mercredi 26 juillet 2017
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Laurent James
sur Les Porcs : « Tout ce qui est terrible a besoin de notre amour »

     On me presse de tous côtés pour savoir ce que je pense du dernier ouvrage de Marc-Edouard Nabe. On me questionne avec insistance, on me met expressément sous les yeux tous les passages où il parle de moi (pas tous, en réalité, on en oublie systématiquement quelques-uns, et toujours les plus drôles), comme s’il n’y avait que cela qui serait supposé m’intéresser dans un livre de mille pages, un livre empli de chapitres absolument fondamentaux

consacrés avant tout à l’extension des ramifications du complotisme dans toutes les sphères de la pensée dissidente entre les années 2001 et 2010, mais également à l’apologie anti-darwinienne de la beauté animale, la victoire du Hezbollah contre Tsahal en 2006, la pédophilie de Michael Jackson, la beauté de la dictature chinoise, le principe mortifère de la judéité, les réactions de Drumont à la révolte de Fourmies en 1891, des analyses aussi précises que jubilatoires de Munich de Spielberg ou du Carlos d’Assayas, la description de la « mystique » pendaison de Saddam Hussein,… autant d’innombrables et cetera dont seules les arrière-cours d’équarrissage du cochon que je suis seraient censées retenir mon attention.
     On aimerait sans doute bien que je me livre à un grand acte de rébellion envers Nabe, que je m’inscrive dans un mouvement de rupture radicale avec cet écrivain méchant, hypocrite et violent qui ne s’en prendrait qu’à ceux qui ne le méritent pas, et dont la littérature ne vaudrait, au fond, vraiment pas grand-chose à partir du moment où elle s’en prend à ce que nous sommes.
    Pense-t-on vraiment que tous les actes effectués dans ma vie en faveur de Nabe (analyses de ses ouvrages, nombreuses lectures sur scène, à la radio ou sur internet) l’ont été dans l’espoir fébrile d’obtenir une reconnaissance publique de sa part ? une petite place auprès de l’écrivain ? une faveur éditoriale ? une camaraderie visible et satisfaite ?
     Et ensuite, face à l’absence de toute réaction positive de sa part (je n’ai tout de même pas attendu la publication des Porcs pour le constater !), je me retournerais alors contre lui pour vomir enfin tout mon ressentiment personnel ?
     D’abord, pense-t-on vraiment que je puisse avoir l’étoffe suffisante pour être moi-même un mendiant ingrat ?
    Et puis ensuite, et surtout, ne peut-on pas imaginer une seconde que ce qui me passionne chez un écrivain, ce qui me motive à le faire connaître auprès de cercles souvent extrêmement éloignés de toute littérature, c’est bien l’articulation entre la vérité et la beauté mise en œuvre dans ses livres, bien plus que la possibilité de pouvoir un jour cultiver une quelconque amitié avec lui ?
     Je ne tiens pas plus que cela à intégrer la « longue colonne de vexés » rejointe par Salim Laïbi au chapitre CCLXXXVI. « Après avoir vanté les mérites de ma littérature sur le motif lorsqu’elle concernait les autres, il avait mal pris les pages que je lui avais consacrées… » […] « Même si je m’y attendais, ça me fit drôle de voir Laïbi passer dans le camp de mes détracteurs officiels. Oh, il le faisait encore d’une façon bien soft, bien pédagogique… Lui, qui avait tant fustigé les réactions mesquines de mes personnages qui, par vexation personnelle, étaient devenus de furieux adversaires idéologiques, avait donc été le premier à tomber dans ce panneau à la sortie de L’Homme qui arrêta d’écrire ». Lignes tout à fait essentielles que celles-ci.
    Personne n’a à échapper aux révélations finales. Le dévoilement, c’est pour tout le monde. « On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau » écrit Saint Matthieu, « mais on la met sur le chandelier, et elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison ».
     Cependant, si je ne prends pas « la mouche (par derrière) », cela ne signifie aucunement que je reste insensible – si l’on tient absolument à ce que j’en parle – aux critiques parfois violentes émises à mon encontre à propos de mes lectures publiques, mes textes, ma personnalité et mes ami(e)s.
     L’une des raisons pour lesquelles je suis pris à partie est directement liée au fait que, pour moi (et comme j’ai tenté de le prouver au cours de ces années 2000), l’admiration de l’œuvre de Nabe est cohérente avec celle de l’œuvre de Costes. Mais, quoi qu’il puisse en penser, et malgré son inconscient parfois démesurément vaniteux, un lecteur ne pourra jamais influer sur l’œuvre de l’écrivain jusqu’à la faire ressembler à ce à quoi il aimerait qu’elle ressemble, c’est-à-dire lui-même. Certains lecteurs pensent ainsi que le but d’un livre est d’adapter l’écrivain à ce qu’ils sont (alors que le but d’un livre est au contraire d’élever le lecteur là où il ne peut pas se rendre seul). Il faut alors les châtier.
     C’est ici qu’il faut montrer un peu de subtilité. Outre la structure quaternaire constituée à la fois par le dédoublement du lecteur et celui de l’écrivain, structure que j’évoquerai ailleurs et plus tard, il faut bien se résoudre à considérer Les Porcs comme un exercice d’humilité, qui passe d’abord en ce cas par l’humiliation. On a déjà vu ça dans certains contes zen. Un authentique exercice spirituel.
     En réalité, ce sont les choses qui ne sont pas dites, plutôt que celles qui sont dites, qui me plongent dans « la honte, la colère, le dépit, l’humiliation et l’effondrement psychique » – et donc, au final, la décharge d’un certain « mal-être psychologique » et le débarquement sur les rives de l’humilité suprême. L’omission – volontaire, évidemment – des événements non directement « mauvais » (la mise à l’écart délibérée de tout ce que l’on peut faire et dire de meilleur) participe de la ligne directrice des Porcs, un journal intime mis en perspective (où l’hyper-subjectivité du livre relève du journal, et la sélection impitoyable des seuls faits négatifs relève de la mise en perspective).
     Et si l’honnêteté de Nabe est foncière et absolue, c’est bien parce qu’il peut également pratiquer ce genre d’omissions volontaires sur ses propres dires et agissements. Je m’explique.
     Parmi tous les porcs des Porcs qui se font équarrir, je suis certainement celui qui est le plus durement dépecé. Il n’y en a aucun autre, en effet, qui n’ait à subir quelque chose d’aussi radical que le chapitre LXXVI « La Croix d’Arthur ». Après m’avoir révélé en avril 2002 la connexion entre la croix granitique du boulevard Baille et les derniers instants de Rimbaud, Nabe me fait promettre de tenter de la récupérer. Mais les ouvriers iront malheureusement plus vite que moi, et détruiront le mur porteur de la croix avant que je n’accomplisse ma mission… « De cette découverte et de cette visite, James avait tiré un long texte confus (exergue : Dantec…) pour Cancer ! fin 2002, dans lequel il touillait la mort de son propre fils, le petit Baptiste, avec la vision de la croix de Rimbaud, allant jusqu’à appeler son toast funèbre pseudo-mallarméen La Croix d’Arthur. Pourquoi pas La Croix de Baptiste Anatole ? » Là, on est vraiment aussi loin que possible d’un quelconque fouet de velours. Quand je pense aux grouinements que pousseraient certains autres porcs s’ils se trouvaient à ma place…
     On me parle d’hypocrisie. Nabe ne vous dirait pas en face toutes les choses mauvaises qu’il pense de vous, attendant que vous ayez le dos tourné pour l’écrire. Mais que cela signifie-t-il exactement ?
    Hypocrisie ? On croise dix personnes par jour qui nous serrent la main, qui nous sourient, qui discutent avec nous de façon enjouée et sympathique, et l’on apprend ensuite indirectement qu’ils nous dénigrent à tous vents. Ah bon, vous n’êtes pas au courant ?
     Dix ans après mes spectacles de lecture de ses textes, j’apprends très précisément ce qu’en pense Nabe (même si je m’en doutais). Mais j’ignore encore aujourd’hui ce qu’en pensent les autres écrivains concernés !
     Nabe a révélé dans L’Âge du Christ qu’il se méfiait de la sincérité « présentée comme une profession de foi ». « La sincérité, c’est vague ». Il a dit un jour dans sa galerie : « Je sais être hypocrite ». Au cours du chapitre CLXI, lorsque Blanrue lui parle de son besoin irrépressible de pisser sur ses conquêtes Meetic, il écrit : « Un aveu à ne pas me faire, malheureux ! ».
     Hypocrisie ? Ce n’est pas aussi simple. Si Nabe avait alors exprimé la sincérité de son dégoût en cette fin juillet 2007, personne ne connaitrait alors aujourd’hui cette facette de la personnalité de Blanrue – lui qui aime tant dépeindre ceux qui le critiquent comme des porcs (et sans aucune littérature). Son hypocrisie repose donc sur des raisons qui servent son œuvre de révélation.
     Mais par ailleurs, ce que l’on peut prendre pour de l’hypocrisie n’est souvent que la mise en pratique de l’exactitude des sentiments : c’est-à-dire le fait de dire très précisément ce qu’il faut dire au moment exact où il faut le dire. Et je suis tout à fait sérieux.
     Le samedi 7 décembre 2002, je me rendis très tôt sur la place de la Sorbonne pour la lecture publique et intégrale du Voyage donnée par l’équipe de Cancer ! (et beaucoup d’autres intervenants), à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de la non-attribution du prix Goncourt à Céline. Les lectures s’égrenaient dans le froid glacial, le véritable froid de l’enfer où je me débattais encore à chaque seconde puisque cela faisait à peine cinq mois que mon enfant s’était vu attribuer une place au Paradis, au détriment de tous les loups de l’existence.
     Je déclamais deux ou trois passages du Voyage sans parvenir à voir véritablement le bout de cette nuit de souffrance et de solitude infinie.
     Marc-Edouard Nabe s’était décidé à venir assister à l’événement. Mes souvenirs de ce samedi sont très vagues, comme de toute cette période, d’ailleurs. Mais je me rappelle parfaitement ce que m’a dit Nabe. Il ne m’a parlé qu’une seule fois, ce jour-là, et de façon très précise : « On m’a dit que tu avais perdu un fils. C’est très dur. Courage ! ».
     Et ce fut tout. Il fut le seul à me parler de cela parmi toutes les personnes présentes, sur cette place de la Sorbonne. De manière générale, depuis la date du décès jusqu’à aujourd’hui, très peu de gens ont eu le courage de m’en parler, que ce soit ce jour-là ou un autre, que ce soit parmi mes ami(e)s ou même les membres de ma famille, bien sûr.
     Les exceptions se reconnaitront. Et Nabe en fait partie.
    Il n’en parle pas dans Les Porcs. Si je le fais, c’est pour montrer que sa maîtrise de l’exactitude des sentiments est bien à l’épreuve des faits.
     Et je ne le remercierai jamais assez pour cela.

Laurent James