
— Ça c’est exact… Bon… soupire Carlos, fatigué par la stupidité et la faiblesse de son interlocuteur.
— Je ne dis rien sur ma famille.
— Et les interviews ?
— Pour des raisons de sécurité, je n’ai rien dit.
— Votre père est un ancien SS, vous l’avez déclaré ?
— Oui.
— Vous avez aussi déclaré que votre mère était Juive ?
— J’ai fait des recherches au sein de la croix rouge internationale. Malheureusement, à Ravensbruck, les SS ont éliminé tous les éléments de preuve des archives. Ils ont assassiné 38 000 femmes dans leurs camps.
— Sa mère n’a pas été assassinée dans un camp de concentration !
— Ma mère s’est suicidée le 13 avril 48 avec le revolver de mon père.
— Votre mère a été déportée car elle a eu une liaison avec un homme juif !
— La croix rouge avait établi qu’elle avait été déportée car c’était une honte pour la race allemande.
Telle mère tel fils, ne peut-on s’empêcher de penser.
— J’ai rencontré Klein à Francfort pour commencer. C’est une femme qui conduisait la voiture la première fois qu’on s’est vu en 75 ?
— On ne s’est pas rencontrés, ni à Francfort, ni en Allemagne.
— Quand j’ai rencontré Klein, il disait connaître le docteur Fischer, la nouvelle gauche.
— Je ne crois pas, j’en sais rien.
— Vous n’habitiez pas dans une maison de la nouvelle gauche ?
— Non, j’habitais dans une autre maison.
— Là vous n’avez pas rencontré Böse ?
— Je le connaissais d’une maison d’édition.
— Je pense que Klein a mauvaise mémoire. Il ne m’a jamais rencontré à Francfort ? Il m’a vu quand pour la première fois ?
— Paris, début 75.
— L’opération d’Orly ? Klein n’était pas impliqué.
     L’avocat général saute sur l’occasion :
— Comment vous savez ?
— Je sais tout mon frère, c’est tout écrit, dans les archives de l’organisation. Quand on parle de sa famille, on ne doit pas mentir ! Sa mère n’était pas juive, c’était une question de mœurs. Son père était violent, il frappait sa mère, c’est pour ça qu’elle s’est suicidée. Klein voulait même aller en Israël en tant qu’enfant de femme juive, c’est vrai ou pas ?
— Que voulez-vous que je dise avec ses conneries ? Israël ne m’a jamais rien demandé.
— Ils ont refusé !
— J’ai rien à dire…
— Il a menti sur tout, sur des choses publiques ! Continuons. L’OPEP. Comment et avec qui il est arrivé à Vienne ? demande Carlos.
— En train.
— D’où ?
— Parti de Suisse, je sais plus d’où.
— Zurich, affirme Ramirez Sanchez.
— Je m’en souviens plus.
— Première ou deuxième classe ?
— Je crois que j’étais seul, 2ème classe.
— C’est incroyable ça… En arrivant à la gare, j’étais accompagné. J’étais en première classe, et toi en deuxième classe.
— S’il le dit.
—Pourquoi il ment comme ça ? Continuons… soupire Carlos. Il se souvient avoir participé à une opération révolutionnaire dans les locaux de l’OPEP  le 21 décembre 75 ?
— Oui.
— Klein picolait beaucoup, père SS, mère Juive, mais il était à venu à Vienne avec le camarade Wilfried Böse, une figure historique ! Klein est-il un tireur d’élite ?
— Non.
— Il a fait son service militaire en Allemagne ?
— 18 mois et je n’ai fait qu’un exercice de tir. Non, je n’étais pas un tireur d’élite.
— Klein peut-il me regarder ? demande Carlos.
     Klein s’exécute et à ce moment Carlos fait mine avec sa main de sortir un pistolet de sa poche droite, puis pointe son doigt vers le traître, qui ne peut que réprimer un sentiment de panique certain.
— Il racontait avoir appris la technique du FBI de tirer comme ça…
— Non, répond Klein.
— Je l’ai vu tirer ! J’étais son commandant. C’est un détail de toute façon… Pourquoi Klein était-il volontaire dans l’opération de l’OPEP ?
— Je pensais que c’était une opération pour le peuple palestinien.
— C’est vrai ! Quand on est parti, on était un commando de six divisé en trois groupes. J’étais le commandant, Naccache dirigeait un des sous-groupes. Il a connu Anis Naccache ?
— Non, je ne le connais pas.
— Il l’a rencontré pour l’opération ?
— Oui c’était le chef.
— Qui était le chef ? s’offusque Carlos.
— Naccache.
— Monsieur, on ne discute pas de faits historiques publics ! J’étais le commandant et je donnais les ordres, même à Naccache. Il se souvient de rien, il était là quand même ! Il se souvient de Nada et Youssef ?
— La seule que je connaissais c’était Nada.
— Mais il a rencontré Youssef.
— Dans l’immeuble pour l’OPEP.
— En 2013, Klein a reçu un document sur l’opération de l’OPEP, n’est—ce pas ?
— Non.
— Francis Vuillemin, vous lui avez bien transmis ce document ?
— Oui ! répond l’avocat.
— Je me souviens pas ! rétorque buté le traître. Je suis sûr que c’est pas vrai.
     Carlos regarde incrédule Vuillemin et lui murmure : « Quelle merde ! »
— Voilà, Francis Vuillemin est un menteur… soupire exaspéré Carlos. C’est un comportement de femme ça ! Tu te souviens de l’armement ?
— Pistolet Beretta et un revolver 38.
— Non ! Pistolet Browning, c’est moi qui lui ai donné, et deux grenades défensives.
     Ilich se tourne vers ses avocats et leur murmure : « Qu’il est con, c’est une merde ! » Coutant-Peyre intervient :
— Klein n’a pas la capacité à se souvenir…
     La juge répond, de mauvaise foi :
— Si, il donne des réponses précises mais différentes de Carlos.
     L’avocat général vient à la rescousse de son témoin :
— Carlos a des notes, Klein non.
     Carlos reprend :
— Youssef était un ancien de l’armée libanaise, un bon tireur, ancien garde du corps. Il était réputé comme étant un mec intelligent. Je vais tester l’honnêteté de Klein : il a été blessé par un Autrichien, il était blessé ou non ? Il y avait un policier et une balle a ricoché sur lui, c’est vrai ou pas ?
— Un ricochet m’a touché, c’est dans les pièces du dossier en Allemagne.
— A-t-il tiré sur le policier ?
— Non.
     Ilich murmure à ses avocats : « Putain il comprend rien ! », puis reprend :
— Je continue je continue… J’ai sauvé la vie de cette personne n’est-ce pas ? Il était blessé, on l’a emmené à Alger car c’était le lieu le plus sûr le plus proche. On a ramené Klein à Alger pour le sauver ! On n’abandonne pas un camarade au combat ! On l’a emmené, on lui a sauvé la vie ! C’est un kurde irakien anti-Saddam qui l’a accompagné. Quelle merde ! On l’a emmené dans le meilleur hôpital d’Alger, l’hôpital Français.
— Je pense pas, c’était l’hôpital Mustafa !
     Carlos ne l’écoute même pas :
— On est restés là… Nous sommes des combattants, d’autres sont morts en martyrs… Et mon tour viendra ! Tu as été bien soigné ?
— Dans l’hôpital Mustafa ? Oui.
— On aurait pu aller à Bagdad mais l’avion était trop petit, c’est pour ça qu’on est allé à Alger. Je suis allé le voir à l’hôpital, tout le monde y est allé. Il se souvient que les camarades de Libye sont venus le saluer ?
— Oui, tous dans la chambre et tous armés !
— Comme d’habitude ! C’est une question de mœurs ! s’exclame Carlos. Tu te souviens que je t’ai accompagné en 76 ? Tu te souviens de l’avion ?
— C’était un avion de ligne, j’étais avec Carlos et deux autres personnes des services secrets algériens.
— Faux ! tonne le révolutionnaire. C’était l’avion personnel de Kadhafi. J’étais avec des responsables des affaires extérieures libyennes. Combien d’heures sommes—nous restés à Tripoli en venant d’Alger ?
— Une semaine dans l’hôtel et Carlos n’était pas là.
— 3 heures pas plus ! Il ment !
— Non, vous n’avez pas le même souvenir, explique la juge avec aplomb.
— Il se souvient même pas… Quand on est arrivé à Mogadiscio, on a été reçu comment ?
— On m’a conduit dans un quartier.
— On n’était pas dans un hôtel ?
— Non !
— On a pas dormi dans un hôtel ? insiste Carlos.
— Non !
— A-t-il rencontré l’ambassadeur de Libye à Mogadiscio ?
— Certainement.
— On était dans le meilleur hôtel de Mogadiscio. Wadi Haddad nous a amené dans une résidence derrière l’ambassade italienne.
— Je ne sais pas d’où il tient ses informations, on était dans un QG.
— Il était dans une chambre où il était soigné, n’est—ce pas ?
— On ne m’a pas soigné à Mogadiscio, ni à Aden.
— Y avait-il un petit babouin qui allait le voir dans la chambre ?
— Bien sûr que non !
— On s’éloigne du sujet… commente la juge, qui semble de plus en plus fatiguée…
     Il est bientôt 18h après tout, le mode de vie d’un fonctionnaire ne se bouscule pas.
— Il a voyagé au Yémen avec qui ? reprend Ramirez Sanchez.
— Avec Carlos, dans un avion de ligne.
— Un avion somalien, et en première classe hein ! On était deux ?
— Oui.
— On nous recevait comment ? Comment sommes-nous allés de Mogadiscio à Aden ? On nous a reçus comment à Aden ?
— On nous a emmenés dans le quartier de Wadi Haddad.
     La juge s’impatiente :
— Nous vous avons longuement écouté, ne posez plus que des questions concernant l’affaire que nous traitons. Plus que deux questions !
     Carlos :
— Oui, très bien… Après que Nada a été blessée, Klein a ordonné à la standardiste de ne pas appeler les Autrichiens et a détruit les standards. Il s’est retourné et a tué Al Hassan, il l’a tué ou non ?
— De toutes façons, il n’y a  pas de témoignages.
— Si ! Il y avait deux témoins oculaires, et ils voulaient témoigner lors du procès en Allemagne, mais on leur a refusé !
     Il est 18 heures, et en coupant la parole à Carlos la juge déclare la fin des débats, ou plutôt du combat. Klein est assommé, il doit s’accrocher à sa barre pour tenir : KO debout ! Le Procureur Crosson tente de placer une dernière remarque :
— Monsieur Klein, vous avez été extradé et condamné dans ce dossier, en Allemagne ? demande-t-il.
— Oui.
— Et lui ?
— Je suis le seul à n’avoir pas été condamné.
     Et personne ne le pleurera. Klein quitte enfin la salle, l’air dépité, la tête basse. Il ne vit pas : il rampe. Nabe, toujours à la même position, range ses crayolors et ses feuilles : il a bien dû faire une quinzaine de dessins… Il les étale au fur et mesure de leur finition sur le plancher même de la salle, sans que personne n’y trouve rien à redire ! L’audience est levée.

QUATRIEME JOURNEE : JEUDI 8 MARS 2018

La grenade de la discorde

     Nous en sommes à la quatrième journée du procès : jeudi 8 mars, 10H. Aujourd’hui, c’est un expert en explosif, l’ingénieur Lamotte, que la Cour entendra. C’est un homme grand, chauve, à la voix grave, très posée. Même si ce n’est pas lui qui a fait l’expertise à l’époque, il est chargé de témoigner pour déterminer s’il s’agit d’un élément accusant Carlos ou pas. Il prend la parole :
— Les éclats récupérés au Drugstore provenaient d’une grenade américaine à fragmentation contrôlée, une M26, il s’agit d’une grenade défensive. La cuiller a été récupérée. Outre la grenade qui a explosé, une autre a été retrouvée dans son emballage : elle appartenait au même lot, il s’agissait d’une autre M26.
— Qu’est-ce qu’une grenade défensive ? l’interroge la juge.
— Ce sont des grenades qu’on lance quand on est soi—même à l’abri : elles génèrent des éclats. Une grenade offensive ne génère en revanche pas d’éclats, on peut la lancer tout en étant à découvert.
Holleaux intervient, lui demande d’expliquer quelle est l’origine des grenades pour lui demande s’il est possible d’affirmer le lien absolu entre les éclats métalliques retrouvés et ceux caractéristiques d’une M26 :
– Quasiment oui…
     Carlos écoute, visiblement fatigué, un peu voûté sur sa chaise : on devine de nouveaux traitements minables de la part des autorités…
— Tous les éclats n’ont pas été retrouvés, précise Lamotte. Certains sont dans les corps des blessés. Il n’y a pas de doute sur le fait que la grenade utilisée soit une M26.
— On a retrouvé le bouchon allumeur au Drugstore : ce modèle peut-il être utilisé pour enclencher un autre type de grenade ?
— Oui.
— Si la grenade utilisée avait été une MK2 et pas une M26, j’anticipe la défense, l’identité métallurgique aurait-elle été possible ?
— Non, les caractéristiques des deux grenades sont différentes.
     La juge lit alors les conclusions de l’époque :
— « Grenade défensive d’origine américaine, M26, bouchon allumeur M204 A2, conférant un retard de 4 à 6 secondes. »
     L’avocat général prend la parole et décrit ce que les témoins ont vu. Selon lui, seuls deux témoins voient des écailles et des reliefs. La plupart ne voient pas d’objet quadrillé. Crosson anticipe lui aussi la défense : il cherche à discréditer la thèse selon laquelle la grenade utilisée fût une MK2, quadrillée, et non pas une M26 bien plus lisse.
— De toute manière, reprend l’expert, les éléments quadrillés ne sont pas cohérents avec les éclats retrouvés.
     Holleaux rappelle qu’il y a eu une centaine d’éclats au Drugstore et d’autres considérations techniques se suivent, jusqu’à ce que la parole soit donnée à la défense.
     Maître Coutant-Peyre débute l’interrogatoire :
— Les grenades M26 datent de quand ? Avez-vous une idée de la quantité fabriquée ?
— Je ne sais pas pour la fabrication… Elles datent d’après la seconde guerre mondiale. Le but de ces grenades était d’entraîner un maximum de blessures.
— Ce n’est pas le sujet, l’arrête l’avocat. Les M26 ont été utilisées en Corée et au Vietnam de ce que j’ai lu, vous savez à combien d’exemplaires elles ont été fabriquées ?
— À combien de millions d’exemplaires, je ne sais pas.
— Ces grenades pouvaient être fabriquées sous licence par d’autres pays ?
— Oui, les copies étaient autorisées, je ne connais pas le nombre de licences accordées.
— Y a-t-il eu des licences ?
— Sûrement, c’est courant, mais je ne peux pas le dire à 100 %.
— Vous pensez qu’il peut y avoir des fabricants non autorisés ? Ça peut arriver ?
— Ça sort du cadre de mes compétences.
— Je comprends, mais c’est faisable de copier ?
— Ça nécessite toute une chaîne industrielle derrière. Il faut réaliser le bouchon allumeur, l’explosif… Il faut une chaîne d’industriels, ça n’est pas un travail artisanal.
— Il n’y a pas un élément qui permet d’identifier le fabricant ?
— Non, il n’y a pas de marquage du corps de la grenade.
— Donc on ne peut pas connaître le fabricant de la grenade du Drugstore. D’ailleurs, on ne sait même pas où est physiquement cette grenade, où est-elle allée après l’expertise ? Il n’y a pas de scellés, alors que c’est possible de les garder physiquement !
     L’avocat met le doigt sur une autre aberration procédurale : il n’y a pas de scellés, c’est-à-dire qu’aucun élément matériel n’a été conservé par les autorités judiciaires : c’est ce qu’y empêche de voir « physiquement » la grenade, ou encore le carnet cité par Ritter lors de la deuxième journée du procès. La juge défend la thèse de ceux qu’elle représente :
— Maître, les premiers experts n’ont pas travaillé sur des photos, essaie-t-elle de relativiser.
     Elle continue alors en lisant les pièces du dossier attestant du travail « réel » des premiers experts.
— Merci d’aider l’accusation, rétorque à juste titre Maître Coutant-Peyre. Je n’ai pas constaté l’absence de travail à l’époque. Mais on nous dit qu’il n’y a plus de grenade. Je n’ai pas confiance dans les formalités de l’affaire, les photos pour les experts aujourd’hui sont mauvaises. On aurait pu utiliser deux fois une même grenade pour l’expertise. Y—a-t-il des éléments pour différencier les grenades ? demande-t-elle à Lamotte.
— Non, il n’y a pas de suivi individuel.
— Merci, c’est ce que je voulais entendre, dit-elle avant de se rasseoir.
     Francis Vuillemin se lève : la grenade est un élément qu’il maîtrise parfaitement, et il va essayer d’en tirer profit. Il demande à la Cour d’afficher des photos de grenades.
— Avant de poser mes questions, j’aimerais que vous vous rappeliez l’affirmation de l’avocat des parties civiles : « on a retrouvé une centaine d’éclats. » Vous êtes ici, Monsieur Lamotte, en tant que témoin et pas en tant qu’expert, ce sont vos collègues qui ont fait l’expertise. Les experts sont-ils allés sur les lieux à l’époque ?
— Je ne sais pas.
— En tout cas, ça n’est pas mentionné dans le rapport.
     L’avocat commence à décrire la grenade qui apparaît en photo, puis décrit le phénomène d’explosion des éclats.
— Combien de fragments métalliques ont été retrouvés sur les lieux ? demande-t-il.
— 40.
— Combien ont été soumis à l’expertise ?
— Je ne sais pas.
— Combien correspondent à des éclats de grenade ?
— Je ne sais pas.
— Vous ne pouvez pas me dire combien, sur les 40 éclats, sont des éclats de grenade ?
— Pour moi c’était des éclats de renforçateurs de grenade.
— Il y a deux types de fragments métalliques : les éclats sans scellés et les éclats qui ont fait l’objet de scellés, explique l’avocat de la défense.
Il commence à lire un extrait du rapport :
— Il s’agit de, je cite : « l’examen de certains éclats métalliques mis sous scellés. » Donc tous les éclats n’ont pas été analysés ?
— Seuls les plus caractéristiques.
— Vous me confirmez que seulement certains éclats ont été analysés sur le plan chimique. Donc on ne sait pas si le reste aurait donné la même composition chimique. Dans les éclats ayant fait l’objet de scellés sont recensés 17 fragments métalliques, vous me le confirmez ?
— Oui.
— Dont 10 sont non identifiables : 17 moins 10 égal 7 fragments parfaitement identifiés comme issus d’une grenade.
     Le témoin acquiesce.
— Ça fait peu quand même.
— Ça fait peu mais il s’agit d’éléments peu courants et très caractéristiques, ce ne sont pas des éléments de la vie courante.
     Vuillemin continue sa démonstration :
— D’accord, d’accord… Le souffle de l’explosion donne naissance à d’autres éclats, comme des projectiles dangereux.
     Il se met alors à lire la description de la scène de crime et de l’ensemble des projectiles. Il met l’accent sur des « éclats secondaires », qui ne sont pas dus à l’explosion de la grenade, et qui ont entraîné des « impacts secondaires ».
— Est-il facile de dire si un impact est le fait d’un éclat de grenade ou d’un éclat secondaire ?
— Non, sauf si on a la chance de retrouver un éclat enfoncé dans la paroi.
— Donc c’est difficile de dire si c’est un fragment secondaire ou pas.
— Les éclats n’ont pas tous la même capacité de pénétration, fait remarquer Lamotte.
— Sur les 92 impacts, il est difficile de dire qu’ils sont tous dus à un impact de fragment de grenade. A-t—on retrouvé l’enveloppe de la grenade ?
— Non, aucune.
— On n’a pas retrouvé un morceau de l’hémisphère, de l’enveloppe de la grenade M26. On a retrouvé la cuiller, mais a-t-on retrouvé avec certitude le bouchon allumeur, la tête du bouchon allumeur ?
— Il en est fait mention dans le rapport.
— Avec certitude ?
— C’est fait mention dans le rapport.
     L’avocat décide alors de le lire, ce rapport :
—« Des éléments semblent provenir du bouchon allumeur. » Donc pas de certitude.
—J’exploite le rapport…
— D’accord, d’accord. Dans une ordonnance du 3 octobre 2015, il est mentionné à propos du bouchon allumeur modèle M204 A2, qu’il « peut fonctionner qu’avec la grenade M26. »
— C’est inexact, affirme Lamotte.
— Pourquoi les experts joignent-ils un dessin d’une grenade quadrillée ? Ça ne correspond pas à une M26 ! Pourquoi ce choix d’après vous ?
— Pour illustrer qu’on peut utiliser le bouchon allumeur pour différents types de grenades.
     Vuillemin poursuit alors sa démonstration en se focalisant dorénavant sur l’explosif, en commençant par décrire la composition chimique de l’explosif d’une grenade M26.
— A-t-on retrouvé la trace de ce type d’explosif ? Demande-t-il après son exposé.
— Non, ça n’est pas mentionné dans le rapport.
— Je cite : « Il n’a pas été possible de retrouver des traces d’explosifs. » Pourquoi est—ce le cas ici ? Vous ne savez pas quelle est la nature de l’explosif qui a explosé au square Saint Germain ?
— Non, est bien obligé d’avouer Lamotte.
— D’accord, dit Maître Vuillemin. Il poursuit :
— Y a-t-il des modèles de grenade avec une tâche rouge, tâche étant mentionnée dans le rapport ?
— Oui.
— Qui ne sont pas des grenades M26 ?
— Qui ne sont pas des grenades M26, répète l’expert.
— Très bien ! Je récapitule, ne m’interrompez qu’en cas d’erreur ou de mensonge. Pour vous, les experts, la grenade est de type M26, sans ambiguïté. Aucun élément de l’enveloppe de la grenade n’a été retrouvé. On ne connaît pas la composition chimique de l’explosif retrouvé. La tête du bouchon allumeur n’a pas été retrouvée. Une M26 engendre 800 éclats, mais seulement 7 ont été retrouvés plus des éclats indéterminés dans les corps des victimes. La M26 engendre 800 éclats mais seulement 92 impacts ont été retrouvés, dont certains sont peut-être le fait d’éclats secondaires. Le modèle du bouchon allumeur fonctionne avec un autre type de grenade. La M26 n’a pas d’écailles. La M26 n’a pas d’éléments de marqueurs rouges alors que d’autres oui. Le levier aurait pu, vu sa proximité, subir une déformation.
— Oui.
— Je vous remercie dit Vuillemin en retrouvant sa place sur les bancs de la défense, visiblement satisfait de sa démonstration.
     Il peut l’être, satisfait : il vient de faire dire à l’expert deux points essentiels : le bouchon allumeur aurait pu être utilisé pour un autre type de grenade que celle mentionné dans le rapport, et personne ne peut dire avec certitude quelle est la nature de l’explosif, caractéristique essentielle de l’arme. La certitude concernant le type de grenade utilisée est sérieusement mise à mal : discorde sur la grenade !
     Holleaux se rend bien compte que le travail de sape a fait son effet, et décide de reprendre la parole, alors qu’il l’avait déjà eu :
— Je suis un peu gêné car les phrases citées sont incomplètes… Il est bien indiqué que quand les 92 impacts sont comptabilisés, ils correspondent tous à l’éclat de la grenade.
— Encore des questions après les miennes, j’en ai marre ! tonne Vuillemin, agacé par les habitudes peu conventionnelles du maître de chantier qu’il doit affronter.
— Je n’ai qu’une seule question ! hurle Holleaux. A-t-on retrouvé un éclat, n’importe où, qui correspondrait à l’éclat d’une grenade MK2 ?
— Non, répond Lamotte.
— Merci, finit Holleaux.
     Mais Maître Vuillemin ne souhaite pas laisser le dernier mot à son adversaire, il sait que sa démonstration est cruciale : il est capital d’instaurer le doute sur la grenade, il ne faut pas que les débats se terminent sur un éclat de certitude… Il se lève et retourne interroger le témoin :
— En 99, il y a des témoignages qui indiquent un objet ovale avec des écailles. Je reviens en arrière, tant pis ! Ne sont mentionnés dans le rapport que certains éléments mécaniques, cela signifie que les autres : soit n’ont pas l’objet d’expertise, soit on fait l’objet d’une expertise dont les résultats sont inconnus car il n’y a pas eu de scellés contrairement aux autres ! J’ai une dernière question. Les grenades MK2 et M26, ce sont simplement deux modèles, ou est-ce le nom générique donné à des séries très variables ?
— Il y a eu des évolutions, explique Lamotte, le nombre d’écailles, la forme, etc. Ils peuvent être déclinés.
— Il y a donc des variantes de MK2, de M26. Une dernière question : la grenade MK2 « mère », si on peut dire, à quoi ressemble-t-elle ?
— C’est celle qui est la plus identifiée aux soldats américains, celle avec des écailles, la plus utilisée, affirme l’expert.
     « Gagné ! » a dû penser Vuillemin. La dernière impression est la sienne, et c’est la bonne. Son enquête minutieuse concernant les grenades a été fructueuse : il réussit à prouver qu’il y a bien une possibilité pour que la grenade utilisée soit bien une MK2 à écailles… Sherlock Vuillemin abat ici Holleaux Moriarty !
     L’audience continue avec le désormais traditionnel interrogatoire final de Carlos :
— J’ai deux questions. Je ne crois pas qu’il dise des mensonges. J’ai rien à voir avec ça, je connais un peu les grenades. C’est évident que l’expertise de la police française ne correspond pas avec le type d’explosion d’une M26. Quelqu’un a jeté une grenade dans la mezzanine et elle tombe intacte, c’est possible ? On retrouve la cuiller intacte, c’est possible ?
— Le levier n’est pas impacté par le fonctionnement de la grenade elle—même. Techniquement c’est possible.
— Vous n’avez rien vu, c’est une fabrication grossière contre la France, contre le pays ! C’est une manipulation grossière, pourquoi la cuiller est pas là ?
— On pouvait la sortir des scellés ! fait remarquer maître Coutant-Peyre. Nous en sommes à la phase finale de la procédure et Carlos constate l’absence du moindre scellé dans la vitrine qui leur est réservé, dont la cuiller…
     Ramirez Sanchez reprend :
— Lamotte vient dire la vérité comme expert, mais il témoigne de l’expertise des autres. Lamotte n’invente rien, il ne ment pas. Est-il convaincu que c’est une grenade M26 qui a explosé au Drugstore ?
— Je suis convaincu que c’est une M26.
— Comme celle de la photo ?
— Une M26. Comme celle de la photo, il s’agit bien d’une M26.
— C’est une fabrication honteuse des ennemis de la France ! s’offusque Carlos.
     L’avocat général intervient :
— Lorsque le premier non-lieu a été prononcé, le greffier tire les scellés et fait détruire ceux qui ne sont pas utiles. On suppose que, malheureusement, je le déplore autant que la défense, après 74, les scellés ont été détruit, d’où leur absence… Je le regrette autant que vous, dit-il à Maître Coutant-Peyre qui n’a cessé de demander la production des scellés, déposant même des conclusions pour obliger la cour à répondre par un arrêt écrit. Ils ont peut-être été détruits par erreur, par inadvertance, par manque d’intelligence, mais pas par construction.
— Je demanderai malgré tout la production des scellés, c’est un droit de la défense, affirme l’avocat.
     Francis Vuillemin intervient :
— Une simple observation : après 83 on a tout laissé en place jusqu’en 95, il n’y a pas eu d’actes d’instruction… Les scellés ont été détruits car la prescription était acquise !
Là aussi, la défense remporte une victoire (plus modeste, certes) grâce à Maître Vuillemin, lequel réussit à retourner la rhétorique de Crosson du Cormier. L’avocat général défendait l’intégrité de son institution en expliquant qu’elle n’aurait pas détruit les éléments de preuve par dessin machiavélique : Vuillemin surenchérit en précisant que la Justice a détruit ces éléments justement pour respecter une règle de droit aujourd’hui largement bafouée par la Cour : la prescription. L’audience est levée jusqu’à 14H.

Catherine Bourgi dans sa bulle françafricaine

     À 14h, Carlos refuse de revenir dans la salle. Le motif est simple : ce sont encore et toujours les policiers qui l’emmerdent pour un rien : cette fois, ils lui refusent une canette, et il n’a pas pu manger… Il n’a toujours pas accès à son dossier d’instruction en plus ! C’est le Procureur que la Cour envoie pour essayer de convaincre l’accusé de revenir. Crosson y parvient. Carlos fait son entrée à 14h30 en s’exprimant ainsi :
— Les gens fument du haschich mais moi je ne peux pas avoir de canettes…
     Cet après-midi, c’est un autre témoignage important qui est prévu : celui de Robert Bourgi et de sa femme, Catherine. Bourgi est un homme politique franco—libanais chiite très véreux : c’est un taulier de la France Afrique. Le destin a fait qu’il était présent avec sa femme au Drugstore le jour de l’attentat ! Mais voilà, il y a un souci, comme l’annonce la juge.
— Robert Bourgi voudrait être entendu plus tard, il va à des obsèques.
— Lors du dernier procès il avait une bronchite et il ne pouvait pas parler… rappelle, las, Maître Coutant-Peyre. Il connaît tellement de monde partout qu’il y aura toujours des obsèques quelque part ! Il faut qu’il sache qu’il doit venir !
     Il n’est pas le seul absent : maître Holleaux n’est pas là non plus, c’est sa collaboratrice qui devra le remplacer.
     Ilich demande alors à manger, et la juge suspend l’audience pour une dizaine de minutes.
     Dans la salle, on retrouve Isabelle Grunberg et comme on peut s’y attendre, elle est magnifiquement apprêtée : parfaitement maquillée et brushinguée ! Personne à faire pleurer aujourd’hui madame ?
     L’audience reprend, madame Bourgi se présente, boudinée dans un anorak de ski bleu fluo : Nabe ne va pas la louper de ses markers (chaque jour il change de matériel)…

— J’ai 68 ans, quelques mois de moins que l’accusé. Je suis avocat à Paris, j’habite dans le 16ème arrondissement. Les faits remontent à plus de 40 ans. J’étais en 74 avec mon époux au Drugstore en train de déjeuner et nous nous trouvions à l’étage, contre le mur. A la fin du repas, j’avais commandé un café, j’ai vu un homme au niveau de la sortie et je me suis dis « il est fou celui—là, il jette son café ! » Et tout de suite après, ce fut la déflagration. Il y a eu un effet de panique, au début j’ai cru que mon mari était blessé, mais non : c’était juste un enfant.
     Noble dame Bourgi qui relativise la souffrance d’un gamin…
— Lorsqu’on m’a proposé des photos pour identifier le coupable en 98, j’ai désigné celle de Carlos. Je ne l’avais jamais vu auparavant : j’ai longtemps vécu en Afrique, au Bénin, des pays insurrectionnels. Je n’ai pas pu être influencée par un journal ou une émission de télévision.
Elle précise ces éléments car elle cherche à prouver que sa désignation était parfaitement conforme : elle n’aurait jamais vu de photos médiatiques de Carlos avant la désignation.
— Après le Bénin on est parti en Mauritanie, et nous étions replongés dans les mêmes circonstances.
— En quelle année êtes-vous arrivée au Bénin ?
— En 73 ? En 74 nous étions en vacances à Paris pour quelques semaines. On a dû y rester trois semaines.      Dans cet intervalle nous avons été entendus par la police judiciaire, le lendemain des faits, le 16 septembre.
— Vous étiez au premier étage, rappelle la juge. L’homme que vous avez vu était en contrebas, à quelle distance étiez-vous de lui ?
— Pas une distance importante.
— Il mesurait combien ?
— Difficile de répondre… Je  peux pas vous dire, je serais malhonnête.
— Et sa tenue ? continue la juge.
— Il était en costume, bien habillé. Il faisait « parfait fonctionnaire », j’avais dit ça je me souviens.
— Vous indiquiez un homme de type européen, pas basané, costaud. Pas gros ?
— Non, costaud, costaud.
— Et son visage ?
— Large.
— Sa chevelure ?
— Châtain.
— Les cheveux longs ou courts ?
— Pas très longs.
     La juge décide alors de montrer plusieurs photos à l’audience. A l’époque, Catherine Bourgi avait sélectionné la « numéro 5 », peut être la photo la plus médiatique de Carlos, où il porte les fameuses lunettes noires.
     La juge reprend :
— Entre 74 et 90, date à laquelle vous retournez en France, avez-vous eu l’occasion d’entendre parler d’actes terroristes en France ?
— C’était une période difficile en Afrique, il n’y avait pas de télévisions, pas de journaux, c’était toujours le couvre-feu… ment dame Bourgi.
— Vous n’avez jamais eu l’occasion d’entendre parler de Carlos ?
— À travers l’AFP oui, mais jamais grâce à des photos. Les journaux arrivaient très difficilement.
     Le Procureur commence à poser quelques questions :
— Vous étiez déjà allé au Drugstore ?
— Oui.
— Ce jour-là, vous étiez assise dans quel sens ?
— J’étais face à la porte.
— Dans le sens de la circulation du boulevard Saint Germain ?
— Oui.
— Vous avez vu la grenade ?
— Non.
— Avez-vous fait le rapprochement avec l’explosion ?
— Oui bien sûr.
— Les lunettes du suspect, vous vous en souvenez ? Leur forme ? Des RayBan ?
— Je ne m’en souviens pas.
— Vous vous souvenez des lunettes de Patrick Henry ?
— Non… Vous cherchez à savoir si j’ai été influencé par une photo, mais non ! explique la perspicace dame Bourgi.
     Maître Coutant-Peyre se lève :
— Vous avez participé aux soubresauts de la Françafrique… Vous dites ne jamais être au courant, mais dans la Françafrique il y a des journaux, des ambassades…
— De 73 à 98, il y avait en permanence des coups d’Etat. Il n’y avait ni radio ni télévision. Les journaux aussi c’était difficile puisque les aéroports étaient bloqués. Ils n’arrivaient pas, il n’y avait aucune info. Des membres de gouvernements se faisaient assassiner, j’ai moi—même été acculée par une foule en délire !
— Vous aviez des enfants et jamais vous ne rentrez ! Vous êtes courageuse… Vous êtes une avocat corse ! ironise Coutant-Peyre. On vous propose des photos de femmes, et des photos de Carlos hyper connues… fait-elle remarquer.
— C’est le visage carré qui m’a interpellé, pas les lunettes.
— Cette photo rock’n’roll, avec les lunettes noires, vous ne l’avez jamais vue ? En 98 vous disiez « en effet, j’avais déjà vu la photo de Carlos ». C’est plus honnête que de dire que vous ne l’aviez jamais vue… Votre mari fait de la politique et vous êtes avocat… Votre première déclaration après les faits mentionne un « visage carré, surtout la mâchoire ». Puis lorsque vous voyez la photo rock’n’roll en 98, vous parlez de « visage rond et d’une mâchoire carrée ». Pourquoi un visage rond en 98 ?
     La juge intervient :
— Vous l’avez vu de face en 74 ?
— Oui, répond Catherine Bourgi.
     Maître Coutant-Peyre décide alors de produire quelques photos sur l’ordinateur : apparaît à la surprise générale, avec un bandeau marqué « CARLOS », une photo de Charles Pasqua, l’ancien ministre de l’intérieur ayant revendiqué l’enlèvement de Carlos. Elle montre ensuite une photo tirée du film « Carlos », où l’on voit Edgar Ramirez, l’acteur principal.
— Ça ne me dit rien, affirme la témoin devant cette dernière photo. C’est le visage carré qui m’avait interpellé, pas les lunettes RayBan.
— Dans cette salle il y a beaucoup de visages carrés… C’est un peu général comme caractéristique. En 98, après plus de 10 ans coupés de tout, vous désignez directement la photo la plus médiatique de Carlos.
     L’épouse Bourgi essaie de se justifier :
— C’est un droit de la défense de décrédibiliser ce témoignage. Je suis là pour dire ce que j’ai vu, et je n’ai pas variée.
     Coutant-Peyre se rassoit, et Maître Vuillemin enchaîne :
— Vous étiez tombée sur un enfant le jour de l’attentat ?
— Oui, un enfant a été projeté contre les jambes de mon mari.
— Quel âge ?
— Entre 7 et 10 ans.
— En 98, vous parliez d’un jeune homme… 7/10 ans, c’est pas vraiment un jeune homme. Concernant votre vie en Afrique, on dirait que vous viviez dans la brousse… Même dans les pays insurrectionnels, vous ne pouviez pas être complètement coupés… affirme l’avocat, pas dupe d’un mensonge si grossier.
— Si ! Insiste le témoin, dont la mauvaise foi n’est plus à démontrer. Il faut l’avoir vécu, insiste-t-elle.
— Vous étiez dans une bulle hermétique alors. Votre famille ne vous a jamais évoqué quelque chose ?
— Non, ils ont voulu nous préserver je pense…
— Une double bulle alors ! C’est clair… Les attentats dans les années 80 où les photos de Carlos ressortent tout le temps… Rien ?
— Non, rien.
— Dans les auditions de 98 vous dites « j’avais déjà vu cette photo dans les journaux et à la télévision, je suis sûr que c’est lui, ce sont les mêmes traits ».
— Je ne me souviens plus.
— Vous admettez que vous avez vu ces photos, peut—on admettre que ça aurait pu vous influencer ?
— Je persiste que non.
— D’accord… dit l’avocat.
     Il se rassoit, et Carlos lui succède.
— J’ai des camarades africains du Sénégal, ils voyaient les informations, la presse étrangère… Ça m’étonne que vous n’ayez rien vu pendant ces années. De toute manière, vous ne m’avez pas vu, vous n’avez pas vu la personne jeter la grenade, corrige-t-il. Vous l’avez dit au procès de l’an dernier, vous avez vu un geste et pas un visage.
     Il continue en décrivant très précisément la position de Bourgi dans le Drugstore et en conclut qu’elle ne pouvait rien voir.
— Lors du dernier procès, j’ai dit que vous étiez dans mon champ de vision, rappelle le témoin.
— Vous connaissiez les lieux monsieur ? demande avec ironie la juge à Carlos après sa description (trop) minutieuse du Drugstore… Ilich s’énerve et hausse le ton :
— Je connais Paris un peu ! C’est impossible de voir ! Des camarades sont allés voir, c’est impossible, il n’y a pas la place pour voir ! On ne peut pas voir !
— Vous étiez dans mon champ de vision, surenchérit dame Bourgi.
— Merci madame, répond Carlos, agacé par autant de mauvaise foi. On va bientôt parler avec votre mari…
Le témoin est congédié et la juge interrompt l’audience pour prendre le thé, il est 16H30.

     La moustache, c’est pas moi !

     Vingt minutes plus tard, l’audience reprend avec l’audition de madame Pasquier et la lecture d’ultérieurs témoignages. Madame Pasquier explique avoir reçu plusieurs éclats, mais n’a vu personne de suspect. Elle est très émue, et personne ne lui posera de questions. La juge continue alors avec la lecture des déclarations de 74 de Monsieur Rillette. C’était un « habitué du Drugstore, et un homme l’a bousculé au moment des faits, un homme d’1m80, les cheveux courts, le visage rond, rasé, avec un costume gris, bien bâti, l’allure sportive, de type européen ».
     La juge décide alors de montrer plusieurs photos à Carlos le représentant : elle souhaite savoir s’il les conteste.
— Alors, commence Carlos en scrutant les différentes pièces. La 1 c’est moi, à Londres. La 2, c’est bizarre, la moustache c’est pas moi ! Mais le visage oui.
     Il scrute la photo « rock’n’roll » :
— Je n’ai jamais mis mes cheveux comme ça, en avant. La 3 elle a été prise par la DST, elle est pas claire. J’ai vu le mec prendre la photo, je me suis retourné et j’ai voulu le flinguer, j’ai fait le geste pour prendre mon arme et j’ai vu le mec avoir peur, il s’est caché… C’était un français, rappelle-t-il, pour bien faire comprendre que la peur et la lâcheté sont des traits typiquement gaulois.
— Sur la 4 j’ai des doutes… La 5 c’est bizarre, pourquoi les lunettes ? On ne peut pas avoir des photos d’identité avec des lunettes. C’est un montage.
— Et de la 26 à la 30 ? demande la juge.
— La 26 c’est moi. La 27 et la 28, j’ai l’impression que c’est un montage. Le visage oui, mais les cheveux… C’est mon visage, mais les cheveux et les lunettes non… Des photos d’identité avec des lunettes, c’est absurde. La 29 c’est moi, la 30 c’est moi.
— Vous portiez des lunettes depuis quel âge ? demande le Procureur.
— Les lunettes de vue depuis les années 80. Avant je portais des RayBan. Mais qui a fait ce montage ? Je sais c’est un détail mais ça me gêne ! On ne peut pas avoir des photos comme ça. Il y a des manipulations énormes.
     La juge lève l’audience sur ces dernières considérations. Mais Carlos continue de s’entretenir avec ses avocats :
—Je n’ai pas mangé, ce sont des provocations. Et j’ai le droit d’avoir le dossier d’instruction. C’est un droit de la défense, ils m’ont retenu illégalement. Aujourd’hui je suis remonté parce que j’avais honte quand Crosson est venu me chercher… Si je n’ai pas le dossier ce soir, je ne viendrai pas demain et je fais un bordel.

CINQUIEME JOURNEE : VENDREDI 9 MARS 2018

Un cours magistral en guise d’audience

     La cinquième journée du procès débute, et Carlos est bel et bien présent. La juge annonce le programme de la journée : aucun témoin ne passera à la barre, elle lira toute la journée des déclarations. Encore une fois, des incohérences seront de mise…
     Le premier témoignage semble de bonne foi : le témoin ne reconnaîtra personne sur l’album photo proposé par la police.
     Le deuxième est déjà plus problématique : Maître Coutant-Peyre rappelle que c’est une femme qui parlait d’un « nord—africain » en 74, tandis qu’en 98 elle parle d’un « visage angélique »…
Le troisième témoignage est celui d’un certain Olchanevsky. Maître Vuillemin rappelle qu’il n’avait pas de souvenirs en 74, mais qu’en 99 il réussissait à identifier Carlos grâce à une photo publiée par L’Express en 76. Dans l’article, Carlos était d’ailleurs présenté comme responsable de l’attentat du Drugstore. Puis il y a un témoignage que Vuillemin considère ne pas avoir été « caviardé », l’un des seuls : la personne ne voit à l’époque, et lorsqu’on lui montre des photos de Carlos et elle explique les avoir vu de nombreuses fois dans la presse, et ne l’accuse pas. D’autres témoignages sont lus, moins intéressant et l’audience est levée pour le déjeuner.
     Dans l’après-midi, ce sont les témoignages entourant la personnalité d’un certain Robert Pourvoyeur qui sont lus. Ce dernier était une sorte de déséquilibré lillois, fréquentant des milieux nazis. Maître Vuillemin cherchera en vain à démontrer que son profil pourrait correspondre à celui du coupable… Mais les éléments factuels sont en sa défaveur : Pourvoyeur était à Lille une heure et demie avant l’attentat, il est difficilement imaginable qu’il ait pu se rendre aussi vite dans la capitale pour effectuer une action qui serait pour l’avocat de la défense un attaque « antisémite » : le patron du Drugstore était en effet juif. La Cour ne semble pas y croire, ni y prêter une quelconque attention. Sont lus ensuite les témoignages d’un révolutionnaire japonais, Wako, relatant la prise d’otage de la Haye. La défense essaie de déceler des incohérences, des imprécisions mais là aussi, aucune ne semble faire mouche. L’audience est endormie par le rythme des lectures, longues et difficiles à suivre. Wako affirme que Carlos aurait fourni des armes aux Japonais.
— Je suis fournisseur de rien, corrige le vénézuélien. J’ai juste livré des armes… Y a eu beaucoup de manipulations, en 74 il y avait un président patriote au moins…
     La juge termine la journée en lisant l’ordonnance de non-lieu du juge Pinseau en mars 1983, et envoie tout le monde en weekend.

SIXIEME JOURNEE : LUNDI 12 MARS 2018

L’ex amnésique

     Lundi, 9h30, l’audience reprend, et le programme de la journée s’annonce plus passionnant que lors de la dernière séance. Seront écoutés madame Amparo Silva Masmela, épouse et veuve Dhuveterre, qui fut l’une des multiples maîtresses de Carlos, puis Robert Bourgi, revenu de ses obsèques et enfin disponible.
     Madame Amparo se dirige vers la barre accompagnée de son avocat. Elle est toute petite, toute menue, les cheveux blonds bouclés, de grandes lunettes, un chemisier chamarré et bariolé… La retraitée parfaite ! Carlos l’aperçoit :
— Elle a vieilli hein…
     Nabe est passé à l’aquarelle…Il les fait sécher par terre. Quand le Procureur général doit faire quelques pas il soulève sa robe pour ne pas prendre le risque de marcher dessus… L’avocat de madame Amparo Silva Masmela apporte un certificat médical à la Cour : sa cliente a une fragilité cardiaque. Elle veut sûrement qu’on la ménage. Après avoir donné le document, elle prend sa place au niveau du public. L’audition peut débuter.

— J’ai 70 ans, je suis née le 21 avril 1947, je suis retraitée, commence madame Silva Masmela.
     Elle jure de dire la vérité, puis la juge lui demande de parler de la personnalité de Carlos.
— Je l’ai connu en 75 ou en 74, je sais pas quoi vous dire. Ça fait tellement longtemps, j’ai refait ma vie, je me suis mariée. Ma vie a changé depuis que je suis sortie de Fleury-Mérogis… Mon mari est décédé, j’ai eu une fille avec lui.
— Merci madame. A l’époque vous étiez une jeune femme, vous étiez titulaire du bac obtenu en Colombie. Pourquoi êtes-vous venue à Paris ? demande la juge.
— L’aventure un peu, je voulais finir mes études mais je n’ai pas pu… Je parlais pas français au début.
— Pendant ce séjour jusqu’à l’interpellation par la DST, vous avez vécu dans différents logements… Vous travailliez ?
— Oui comme fille au pair, puis dans une banque.
— Très bien continue la juge. Nous jugeons ici les faits relatifs à l’attentat du Drugstore Saint Germain, nous essayons d’établir si Carlos était impliqué. Commençons par la personnalité de l’accusé.
— Je l’ai rencontré dans une boite de nuit, on a fait connaissance, on s’est fréquentés. Je ne voyais pas la personne qu’il était.
— Que vous donne-t-il comme infos lors de votre rencontre ?
— Il s’est présenté comme étant Carlos, un économiste de personnalité péruvienne. Il venait chez moi.
— Avez-vous douté de sa nationalité péruvienne ?
— Non.
— Vous le savez, on avait retrouvé à votre domicile des armes, des papiers, des passeports… Vous vous souvenez si Carlos avait un domicile ?
— Oui mais je ne me souviens pas de son adresse.
— Il logeait chez vous ?
— Non, mais il venait souvent… Il y avait aussi des périodes où il partait je ne sais pas où.
— Vous vous êtes rendue compte que Carlos n’était pas son vrai nom ?
— Non…
— Vous compreniez la nature de ses activités ? Des activités politiques ? Ces précisions sont importantes…
— Des activités politiques oui, mais je ne le voyais pas comme ça.
— Vous disiez lors de votre précédente audition en Colombie que Carlos vous avait dit avoir tué Mukharbal car il avait trahi. On a du mal à imaginer que vous ne vous souveniez de rien… Il vous a dit qu’il avait participé à certains faits ? insiste la juge.
— Oui, mais je ne me souviens que des cibles… C’était contre Israël.
— Je vous rappelle que vous aviez déclaré avoir parlé du Drugstore à Carlos, vous vous souvenez ? demande la juge, de plus en plus agacée par Amparo. Vous déclarez qu’il vous avait dit que c’était son groupe qui était responsable du Drugstore.
— C’est quelle date ça ? demande alors Carlos.
— Quand madame a été entendue en Colombie.
— C’est bidon ça…
— Je ne me rappelle pas précisément madame… soupire l’ex de Carlos.
— Ça vous a marqué ? Vous n’imaginez pas qu’il peut avoir ce genre d’activités ? Quel est votre ressenti à l’époque ? Vous êtes surprise ?
— Je ne le voyais pas comme ça…
— D’accord, mais quelle fût votre réaction ?
— Je ne me rappelle pas, sincèrement.
— Il vous a parlé de liens avec des groupes allemands ?
— Oui, mais je ne me souviens pas du nom des groupes…
— Vous aviez dit la Bande à Bader.
— Je ne me rappelle pas.
— Après l’affaire de la rue Toullier, il se réfugie tôt chez vous, vous vous souvenez ?
— Oui, il m’avait demandé de garder des sacs. Mais je ne savais pas ce qu’il y avait dans les sacs…
— Vous disiez que Carlos haïssait les juifs depuis la mort de Boudia, continue la juge.
— Je ne me souviens pas.
— Vous vous souvenez qui vous a amené les affaires ?
— Lui.
— Il était avec quelqu’un ? À l’époque vous disiez qu’il était venu avec Maria Laura, une amie d’enfance… Vous ne vous rappelez pas non plus ?
— Non…
— Carlos vous aurait dit avoir travaillé avec des terroristes japonais, vous vous souvenez ? Oui ou non ?
— Je ne me souviens pas…
— Vous disiez être très très amoureuse de Carlos, et vous n’avez pas eu l’idée ou l’envie de connaître la nature de ses actions car vous étiez très amoureuse.
— Oui exactement.
— Les experts disaient que vous aviez une personnalité abandonnique, en quête d’affection. Vos motivations étaient celle d’une femme éprise. Vous avez été entendues dans l’affaire de la rue Toullier puis vous allez être entendue en 99 en Colombie plusieurs fois. En 99, vous disiez que le Drugstore, c’était un groupe palestinien qui en était responsable.
— Oui, grâce aux informations et parce que Carlos m’en avait parlé.
— Vous disiez, je cite « je lui ai demandé des infos, il m’a confirmé que c’était lui. » Vous vous rappelez ?
— Non… Honnêtement, je me rappelle pas, je préférais ne pas en savoir plus, je ne le voyais pas comme ça.
— Vous vous souvenez qu’il a parlé d’attentats dans des aéroports ?
— Non madame…
— Vous vous souvenez des types d’armes ?
— Non, je connais pas…
— Vous parliez de « grenades à mains » dans votre déclaration…
— Madame je me souviens pas, je connais pas le nom des armes…
— On vous a demandé s’il portait des armes sur lui.
— Je ne me rappelle pas sincèrement.
     La juge décide alors de relire le passage du témoignage où Amparo expliquait avoir vu Carlos porter des armes sur lui.
— Je l’ai dit l’année dernière, je ne me souviens pas…
— Vous n’étiez pas au courant d’avoir un petit ami avec des armes ? Soupire la juge.
— J’ai oublié, c’était un cauchemar…
— En Colombie, les hommes respectables sont toujours armés, rappelle Carlos.
— Je ne savais pas, répond la juge. Vous disiez « je pense avoir été manipulée, il avait un grand charisme », peut-être est-ce à cause de son charme que vous n’avez rien vu ?
— Sincèrement, je pense qu’il profitait de son charme.
— Lors de votre passage à Fleury-Mérogis, vous avez entendu parler d’attentats perpétrés par Carlos ?
— Je les entendais, mais je ne me sentais pas concernée.
— Mais vous avez fait le lien ?
— Je voulais oublier ma vie antérieure, je m’étais engagée avec un homme différent.
     La juge s’arrête enfin, comprenant qu’elle ne pourra rien tirer de concret du témoin qui cherche seulement à retrouver la quiétude de sa vie. Holleaux prend la parole :
— Dans les locaux de la police, on vous avait montré le contenu des sacs que Carlos avait amenés chez vous. Au début vous leur mentiez, puis après vous avez décidé de dire la vérité à chaque fois que vous signez un PV. A deux moments pendant la garde à vue vous parlez de japonais, quand vous dites ça vous ne mentez pas ?
— Non.
— Quand vous parliez de la Bande à Bader, vous mentiez ou pas ?
— Je ne me souviens pas.
— Vous ne vous souvenez pas si vous mentiez ? demande un peu interloqué Holleaux. Vous avez un avocat aujourd’hui, c’est parce que vous avez peur. C’est votre avocat qui vous a dit de ne pas vous souvenir ?
L’avocat de madame Amparo Silva Masmela se lève de sa place éloignée et se rapproche de la barre,  visiblement offensée :
— Je ne tolère pas ça, c’est mon honneur qui est discuté !
— Je pose les questions que je veux ! affirme Holleaux.
— C’est pour me sentir accompagnée c’est tout, c’est pas pour me dire rien du tout ! essaye d’expliquer Amparo.
— Bon… Aujourd’hui vous ne vous souvenez pas, mais à l’époque vous disiez la vérité ?
— Je ne sais pas sincèrement.
     Le Procureur Crosson prend la relève.
— Qui vous a posé des questions en Colombie ?
— Je me rappelle pas, sincèrement…
— C’était en français ou en anglais ?
— Français.
— Elle a été entendue par le consul de France et par Patrick Martin, révèle le Procureur. Les propos ont été recueillis par le consul à l’ambassade de France. Le consul vous a-t-il suggéré de dire des choses ?
— Non, non, mais je sais pas…
— Je ne suis pas hispanisant mais un colombien peut-il distinguer un accent ? continue l’avocat général.
— Oui, mais je ne me suis pas rendu compte qu’il n’était pas péruvien. Je l’ai cru, c’était un économiste péruvien.
— Mais en même temps il vous fait des confidences, fait remarquer Crosson.
— Sincèrement je me rappelle pas…
— Il vous a interdit de regarder dans les sacs ?
— Non, non, je n’ai pas regardé de moi-même.
— Il avait la clé de l’appartement ?
— Non, parfois on ne se voyait pas.
     Il termine et laisse la place à la défense. Maître Coutant-Peyre se lève :
— Quand vous avez été convoqué l’an dernier, vous avez pensé quoi ?
— J’ai eu peur pour mes enfants.
— Quand vous avez été convoquée au consulat, vous avez pensé quoi ?
— On se demandait pourquoi avec mon mari ! Lorsque vous étiez en garde à vue en 75, il y avait un interprète ?
— Non, je parlais déjà français.
— En 73 quand vous arrivez en France, vous ne parlez pas français. On vous emmène, quand on vous pose des questions, vous trouvez normal qu’il n’y ait pas d‘interprète ? Aujourd’hui vous comprenez parfaitement, mais à l’époque, dans un environnement spécial, vous pensez bien comprendre toutes les questions ?
— Je comprenais plutôt bien.
— Pendant l’interrogatoire, est ce qu’il y avait les réponses dans les questions.
— Sincèrement je ne sais pas.
— Pendant la perquisition ils ont pris les sacs, mais ont-ils sorti ce qu’il y avait dans les sacs ? C’est seulement après que vous voyez le contenu, une fois en garde à vue ! On vous montre quoi ?
— Des armes.
— Et ils vous font signer un PV où figure la liste du contenu des sacs, alors que vous ne saviez pas ce qu’ils contenaient. On lui a présenté des éléments une fois à la DST. Ce sont de faux PV, la liste n’est pas crédible…Le PV dit que le contenu des sacs a été inventorié chez vous, c’est vrai ?
— Non, bien sûr, c’était trop petit chez moi. Ils n’ont pas ouvert les sacs devant moi et ne m’ont pas montré leur contenu.
— En 99, on vous fait dire dans le procès-verbal de M. Martin, ancien de la DST devenu DGSI, que vous avez reconnu parmi ces armes des grenades américaines M26 et des grenades de fabrication française. Vous êtes capable d’identifier des armes ?
— Non, bien sûr.
— Voilà comme on fabrique de faux témoignages conclue Maître Coutant-Peyre, au vu et au sus du témoin, sans même qu’il s’en rende compte.
Francis Vuillemin succède à sa consœur :
— Vous avez été entendue 12 fois en 75 ?
— Oui.
— Puis encore trois fois en 76 et trois fois en 99, 18 fois en tout ! Lors de votre 11ème audition, vous dites ne avoir vu Carlos en septembre 74, mais seulement le 12 octobre, jour de la fête nationale. C’est quoi, la fête nationale ?
— Quand les Espagnols ont découvert la Colombie, c’est une grande fête en Colombie.
— C’est le jour où Colomb arrive en Colombie, rappelle Carlos. Et c’est ma date de naissance !
Vuillemin  reprend :
— Mais lors d’une des auditions devant le consul, en 99, vous disiez avoir vu Carlos en septembre presque tous les jours. Lors de votre 18ème audition, après avoir clairement exprimé que Carlos ne vous avait donné aucun détail sur l’attentat, vous dites que Carlos a jeté une grenade : il aurait pu vous dire ça ?
— Je ne me souviens pas…
— Je veux bien vous croire, mais il y a un point où je ne vous crois pas. Vous êtes experte madame, dit l’avocat.
— Je vous jure que non ! rétorque madame Silva affolée par l’affirmation péremptoire de Vuillemin.
— Si madame. Comment on reconnaît une grenade de fabrication française ?
— Je ne sais pas…
— Mais en 99, devant le consul, le PV le dit madame !
— Non, non… répond l’ancienne maîtresse déstabilisée.
— Lors de la dernière audition, ça se voit, vous êtes experte ! ironise l’avocat. Il commence à lire le PV : « je me rappelle d’une grenade à main, notamment une grenade de fabrication française »
— Je connais pas tout ça !
— Pourquoi vous l’avez dit alors ?
— J’ai pas pu le dire !
— Et pourtant à l’époque, vous savez distinguer des grenades de fabrication française finit  Vuillemin, qui vient de démontrer lui aussi, après Isabelle Coutant-Peyre, que le PV issu de l’audition devant le consul n’est rien d’autre qu’un vulgaire faux…
     Carlos se lève :
— C’est une situation délicate, je dois parler devant elle. Tout ceci est une manipulation grossière…Je crois que je l’ai connue avant juin 74, on a eu des relations pendant quelque temps, je lui faisais confiance. On n’est pas resté ensemble parce qu’elle était jalouse : je voyais une vénézuélienne métisse en même temps. Mais je lui ai fait confiance. Mais elle a jamais vu ça (les armes), ce sont des manipulations grossières de bureaucrates qui ne travaillent pas pour la France.
     Il s’adresse à madame Silva Masmela:
— Madame, je vous prie de me dire que quand on s’est rencontrés, on est tombés amoureux ou pas ?
— Oui, évidemment.
— Vous persistez à dire que vous ne mentez pas ?
— Non, jamais.
— Très bien. Je suis content de la revoir, elle est en forme. Et je regrette qu’à cause de moi elle ait eu des problèmes. Je l’embrasse fraternellement ! termine Carlos en accompagnant sa phrase par un pouce levé dirigé vers son ex compagne…
     C’est fini pour elle, enfin, et la défense peut se réjouir : l’amnésie du témoin a joué en la faveur de Carlos et on a pu aisément mettre en évidence que les procès-verbaux furent presque entièrement manipulés par les autorités judiciaires. Si Silva Masmela les avait confirmés, ces PV auraient été des pièces à charge contre Carlos. Nouvelle victoire de la défense ! Si on ne savait pas ce procès déjà joué, on aurait des raisons de croire à un acquittement !

Le mètre de l’ami Bourgi

     Le premier témoignage se termine aux alentours de 11H30, et la juge annonce que la Cour entendra dès midi un témoin spectaculaire : Robert Bourgi ! Il ne s’est pas dérobé à son obligation cette fois-ci, il est bien là. Bourgi est une sorte de vedette dans son genre : monsieur a été un des piliers du système appelé « Françafrique » : c’est-à-dire qu’il fût pendant plusieurs décennies un émissaire du pouvoir français dans le continent. Son rôle était d’une simplicité immonde : corrompre les dirigeants africains des anciennes colonies françaises pour maintenir vivante l’influence de la France dans le continent… C’est grâce à des personnalités dans son genre que de grandes révoltes populaires justifiées furent anéanties, brisées, et ce de la manière la plus brutale. Depuis quelques mois, non content de son palmarès macabre déjà impressionnant, Robert Bourgi a connu un regain de popularité : c’est lui qui a offert plusieurs costumes à François Fillon pendant la campagne présidentielle de 2017 pour essayer d’obtenir de futures faveurs de celui qu’il voyait comme le futur président. Misé sur le mauvais cheval, tant pis Bourgi ! Il s’est vengé en participant (c’est un euphémisme) à l’assassinat politique de l’ex futur Président.
     Le voilà s’avancer entre les bancs de la salle d’audience et se placer devant la Cour, prête à l’écouter. En l’apercevant, le sunnite Carlos lui jette un « Salam Alaykoum » plein d’ironie : oui, car monsieur Bourgi n’est pas simplement un homme véreux : c’est aussi un chiite.
— Monsieur Bourgi bonjour, vous avez été entendu par la police deux fois déjà. Je vous en prie, dites-nous ce dont vous vous souvenez, commence la juge.

— Très bien. Je me trouvais avec ma femme au Drugstore Saint Germain, au 1er étage. Nous avons déjeuné. A la fin du repas, ma femme me dit qu’elle veut aller acheter du café, au rez-de-chaussée. Mais comme je suis gourmand, je lui demande d’attendre que je prenne mon dessert. Et puis j’entends un « boum » ! Avant ça, je vois un geste (il imite le geste d’un lancer), et ma femme dit « tiens, il balance sa tasse de café, ce fou » ! Et puis je me souviens des cris, de l’affolement. Ce monsieur (il indique Carlos), je l’ai aperçu.
— Tss… fait Ramirez Sanchez face à cette révélation qui n’est rien d’autre qu’un vulgaire mensonge.
— Ce n’était pas un maghrébin ? demande la juge.
— Non, il était blanc. Lunettes carrées, jeune, les cheveux châtains clairs. En descendant les escaliers, j’ai entendu des « monsieur, monsieur », et j’ai aperçu un petit corps accroché à mes jambes. Il avait la jambe atteinte, martyrisée. Il avait 10 ans tout au plus.
— Vous vous souvenez bien de la personne qui a effectué le jet de grenade donc ? insiste la juge.
— Oui, il était de taille moyenne, 1M78, 79. Pas fluet…
— Et la forme de son visage ?
— Un peu comme votre collègue, répond Bourgi en indiquant un des juges. Mais ce n’était pas lui…
— Le lendemain de l’attentat vous disiez : visage carré, mâchoire assez forte, monture écaille. Et les vêtements ?
— Costume gris clair.
     L’avocat général prend le relais de la juge :
— Vous étiez client du Drugstore, de passage à Paris. Vous aviez 29 ans, je vous fais plaisir…Lorsque l’individu apparaît, vous le voyez comment ?
— De face. Je me suis retrouvé et je l’ai vu ainsi que le geste.
— En 99, on vous montre des photos de Carlos très connues.
— Oui mais nous vivions en Afrique, là-bas les journaux n’arrivaient pas tous les jours. Nous vivions une période insurrectionnelle au Bénin.
— En 99, quand on vous montre les photos, c’est la première fois que vous les voyez ?
— Non, dit Bourgi en se trahissant. Enfin si, après, se reprend-t-il.
— Quand ?
— Après les faits.
— D’accord… Au Bénin, on ne s’intéressait pas vraiment au Drugstore ?
— Non, la presse arrivait tard.
— Et l’article du Figaro magazine ? Vous lisiez ce journal ?
— Oui je lisais, mais je ne souviens pas de cet article. En 99, les photos qu’on me montre, je ne peux pas vous dire que je les ai déjà vues dans la presse. Aujourd’hui en le voyant, je ne peux pas dire « c’est lui ! », je peux pas faire le rapprochement.
— Vous n’avez pas été influencé par les photos ?
— C’est mal me connaître que de dire que j’ai pu être influencé…
— Votre épouse vous a parlé de son audition je suppose. Vous voyez qui est Patrick Henry ?
— Il me semble qu’il a sévi dans la capitale. Il a tué un enfant.
— Vous vous rappelez de sa tête ?
— Très franchement je ne sais pas.
— Victor Hugo vous voyez ?
— Vous comparez Victor Hugo à Patrick Henry ? Je me rappelle du visage car j’ai été témoin, s’énerve Bourgi.
— Il n’y a pas de pièges dans mes questions, dit le Procureur en essayant de calmer son témoin. Vous êtes un des seuls à avoir vu la personne lancer quelque chose.
     Un des avocats de la partie civile lit un témoignage où est décrit un enfant : il souhaite savoir si cette description correspond à l’enfant dont parle Bourgi.
— J’aimerais le savoir… lui répond le chiite faussement intéressé.
     L’accusation termine son travail, et c’est la défense qui peut commencer à travailler le témoin au corps. C’est Maître Coutant-Peyre qui débute, comme à l’accoutumée.
— Vous êtes un témoin un peu spécial… On peut faire semblant, mais vous êtes un témoin assez extraordinaire quand même, beaucoup plus médiatique que Carlos… Vous êtes le fils d’Omar Bongo ? Vous étiez connu pour appeler Omar Bongo « Papa », quand même.
— Pas de commentaire sur la moralité du témoin ! la coupe la juge.
— Votre plaidoirie commence mal, assène Bourgi.
— Je ne vous attaque pas. Vous étiez en Afrique à partir de 73 jusqu’en 86. On parle de l’Afrique, on a beaucoup parlé avec votre femme, qui a dit qu’il n’y avait pas de presse ni informations car vous viviez des coups d’états permanents.
— Je ne suis pas là pour raconter ma vie, répond agaçé le témoin. C’est dans mes mémoires.
— Vous avez rencontré des gens de la Françafrique ? Vous avez connu Jacques Foccart ?
— Dois-je répondre ? demande à la juge Bourgi.
— Non, la question n’a aucun rapport.
— Vous êtes du côté de l’accusation et vous êtes un des seuls vrais témoins, mais un témoin qui ne peut pas tout dire parce qu’il a un passé à cacher, vous ne pouvez pas tout dire ! Vous vous présentez comme quelqu’un ayant vu une chose ! Monsieur Bourgi a dit publiquement avoir transporté des valises bourrées de billets.
— Aucun rapport, s’exclame la juge.
— Béchir Ben Yahmed a dit de vous dans son éditorial d’un numéro de Jeune Afrique paru il y a deux mois : « qui peut encore croire Robert Bourgi ? » continue Coutant-Peyre.
— Cet homme n’est pas un oracle, et nous sommes là pour parler du Drugstore. Je fais une mise au point : lorsque je parle du financement des hommes politiques, j’ai demandé à être entendu par la brigade financière. Ils ont tout entendu et j’ai tout révélé. Dans ma vie, je n’ai fait qu’accompagner des émissaires chez des hommes politiques de droite et de gauche.
— Vous avez parlé de procédures de blanchiment d’argent à la brigade financière ?
— Mais ça n’a rien à voir !
— Ça vous a choqué les morts en Afrique pendant les coups d’État ? Vous les avez dénoncés à l’époque ? insiste l’avocat.
— Nous sommes là pour l’affaire du Drugstore ! s’impatiente Bourgi.
— Bon, je ne vais pas vous énerver encore plus… Il est de notoriété publique que la clientèle du Drugstore Saint-Germain était pour beaucoup homosexuelle, il y avait pas mal de prostitution, vous le saviez ça ?
— Mais non… J’y allais parce que j’étais gourmand.
— Vous vous souvenez du prix de votre déjeuner ? demande Crosson, agacé par les questions de la défense. Ça peut l’intéresser je pense, vous vous souvenez des recettes ?
— Un îlot à la vanille, avec de la crème, répond le Françafricain.
— Non mais… bon… hésite Maître Coutant Peyre. Vous êtes un homme d’influence. Ça veut dire quoi « niquer » ? Vous avez utilisé ce mot dernièrement ?
— Mais qu’est-ce que vous racontez…
— Vous êtes un homme de secret, j’essaie d’interpréter vos réponses. Et les costumes de Fillon alors ?
— Nous sommes là pour le procès de Carlos, rien à voir avec les costumes de Fillon.
     Bourgi est de plus en plus déstabilisé…
— L’an dernier, Robert Bourgi s’était tourné vers Carlos et avait dit que c’était lui qu’il avait vu au Drugstore. Vous le reconnaissez aujourd’hui ? demande l’avocat.
     Bourgi se tourne vers le Carlos et le fixe :
— Je vois le même visage.
— Le même beau visage ! le corrige Carlos.
— Vous reconnaissez le même visage ? insiste Maître Coutant-Peyre.
— Je reconnais le même visage rond… Madame, ce que je dis depuis toujours c’est la vérité absolue… Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de lire les ouvrages de Jacques Fesch.  Il a été décapité, il a été accusé d’avoir tué un policier. Il a vécu une crise de mysticisme durant sa détention et a ensuite été béatifié.
     En entendant cette phrase, Nabe, tout près de Bourgi, écarquille les yeux et entrouvre la bouche, il n’en croit pas ces paroles : Bourgi le si méprisable prend en référence un des personnages du panthéon nabien, Jacques Fesch, le meurtrier d’un policier dans les années 50 qui en prison s’est converti au mysticisme chrétien avant de passer à la guillotine…

     Bourgi poursuit :
— Fesch a vécu une crise de mysticisme durant sa détention. Il a écrit un très beau livre, il écrit, juste avant de mourir : « dans 5 heures, je verrai ton visage.» Même l’Église l’a béatifié !
— Vous voyez, c’est formidable, quand on tue un flic, on est ensuite béatifié ! lui rétorque tout de go Maître Coutant-Peyre, tout en regagnant sa place sur le banc de la défense.
     Antoine Van Rie se lève et l’interroge :
— En 75 vous avez décrit un homme aux cheveux courts. C’est quoi les cheveux courts, j’ai les cheveux courts pour vous ?
— Oui.
— En 99 vous parlez de cheveux en bataille. J’ai les cheveux en bataille ?
— Et moi ? interrompt le Procureur à la calvitie très prononcée.
     Van Rie reprend :
— Vous parliez de cheveux bruns, comme son teint. Aujourd’hui vous avez parlé d’un teint blafard. C’est contradictoire non ? Vous faites quelle différence entre brun et blafard ?
— J’ai le teint brun par exemple, répond le basané Bourgi, mais ça dépend de la lumière…
— En 74, vous dites que l’homme mesure 1M75. En 99, 1M80, aujourd’hui 1M78. J’allais dire 1M79 ironise le jeune avocat (il s’agit de la taille exacte de Carlos…).
— Le jour de l’attentat vous entendez le bruit, c’est l’enfer ! Je ne distingue pas les centimètres.
Pourquoi ces différences dans les témoignages ? Quand je ne sais pas, moi je dis que je sais pas. Vous avez un mètre dans les yeux ! Le lendemain de l’attentat vous dites 1M75 alors que là vous êtes hyper précis… dit-il en se rasseyant.
     La Cour, à la demande de Maître Coutant-Peyre, affiche alors les plans du Drugstore, pour que Bourgi puisse expliquer quelle était sa position exacte. Il s’exécute, personne ne fait de commentaires, sauf Carlos qui balance sa tête à droite et à gauche, comme pour dire « non »…
     Maître Hobéica se lève :
— Vous avez vu un homme lancer une grenade ? demande-t-il.
— Je n’ai pas dit grenade, rétorque Bourgi.
— Quelle a été votre réaction ? Vous ne bougez pas ?
— Tout le monde s’est levé après l’explosion.
— Mais avant l’explosion vous ne bougez pas.
— Non.
— C’est pourtant ce que vous dites en 74.
     Maître Vuillemin enchaine en lisant le témoignage de Bourgi en 74 :
— Vous dites ne pas voir le geste, ni aucune chose. En 74, vous dites ne pas voir le geste. Aujourd’hui vous dites voir le geste et pas la chose…Bon… L’opération de l’OPEP, en 75, ça vous dit quelque chose ?
— Oui.
— En dépit de votre bulle africaine, vous avez vu les visages, les photos !
— Il m’arrivait de rentrer en France, est bien obligé d’admettre Bourgi.
— Quand vous voyez ces photos en 75, 76, 77, 80, vous qui étiez au Drugstore Saint Germain, ça ne vous a pas interpellé ? Vous ne faites pas un rapprochement ? Avez-vous identifié Carlos en voyant les photos de presse ?
— Je peux dire le fond de ma pensée ? demande le témoin à la juge.
— Répondez à la question avant, lui répond-elle.
— Quand j’ai vu les photos dans l’album, j’ai remarqué une étrange ressemblance…
— Mais vous aviez vu les mêmes photos dans les années 80 ? insiste Vuillemin.
— J’ai remarqué une ressemblance avec les photos de l’OPEP.
— Mais alors, pourquoi avez-vous protégé Carlos ? demande l’avocat. En 99, vous le reconnaissez à 100 %, ce qui signifie que vous l’avez protégé pendant 25 ans !
— Mais non voyons… répond Bourgi, de plus en plus forcé à faire face à ses errements
     Vuillemin reprend, il veut l’achever :
— Je vis un peu dans ma bulle aussi vous savez, je ne savais pas qui vous étiez… Vous êtes bien LE Robert Bourgi ?
— Je ne sais pas…
— Y en a qu’un ! Je réalise la chose…
— Et donc ? demande agacée la juge.
— Je ne poserai pas de questions sur l’Afrique… Vous êtes bien le Robert Bourgi, celui des costumes de Fillon ?
     Bourgi lève les yeux. Vuillemin marque un temps puis lance :
— En échange de quoi les costumes ?
— Rien… répond Bourgi. Vous faites mon procès ici ?
— Oui ! La défense met en cause la moralité du témoin.
— Je vais vous répondre, dit Bourgi visiblement piqué dans son égo. Citez-moi un seul acte répréhensible sur le plan judiciaire que j’aurais commis ! J’ai un casier judiciaire vierge !
— La Justice est une chose, mais la morale est une chose plus large que la Justice ! rétorque Vuillemin.
— J’ai négocié pour faire libérer un gamin monsieur !
— Répondez à la question, en échange de quoi ? insiste Vuillemin en haussant le ton de sa voix.
— En échange de rien !
— À titre amical ?
— Oui.
— Je peux être votre ami ? demande alors jovialement l’avocat en tendant sa main droite à Bourgi.
— Je n’ai pas mon mètre sur moi…
     Carlos se lève :
— Mes avocats sont mauvais, ironise-t-il. Robert Bourgi m’avait promis quelque chose, mais je n’ai toujours rien reçu. J’ai une question concrète sur le Drugstore : où il se trouvait ?
— Au niveau de l’escalier de droite, ma femme me faisait face.
— La table était de côté de l’escalier antérieur, oui ou non ?
— Vous avez l’air de bien connaître les lieux ! affirme Bourgi.
— Mais on a filmé monsieur ! Tout ça c’est du bidonnage ! Monsieur était de dos à l’escalier !
— Jamais complètement de dos, je regarde toujours à droite et à gauche…
— C’est établi qu’on ne voit pas, continue Carlos. Robert Bourgi n’a été témoin de rien. Quelqu’un qui ment sous serment doit être poursuivi ! C’est pas offensif, mais vous avez pas le niveau ! J’ai tué au moins 83 personnes de mes propres mains, mais j’ai jamais tué de nègres moi ! Et il y a eu au moins 1000, 1500 morts sous mes ordres, mais j’ai jamais tué de nègres ! Il est pire que Sarko ! J’attends toujours mon costume, j’en ai besoin je suis pauvre, conclue Ramirez Sanchez.
     Silence de plomb, comme après un grand choc, dans toute la salle.
     Encore un témoin de l’accusation malmené par la défense : c’est une énième (vaine) victoire…Bourgi est congédié, le visage déconfit… Carlos interpelle Maître Vuillemin :
— J’ai bien parlé ? demande-t-il. C’est un traître ! Des centaines de milliers de nègres il a tué !
     C’est l’heure du déjeuner et Carlos ne quitte la salle qu’après avoir salué Nabe et fait le baise main à Dona Isabel (Isabelle Coutant-Peyre).

Carlos interrogé

     L’audience reprend à 14H45 : pour le restant de l’après-midi,  c’est la juge qui posera toute une série de questions à Carlos, mais aussi l’avocat général. Il s’agira des derniers face à face essentiels de l’accusé : il a déjà remporté les précédents, et on imagine qu’il sera encore une fois à la hauteur !
     La juge commence, calme :
— J’ai prévu de vous entendre cet après-midi monsieur. Vous avez été renvoyé à la Cour pour crimes et délits. On vous reproche d’avoir donné la mort à deux personnes et d’avoir tenté de donner la mort à un certain nombre d’autres personnes. On vous reproche d’avoir volontairement dégradé un bien immeuble au préjudice de Publicis. On vous reproche d’avoir porté hors de votre domicile une grenade M26. Il se trouve que ces faits sont reprochés avec préméditation. Voici ma première question : pouviez-vous être l’auteur des faits, étiez-vous à Paris le 15 septembre 1974 ?
— Je ne veux pas répondre à cette question. Vous étiez où le 15 septembre 1974 ? Si vous avez quelque chose contre moi alors condamnez-moi, mais sinon n’essayez pas de faire de moi un indic’ ! On tue les indics et vous voulez que je sois un indic ! C’est très grave ça ! Vous devez avoir la réponse déjà ! C’est un petit jeu ou quoi ? C’est ça le niveau de la justice française ?!
     La juge reste impassible.
— Le juge Bruguière vous avait demandé quelles étaient vos périodes de séjour à Londres, pouvez-vous nous les redonner ? Vous disiez être resté à Londres jusqu’en 75. Vous précisiez avoir été autant en France qu’au Moyen Orient et qu’au Royaume-Uni.
— À partir de février 71, je considère que je n’ai plus le droit de dire quoi que ce soit. Je n’ai pas le droit de répondre, car cela concerne des actes commandés par le FPLP. Je ne suis pas un indic’. Le FPLP a des bureaux, demandez-leur. C’est une organisation qui existe. Demandez-leur. J’ai dû supporter un juge homosexuel, dégénéré, cocaïnomane (il parle du juge Bruguière)…
     Il se recentre sur la question concernant ses lieux de résidence :
— Je n’ai jamais vécu à Paris, jamais résidé à Paris ! C’était un lieu agréable, il y avait du bon vin, les filles étaient gentilles. Mais l’ennemi était très actif à Paris. Ce sont des histoires compliquées… Je venais tous les ans à Paris, mais jamais j’aurais vécu à Paris. J’ai appris le français à la dure… Mon père est venu à Paris en 71, il voulait qu’on fasse nos études à la Sorbonne, il voulait même acheter une maison près du bois de Boulogne, là où tu vas tout le temps, dit-il à Isabelle Coutant-Peyre. J’ai jamais vécu en France, j’ai de bons souvenirs. D’autres sont violents, mais c’était la guerre !
     La juge pose sa deuxième question :
— Est-il vrai que vous aviez plusieurs identités ?
— Toute la planète politique de l’époque, Mitterrand par exemple, utilisaient plusieurs noms. Moi aussi j’avais plusieurs noms, j’avais une centaine d’identités !
— Avez-vous été connu sous le nom de Carlos ? Ou de Johnny, Salem ?
— Je l’ai su après. Moi mon nom de guerre c’est Salim Salem Mohammed.
— Pourquoi avez-vous refusé de répondre aux questions du juge Bruguière en 94 ?
— Bruguière est grossier, parfois il était dans un état pitoyable.
— Vous reconnaissez avoir fait partie de la prise d’otage de l’OPEP ?
— Je faisais pas partie, j’ai commandé, j’étais le commandant ! C’est historique ça…
— On remarque que lorsque vous êtes écoutés par les juges, vous expliquez pourquoi vous avez été obligés d’éliminer Mukharbal car il avait trahi.
— Oui, la rue Toullier… Mukharbal il s’est mis à genoux en pleurant, je l’ai exécuté. J’ai fait mon devoir.
— Vous connaissez bien les armes. On a entendu l’expert Lamotte, il a indiqué plusieurs points, notamment sur le type de grenade. Il a dit que le côté quadrillé n’était pas cohérent avec les éclats retrouvés, lesquels correspondent à ceux d’une M26. Il a aussi dit que le bouchon allumeur pouvait équiper plusieurs types de grenades. Il avait néanmoins la conviction que la grenade du Drugstore était bien une M26. Avez-vous des commentaires à faire ?
— Je n’ai pas les moyens de faire une bonne expertise. Mais c’est curieux, la cuiller intacte… Je trouve ça suspect. Quand on a des doutes, on peut rien faire. J’ai eu trois grenades entre les mains, et je les ai données à Wako, elles étaient toutes différentes. On ne fait jamais une opération avec des moyens limités, c’est honteux ça !
— Dans l’un de vos interrogatoires, vous avez dit que la personne qui a jeté la grenade ne voulait pas faire de mal aux gens, qu’elle en avait contre Publicis.
— Oui c’est bidon. C’est contre Publicis, c’est pas contre ces gens-là.
— Pourquoi ne pas attendre quand il n’y avait plus personne alors ? Il y a eu presque 30 blessés…
— Pas une centaine hein… relativise Carlos.
— Concernant Monsieur Klein, il a dit que vous étiez l’auteur de l’attentat du Drugstore, et que c’est vous qui lui aviez dit.
— C’est un menteur ce type ! Je ne voulais pas que Klein vienne à l’OPEP. Il ment sur tout. Je ne voulais pas prendre de risque, mais au final, ce sont les accords entre Wadi Haddad et les Cellules Révolutionnaires qui ont prévalu et je l’ai pris. Je lui ai sauvé la vie ! Il ne dit que des mensonges ! J’ai honte de la justice française qui a amené un dégénéré, un malade mental témoigner sur des choses qu’il a pas vues. Il ment sur tout, il est taré !
     Las de ces questions, Carlos décide de continuer en rappelant les sévices subis en prison :
— Un jour, on m’emmenait à Poissy… Un gendarme m’a escorté jusqu’à la voiture, une fois dehors, dans le froid, il m’a demandé de retirer mes chaussures et des vêtements. J’étais pieds nus, presque nu. J’attends, puis des flics arrivent et se mettent à me frapper ! J’avais mon pénis et mes testicules en dehors de mon pantalon ! Manipulations la plus lâche, la plus basse ! On veut me casser, mais rien va me casser ! Maître Coutant-Peyre, Maître Vuillemin , vous pouvez confirmer ?
— Oui ! il était même blessé…  ajoute Maître Coutant-Peyre ;
— C’est inimaginable ces histoires… Là, dehors, les testicules dehors de mon pantalon… Vive la France !, tonne-t-il non sans amertume dans la voix.
Sur cette ignoble histoire de lâcheté policière, la juge, parfaitement impassible face à cette injustice, décide de suspendre l’audience pendant un quart d’heure. Carlos en profite pour demander un café à Isabelle Coutant-Peyre :
— Dona Isabel, un café s’il vous plait !
— Demandez à Holleaux ! lui rétorque-t-elle. Il sera ravi !

     Les débats reprennent très vite, la juge continue son interrogatoire. Il est 16H35.
— Lorsque vous étiez interrogé vous avez dit ne jamais avoir eu de costume gris ?
— Si, sans doute… Ecoutez, il y a deux, trois témoins qui ont vu le type envoyer la grenade, ils l’ont vu. Si c’est moi, les témoignages diraient que c’est moi.
— Mais le costume ? Insiste la juge.
— Je ne me souviens pas de ces choses-là…
— Vous êtes un homme élégant pourtant.
— J’étais un homme élégant…
— Bon… Concernant l’interview…
— La prétendue interview, coupe Carlos.
— Vous n’avez jamais revendiqué ? demande la juge.
— Pas nécessaire ! On a donné un communiqué à la presse pour l’OPEP. Je suis un militaire, un commandant de fedayin, c’est pas mon rôle ça !
— Selon vous, il y aurait des erreurs, des inexactitudes dans l’article.
— Oui !
     La juge en termine avec ses questions et c’est un autre magistrat qui souhaite continuer l’interrogatoire.  Blanc, chauve, les oreilles décollées, un double menton caractéristique d’un évident surpoids, un air sévère qui ne trompe personne : c’est un gras faux dur. En fait, c’est une sorte d’hippopotame humain qui prend la parole :
— Quel est votre sentiment vis-à-vis des actes que vous avez commis ? Vis-à-vis des innocents qui sont morts, car moi je dis des innocents.
— Pas moi ! J’ai tué 83 personnes de mes propres mains, c’étaient pas des innocents. J’ai tué une vingtaine de policiers, j’ai pas honte ! Les gens tués sous ma responsabilité, ils sont plus de 1500, moins de 2000 en tout cas, il y avait moins de 200 innocents. Dans les victimes, y avait même pas 150 innocents ! Les autres, ce sont des objectifs militaires.
— Oui mais quel votre sentiment sur ce passé, comment justifiez-vous vos actes ? Les victimes, les enfants… Quel est votre sentiment sur ces gens-là ?
— C’est triste. J’ai attaqué un lieu ennemi une fois, dans une baraque. Et pendant l’attaque, il y a un petit garçon de trois, quatre ans, il s’est mis à courir vers moi, il voulait que je le prenne dans mes bras ! On a arrêté l’attaque. On a arrêté l’attaque à cause de moi. C’est un souvenir très difficile… Les impérialistes, les sionistes tuent en permanence, même les services français ! Depuis 1918, il y a eu plus de 100.000 morts syriens du fait des forces françaises ! A la fin de la guerre, quand la France a été libérée, De Gaulle a fait bombarder la Syrie ! 45.000 morts ! Aujourd’hui encore, des millions d’euros des Français vont vers des affaires qui ne devraient pas les intéresser ! Jouer avec la souffrance, c’est pas correct. Les horreurs que j’ai vues, les camps de réfugiés palestiniens bombardés… Et ça c’est pas grave, c’était des bougnoules… On tire sur des nègres tous les jours… La Libye, c’est la France ça. Quand vous votez, votez pour des gens qui sont contre ça.
     L’hippopotame a sa réponse. Crosson prend la relève :
— Pourquoi avez-vous fait confiance à Klein ? Vous aviez le choix ?
— Non… Klein c’était un type qui picolait, qui mentait tout le temps. Mais c’était un tireur d’élite, c’était le seul à avoir fait l’armée. Klein tirait très bien, mais il a été blessé.
— Pourquoi l’avez-vous gardé coûte que coûte ?
— Parce que c’est une règle, on tue nous-mêmes nos blessés. On ne laisse pas les camarades blessés, c’est mieux que de mourir sous la torture. J’ai vu des camarades se tuer pour pas qu’on ait à le faire… J’aime rigoler, pour pas pleurer… Le combat c’est de la souffrance, des sacrifices. Alors j’ai dit non, on ne laisse personne ! Sinon il serait allé en prison.
— Pourquoi des vacances croates avec Klein ?
— Pour faire des contacts avec des camarades d’autres pays. Je restais pas souvent avec lui, il picolait comme un fou ! Moi je suis d’un autre monde, d’un autre niveau. J’avais une obligation morale vis-à-vis de lui car il avait été blessé à l’OPEP.
— Vous dites que certaines photos sont falsifiées, bidonnées, c’est votre mot favori. Mais lorsque vous aviez des passeports, qui les faisait ?
— Ils étaient fait en Allemagne occidentale, les meilleurs pour faire de faux passeports. Ils étaient tellement bons qu’un camarade Palestinien a voyagé avec un passeport péruvien !
— Et dans ces passeports, il n’est pas possible qu’il y ait des photos de vous avec des fausses moustaches ?
— Non rien à voir.
— J’ai quelques difficultés excusez-moi : je n’ai jamais eu de faux papiers…
— Les photos sont toujours les mêmes.
— C’est impossible qu’on ait fait des photos montages pour la cause ?
— Non, pas dans mon intérêt, explique Ramirez Sanchez.
— Quel intérêt pour la police alors ?
— Je ne sais pas ! Ce sont des détails ! affirme Carlos, visiblement agacé.
     Il continue :
— Moi je suis métisse, j’ai un ancêtre arabe, chevalier de Médine, des ancêtres castillans basques et même africains ! J’ai pas beaucoup de poils, les moustaches je les ai portées après… Les moustaches sur les photos, c’est pas moi ! C’est un détail mais bon… Pourquoi me déformer ? C’est un petit jeu…
— Sur ces considérations pileuses, je poserai mes prochaines questions demain, conclue l’avocat général.

SEPTIEME JOURNEE : MARDI 13 MARS 2018

Les janissaires de Salem Salim Mohammed

     À 9h45 mardi, l’audience reprend. Au niveau du banc de la défense, trois avocats Turcs drapés dans leur magnifique robe noire au col rouge et aux poignets verts, se présentent : ils font partie du groupe IBDA, une organisation islamiste turque gérée par Salih Mirzabeyoglu (qui est décédé depuis ce procès). L’IBDA organisa des attentats en Turquie dans les années 90, et son leader fût emprisonné plus d’une décennie, presque autant que Carlos. Ce dernier donne d’ailleurs de grandes interviews politiques hebdomadaires au magazine du groupe (Adimlar Dergisi). Sans doute un article circonstancié sur le procès y sera également publié. Ces turcs viennent le soutenir par solidarité islamique, comme des janissaires soutenant leur pacha ! Nabe, aux crayons de qui leur esthétique n’a pas échappé, en a profité, curieux de leur collaboration littéraire avec Carlos, pour leur parler de La Vérité.
     Les débats débutent, Carlos anticipe l’avocat général Crosson :
— Ne parlez pas de la Bande à Bader ou des faux articles hein, c’est pas de votre niveau.
— En 2010, vous disiez lors d’un interrogatoire qu’il était évident que lors de l’attentat la personne ne voulait pas de mal aux gens, c’était contre Publicis. Comment vous savez : 1. Que c’est un attentat ? 2. Que la personne ne voulait pas de mal aux gens ?
— C’est contre le lieu, c’est absurde comme question ! Vous posez des questions, c’est des absurdités ! hurle Carlos. C’est de la lâcheté, il me pose des questions à la con ! C’était contre Publicis !
— Votre analyse… essaie de reprendre l’avocat général.
— Mais non pas mon analyse ! le coupe Carlos. Un enfant comprendrait ! Il n’a pas fait au café de Flore, c’est pas pour déflorer !
— Ça n’est pas une question stupide, pourquoi vous pensez ça ? se justifie Crosson.
— Je suis un pro ! Un commandant de fedayin ! J’ai l’autorité pour parler, je suis un pro ! Y a pas de scellés, vous n’avez pas honte ! C’est honteux ! Pourriture de sionistes ! J’en ai rien à foutre de la fin ! Perpét’ et alors ? Vous n’avez rien contre moi !
— Exprimez-vous normalement, dit la juge, essayant de calmer Carlos.
— Je n’ai pas pu me laver, je n’ai pas pu me changer… On m’embête tout le temps ! Ne posez pas de questions absurdes !
— Vous vous placez comment sur cet attentat ? Vous êtes étranger à ça ?
— Ce n’est pas à moi de le dire ! Tout ça c’est bidonné ! Des témoins l’ont vu mais on ne leur demande rien ! Pourquoi ? Parce qu’ils diraient que c’est pas moi ! C’est un procès honteux, l’affaire est prescrite !
— La prescription c’est autre chose ! rappelle l’avocat général, comme pour préciser qu’elle ne signifie pas innocence de l’accusé.
— C’est des saloperies tout ça.
     Il montre Vuillemin du doigt et reprend :
— Comment il s’appelle déjà ?… Ah oui ! L’avocat de Papon ! Il a vu Chavez, Chirac lui avait dit qu’on me ramènerait au Venezuela en 99 !
     Il poursuit :
— J’ai vu des choses horribles… C’est triste les attentats, mais c’est autre chose. En quoi ça me concerne ? Il n’y a plus de témoins oculaires, c’est incroyable ! Pourquoi ils sont jamais présentés ? Vous savez même pas ! En Afrique, dans les villages, tout le monde a vu ma photo, sauf les témoins ? Tout ça c’est bidonné pour justifier qu’on reste ici !
     Maître Coutant-Peyre prend le relais :
— Vous avez rouvert les débats, et on ne nous présente jamais d’originaux…
     Elle demande à Carlos :
— Ça vous semble normal qu’on poursuive une troisième fois sur une procédure incomplète, sans aucun élément matériel, vous pensez que c’est normal d’être encore devant une Cour d’Assises ?
     Elle continuera de le questionner sur le trafic d’armes en Europe et l’organisation Gladio, fondée après la seconde Guerre Mondiale pour combattre le communisme, pour mettre en évidence la grande quantité d’armes disponibles à l’époque et la grande puissance des services secrets américains.

Un salam entre Ben Laden et Carlos

     Puis c’est le tour du dernier témoin du procès, cité par la défense : Laszlo Liskai, journaliste ayant publié Le Monde selon Carlos, fruit d’une série d’entretiens avec l’accusé. Il prend la parole pour rappeler qu’il a vu Carlos à la maison central de Poissy presque tous les week-ends d’août à mars suivant. Puis il donne des éléments sur la personnalité de Carlos :
— Il raconte avec une certaine froideur les choses explique-t-il. C’est très intéressant. Par exemple, il ne ment pas. S’il ne veut pas parler, il me dit qu’il préfère ne pas en parler, il ne veut pas trahir. Il attache beaucoup d’importance aux mots, il est très à cheval sur certains mots. Il fait attention à la cohérence, pour montrer qu’il est toujours la même personne. Il y a beaucoup d’éléments encore inconnus. Ce sera dans ses Mémoires qui seront publiées après sa mort. Concernant Al Jundi, j’ai appris qu’ils s’étaient vus plusieurs fois et ils ont discuté. Al Jundi devait écrire un livre, mais il devait attendre l’autorisation de Carlos.
— Vous avez écrit avec l’aval de Carlos ?
— En grande partie oui ! J’ai appris qu’il était parti au Soudan après 89, un pays qui s’était ouvert aux islamistes mais aussi à Carlos. Il a mal vécu la trahison des Soudanais qui l’ont donné aux Français : islamiquement, on ne peut pas vendre un invité. Les Soudanais se défendaient en disant qu’il s’était présenté avec un faux nom…
     Carlos n’aura pas pu bénéficier de l’hospitalité que Ben Laden obtiendra plus tard sur les terres du Mollah Omar … Omar el Bachir, maître du Soudan, a manqué l’opportunité historique de protéger un autre grand combattant de « l’Islam révolutionnaire »…
     Liszkai continue :
— Carlos pensait réussir à s’implanter à Khartoum, il y a même croisé Ben Laden et Al Zawahiri, ils se reconnaissaient ! Pour Carlos, l’Islam c’est comme le communisme, mais avec Dieu dedans.
— Que pouvez-vous dire de la brouille entre lui et Vergès ? demande la juge.
— C’est une grande énigme. J’y suis revenu plusieurs fois : il dit qu’il n’était pas correct, surtout avec Magdalena Kopp. Il dit qu’il a retenu de l’argent. Il est convaincu que Vergès avait été recruté par les services secrets britanniques.
— Il aime parler de lui ? demande Crosson du Cormier.
— Oui c’est son caractère, c’est un seigneur, un charmeur, c’est quelqu’un d’élégant.
— Vous avez pensé quoi du biopic ? demande Maître Coutant-Peyre.
— C’était intéressant, ça a bien marché, mais il y a des erreurs historiques : par exemple il dit que l’OPEP c’était Saddam, alors que c’était Khaddafi qui avait commandité. Mais bon… C’est une fiction.
     Maître Vuillemin prend la parole :
— J’aimerais poser une question à Carlos.
—Je refuse de parler, il est méchant avec moi ! blague Ilich.
— L’article produit par la partie civile, celui du Figaro, on ne trouve pas de trace de l’original, aucune recherche n’a été faite, on n’a jamais découvert l’article, ni même les sources, on n’a même pas recherché la communication du FPLP qui disait ne pas être à l’origine de l’opération. Mais il y a bien un document qui est fiable : un rapport du gouvernement hollandais, présenté à la chambre des députés en 74, qui fait 14 pages. Les évènements (il parle de la prise d’otage de la Haye) y sont expliqués, décrits, d’heure en heure, minute par minute, jour par jour. Et dans ce rapport, il n’est fait aucune référence à l’attentat du Drugstore, aucune allusion, pas même indirecte. Que pensez-vous de ce silence assourdissant ?
— Ils font leur travail, répond Carlos. Je ne sais pas, allez savoir. C’est une bonne question. Je sais pas. Jamais personne a vu l’article… Je ne dis pas que c’est une falsification mais bon.
— Le rapport parle d’éléments connexes, des rumeurs dans les médias, mais il ne parle jamais du Drugstore.
Carlos se tourne alors vers le journaliste :
— Il y a des erreurs dans le livre ! Pages 8, 9 et 10, il faut corriger, le livre va me faire condamner dans plusieurs pays, je vais prendre perpét’ !
— J’ai romancé pour que ce soit lisible, se justifie le journaliste. Mais quand je cite, je me base sur mes notes.
— On va pas me condamner, c’est pas la question, mais il y a des choses que j’ai jamais dit ! J’ai corrigé à la main et on devait se revoir ! On peut me condamner ! Je ne suis pas un génie, mais je suis pas un abruti pour dire certaines choses. Et il ne peut pas connaître certaines choses, c’est impossible, même les services ils connaissent pas, avec tous les moyens. Tout ce qui est dans le livre, ce sont vos interprétations ou vous avez eu des infos ?
— Je l’ai déjà expliqué, ça sort des notes que j’ai prises lors de nos entretiens et des informations trouvées dans d’autres ouvrages.
— Mais il n’y a pas de bibliographie, fait remarquer Maître Coutant Peyre… Vous n’êtes pas un écrivain professionnel…
— J’ai mis des notes de bas de page, rappelle le journaliste.
— Je vais continuer de parler à Laszlo à Poissy… Mais je ne vais pas le tuer, je vais juste lui tirer les oreilles !
     L’audition du dernier témoin se termine sur cette boutade. L’après midi sera consacrée aux avocats des victimes.

Les plaidoiries des parties civiles

     Les avocats des parties civiles se succèdent : l’assistante d’Holleaux commence. Son rôle est de se focaliser sur la question technique de la grenade. Elle tente de démontrer qu’il s’agit bien d’une M26, plus dangereuse car génératrice de plus d’éclats. Elle rappelle l’identité métallurgique entre ces éclats et ceux d’une M26. Elle termine sa démonstration, solide et assez convaincante, puis fond en larmes. Le terrorisme, ça n’est pas pour les jeunes filles !
     Holleaux, lui, fait suite, et c’est une plaidoirie plus longue et barbante. Il a l’esprit étriqué d’un homme de droite : il rappelle qu’à l’époque des faits, Paris était « une sorte d’Eden » pour une raison très simple : « il n’y avait pas de chômage » ! Le travail rend heureux doit-il penser. Ou libre ? On ne sait plus. C’était un « monde de bonheur tranquille », les « Abbas chantaient Waterloo », et c’était la dernière année où « le budget de l’état fût à l’équilibre » ! Cette manie typiquement française de lier bonheur et état de santé des comptes est d’une vulgarité sans nom… Le portefeuille doit rendre heureux, pense-t-il. Holleaux finit enfin : « Du fait de son antisémitisme, je vous demande de le condamner. »
     Maître Kauffmann et maître Felicci demanderont aussi la condamnation, puis c’est Constance Debré qui plaide enfin.

     L’auteur est plus maligne, plus ambivalente, on comprend qu’elle n’est pas sur la même bornée longueur d’onde que ses confrères des parties civiles :
— La Justice n’est pas là pour réparer, on ne peut rien faire là, ce n’est pas la peine qui compte. La Justice c’est une question de principe, le sens doit être clair… Oui, 44 ans c’est long, mais ça vous accorde un avantage : la sérénité. Ici, il n’y a pas d’enjeux, il faut simplement rétablir le sens.
     Parfait madame Debré ! Elle ne demande pas la condamnation, elle reste vague : c’est sa manière de se désavouer des autres charognes de parties civiles. Carlos s’en rend compte et lui fait savoir :
— C’est bien ça ! lui lance-t-il.
     Le mardi se finit sur ses paroles.

HUITIEME JOURNEE : MERCREDI 14 MARS 2018

     L’audience ne dure que la courte matinée et n’est consacrée qu’au réquisitoire de l’avocat général, Crosson du Cormier. Il plaide très rapidement d’une voix presque timide, lui qui l’a plutôt grave. Sans grande conviction il demande une condamnation pleine et entière, sans surprise, se basant sur son intime conviction, comme si elle pouvait palier les lacunes du dossier. La juge lève l’audience pour l’après-midi.

NEUVIEME ET DERNIERE JOURNEE : JEUDI 15 MARS 2018

Les plaidoiries de la défense et le jugement hâté

     Le jeudi matin, alors que la salle attend le début de l’audience, une nouvelle déprimante tombe : Carlos est absent, il ne viendra pas. L’avocat général explique qu’il est bien dans le Palais, mais qu’il refuse de participer aux débats, il a rédigé un mot pour le juge :
     « Je suis harcelé par l’administration pénitentiaire. Je ne peux plus participer au procès. Que ça continue in abstentia, avec mes avocats. C’est légal.»
     On comprend qu’il est dans les geôles souterraines du Palais, autrement appelées « la Souricière »…

     Ce ne sera malheureusement pas la seule mauvaise nouvelle : lors de la plaidoirie d’Antoine Van Rie, la juge apprend à la salle que la Cour rendra son jugement aujourd’hui, en soirée et pas le demain, vendredi. Il n’y aura pas de dixième journée… Carlos ne pourra pas prendre la parole après ses avocats, et nous ne le reverrons plus… Un sentiment d’injustice et de tristesse s’abat sur le camp de la défense : il faut qu’il remonte, qu’il parle encore ! Sa musique manque ! Il n’y aura rien à faire, malgré les tentatives de Crosson, d’ Antoine Van Rie et même de Nabe. On ne reverra pas Carlos.
     La parole est aux défenseurs ! D’abord, Maître Van Rie qui demande à la Cour de respecter la présomption d’innocence, de rendre un jugement qui respecte le droit, et qui puisse apaiser enfin toute cette histoire. La défense commence par rappeler aux juges que le droit ne peut pas être à ce point bafoué… (sa plaidoirie)

     Maître Hobéica passe après lui : c’est la première plaidoirie de sa carrière, quel début ! Il rappelle l’actualité du combat des Palestiniens pour leurs droits et donc celui de Carlos. Il a bien raison : l’accusé n’est pas un personnage d’un passé poussiéreux, entièrement révolu. Après tout, fait-il remarquer, le FPLP, l’organisation pour laquelle opéra Ramirez Sanchez, existe encore, agit encore ! Il explique, enfin, qu’il n’est pas souhaitable que cette affaire soit traitée politiquement : ce serait se calquer sur les méthodes israéliennes. (sa plaidoirie)

     Maître Coutant-Peyre, elle, rappelle que c’est la raison d’état et pas le droit qui est à l’origine de cette « situation scandaleuse », ce qui ne saurait sier à la définition même d’Etat de droit, lequel à maintes reprises a démontré ses capacités criminelles et encore aujourd’hui, mais elle est sûre à 100% qu’il sera condamné. (sa plaidoirie)

     Puis Maître Vuillemin termine en rappelant les injures faites au droit pendant la procédure, clairement pilotée, et en rappelant la mémoire lacunaire, voire l’amnésie à rebours des témoins. Il continue en traitant la question de la grenade et des témoignages de Klein et Amparo. Il demande lui aux juges de ne pas se soumettre à la raison d’Etat, et d’acquitter Carlos. Il plaide avec moins d’énergie que l’an dernier, de son propre aveu :
— J’ai cru que j’allais m’endormir… Mais c’est parce qu’il (Carlos) n’est pas là ! Il y a moins d’énergie dans la salle…

     Ça n’empêche pas des soutiens de Carlos d’applaudir. Les juges se retirent pour délibérer : personne n’est dupe concernant leur jugement bien sûr, mais on se surprend à y croire, ne serait-ce qu’un peu, pour le principe…

Fermeture

     Après plus de deux heures, ils reviennent prononcer leur « jugement » : Carlos est jugé coupable pour l’ensemble des chefs d’accusation. Meurtre, meurtre avec préméditation, tentative de meurtre, tentative de meurtre avec préméditation, destruction volontaire, port et transport de grenade : COUPABLE ! Perpétuité pour Carlos.
     Cette mascarade de justice ne se termine pas pour autant : les avocats des parties civiles viennent les uns après les autres réclamer leur « dû », c’est-à-dire des réclamations financières. La mort d’un parent vaut 90.000 euros, les blessures 15.000 si légères, 20.000 si graves. On sent Constance Debré un peu gênée…
     Carlos n’a rien à avouer pour une raison qui a traversé chacune de ses interventions : c’est à la justice française de tout démontrer. Mais elle n’est qu’un « petit jeu » comme il le dit lui-même, qui ne respecte pas les règles qu’elle a elle-même établi. C’est en ce sens que Carlos se sent trahi, ce n’est pas la condamnation en soi qui l’affecte. Il s’en fout royalement, il n’a pas souhaité remonter dans la salle même lorsqu’on lui a dit que le jugement était avancé. Qu’importe…
     Carlos aura eu beau être resté enfermé derrière la porte imprenable de la Souricière, son niveau est supérieur à celui de ses juges petits joueurs qui se croient aptes à juger le combat d’une vie. Oui ! Par leur faute, ou plutôt grâce à eux, le niveau d’Ilich Ramirez Sanchez, dit « Salim Salem Mohammed », dit « Carlos », sera à jamais celui des martyrs de la Justice en ce monde, eux qui ne reconnaissent que ceux de la République des hommes.

Quentin Delecourt

Dessins d’audience : Marc-Édouard Nabe