dimanche 31 décembre 2017
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Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Yves Loffredo, un traitre ordinaire,
par Rounga

Il y a des scandales dont tout le monde devrait parler et dont personne ne dit rien. Alors que la twittosphère se lâche sur le harcèlement sexuel ou sur l’écriture inclusive, je ne vois pas grand monde s’indigner que Les Porcs de Marc-Édouard Nabe reste depuis sa publication, en mai dernier, dans un silence et une obscurité médiatique totaux. Il y aurait tant de choses à dire sur ce livre… Ce n’est pas normal que ce soit aux blogueurs dans mon genre, dont ce n’est pas le métier, de devoir être les seuls à tenter d’expliquer en quoi l’œuvre de Marc-Édouard Nabe est importante aujourd’hui, autant sur le plan littéraire que politique.

Je ne doute pas que dans quelques décennies il y aura des universitaires, des « spécialistes », des « experts » qui se pencheront un peu sur son travail d’écriture et de traitement de l’actualité, mais tous ceux-là arriveront bien entendu beaucoup trop tard. C’est maintenant que les échos causés par ce pavé lancé dans une mare asséchée se font entendre, et que le besoin de commentaire se fait sentir. Les réactions suscitées par Les Porcs, quoique locales et en-dehors des relais médiatiques, ne font qu’enrichir et confirmer le contenu et la démarche de ce livre. La dernière en date est « l’affaire Loffredo », caractéristique entre toutes.
     J’explique brièvement pour ceux qui ne seraient pas au courant : Les Porcs est le dernier livre de Nabe, écrit en réaction au phénomène du complotisme. Il s’agit d’un récit entièrement vrai et personnel des rencontres que Nabe a pu faire des différentes personnalités complotistes, et qui traverse toute l’actualité française et internationale sur un peu plus de dix ans. Comme son titre l’indique, le livre parle donc surtout de personnalités médiocres, veules et mesquines. C’est une rupture assez remarquable par rapport aux autres œuvres de Nabe, partout empruntes du contact avec des personnalités hors du commun (les grands musiciens de jazz, Choron, Maître Vergès, Lucette Destouches, la veuve de Céline…et même Saddam Hussein !).
     Dans Les Porcs, Nabe s’est employé à descendre dans la fosse à purin du milieu complotiste pour décrire tout ce qu’il y voyait, car il avait identifié que dans cette affaire se tramait quelque chose de fondamental qu’il fallait absolument combattre. Ça a donné 1000 pages remarquables que j’encourage quiconque me lit à aller lire au plus vite si ce n’est déjà fait. La publication du livre s’est ensuite doublée de la parution de plusieurs numéros d’un magazine internet, Nabe’s News, rédigé par des lecteurs, et qui rend compte des réactions suscitées par le livre. Nabe’s News est une démarche intéressante, car elle prolonge le livre et en suit les répercussions en direct, jouant en quelque sorte le rôle de bonus du livre, comme ceux qu’on trouve dans les DVD. On a ainsi eu droit à des commentaires sur le livre, ainsi qu’à l’analyse des réactions de quelques « artistes » ou complotistes vexés, avec pour but de défendre la pertinence de la démarche de Nabe, sans que celui-ci prenne part à la rédaction.
     Loffredo, Yves de son prénom, est un type qui faisait partie de l’entourage de Nabe depuis plusieurs années, qui a offert de travailler pour lui afin de l’aider dans ses diverses publications, et qui, bien entendu, est un des personnages des Porcs. Je dis « bien entendu », car c’est bien connu que Nabe écrit tout ce qu’il voit et entend dans ses livres, et rapporte même des conversations privées. C’est en quelque sorte sa marque de fabrique, révélée dans son Journal intime, et qui lui a valu de nombreuses inimitiés et retournements de veste. Loffredo, de ce point de vue, ne fait pas exception, puisqu’il s’est joint au cortège des retournés. Ce qui, en revanche, distingue Loffredo de tous les autres vexés de Nabe, c’est que son retournement a eu lieu avant même la parution du livre, et que celui-là lui a même intenté un procès afin que les passages dans lesquels il était cité ne paraissent pas. On apprenait donc dans le Nabe’s News numéro 7 que Les Porcs avait été censuré avant même sa sortie. Mais il faut croire qu’une telle première dans l’histoire de la littérature n’a ému personne parmi les intellectuels, puisque, je le répète, personne n’en a parlé. On n’a trouvé personne, à part les rédacteurs de Nabe’s News, pour s’émouvoir de la chose et la porter à la connaissance du public. Car on apprend dans cette revue que le dénommé Loffredo a tout fait pour torpiller dans l’œuf un livre à la parution duquel il avait pourtant participé activement, en tentant de ruiner financièrement Nabe à coup de condamnations pour atteinte à la vie privée et à l’honneur. C’était pas moins de 56 000 € qui étaient demandés à Nabe par Loffredo à cause de quelques passages que ce dernier jugeait déshonorants pour se personne. On peut cependant pousser l’analyse de l’affaire un peu plus loin, et y voir davantage que la simple tentative (ratée) d’assassinat par avortement d’une œuvre littéraire. Ce qui est arrivé est au contraire dans le prolongement direct des Porcs.
     D’abord, il est remarquable que, parmi toutes les personnes qui auraient pu être tentées de faire un procès à Nabe sous le coup d’une blessure d’ego, il y avait principalement des célébrités, et que le seul à être passé à l’acte soit Yves Loffredo, un parfait inconnu, et qui le serait resté s’il s’était abstenu. On se trouve bien dans la continuité des Porcs, où l’accent est mis sur des personnalités extrêmement obscures et secondaires (même Dieudonné et Soral, malgré l’influence et l’audience qu’ils ont, restent des célébrités très locales). Les Porcs fait la lumière sur des individus qui seraient restés insignifiants et inconnus sans ce livre, et Yves Loffredo faisait partie de ceux-là. Il serait néanmoins resté un personnage anecdotique et comique du livre s’il n’avait pas eu la folle idée de s’opposer à sa publication avec son procès. Loffredo se retrouve donc propulsé sur le devant de la scène nabienne, en prenant la voie du déshonneur et la place du traître. Il n’en devient néanmoins pas plus connu, mais c’est sa connerie qui est désormais exhibée aux yeux de tous, ce qui pousse Nabe, dans une interview donnée à Nabe’s News (parce que Nabe n’écrit pas dans le magazine, mais ses rédacteurs ne se privent pas de l’interviewer pour rapporter ses propos, vous voyez le truc ?), à le qualifier de « con inconnu ».
     Yves Loffredo, alors que jusqu’à récemment il avait secondé Nabe dans son combat contre « les porcs », se retrouve maintenant de leur côté, aux porcs. Quand je parle des porcs, je ne parle pas des hommes qui agressent sexuellement les femmes, dont il est question dans le hashtag #balancetonporc. Non, ça, Nabe en a déjà parlé dans L’Enculé (comme quoi l’écriture de Nabe reste en connexion totale avec son époque, à tous les niveaux). « Les porcs », ici, ce sont les complotistes, les traîtres à la vérité. Loffredo s’est retourné au dernier moment contre Nabe dont il partageait les idéaux, il a trahi la vérité pour laquelle il s’était figuré combattre, le voilà désormais un traître, c’est-à-dire un porc, bon à balancer. Balance ton traître !

     Dans Les Porcs, Yves Loffredo entre en scène tendant à Nabe un exemplaire du livre Contre-croisades, de Mahmoud Ould Mohamedou, un livre qui analyse les attentats du 11 septembre d’une manière très proche de celle de Nabe. Puis Loffredo s’est progressivement rapproché de Nabe, en participant à la création des tracts d’actualité que celui-ci distribuait et collait dans la rue, faute d’éditeur pour les publier. Loffredo utilisait son expérience de publicitaire de profession pour construire des photomontages qui leur servait d’illustration. C’est même le zèle et le dévouement de Loffredo envers Nabe qui a permis à celui-ci d’écrire certains chapitres des Porcs, comme celui qui raconte l’entrevue de Loffredo avec Kémi Seba et les membres de la tribu Ka, où Nabe était absent. On le voit, Loffredo s’est montré, pendant des années, extrêmement impliqué dans les combats de Nabe, et prêt à lui rendre de grands services, malgré un grand nombre de maladresses et de bourdes. Le nom de Loffredo apparaît même sur les ouvrages anti-édités de Nabe (L’Homme qui arrêta d’écrire, L’Enculé, Patience 1, et même Les Porcs), dont il a fait la maquette, en tant que « directeur artistique » de Nabe. Yves Loffredo est donc bien plus qu’une simple connaissance occasionnelle de Nabe, qui a simplement croisé son parcours de manière fortuite, mais il a joué un rôle important dans son parcours récent.

L’illustration du tract Représente toi de Marc-Edouard Nabe, réalisée par Yves Loffredo. Les Porcs nous racontent combien cette illustration fut laborieuse

     Ce qui est donc sidérant dans cette histoire, du point de vue d’Yves Loffredo, c’est que ce dernier ne se soit pas attendu à être décrit dans ses moindres faits et gestes alors qu’il côtoyait Nabe depuis des années et travaillait avec lui. Lui qui connaissait Nabe, son œuvre et sa tendance à ne rien cacher de ses conversations privées, comment a-t-il pu s’imaginer une seconde que le livre ne porterait aucune trace de ses activités ? Ou alors s’imaginait-il au-dessus de toute critique au point d’être exempté de toute épithète déshonorante ? Même pour Nabe, mieux au fait que moi de la psychologie de Loffredo, ce retournement semble demeurer un mystère. Car même si on comprend que Yves Loffredo ait été vexé de subir quelques descriptions de lui-même peu élogieuses, pourquoi avoir décidé de les supprimer en intentant un procès ? Pourquoi ne pas s’en être ouvert en toute sincérité à Nabe, qui aurait peut-être accepté de modifier certaines tournures de phrases ? Yves Loffredo est-il stupide au point de n’avoir pas prévu que ce qui l’attendait en faisant un procès serait encore pire que s’il n’avait rien fait ? Comment analyser ce revirement soudain qui semble avoir tout de la panique ? Il me semble que c’est le rapport à la vérité dont il est question ici. Loffredo devait penser sincèrement être un combattant de la vérité, et son engagement auprès de Nabe devait le confirmer dans cette opinion. Cependant, comme il restait dans l’ombre il ne pouvait pas éprouver la valeur de son amour autoproclamé pour la vérité. C’est la perspective d’apparaître à la lumière, et donc de devoir assumer pour de vrai une activité qu’il menait jusqu’alors caché, qui a provoqué son revirement. Saint Augustin nous l’a bien dit dans ses Confessions : Ils aiment la vérité quand elle brille, ils la haïssent quand elle accuse ; car, ne voulant pas être trompés et voulant tromper, ils l’aiment quand elle se signale, elle, et la haïssent quand elle les signale, eux. Voilà comment elle les rétribuera : ils ne veulent pas qu’elle les dévoile, elle les dévoilera sans qu’ils le veuillent, et elle-même pour eux restera voilée.
Que de tels renégats, comme Salim Laïbi et Yves Loffredo puissent exister même au contact des formes les plus pures de combat pour la vérité, c’est ce qui est attesté par la présence de Judas au milieu des apôtres. En cela, l’affaire Loffredo revêt un caractère éternel et humain, trop humain. Dans toute entreprise de dévoilement de la vérité on trouvera des traîtres, même si ceux-ci attendent le dernier moment pour se révéler.

« Rounga »