mercredi 28 février 2018
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

The Loffredo Show

Triste cirque

On dira ce qu’on veut (et même ce qu’on ne veut pas) mais plutôt qu’à un grand combat de fauves drapés de noir se coupant et découpant la parole comme on découpait des têtes de condamnés « pour moins que ça », c’est plutôt d’un triste cirque que l’on a tous été témoins. J’ai entendu dire qu’un avocat ne peut verser plus de jus dans son plaidoyer qu’il n’y en a dans le fruit qu’est son client, et quand le client est un ravioli mal cuit pas étonnant que l’avocat passe pour une andouille aux yeux de toute l’assemblée.
     C’est Loffredo en réalité qu’il faudrait trainer (par les pieds) devant les tribunaux pour être l’instigateur de cette insipide farce judiciaire. Les charges retenues seraient : « création délibérée d’ennui et des déplacements qu’elle engendre », « inutilité procédurière » et « casse-couille ».

     Si au moins il était venu braver les regards effroyablement hostiles, les noms d’oiseaux les plus virulents (bruant zizi, gobemouche, chevalier cul-blanc ?) et l’attroupement pro-Nabe armé jusqu’aux dents je dis pas, mais là : quel ennui, cette loffrederie ! Imaginons plutôt la scène suivante : il attendrait, courageux, quasi-inconscient si on veut, vaguement défiant, devant la 17ème chambre avec son piètre avocat et ses petites oeillades sombres à la dérobée, son mépris de vieux ravioli mou (mille excuses monsieur le Président) pas si sûr de son fait. Puis évidemment Nabe, très vite, de lui foncer dessus pour lui passer un savon (de Marseille), là-dessus, Brault, qui tente de s’interposer mollement, sans conviction (restons réalistes), laissant tomber au passage sa malette remplie de photographies érotiques de la femme d’Yves, Yves qui vocifère on ne sait trop quoi, on distingue des bribes de phrases, « j’étais ton ami ! », « j’ai tout fait pour toi ! »… Marc-Edouard qui lui tonne que de toute façon c’est trop tard maintenant, qu’il a fait le con, qu’il fallait réfléchir avant, qu’il a fait la connerie de sa vie ou ce qu’il en reste, et puis les policiers qui accourent, tentent de séparer les deux camps, menaçant d’exclusion les plus agités, c’est-à-dire tout le monde, Anthoine ne sachant quoi faire actionne un extincteur qui trainait là, une explosion pschouinte de mousse blanche s’incruste dans la fracas, c’est Noël avant l’heure ! David qui prend un coup de coude alors qu’il enregistre toute la scène, son Blackberry qui atterrit sur la tronche de Yves, une jeune Tchétchène qui pousse des cris, qui hurle des phrases en cyrillique, on comprend rien, ça tire, ça pousse, ça mord, les juges éberlués qui regardent à travers les hublot des portes capitonnées l’échauffourée superbe… Une véritable photo double-page glacée pour Paris Match ! Oui ? Eh bien non.
     La réalité de ce mercredi gris 20 décembre était un peu moins amusante, il faut bien l’avouer. En arrivant vers 14h avec Anthoine (sans extincteur) et Tommy, on se rend vite compte de la file interminable qui mène à l’intérieur du Palais de Justice de Paris. 100 mètres, au moins ! Mince. Heureusement Dimitri et Valentin sont déjà là, plus avancés. On s’incruste avec eux incognito : 20 mètres de gagnés, super… Je n’ai pas tout de suite remarqué le Dr. Marty. Il est là aussi, silencieux et concentré. Pour passer le temps grisâtre on se demande tous si d’inconnus soutiens n’allaient pas se manifester étant donné que la séance a été rendue publique. Apparemment non. Les Vesper nous rejoignent quelques instants plus tard. Marc-Edouard aussi vient saluer les troupes en stratège corse, avec Alexandre. Ils prennent logiquement la file bien moins longue des convoqués, parallèlle à la notre : on ne les distingue déjà presque plus. Voilà Rafaël pour finir, avec sa femme et son courageux fils. Après quelques tergiversations nous rentrons finalement tous au compte-goutte via l’entrée (exempte de file) de la Sainte-Chapelle, nous faisant passer pour des touristes en mal de culture, par un détecteur de métal dérobé. De vrais comédiens.
     Passé le détecteur je file ecstatique dans le Labyrinthe des Verdicts vers la 17ème Chambre : je n’adore rien que de passer entre les gouttes parfois. C’est la première porte à gauche en sortant du sas de contrôle qui donne l’impression d’être en partance pour Hong-Kong, puis tout droit jusqu’au double escalier massif dont je monte les marches, deux par deux. Je salue une jeune tchétchène muette et entre dans la Chambre, toujours pareille : haute salle boisée mal-aisante aux grandes vitres très hautes qui donnent à l’extérieur sur beaucoup de bruit pour rien. Un faux petit théâtre le long d’un fleuve qui a vu défiler récemment beaucoup de drôles (et moins drôles) de personnages : Dominique Strauss-Kahn, Christine Angot, Arnaud Montebourg, Pierre Perret, Zemmour, Cortex etc. Petit brouhaha général, comme avant le début des cours au lycée : tout le monde discute en petits groupes. Aux derniers rangs deux arrivés pourtant : Ventura, l’ex-sympathique croquiste Nimois et Hugo, élégant poudreur d’escampettes. Le chahut descend subitement d’un ton.
     Ça y est, les magistrats, au nombre de trois, entrent dans l’arène à leur tour : tout le monde prend sa place, un peu comme sur un tournage, avant que la caméra ne se mette en route. Silence dans la salle… ! Le vice-président Rondeau demande in extremis à Marc-Edouard de venir se placer au premier rang en sa qualité de prévenu, et comme un homme prévenu en vaut dix nous sommes tous allés nous installer sur les bancs du fond, du côté de Marc-Edouard et son avocate. La séance peut enfin commencer. Pas d’Yves à l’horizon évidemment.

     Débute alors l’énumèration monotone des épisodes passés, au grand damn de Marianne, qui, trônant au-dessus du triumvirat, regarde lasse, au loin, dans la grisaille, on ne sait trop quoi. On l’entenderait presque soupirer d’ennui… C’est plutot le bruit d’une benne à ordures qu’on croit entendre. Une benne à Yves Loffredo si on veut.
     La litanie mémorielle terminée, le vice-président demande, peu galant, à Brault de commencer les hostilités. Là on est directement embarqué dans plus d’une demi-heure d’avocates chouineries, ponctuées des allers et venues de classes entières de lycéens et lycéennes venues assister au ponctionnement, au fonctionnement, pardon, de la Justice. A défaut d’une retranscription exacte de ses moindres paroles, on peut esquisser l’idée, certes vague, de son charabia plaintif : que Yves est une victime, qu’il voulait seulement aider, qu’il n’a rien fait de mal, que c’est un ravioli angélique, que tout ça c’est pas juste, qu’il est calomnié, qu’ils étaient amis, que c’est une trahison, qu’il est meurtri, que si c’est comme ça il ne veut plus que la série noire (L’Homme, L’Enculé, Les Porcs) soit commercialisée (étant le soit-disant inventeur de la couverture), et qu’il demande des dizaines de milliers d’euros pour sa peine. Rien que ça.
     Marc-Edouard, trouvant le temps long, s’installe alors dans le coin de son banc tel un boxeur, les bras balants comme sur des cordes, (le regard que l’on devine faussement ennuyé et véritablement scrutateur), semblant ainsi vouloir signifier aux juges qu’il serait temps de passer au deuxième round, que les jabs venant des petits bras réellement tremblants de Brault n’impressionne personne. Après une interminable éternité, le juge décide de couper court au blabla de Brault et de donner la parole à la partie adverse. Pas trop tôt. C’est alors dans un nuage d’esclandre (Marianne se réveille de son songe) que la passation de parole se déroule, Marc-Edouard apostrophant au passage Brault pour ses nombreuses inexactitudes…
     Vient alors Isabelle Coutant-Peyre, mythique avocate rieuse, qui envoie tout de go deux citations en guise d’aigles dans la cervelle de moineau de Brault (et de celles des juges, qui se font tubulairement chier comme des hibous), le premier se nommant Wilde, le deuxième Balzac (mettant aussi en valeur l’intelligence de DSK qui n’a pas jugé nécessaire d’attaquer Nabe pour l’hilarant Enculé). Citant le premier, « Il n’y a rien de tel qu’un livre moral ou immoral : un livre est bien écrit ou mal écrit, c’est tout », le cas aurait dû être entendu à l’évocation de cette phrase lumineuse, et les juges de se lever comme un seul homme et promulguer l’extinction pure et simple de l’affaire. Si Loffredo ne voulait pas apparaitre dans un livre moral ou immoral (ou même simplement « oral », comme La Chartreuse de Parme – dans le rôle d’un aubergiste italien suant qui sait ?) il n’avait qu’à continuer dans son agence publicitaire de « créatifs » et sa vie plan-plan déprimante. « L’avantage qu’il y a à jouer avec le feu, c’est qu’on ne se brûle jamais », Wilde, encore. Il n’y a certes dès lors que les cons ou les distraits qui se brûlent en jouant avec le feu, mais il faut quand même être un sacré imbécile pour se cramer au troisième degré pour toute l’Éternité.

     Encore Judas ! Quand Nabe a donné le manuscrit des Porcs à Loffredo, ça rappelle qui vous savez, pendant la Cène, qui a donné le morceau de pain imbibé d’eau à Judas. Avant ça, le traître n’était pas encore un traître. C’est en ingérant cette mie mouillée qu’il l’est devenu, comme désigné pour cette fonction par son maître à trahir. C’est ça, Loffredo ! Il s’est carbonisé avec un morceau de pain trempé en forme de tapuscrit… Loffredo n’a-t-il pas senti une présence étrangement démoniaque entrer en lui à la réception fouillée du manuscrit ? Mystère…
     Bref, Brault a tellement déblateré qu’Isabelle n’a eu qu’une dizaine de minutes pour plaider notre cause, le président, se référant à l’horloge qui est soudain apparu a ses yeux comme quelque chose d’utile, jugeant bon de clore précipitamment le procès. Il devait avoir faim. La sentence sera rendue en février. Nous pouvons nous lever. Le recours en justice est bien l’unique réponse du faible. Amen mineur.
     À la fin de ce petit tour de cirque nous nous retrouvons tous un peu plus loin, au Départ, à Saint-Michel, où une surprise nous attend : Patience 3 pour tout le monde ! Couverture atroce, au poil, et à l’intérieur des belles femmes (armés ou désarmantes), des dessins et des nazis (et leurs cadavres) en pagaille qui tétanisent drôlement tous les convives. En allemand « patience » se dit Geduld, en polonais cierpliwość (à vos souhaits).
     Alors, Geduld 3 ou Cierpliwość 3 pour commencer 2018 ?

Julien de Belgique