vendredi 29 janvier 2021
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Chronologie de l’affaire Paty
par Docteur Marty

Lundi 5 octobre : Samuel Paty, 47 ans, enseignant d’histoire-géographie au collège du Bois d’Aulne à Conflans-Sainte-Honorine, donne à sa classe de 4e5 un cours sur « Situation Dilemme : être ou ne pas être Charlie ». Il y développe les points de vue favorables à Charlie (la liberté de la presse est un droit pour l’homme) ou contre Charlie (Charlie Hebdo n’est pas respectueux à l’égard de la religion). Une accompagnante d’élèves en situation de handicap (AESH) est présente dans la salle de classe. Durant son cours, Samuel Paty annonce qu’il va montrer, avec un vidéoprojecteur, deux dessins qui pourraient choquer certains élèves. D’abord, la couverture du numéro dit des « Survivants » (14 janvier 2015) « Tout est pardonné », où le dessinateur Luz montre Mahomet versant une larme et portant une pancarte « Je suis Charlie ». Ensuite, un dessin signé Coco, « Une étoile est née », faisant allusion à un court-métrage jugé déjà outrageant pour les Musulmans à l’époque, L’Innocence des musulmans. Sur son dessin (Charlie Hebdo, 19 septembre 2012), Coco y représente le Prophète de l’islam comme une star hollywoodienne, en turban, nu, à quatre pattes, et au milieu des fesses, Coco a dessiné aussi une grande étoile dorée. La dessinatrice a figuré également les testicules pendants et le sexe du bout duquel tombe une goutte… Paty propose aux élèves qui le souhaitent de sortir de la salle, le temps de projeter les deux dessins. Cinq élèves acceptent et sont ainsi accompagnés par la AESH. Après le cours, Paty discute de son contenu avec un collègue à qui il confie le caractère « trash » des caricatures.
     Mardi 6 octobre : La mère d’une élève ayant assisté au cours de la veille se rend, furieuse, au collège pour se plaindre de la situation auprès de la principale, Audrey Fouillard. Informé vers 10h, Paty appelle cette mère pour présenter ses excuses auprès d’elle, qui les accepte. À 13h, Paty donne le même cours que la veille, cette fois à sa classe de 4e4 et en l’absence de l’AESH. Contrairement au lundi, il ne demande pas aux élèves de sortir s’ils le souhaitent, mais leur propose seulement de détourner le regard.
     Mercredi 7 octobre : La principale adjointe du collège, Mme Cuirot, doit rencontrer la mère de Zayna Chnina, une élève de la classe de 4e4 qui multiplie les retards et les absences depuis la rentrée. Cette mère appelle le collège à 8h pour annuler le rendez-vous, ce qui provoque l’exclusion temporaire de Zayna du collège les 13 et 14 octobre. Les parents Chnina sont informés de la décision par SMS le jour même (puis par mail le lendemain). Le soir, le père de Zayna, Brahim, publie sur Facebook un texte dénonçant la mesure disciplinaire prise par l’établissement et la lie au cours sur Charlie donné par Samuel Paty. Brahim raconte que sa fille Zayna a refusé de quitter la salle, ce qui est un mensonge certain puisque la classe de 4e4 à laquelle appartient Zayna a suivi le cours le mardi, date à laquelle l’élève était absente du collège. C’est d’ailleurs cette absence qui a motivé la convocation de sa mère le 7 octobre.

     Dans son texte, Brahim Chnina raconte en réalité le cours du lundi, et non celui du mardi, selon le récit que sa fille a construit à partir de ce que ses camarades (ou peut-être sa sœur jumelle, voir plus bas) lui en ont dit, puisqu’il fait lui-même allusion à une sortie des élèves incitée par Paty qui n’a pas eu lieu le mardi, mais le lundi. Si Brahim Chnina décrit bel et bien le dessin de Coco montrant l’« image de quelqu’un de nu », censée représenter le Prophète, il se trompe en affirmant qu’il s’agissait de que le cours a eu lieu « ce matin », c’est-à-dire le 7 octobre, et que sa fille y a assisté. C’est sur ces confusions que Paty va jouer, en s’appuyant sur l’absence de Zayna Chnina du cours du mardi alors qu’elle, comme pour atténuer d’avoir projeté une caricature « trash » à ses deux classes de 4e, la 4e5 et la 4e4.
     Jeudi 8 octobre : Samuel Paty est informé de la tournure des événements vers 7h par la principale Fouillard. A 8h, la mère de Zayna se rend sans prévenir au collège pour s’entretenir avec la principale et confirme la version de sa fille (et de son ex-mari, car Brahim et elles sont séparés), et lie elle aussi l’exclusion de Zayna du collège à son refus de quitter la salle lors du cours de Paty. La mère dénonce une discrimination envers les musulmans. À 11h30, Paty retrouve sa classe de 4e5, avec Mme Lesage, Conseillère principale d’éducation (CPE) et Audrey Fouillard, principale du collège, et s’explique sur son cours donné le lundi, sans toutefois s’excuser. Des rumeurs circulent affirmant que tous les enseignants d’histoire-géographie du Bois d’Aulne dispensent le même cours que Paty, ce qui inquiète une de ses collègues.
     Pendant que Paty donne son cours, Brahim Chnina se rend à son tour au collège, accompagné par Abdelhakim Sefrioui, fondateur du collectif Cheikh-Yassine, pour être reçu vers 11h45 par la principale et la CPE (non sans qu’on les aie bien fait attendre devant l’établissement). Au début de l’entretien, Brahim, excédé, affirme que lui et Sefrioui ont été traités « comme des chiens » et que « s’ils avaient été juifs ils auraient pu rentrer sans attendre ». La principale propose d’organiser une rencontre avec Paty, ce « voyou » comme l’appelle Chnina qui refuse, tandis que Sefrioui menace d’organiser une manifestation de musulmans devant le collège. Au sortir de l’entretien, Brahim se filme devant la porte du collège pour raconter que Paty a montré la « photo » d’un homme nu présenté comme le « prophète des musulmans » à des élèves de 13 ans.
     Vers 20h, Brahim Chnina accompagne sa fille Zayna au commissariat pour déposer chacun une plainte contre Samuel Paty pour, dit le rapport de l’Inspection générale de l’éducation « diffusion de l’image d’un mineur présentant un caractère pornographique » (sic, car il voulait plutôt dire : « diffusion à un mineur d’une image présentant un caractère pornographique »…). Dans sa déposition, Zayna affirme avoir suivi le cours du 5 octobre et raconte que « M. Paty interroge l’intégralité des élèves concernant leur appartenance religieuse. Il a demandé aux élèves de lever la main. », ce qu’elle a refusé de faire. Elle ajoute que Paty a déclaré aux élèves : « les musulmans, vous pouvez sortir, car vous allez être choqués », avant de montrer la caricature de Coco, en disant « ça, c’est le prophète Mohamed ». Se disant choquée par la demande de son professeur, Zayna explique : « Il m’a dit “’du balai, tu perturbes trop mon cours” en montrant la sortie avec le bras ». À la policière qui prend sa déposition, elle glisse : « Pour finir, je tiens à préciser que monsieur a demandé que je sois exclue du collège pour deux jours ».
     Vendredi 9 octobre : Les rumeurs atteignent la salle des professeurs et certains demandent à Paty d’expliquer ce qu’il a fait pendant son cours du lundi 5 octobre, c’est-à-dire faire sortir les élèves musulmans pour montrer à leurs camarades deux caricatures de Mahomet, et pas pendant son autre cours du mardi 6 octobre, puisque ce jour-là, il a seulement suggéré de détourner le regard. Paty promet d’envoyer un mail à ses collègues dans le week-end. Les 3 autres enseignants d’histoire-géographie discutent entre eux et certains envisagent même de se désolidariser en signalant à l’Inspection qu’ils ne donnent pas le même cours que Paty. La principale, Audrey Fouillard, les réunit avec Paty en fin de matinée pour produire la caricature incriminée par plusieurs parents d’élèves. Certains collègues de Paty sont réservés sur la pertinence de diffuser une telle caricature à des élèves de 13 ans. Dans l’après-midi, les professeurs décident finalement de se montrer solidaires de lui, malgré les réserves de l’un d’entre eux.
     Dans l’après-midi, la principale Fouillard convoque Zayna Chnina pour qu’elle lui raconte le cours qu’elle prétend avoir suivi. Elle vient accompagnée de sa sœur jumelle, qui est écartée par la principale qui veut discuter seule à seule avec Zayna. Celle-ci détaille le cours du lundi donné aux élèves de 4e5 et affirme que Paty a montré une photo (pendant toute l’affaire, une confusion entre les trois mots « photo », « image » et « caricature » sera entretenue par tous) du Prophète nu tout en demandant aux élèves musulmans de sortir. Après cet échange avec Zayna, la principale reçoit Paty pour écouter sa version des faits en présence de la CPE, Mme Lesage, et d’un référent laïcité. Paty estime avoir agi dans le respect de la laïcité et ne comprend pas pourquoi son attitude envers les élèves serait perçue comme une erreur. Le référent laïcité ne remet pas en cause la diffusion des caricatures, mais considère que d’inviter les élèves musulmans à sortir était une erreur.
     Au collège, la principale apprend l’existence du message de Brahim Chnina diffusé le 7 octobre au soir sur Facebook avant de recevoir deux mères d’élèves et de préparer un texte à destination des parents d’élèves des classes de 4e4 et de 4e5, et un autre pour les enseignants du collège. Dans ce texte, Fouillard explique que « dans le but de protéger les en­fants qui auraient pu être offensés par cette caricature (et seulement dans ce but), il leur a été proposé de sortir quelques minutes, ac­compagnés d’un adulte, ou de dé­tourner le regard quelques secon­des. Sans vouloir froisser qui que ce soit, il s’est avéré qu’en proposant cette possibilité aux élèves il a tout de même froissé. »  Fouillard, elle aussi, confond les deux cours, celui de la sortie de la classe et celui du détournement de regard, minorant ainsi la récidive de Paty tout en reprochant ensuite à l’élève Zayna de fondre à son tour les deux jours dans son même mensonge sur sa présence.
     Samedi 10 octobre : En réponse au message adressé la veille par la principale, deux enseignants (français et histoire) se désolidarisent de Paty par mail. L’une écrit : « J’écris aujourd’hui ce message car j’éprouve le besoin de dire que je ne soutiens pas notre collègue. Je refuse de me rendre complice par mon silence d’une si­tuation dans laquelle je me retrouve plongée malgré moi. À mes yeux, cette situation altère le lien de confiance que nous essayons de renforcer chaque jour avec les fa­milles qui ont choisi l’école publique pour leurs enfants et, au vu du contexte dans lequel elle s’inscrit, met en danger l’ensemble de la communauté du collège. ».
     L’autre, plus virulent, ajoute : « « Non seulement notre collègue a desservi la cause de la li­berté d’expression, il a donné des arguments à des islamistes et il a travaillé contre la laïcité en lui donnant l’aspect de l’intolérance, mais il a aussi commis un acte de discrimination : on ne met pas des élèves dehors, quelle que soit la manière, parce qu’ils pratiquent telle ou telle religion ou parce qu’ils ont telles ou telles origines, réelles ou supposées. Mon éthique m’interdit de me rendre complice de ce genre de choses. »
     Le soir, l’Inspection d’Académie signale à Paty l’existence de la vidéo de Chnina réalisée le jeudi devant le collège et l’encourage à porter plainte contre son auteur.
     Dimanche 11 octobre : Vers 22h, Samuel Paty répond à ses collègues par un long mail, où il revient sur le cours du lundi où il admet avoir montré « une caricature “trash” pendant quelques secondes » et précise avoir proposé « aux élèves qui auraient peur d’être choqués de ne pas la regarder (et pas seulement aux élèves musulmans) ou de sortir quand une auxiliaire de vie scolaire est présente. » Paty affirme également, sans preuve, que la mère d’élève auprès de qui il s’est excusé au téléphone le mardi matin a raconté le cours à Brahim Chnina. Paty, toujours dans ce mail, menace également ses deux collègues réticents à le soutenir, dénonçant des « allégations sans preu­ves » et annonçant la saisie des mails échangés par un huissier « à titre de preuves éventuelles ».
     Lundi 12 octobre : Paty et Fouillard prennent rendez-vous par téléphone avec le commissariat de Conflans pour porter plainte à 17h contre Brahim Chnina pour « diffamation publique », mais le policier qui avait pris la déposition de Chnina le jeudi 8 octobre rappelle Fouillard pour décaler le rendez-vous au mardi 13, car il souhaite s’occuper des deux plaintes en même temps et qu’il est indisponible ce jour. Au sein de la communauté enseignante, les tensions sont exacerbées par les échanges par mail effectués entre Paty et les deux enseignants, dont la principale Fouillard n’a pas eu connaissance. Face aux menaces, certains envisagent d’exercer leur droit de retrait. Une partie des enseignants, dont Paty, se réunissent avec la principale à 17h. Cette dernière, ainsi que le référent laïcité, défendent l’usage pédagogique des caricatures et insistent sur les mensonges de Zayna Chnina.
     Mardi 13 octobre : À 14h30, Paty et Fouillard se déplacent au commissariat pour, en effet, déposer plainte chacun contre Brahim Chnina pour « diffamation publique ». Le policier qui prend la plainte de Paty est celui qui a, le 8 octobre, enregistré celle de Chnina, ce qui fait que Paty est à la fois, ce mardi, plaignant et convoqué en audition libre. Paty explique n’avoir « commis aucune infraction dans le cadre de [ses] fonctions » et n’évoque que le cours du mardi, car il ne parle que de regards détournés : « J’avais proposé à mes élèves de détourner le regard quelques secondes s’ils pensaient être choqués pour une raison ou pour une autre. À aucun moment je n’ai déclaré aux élèves : “Les musulmans, vous pouvez sortir car vous allez être choqués.” Et je n’ai pas demandé aux élèves quels étaient ceux qui étaient de confession musulmane. » Pourtant, sans demander les appartenances religieuses, Paty a effectivement proposé le lundi 5 octobre la porte aux élèves le souhaitant pour pouvoir projeter les deux caricatures. Dans sa déposition, la plainte du professeur d’histoire-géographie repose sur la réfutation du mensonge de Zayna : « Elle a inventé un récit au travers de rumeurs d’élèves. Il s’agit d’une fausse déclaration dans le but de nuire à l’image du professeur que je représente, du collège et de l’institution. » Le soir, Fouillard apprend par une enseignante qu’une nouvelle vidéo, « L’islam et le prophète SwS insultés dans un collège », réalisée par Brahim Chnina, a été mise en ligne sur YouTube, où il se montre avec Zayna et Abdelhakim Sefrioui.
     Mercredi 14 octobre : Les parents Chnina ne se rendent pas à la convocation du policier qui avait pris leur plainte.
     Jeudi 15 octobre : Le responsable de la Fédération des parents d’élèves de l’enseignement public (PEEP) signale à la principale qu’une rumeur circule entre les élèves du collège qui dit « M. Paty est raciste et qu’il stigmatise certains de ses élèves ».
     Vendredi 16 octobre : Abdoullakh Abouyezidovitch Anzorov, un réfugié tchétchène de 18 ans, est conduit en voiture par un ami, Naïm B., pour parcourir les 80 kilomètres qui séparent Évreux de Conflans-Sainte-Honorine, sur la piste de Samuel Paty. Sur le chemin, les deux hommes s’arrêtent dans une armurerie d’Osny pour acheter deux pistolets Airsoft, avec des billes de plastique et de plomb. La veille, avec Naïm et un autre ami, Azim E., Anzorov avait acheté un grand couteau pour, dit-il, l’offrir à son grand-père, mais revenu dans la voiture qui l’avait conduit, il ouvre rapidement l’emballage et sort le couteau à la surprise des deux autres. Déposé à 14h devant le collège par Naïm, Anzorov rencontre un élève de 14 ans à qui il propose 300 euros en liquide (en billets de dix) pour qu’il lui désigne Paty. Anzorov lui explique qu’il veut forcer le professeur à demander pardon en le frappant et en l’humiliant.
     Après trois heures passées avec d’autres jeunes aux abords de l’établissement, Anzorov voit Paty sortir du collège peu avant 17h et celui-ci lui est désigné par des élèves. Armé d’un poignard et du couteau de 35 centimètres, ainsi que du pistolet Airsoft et de ses munitions (billes et cartouches de gaz), Anzorov suit Paty jusqu’à la rue du Buisson-Moineau, à Éragny-sur-Oise, à 300 mètres du collège du Bois d’Aulne, où il l’arrête, le tue avec le poignard (le corps de Paty présente de multiples plaies à la tête, aux membres supérieurs et à l’abdomen) avant de le décapiter et de déposer la tête  à même le sol, puis il prend une photo de la tête coupée et la diffuse aussitôt sur Twitter à 16h57 sur son compte « @Tchetchene_270 » avec une adresse à Emmanuel Macron : « De Abdullah, le Serviteur d’Allah, À marcon, le dirigeant des infidèles, j’ai exécuté un de tes chiens de l’enfer qui a osé rabaisser Muhammad , calme ses semblables avant qu’on ne vous inflige un dur chatiment… ». Dans un message audio, diffusé sur Instagram, sur son compte « @Al-Ansar_270 », Anzorov revendique son geste en reprochant à Paty d’avoir « montré de manière insultante » le Prophète.
     Anzorov quitte à pied les lieux. La police municipale découvre le corps et alerte la police nationale qui prévient la Brigade Anti-Criminalité. Celle-ci recherche Anzorov, qui est retrouvé, arme au poing, 2 kilomètres plus loin, rue Roger Salengro. La BAC somme Anzorov de jeter son pistolet, mais celui-ci est pointé en direction des policiers par Anzorov qui tire des billes à cinq reprises. Se sentant menacés, alors que certains d’entre eux avaient compris que l’arme de poing brandie par Anzorov n’était pas létale, trois policiers de la BAC tirent neuf balles sur Anzorov qui chute au sol, tout en essayant de se relever, un couteau à la main, pour tuer des policiers. À 23h29, Audrey Fouillard annonce par mail aux enseignants du collège la « terrible nouvelle » concernant Paty…

« Docteur Marty »