samedi 11 septembre 2021
Anciens numéros
Actualités brûlantes et nouvelles fraîches de Marc-Édouard Nabe

Le butin célinien

Entretien de Marc-Édouard Nabe avec Vie Sublime
sur les manuscrits retrouvés de Louis-Ferdinand Céline

Vie Sublime : On a appris le mois dernier l’immense nouvelle : des pans inédits de l’œuvre de Céline, que l’auteur avait abandonnés en quittant la France en juin 1944, qui ont resurgi des cartons où on les avait laissés dormir. Pour les attentats du 11 septembre, le cliché dit que tout le monde se souvient où il était, avec qui, ce qu’il faisait. Comment t’est parvenue la nouvelle des manuscrits retrouvés, qui t’a prévenu et quelles ont été tes réactions ?

     Marc-Édouard Nabe : C’est Hélène ! Elle doit avoir des alertes, peut-être, sur Céline… Ça ne m’étonnerait pas d’elle. Elle m’a donc envoyé un message en me disant qu’il y avait un article de Jérôme Dupuis dans Le Monde qui annonçait ça. Donc j’ai ouvert tout de suite. Moi je ne suis pas abonné au Monde, je ne vais pas payer un demi-centime à ce torchon. Il faut voir la gueule d’ailleurs de ceux qui dirigent aujourd’hui ce journal…

Caroline Monnot et Jéröme Fenoglio

     Sans lire entièrement l’article, mais les deux premiers paragraphes, j’ai immédiatement appelé Dupuis et il a éclaté de rire parce qu’il se doutait que j’allais être le premier ! Ça n’a pas loupé… Je connais très bien Jérôme, depuis longtemps, il était sur différentes affaires (Rimbaud, déjà Céline, etc.), on est très complices, même si en tant que journaliste il a des accointances avec des céliniens qui sont des pourris pour moi, comme Brami… Il m’a raconté très aimablement la suite de son article puisque je ne pouvais pas le lire ! J’étais étonné qu’il soit passé au Monde, mais il m’a dit qu’il avait publié son article là, parce que ce serait plus visible que dans L’Express et il avait raison. J’avais à peine fini ma conversation avec Dupuis que le « Docteur Marty », le roi du crackage, m’a envoyé l’article en entier ! En une heure, j’étais au courant de la situation. Ténébreuse affaire…

     V.S. : Comment Dupuis t’a présenté les choses ?

     M.-E.N. : Il était sur le coup depuis longtemps déjà, ç’avait été même le seul qui avait été en contact avec la fille d’Oscar Rosembly, le type soupçonné d’avoir piqué les manuscrits et qui n’était pas un résistant… Il y a deux thèses : on avait toujours dit d’abord que c’étaient des résistants organisés qui étaient allés dévaliser Céline et qui auraient détruit ses textes. Imaginons que ce soit même des copains de Roger Vailland, qui lui était prêt à liquider Céline… « Nous n’épargnerons plus Louis-Ferdinand Céline », tu connais cet article de Roger Vailland qui connaissait un résistant, Champfleury, qui habitait dans le même immeuble, rue Girardon, et que évidemment Céline n’a jamais dénoncé…

     V.S. : Ils avaient même projeté un lancer de grenade depuis la fenêtre, il y avait cette légende qui circulait à un moment…

    M.-E.N. : Voilà, et ça a donné l’occasion à Céline, plus tard, dans les années 50, de répondre à Roger Vailland et de se foutre de sa gueule en tant qu’écrivain, même si je ne pense pas qu’il savait, ça ne l’intéressait pas d’ailleurs, que Vailland avait fait partie du Grand Jeu à la vraie grande époque, avec Lecomte et Daumal, et que Vailland, c’était quand même pas nul… Comme Drieu l’avait fait sur les collabos dans Les Chiens de paille, Vailland est le seul à avoir écrit un roman exact sur les résistants, tout aussi minables : Drôle de Jeu… Mais pour Céline, Vailland, c’était le type qui l’avait attaqué et qui avait en plus une écriture plate idéale pour le Goncourt… Bref ! La deuxième thèse, c’est que ce ne sont pas forcément des résistants qui ont cambriolé l’appart’ de Céline et Lucette et piqué les manuscrits, mais ce fameux Rosembly, qui était un très bon copain de Gen Paul et qui se cachait de temps en temps chez lui et même chez Céline parce qu’il était soi-disant Juif, c’est même pas sûr d’ailleurs, c’était un Corse avant tout, et que Céline avait engagé comme comptable… Ça, tous l’ont dit : parce qu’il était Juif donc Céline estimait que c’était le meilleur pour faire sa comptabilité ! Voilà pourquoi, et ça c’est une preuve qui n’a pas encore été avancée, c’est que dans ces papiers, dans ces écrits, on a aussi les livres de comptabilité de Céline de la main de Rosembly qu’il aurait embarqués aussi pour ne pas se faire soupçonner du vol… Moi, je pense vraiment que c’est lui, Oscar Rosembly. C’est lui qui a piqué tout et il l’a fait en se faisant passer pour un FFI de la dernière heure, évidemment dans l’intention, peut-être de faire du fric, mais en tout cas de ne pas les détruire ! Il a pris ça en toute connaissance de cause, pas avec la rage « Ah, Céline ! Salaud ! Antisémite ! Le collabo ! On va tout brûler ! » Pas du tout ! C’est pour ça qu’il les a conservés…

Gen Paul et Marcel Aymé, pendant l’Occupation, devant l’immeuble de Céline rue Girardon en compagnie de quelques amis, dont peut-être Oscar Rosembly, avant dernier à droite…

     V.S. : Rosembly, le faux FFI, n’a pas fait fi de la valeur de l’œuvre… C’est un personnage assez incroyable, très célinien, entre le Courtial de Mort à crédit et le Sosthène de Rodiencourt dans Guignol’s Band… Tous parlent d’une « histoire rocambolesque », mais pas sûr qu’ils aient remarqué à quel point Rosembly est un genre de double de Rocambole…

     M.-E.N. : Oui, Céline en parle dans Féérie pour une autre fois, ou plutôt dans Maudits soupirs ! Essaie de retrouver le passage et tu le balances parce qu’ils ont dit qu’il était dans les livres, dans Féérie pour une autre fois, il faut revoir, il faut vérifier, c’est d’ailleurs dans ce qu’ils ont appelé Maudits soupirs pour une autre fois, titre fautif dû au mauvais goût  d’Henri Godard qui s’est permis d’abréger celui de travail auquel avait songé Céline et qui était Au vent des maudits soupirs pour une autre fois (jugé sans doute trop long pour la sacro-sainte collection blanche ?)… Mais il y a bien un passage sur Rosembly, il l’appelle je crois Alexandre il me semble, retrouve-le, comme ça on le cite dans notre entretien !

     V.S. : C’est Thibaudat qui fait mention de ce passage et qui dit que c’est dans Maudits soupirs pour une autre fois, le brouillon de Féérie. On a, dans la Pléiade 4, la « 1ère esquisse de Féérie pour une autre fois », un premier extrait : « Je rencontre Oscar, autrefois chez Déat, maintenant en pleine Résistance ­­— Les Alliés vont encercler Paris < annonce Oscar, qui ressemble à Nostradamus > — Que puis-je faire ? On va nous jeter par la fenêtre ». Et dans « Appendice II », toujours de cette quatrième Pléiade, il y a ce fameux « Alexandre » : « C’est vrai, j’oubliais Alexandre. Il était venu au cimetière le juif Alexandre, je vous l’ai fait voir, y ressemblait à Nostradamus, il était reparti en douce. Il devait être filé quelque part renseigner un peu des amis… Et vz vz ! le bordel de foutu tonnerre, tout repétarade nord et sud, c’est encore la pleine alerte. »

     M.-E.N. : Quand il parle du cimetière, c’est pas la scène fantastique de l’enterrement du chanteur à succès genre Tino Rossi, un peu corse italien justement ? Que même en bouffant des gousses d’ail, il n’aurait pas pu éloigner ses groupies femmes, raconte Céline… Je me souviens, mais il y a trente ans que j’ai pas lu ça…  Comment il s’appelle déjà ?

     V.S. : Lazulli !

     M.-E.N. : Voilà ! Donc Dupuis m’a raconté que contrairement à Brami qui a échoué comme il échoue dans tout ce qu’il fait — même quand il essaie de me répondre, cet enculé !­ ­—, Jérôme a eu un vrai contact avec la fille de Rosembly peu avant sa mort, et qui lui a confirmé qu’en Corse il y avait des monceaux de manuscrits de Céline et il lui a même fait cracher quelques titres qui prouvaient que c’était vrai… Une Corse, qui avait peut-être 70 ans à l’époque, ne peut pas inventer La Volonté du Roi Krogold ou Casse-Pipe

     V.S. : Je penchais aussi comme toi pour la piste Rosembly. J’avais pas évidemment toutes les infos donc déductions, mais si on se met dans la tête des FFI, qu’on pourrait imaginer presque comme des antifas d’aujourd’hui, avec plus de classe, ou même n’importe quel citoyen bien-pensant qui a la rage, qui est bien balourd… Eux auraient pu effectivement jeter les manuscrits, au nom de la démocratie et tout ce qu’on connaît aujourd’hui question faux humanisme. Effrayant !

     M.-E.N. : Il a un respect pour Céline quand même, le Rosembly, même dans son vol, puisqu’il a gardé les pinces à linge et tous les papiers qu’il y avait avec les livres manuscrits. Au passage, le Rosembly est typiquement « drapeau à coulisse » : il était d’abord avec Céline et Gen Paul et le lendemain, il devient FFI, cambrioleur professionnel — et pas gentleman— des apparts des collabos… D’ailleurs, à propos du Drapeau, tout le monde m’a aussitôt sauté dessus en me disant « Ouais, tu vois, il n’y avait pas ton Drapeau à Coulisse dans les manuscrits ! », mais attendez ! Peut-être qu’il est ailleurs, Le Drapeau ! Allez fouiller dans les valises des ayants-droits de Marie Canavaggia d’abord ! Il n’y a peut-être pas tout dans le butin Rosembly non plus, on sait pas vraiment tout ce qu’il avait en cours, Céline, pendant dix ans, car ses saintes écritures diverses couvrent en gros la période 34-44… Bon, mais moi, ce qui m’intéresse, c’est Thibaudat ! Donc j’ai dit à Dupuis, comme ça, sans avoir lu complètement l’article, que j’étais de toute façon de son côté, quelles que soient les choses qu’on a à lui reprocher. Et quand Jérôme m’a raconté, et que j’ai lu ensuite comment ils se sont comportés avec Thibaudat, toute la bande là, Gibault, Véronique Robert et Jérémie Assous, j’étais vraiment scandalisé !

     V.S. : Ce Thibaudat a un destin incroyable lui aussi. Il est à la fois dans la continuité de ce qu’il a toujours été, gars de gauche discret, sans vague, naïf et sans doute un peu niais… et en même temps le retranscripteur d’un trésor inouï, qu’il découvre au fur et à mesure et déchiffre années après années, seul ! Il a frotté lampe sur lampe, le soir, pour faire sortir le génie de Céline qui lui a murmuré bien des secrets… On arrive donc début 2020 avec un ex-critique de Libé fignolant des textes inédits d’un artiste immense catalogué extrême-droite et qui parachève l’ensemble de son job pendant, voire grâce au premier confinement…

     M.-E.N. : Encore un des bienfaits du Covid ! Le Covid est célinien ! Mais on le savait déjà…

     V.S. : J’allais le dire : le Covid sous le signe, sous l’égide même de Céline… Donc Thibaudat va contacter maître Pierrat, en juin, juste après le confinement et donc il fait son appel du 6, du 8 ou du 10 juin, va savoir…

     M.-E.N. : Je suis pas sûr de ça, il faudra que je contrôle avec Dupuis : est-ce que c’est Thibaudat de lui-même qui est allé voir Pierrat parce qu’il le considère compétent en droits d’auteur, ce qui est vrai, malgré ses nombreux défauts ? À moins que quelqu’un l’ait dirigé vers Pierrat, sachant qu’il avait ça en main… C’est possible aussi. Il y a de petites zones d’ombre, mais moi tu sais ce que je fais des zones d’ombre : je les éclaire ! Donc on va évidemment avoir des réponses à toutes ces questions, même si ça n’intéresse personne évidemment et surtout pas les céliniens… Il se peut très bien qu’un célinien pote de Pierrat, qui d’ailleurs, lui, n’est pas célinien, ait amené Thibaudat dans son cabinet sachant qu’en tant qu’avocat il était évidemment en contact direct avec Gibault… D’ailleurs, ça n’a pas manqué puisque la première chose qu’il a faite, Pierrat, c’est de contacter Gibault pour lui dire ! Donc c’est pas très malin de la part de Thibaudat… De toute façon, il n’est pas très malin, pas seulement parce qu’il est de gauche, qu’il était à Libération et qu’il a mauvais goût puisqu’il aime les pièces de Lagarce et tout ça. Mais parce qu’il a fait des erreurs psychologiques, le fait de s’adresser à Pierrat en est une.

Jean-Pierre Thibaudat et son avocat, Emmanuel Pierrat.

     V.S. : La version « officielle » veut qu’un inconnu ait contacté Thibaudat en 2006. Lui le raconte comme ça en tout cas : il est à Libé, on lui passe un coup de fil, dans un premier temps il pense à un canular… Le doute toujours placé où il faut pas, y compris sur mon Twitter : « On est sûr ? c’est pas un fake ? » Puis il se pointe à son rendez-vous et se fait remettre ce qu’il appelle un « tombereau de documents », comme si on lui avait renversé dessus ! Ça, déjà, c’est drôle. Lui avec son faux air de Pierre Perret, son nom qui sonne comme « P’tit Bouddha », le type un peu rêveur, sans histoire, il est brusquement enseveli, il se retrouve avec ce que « les céliniens cherchent inlassablement depuis 1944 », comme il dit… La personne qui lui a remis le magot, il n’en entendra plus parler, mais le magot, lui, va parler ! Et sans que Thibaudat ne puisse dire quoi que ce soit à quiconque, et encore moins à Lucette… C’est le côté sale du truc : la personne inconnue, de gauche apparemment elle aussi, s’est opposée à ce que Lucette puisse percevoir des droits d’auteur… Thibaudat devait attendre sa mort, qui a pris tout son temps à venir puisque Lucette était increvable, pour sortir d’un silence qui devait l’étrangler car c’est lourd à porter un secret pareil, non ? Quand on sait en plus, notamment grâce à Nabe’s News, que Lucette avait des soucis d’argent, qu’il fallait s’organiser concernant ses auxiliaires de vie, etc. Franchement moyen comme attitude ! C’est là où je peux placer ma théorie du mec, Thibaudat, qui a la charge d’un genre de fardeau, il raconte d’ailleurs comment petit à petit ça l’hypnotise toutes ces liasses, puis l’angoisse qu’il développe que sa maison prenne feu par exemple… Il porte cette croix pendant des années, à la place de tous les gauchos de service, alors que c’est peut-être le plus innocent de tous, ou le plus dégagé idéologiquement… Et il doit se taire ! Donc si Céline est accusé, à tort, d’avoir été un collabo, sa veuve quelque part a été punie, privée de ces inédits, comme si on lui reprochait un genre de collaboration horizontale… Encore un peu ils la tondaient ! Et bref, l’aventure mystérieuse et solitaire de Thibaudat commence en 2006 et s’achève en 2020, année où il se décide à prendre contact avec maître Pierrat…

     M.-E.N. : Justement ! Il y a un problème de date qui a été d’ailleurs révélé par un lapsus, une gaffe de plus de Pierrat, dans un débat avec Brami qu’il a fait sur France Inter. Il faudrait qu’il se mette d’accord avec Thibaudat : est-ce que la personne qui lui a remis les manuscrits s’est adressée à Thibaudat en 2006, comme il le dit, il y a donc 15 ans, et tout d’un coup, on ne sait pas trop pourquoi… Ou alors, et ils l’ont dit tous les deux à la radio, c’est après que Thibaudat a écrit une critique positive de L’Église de Céline, mise en scène par Martinelli en 92 et représentée au Théâtre des Amandiers, que le type a contacté Thibaudat. C’est ça le plus crédible. Je rappelle que Thibaudat n’était pas célinien lui non plus, mais c’est un théâtreux, et le travail de Martinelli l’intéressait.  Dire que j’étais avec Thibaudat dans la salle le même jour ! C’est ça qui est drôle ! Avec toute la bande : Lucette, Gibault, Serge Perrault, Mouloudji, je raconte ça dans un chapitre de Lucette, avec Stevenin, et on allait voir Charles Berling que j’ai connu à cette occasion-là, avec Martinelli avec qui j’ai beaucoup sympathisé. Il y avait aussi Bernard-Henri Lévy et Arielle Dombasle, et Lévy qui est venu saluer Lucette. Laure Adler et son mari Alain Veinstein de France Culture, eux, sont partis au moment où il y avait l’acte dit « antisémite » de L’Église… Thibaudat a assisté à tout ça et il a écrit un article qu’il faudrait retrouver. Ce serait bien de le publier nous : l’article de Thibaudat qui a provoqué par son admiration sans doute plus théâtrale que célinienne la réaction d’un lecteur de Libération qui était en possession des manuscrits inédits et retrouvés de Céline et qui a décidé de les lui remettre ! C’est plutôt ça, l’histoire.

     V.S. : Pour toi, ça remonte donc à 1992 et pas à 2006…

     M.-E.N. : C’est logique : pourquoi un type aurait attendu 2006, il aurait été impressionné par l’article que Thibaudat a écrit en 92 au point d’attendre 14 ans ?… Il se relisait chaque soir la prose de Thibaudat avant de s’endormir avec La Volonté du Roi Krogold comme oreiller ?… Allons ! Ça tient pas la route. C’est depuis 92 ou 93 qu’il a les manuscrits, voyons. Son autre connerie de gauchiste naïf, c’est qu’il a obéi à l’injonction de ce type de ne pas donner tout ça à Lucette et  il a eu tort. Alors « il a eu tort »… Oui et non ! C’est là où c’est ambigu et j’aimerais bien parler avec lui. J’ai dit à Dupuis que s’il veut me rencontrer Thibaudat, c’est avec grand plaisir et même si on peut lui faire une petite interview pour Nabe’s News, je serais ravi, j’ai plein de questions à lui poser ! Je suis de son côté de toute façon, quel qu’il soit, aussi bête soit-il. Il était bien intentionné, ça c’est vrai, mais il a eu tort d’être trop honnête ! Évidemment, il ne connaissait pas Lucette mais il aurait dû quand même se renseigner, en 92, il l’a même vue en vrai, sur la femme exceptionnelle que c’était, pas du tout avide au gain, et qu’il n’allait pas « enrichir » non plus, c’est quoi cette mesquinerie de petits messieurs ? Les droits d’un auteur sont misérables, même ceux de Céline, je l’ai expliqué dans un entretien précédent… La preuve c’est que Gibault a dû trouver d’autres subterfuges pour lui payer ses arriérés d’Ursaff et tous les frais qu’occasionnaient les auxiliaires… Et à la fin des années 80, début des années 90, où je l’ai connue, Lucette était hyper lucide et surtout très volontaire, elle tenait les rênes de tout le célinisme. Gibault lui obéissait comme un bleubite. Évidemment en vieillissant ça s’est renversé : affaiblie, elle a été obligée de subir l’autorité de Gibault et surtout de Véronique Robert qui n’existait pas à l’époque, on la voyait, on se foutait de sa gueule avec Stévenin. Elle mettait la tisane… C’était tellement évident que c’était une hypocrite, une espèce de femme intéressée, horrible. Si Thibaudat n’avait pas obéi à ce mec qui lui a remis les manuscrits, Lucette les aurait eus dès le milieu des années 90 et elle aurait fait ce qu’il fallait pour les faire publier, en grand, tout en rendant hommage à Thibaudat, j’en suis sûr. Il s’est privé de ça, ce con !

     V.S. : Ou alors, il se sentait la mission de tout décrypter de lui-même, d’avoir ça pour lui seul dans l’univers, longtemps… Le texte l’a pris. Psychologiquement, c’est intéressant. Et c’est une question à lui poser, pour lui faire avouer éventuellement : est-ce que c’était vraiment que pour ça, pour que Lucette ne puisse toucher du « pognon » ? Est-ce qu’il n’y aurait  pas autre chose qu’un souci de sens de la parole donnée là-dessous ?

     M.-E.N. : Thibaudat a eu tort de ne pas donner tout ça immédiatement à Lucette, mais il a eu raison de retarder par son travail de fourmi non-célinienne le don des manuscrits aux ayants-droits. Et ça, c’est bien ! De 92 à 2020, ça fait 28 ans !… Il lui a fallu ça, pour tout retranscrire ! J’ai fait passer le message à Dupuis : surtout qu’il ne donne jamais les retranscriptions ! Que Gallimard et son équipe de foireux se démerdent, ces connards qui rééditent les livres en scannant les anciennes éditions fautives avec des coquilles pour économiser de nouvelles saisies… Qu’ils se tapent toute une équipe et ça va prendre des années encore ! Eh bien, tant pis ! Ça va prendre encore 15 ans, 20 ans, Thibaudat en a bien mis presque trente pour faire ça, et page par page, avec amour et respect, et il est devenu célinien par le contact du texte, et ça c’est honorable ! Bravo, Thibaudat ! Une chose aussi que j’ai remarquée, qu’on ne dit jamais, c’est que non seulement il a tout retranscrit mais il a tout restitué dans l’état d’origine, puisque dans certains reportages télé, tu vois les masses de papiers, de liasses, qui sont sur la table de Gibault et on voit qu’il y a les pinces à linge de l’époque, pincées de la main de Céline, et dont le bois a été un peu humidifié, comme remontées d’une épave de bateau coulé, par le séjour des manuces dans une cave… Mais Thibaudat, après avoir tout retranscrit recto-verso, a remis les pinces à linge à l’endroit, tout est replacé exactement comme une œuvre d’art, une installation, une œuvre moderne à la Joseph Beuys, un peu crade comme ça, et on les a comme ça, tu te rends compte ? Alors que ce simple critique dramatique vient de très loin, il a rien à voir avec ça ! Et pourtant, il s’y est mis et s’est intéressé vraiment aux textes, ce que les céliniens ne font plus depuis longtemps… Tu as déjà entendu Laudelout ou Mazet dire quelque chose d’intelligible sur ce qui se passe dans Normance ou sur ce que signifient vraiment Les Entretiens avec le professeur Y, par exemple ? D’ailleurs la réelle curiosité littéraire de Thibaudat se sent à ce qu’il dit dans Médiapart quand il définit chaque livret, c’est le texte le plus intéressant de toute cette affaire, quand il décrit chaque texte…

     V.S : Il parle d’un « Londres », de « La Guerre » et puis surtout La Volonté du Roi Krogold…

     M.-E.N. : Que Pierrat appelle La Légende du Roi Krogold parce qu’il y a aussi une version La Légende du Roi René mais tout le monde sait que c’est La Volonté du Roi Krogold, qui est un titre fabuleux ! Et d’ailleurs pour moi c’est la grande trouvaille, la découverte de cette masse manuscrite, c’est ça, tous les vrais céliniens attendaient ça et rêvaient de ça, puisqu’on en a lu des passages dans Mort à crédit. Faudrait d’ailleurs vérifier si les passages dans le livre sont des doublons de ceux qui sont dans les manuscrits et qui ont été retranscrits par Thibaudat. La Volonté du Roi Krogold ! On va publier une capture que j’ai faite d’un reportage TV où on voit un début avec les phrases… J’ai même réussi à le décrypter au vol : « Alors ce fut une épouvante, une terreur, une panique, comme on n’avait jamais vu. Des remparts, des forts, des lucarnes, des gouttières dégringolants, se raccrochant, lâchant la rampe, versant à la ruelle, mille et mille, à folle frayeur. Tout reflua vers les impasses, la houle entière écrabouillée, les hommes hagards, femmes rampantes, démembrées, hurlantes à merci. »

     C’est un texte sur lequel j’ai énormément fantasmé, qui m’a fait penser aux grands romans celtes et moyenâgeux de Powys ! N’oublions pas, Powys traduit par Marie Canavaggia… Mais ceux-là, qui sont Porius et Owen Glendower, elle n’a pas eu le temps de les traduire, deux grandes sagas « des temps sombres », gaéliques, arthurienne ! de l’âge plus que mûr de Powys, et qui font 800, 900 pages chacun. Donc Céline était powysien presque sans le savoir et ça, c’est toujours occulté. Même Dupuis, il oublie La Volonté du Roi Krogold, il s’attache surtout à d’autres éléments.

     ­V.S : Krogold ! Celui qui, d’après les bribes que Céline veut bien nous conter dans Mort à crédit, « pourfend » le traître Gwendor le Magnifique, « prince de Christianie »… La mort en personne vient visiter ce Gwendor au lendemain d’une bataille terrible entre les armées, ils discutent… J’ai capturé une des photos balancées par les journalistes sur le web, où on repère la première phrase, si c’est bien le manuscrit de La Volonté : « À la fin du jour la victoire appartenait au Roi. » Puis on peut déchiffrer d’autres mots : « l’on vit encore longtemps a », « cavalerie royale battre en »… Ça colle tout à fait ! Difficile de savoir avec ces seules bribes si c’est bien Krogold, mais si c’est le cas, Céline fait sûrement passer des scènes, évocations de la guerre que lui a vécues dans sa légende…

     Quant aux autres éléments… Thibaudat va découvrir la suite de Casse-Pipe, il nous énumère les scènes : la veille de la guerre, les chevaux qu’on panse, un manège, des soûleries, une cantinière qui se fait trousser, la villégiature de fin de semaine, « les officiers tançant la bleusaille » — c’est Thibaudat qui fait du Céline… — et il conclut en nous disant que c’est un texte où les chevaux sont « mieux traités que les hommes », ce qui n’étonnera aucun d’entre nous. Puis il y a un autre manuscrit, « Guerre », avec Céline vraisemblablement soufflé par un obus — détail biographique important : c’est ce qui aurait valu au cuirassier Destouches d’avoir le tympan perforé — puis démobilisé, ça couche ensuite avec une infirmière — là aussi, détail biographique avéré — ça rencontre un dénommé « Cascade » que l’on connaît déjà avec Guignol’s Band, il y a aussi sa femme à Cascade, Angèle, qui est une prostituée enlevée, si j’ai bien compris, par un major anglais, direction London ! Où ira Céline à son tour… Ce qui nous amène direct au troisième gros manuscrit, « Londres » : Cascade est mort mais pas son oncle, qui est un genre de parrain français bien installé chez les Angliches. Thibaudat précise que la première partie est retravaillée, mais les deux autres « semblent en être restées à un premier jet », ce qui sera forcément fascinant à découvrir, à comparer, les divers états de textes, même si ça ne concerne pas stricto sensu les mêmes textes, on a au moins de quoi juxtaposer le premier tiers travaillé et le reste, moins… Et à ça tu ajoutes aussi des trucs un peu de collectionneurs, quand Thibaudat dit qu’il y a des chemises roses d’un des dispensaires où le docteur Destouches travaillait, c’est sur ça qu’il écrivait, et tu as ça aussi dans le manuscrit du Voyage : des feuilles volantes avec un en-tête genre « L’Assistance aux ‘Tout Petits’ », très célinien comme truc encore… Quant à Pierrat, s’il revient un peu sur La Légende du Roi Krogold, c’est pour la décrire comme appartenant à la catégorie des « contes et légendes », un élément de folklore… Et il le fait sur une chaîne internet obscure, italienne…

     M.-E.N. : Mieux que ça : tessinoise ! Il a même fait un article dans le Corriere del Ticino ! Ici ! Il vient chez moi, en Suisse, pour faire un article sur Céline dans le journal du Tessin ! Non mais de quoi je me mêle ?

     V.S. : Tu parlais des liasses, des manuscrits et leurs fameuses pinces à linge. On sait que rue Girardon il y avait tous ces fils que Céline tendait à travers toute la pièce où il écrivait…

     M.-E.N. : Oui, et à Meudon aussi ! Céline a toujours eu un problème avec les fils… Il tenait son portefeuille par des ficelles. Il était très ficelles et fils, entre la manie de tout ficeler et celle de tenir les ficelles de tout… Lucette montait son propre vélo jusque dans l’appartement ! Céline ne voulait pas le laisser de peur qu’on le lui vole. Rue Girardon, ils suspendaient leurs vélos à des fils tendus dans l’appart’… Haute tension !

     V.S. : Ce que je voulais dire, c’est qu’on voit dans les illustrations, notamment du Monde, le manuscrit (avec pinces à nourrice cette fois) de Mort à crédit, qu’on n’avait pas jusqu’à présent. C’est la première page, il y a l’ouverture avec le fameux « Nous voici encore seuls », qui vaut le « Ça a débuté comme ça » du Voyage, qui à l’origine était le moins bon « Ça a commencé comme ça »… Et là on remarque qu’encore une fois Céline a opéré un changement capital ! Au début, il n’avait pas mis « Nous voici encore seuls », il avait mis : « Nous voici seuls encore » ! Et on voit bien l’interversion des deux mots… C’est une nouvelle archéologie célinienne qui s’annonce…

     M.-E.N. : Bien vu, Vie Sub’ ! Tu as la photo de ça ? On va la mettre !

     V.S. : Bien sûr ! On dirait que Céline, qui a souvent répété qu’il n’avait « pas très bien commencé » dans la vie, veut presque formaliser ça dans ses différents manuscrits : tous les commencements sont mal commencés, disons approximatifs, et c’est lui qui d’un trait de plume in extremis rétablit la rythmique, et le bon ton, et le bon son. Pour que la vie devienne sublime, si tu permets…

     M.-E.N. : Tout comme il trouvait ses titres à la fin… « Orange Joe » a bien démontré ce que Mea Culpa voulait dire. Mais tout ça n’intéresse personne ! Le peu qu’on sache des textes sauvés par Thibaudat, c’est les Brami et les Aillot qui s’en vantent à la télé, trop émus que « le Gibolin » les ait laissés foutre leurs grosses pattes sales dessus… David Alliot dit : « Oui, je les ai vus, hier », mais il a rien à en dire ! Il peut pas se mettre dans sa tronche quatre ou cinq lignes, deux paragraphes, et les réciter ? Ne parlons pas de Brami… Monsieur joue à l’artiste en plus, tu verrais ses dessins et ses chansons surtout !…

     Ils ne s’intéressent qu’à la façon dont les manuscrits sont arrivés, puis après aux problèmes juridiques que ça implique, mais les textes en eux-mêmes ne les intéressent pas ! On a eu cette expérience avec Le Rêve de Bismarck de Rimbaud aussi, ils parlaient tous autour, de la découverte du texte, jamais du texte lui-même ! Alors que le peu qu’on sait du « Trésor Girardon », c’est déjà fabuleux. Et le seul qui en parle, et qui ne s’est intéressé qu’à ça, donc ni au fric ni à rien, c’est Thibaudat, je le répète. D’ailleurs il a éclaté de rire, d’un rire jaune, quand on l’a accusé d’être « le receleur » et puis de vouloir faire du fric, etc. D’après ce que j’ai compris, Thibaudat voulait que les manuscrits soient protégés à l’IMEC, qui est une bibliothèque dont m’avait parlé Robbe-Grillet, et à qui il avait légué tout son fonds… Oui !  Il y a des gens qui préfèrent donner leur œuvre à une bibliothèque avec des universitaires professionnels, détachés de tout affect, plutôt qu’aux ayants-droits ou à la pseudo-famille qui va faire n’importe quoi ! C’était une très bonne idée. Et Pierrat aurait dû le suivre là-dedans, plutôt que d’appeler Gibault tout de suite ! Grosse connerie ! Et puis Thibaudat n’a jamais voulu imposer sa retranscription, mais il la mettait au service des chercheurs… Non, non ! On l’a rejeté, comme un voleur, comme un receleur ! On lui a envoyé carrément les flics ! Et ça, ça l’avait choqué Dupuis aussi. Le mec s’est retrouvé chez les flics comme receleur et on lui fait un procès, c’est la meilleure ! Et celui qui fait le procès, c’est un petit disciple de Gibault que je connais très bien, Jérémy Assous, que j’ai souvent rencontré quand il était jeune et qui est un brillant avocat soi-disant, c’est lui qui avait récupéré des droits pour les participants de Loft Story, en les faisant passer pour des travailleurs…

     V.S. : Assous au début petit protégé de Thierry Lévy, figure que les nabiens connaissent bien…

     M.-E.N. : Oui, mais il est pas clair cet Assous, notamment avec moi, et avec les autres j’imagine que c’est pareil. Quand il est à jeun, il est charmant et il te trouve toutes les qualités et dès qu’il a bu deux verres, il te vomit des crachats dégueulasses contre toi et il te trouve ignoble en disant des trucs super injustes qu’on sent remonter de loin…

     V.S. : Ça, c’est très germanopratin ! Je l’ai vécu moi aussi avec un pseudo-consultant LCI qui sobre était sympa et quelques jours plus tard, légèrement éméché, exalté par la coke je suppose, devient un immense taré t’humiliant sans raison.

     M.-E.N. : Donc on envoie Assous, d’une mauvaise foi totale, qui fait un procès au pauvre Thibaudat. Mais foutez-le en prison aussi ! Alors qu’on devrait lui remettre la Légion d’Honneur ! Grâce à lui il y a 6000 pages de Céline qui ont été sauvées, voyez ça avant tout, bande de connards !

     V.S. : Tu parlais de l’IMEC, d’écrivains préférant remettre leurs manuscrits à des organismes publics… En fait, cette histoire rejoint l’état d’esprit même de Céline qui détestait tous ces micmacs d’héritage, d’intrigants, et qui avait mis Lucette à l’abri en lui cédant l’ensemble de ses biens de son vivant, quand il était encore assez jeune, en lui disant : « Demain, si tu veux, tu me dégages, puisque ce qui était à moi est désormais 100% à toi. » Céline craignait que sa propre famille récupère tout à sa mort et jette Lucette à la rue… Et c’est Véronique Robert-Chovin qui raconte ça dans son livre de témoignage bien proche de ton Lucette, qui aujourd’hui trahit le couple Céline par son attitude. Alors qu’elle avait écrit ça noir sur blanc, elle plante Lucette qui doit vomir en boucle depuis les cieux, ce qui d’ailleurs expliquerait le mauvais temps de cette année…

     M.-E.N. : Ce sont des traîtres et qui ont fait en sorte de faire trahir Lucette sur son serment de ne jamais autoriser la republication des pamphlets. C’est là où j’en veux énormément à Gibault, je le dis dans ma lettre ouverte, de plus en plus vieillissant et d’ailleurs depuis qu’il a un enfant, si on peut dire ! Il faut quand même pas oublier ça : il a eu trois grands amours dans sa vie : Bob Westhoff, le premier mari de Françoise Sagan ; Filip des 2B3 que j’ai bien connu aussi, qui était très sympa ; et puis le troisième, très sympa aussi qui est un Chinois qui s’appelle Gang, danseur… Et donc ce Chinois il l’a envoyé en Amérique, pour qu’il fasse un enfant à une Américaine choisie sur catalogue, de très bonne santé, de très bonne famille, et qu’il revienne d’Amérique avec un gosse. Ce gosse existe, il s’appelle César, il est mi-chinois mi-américain, et Gibault l’a adopté. On en parlait avec une amie en riant : lui, Céline qui était obsédé par le « péril jaune », c’est quand même un petit Chinois, qui aujourd’hui a 10 ans, qui un jour héritera des droits sur Céline et qui aura le regard final, le regard pas bridé, ne soyons pas raciste, sur l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline, c’est quand même à pleurer. Et encore, c’est moins grave que Véronique Robert qui crèvera j’espère avant César, et donc c’est lui qui récupèrera tout ! Ces histoires d’ayants-droits sont quand même épouvantables, parce que si on veut jouer au plus malin, Céline, il avait une fille, Colette Destouches, Colette Turpin qui est morte maintenant avait un fils, Jean-Marie et d’autres, et Jean-Marie, avec qui j’étais très copain aussi est mort… Et ces enfants de Colette, ils ont aussi des enfants, et pourquoi c’est pas eux les ayants-droits ? Si on joue à ça, à la famille… Les petits-enfants de madame Colette Destouches mariée à un Turpin, ils ont peut-être des droits aussi ? Il doit y avoir une différence entre les ayants-droits et les héritiers, il y a un problème juridique à fouiller là, il devrait aller voir ça Pierrat !

Véronique Robert-Chovin et François Gibault à Meudon, le 20 juillet 2012.

     V.S. : Est-ce que tu sais toi comment ça va se passer au niveau argent dans la distribution des manuscrits, notamment Mort à Crédit, le plus élaboré ?

     M.-E.N. : Mort à crédit, ils vont le donner à la Bibliothèque nationale, mais cette « dation », ça leur sert à eux, pour couper aux frais de succession colossaux qu’ils auraient dû débourser pour conserver le butin célinien valant plusieurs millions d’euros. Ça marche comme ça : l’État,   cet enculé, veut bien effacer l’ardoise des frais pour tout le reste sauf pour Mort à crédit que Gibault et Robert offrent « généreusement » à la BNF, ce qui va lui permettre de se rembourser soi-même, et largement, car après avoir avancé les frais légalement exigés, même pour l’État, celui-ci, via la BNF, va foutre le manuscrit aux enchères comme pour le Voyage qui est parti à 1 million 8 en 2001. In the pocket of State !… Ainsi, le couple François-Véronique pourra à loisir négocier, avec Antoine Gallimard — ou avec d’autres éditeurs a laissé entendre Gibault… —  livre par livre, ce qu’ils voudront empocher aux moments des différentes publications…. On va voir comment ils vont distribuer les volumes d’ailleurs, selon leur goût de chiottes évidemment. Compte aussi sur Gallimard pour se servir au passage !… Tous vont se récupérer du fric ! Car c’est quand même une histoire de fric tout ça, de tous les côtés, il ne faut pas être dupe. Même Pierrat, il fait pas ça pour rien, crois moi…

     V.S. : Le manuscrit de Mort à crédit deviendra sûrement un fac-similé comme ils ont fait pour le Voyage aux éditions des Saints Pères, truc grand luxe bobo, prenant la poussière… Je l’ai d’ailleurs ! On me l’a offert : le 647e exemplaire sur les 1000 du deuxième tirage…

     M.-E.N. : Tant mieux pour toi ! Mais ce qui est incroyable, toujours par radinerie et mauvais goût, c’est que Gallimard n’a pas publié le Voyage première édition en collection Blanche … Qu’est-ce que ça leur aurait coûté ? Ça leur aurait coûté des retranscripteurs à la Thibaudat ! Il fallait évidemment retranscrire cette première version du Voyage et la publier. Ça devrait déjà être fait. Et la même chose pour Mort à crédit, c’est le minimum ! Eh bien, ils le font pas, voilà !

     V.S. : Doucement ! Déjà que la Pléiade est mise sens dessus dessous par cette découverte, tu vas les épuiser. S’ils ne s’attèlent pas comme ils ont fait pour Proust, avec des variantes A, B, C, et encore amplifiées, in extenso, des versions intermédiaires ou inachevées à considérer avec la même attention que la version finale, ce sera une très grosse faute professionnelle.

     M.-E.N. : Il y en a pour 30 ans ! Je ne le verrai pas moi, ça !… Mais le truc vraiment réjouissant aussi de l’affaire, c’est que ça leur fout tout leur boulot par terre ! Godard qui a renoncé comme il me l’a dit devant la galerie dans un Éclat à s’occuper de Céline, il l’a dans le cul ! Tout ce qu’il a fait, c’est pour rien ! C’est comme les soldats en Afghanistan dont les familles commencent à comprendre qu’ils sont morts pour rien depuis le retour des Talibans. Tous les céliniens ont travaillé pour rien, c’est pour ça qu’ils ne sont pas si enthousiastes que ça, à part Dupuis… Quand tu vois la gueule de Brami, même David Alliot… Mais ils sont ridicules ! Ils sont tous potes comme cochons en foire, Alliot tutoie Pierrat par exemple. Faut-il dire à ces potes que la fête est finie ? Tout est à reconsidérer ! Tous ces gens sont devenus caduques mais ils continuent à parader, comme si de rien n’était. Je vois Brami qui ose m’attaquer, soi-disant ironiquement, avec son vieux chien Mazet de merde qui me traite d’« enculeur de mouches », t’as pas vu ça sur Facebook… « Nabe c’est l’enculeur de mouches qui se prend pour un aigle »… Alors qu’est-ce qu’il est, lui ? Tout ça vexé parce que on a vu la façon dont il se comportait quand il nous avait invités avec Hélène en 85, que j’ai racontée dans Tohu-Bohu. C’est ça qu’il a pas avalé, alors ils me trouvent tous haineux, hargneux, dégueulasse, crado, abject, mais c’est exactement ce qu’ils adorent chez Céline. Faudrait savoir… Alors lui il a le droit d’être abject, mais pas moi ! Surtout quand ça les concerne eux, parce qu’ils sont tellement petits, tellement minables, et ils osent me donner des leçons… Ils ne se rendent pas compte encore parce qu’ils sont sous le choc, mais ils sont devenus nuls et non avenus. Tous leurs travaux, c’est de la merde, ça ne sert plus à rien, il faut tout refaire, les mecs ! Vous avez rien compris ! Et vous avez rien compris déjà à une chose capitale et fondamentale, c’est que Céline c’est un autobiographe qui veut couvrir toute sa vie par ses livres. Il ne le fait pas dans l’ordre, mais c’est son objectif, sa passion, son martyre. C’est Jean-Jacques Rousseau si tu veux, tu vois, il y a de ça…

     V.S. :  Ou quelqu’un d’autre…Suivez mon regard…

     M.-E.N. : Oui mais lui, c’est dans le désordre. Céline s’en fout de l’ordre dans lequel ça sort et où il écrit, c’est pas ça le problème, il veut que tout y soit ! Donc là il va falloir arrêter les imbéciles spéculations  du type « par crainte et opportunisme, il a enlevé un morceau antisémite du Voyage pour avoir le Goncourt », enfin des conneries que j’ai assez démontées… Il veut couvrir toute sa putain de vie, c’est tout ! D’ailleurs, dans ce que le gros lourd de Godard appelle  « la 1ère esquisse de Féérie », dont tu parlais tout à l’heure, et qui est en vérité ses cahiers de prison de 46, il y a dans les n°4 et 5 une espèce de déroulé, comme un listing de pense-bêtes, par tirets, de tout ce qu’il a l’intention de  raconter, de toute sa vie jusque-là. C’était ça, sa préoccupation en prison. On voit bien qu’il y a déjà la trilogie, mais surtout la suite qu’il ne savait pas qu’il ne pourrait pas écrire puisqu’il serait mort. Il aurait évidemment fait toute la partie au Danemark, il l’avait prévue. Il nous manque la cache à Copenhague, l’exil à Klarskovgaard, Korsör, etc. La trilogie finale se termine au moment, en gros, où ils vont parvenir au Danemark, après un passage à Baden-Baden, puis à Sigmaringen, puis les voyages en train, puis à un moment donné il faut bien arriver au Danemark, voilà. Et là, qu’est-ce qui se passe ensuite, vu par Céline ? On l’a pas ça ! On a des bribes par ses lettres mais il ne l’a pas écrit, et dans ces cahiers, il l’« esquisse ». À un moment donné, ça bascule : Arrivée à Copenhague de nuit — Horreur ! Et c’est parti ! C’est noyé, on le voit pas forcément, mais il a noté là au moins de quoi faire trois livres après Rigodon, en 1963, 65, 68 !… Combien d’heures j’ai rêvé en lisant ces quinze pages de carnets de notes ! Céline, c’est une immense autobiographie dans le désordre. Et ça, ça va obliger tous les céliniens « officiels », qui me font la leçon à moi en me disant que je suis un jaloux qui veux soi-disant être le seul à connaître Céline, à tomber le masque… Eux qui osent commenter sans arrêt un caractère d’artiste comme il n’y en a pas dix dans l’histoire du monde et qu’ils jugent comme si c’était leur copain un peu foufou et pas commode, selon leur médiocrité personnelle ! Oui, d’accord, ils connaissent un peu sa vie, mais ils ne le comprennent pas en tant qu’écrivain. Moi, je le comprends parce que je l’aime, ou plutôt l’inverse : je l’aime parce que je le comprends.

     V.S. : De même qu’il n’y a pas plus anti-proustiens que les proustiens, les céliniens font des choix de vie aux antipodes de ce que Céline leur a enseigné dans ses livres. Ce sont des étriqués face à un dieu grec en ébullition sur ses nuages. Ils se grattent maladivement devant un Zeus breton en pleine fulmination de vie. 

M.-E.N. : Céline a commencé par le Voyage et c’est pour ce premier livre, qu’il a écrit cette partie identifiée par Thibaudat — car il s’est tapé aussi ce taf-là, le Thibaudat : tout trier et classer — et qui s’appelle « La Guerre » Céline a dû hésiter parce que ça déséquilibrait tout le Voyage s’il faisait 200 pages sur la guerre donc il a gardé ça, pas pour en faire un livre à part, mais pour le coller à Casse-Pipe, parce que c’est le récit de son engagement dans la cavalerie, et qui se termine par l’entrée en guerre, car il y a la guerre aussi dans Casse-Pipe, mais plus développée que dans Voyage, ça on s’en doutait mais là on a la preuve que ça existe : il me tarde de voir ça !… « La Guerre » est « résumée » dans Le Voyage, comme il a d’ailleurs résumé plusieurs autres épisodes de sa vie. Évidemment il pensait bien qu’il n’allait pas faire un livre de 1000 pages pour commencer, mais c’est déjà pas mal les 600, il a fait le maximum. Ça, ils vont commencer à le comprendre, les célineux bramiques et mazetoïdes ! Et après, quand il enchaîne sur Mort à crédit, Céline revient en arrière pour son enfance et Mort à crédit se coupe direct avec…

     ­V.S. : « Non, mon oncle. »

     M.-E.N. : Oui mais ce n’est pas une trouvaille littéraire, ça ! C’est un deal avec Denoël qui a dû lui dire « Maintenant stop, là ! T’arrête avant de passer à Casse-Pipe », puisqu’il écrivait en continu les morceaux qui lui venaient de son autobiographie qu’il transposait. Et ça, les universitaires et les journalistes, bluffés par le monde de l’édition — l’éditeur est toujours plus craint et respecté que l’écrivain … — ne le conçoivent même pas. Pour eux, tout ce qui est écrit est déjà édité, c’est déjà des livres en librairie, avec la logique éditoriale et le suivi promotionnel et médiatique dont ils sont les esclaves. Bref, si Céline s’arrête à « Non, mon oncle » c’est qu’il faut bien s’arrêter à un moment donné. Il y a un côté Thomas Wolfe là-dedans, son éditeur Perkins lui coupait des bouts entiers en lui disant : « Je te stoppe ici, man, on fera un deuxième tome après. » Eh bien, c’est pareil !


Robert Denoël au pied d’une statue d’Alfred de Vigny

     V.S. : Grâce à la suite de Casse-Pipe, on va enfin pouvoir sortir de cette ronde de nuit, où les soldats, Le Meheu, Rancotte, L’Arcille, cherchent un mot de passe qui nous bloquait pour lire la suite…

     M.-E.N. : Le mot de passe, c’était « Thibaudat » ! Enfin on va découvrir le Casse-Pipe dans sa quasi-intégralité et moi ça me passionne… Ils ont l’air de découvrir Casse-Pipe tout à coup ! « Ah oui, c’est le maillon qui manquait entre le Voyage et Mort à crédit… » Mais bande de buses ! Même les 100 pages de Casse-Pipe existantes jusqu‘ici nous suffisaient pour savoir que c’est un roman fabuleux ! Il y a un mec, un connard, Pagès ou je sais pas qui, qui a dit : « S’il y n’avait eu que Casse-Pipe, Céline ne serait pas passé à la postérité. » Ben si ! Parce que Casse-Pipe, c’est encore une autre écriture que Mort à crédit et qui est aussi passionnante, c’est déjà un des plus grands livres sur l’armée avec celui d’Alfred de Vigny… Et ça aurait suffi à le rendre immortel. Ah, ça doit être quelque chose : la guerre enchaînée avec l’engagement personnel de Céline en tant que troufion mis en scène pendant 500 pages. Ça doit être fantastique !

     V.S. : On a à chaque fois un pont entre tout ça.  « La Guerre », Thibaudat qui rend compte un peu des différents épisodes qu’il y a dans ce manuscrit explique qu’effectivement il y a ce personnage sonné par un obus, avec Céline projeté contre un arbre d’après ses biographes, on a donc accès au livre « Guerre », on se réveille avec le personnage lui-même qui a des visions, tout est troublé autour de lui, il est groggy au milieu d’un délire, il ne comprend pas bien ce qui lui arrive… Transposé à la Céline, c’est forcément un truc d’anthologie, voire dantesque, qui sait ? On saura… Je vois un équivalent à ce démarrage en fanfare de « Guerre », c’est ce qui va suivre Casse-Pipe, qui est évidemment Guignol’s Band, et qui nous fait débarquer direct au milieu d’un bombardement, pas après, quand le gars revient à lui… On est en plein dans la pilonnade, avec des objets qui volent, un guéridon qui traverse le ciel (Céline appelle ça un « oiseau de marbre ») et c’est un livre qui s’ouvre sur des bruits, des Braoum ! et des Vraoum ! C’est le fameux départ du dispensaire de Sartrouville avec Lucette, où le couple dans une ambulance se retrouve avec des nourrissons qu’il sauve comme ça, en les amenant à La Rochelle, tandis que la France commence à prendre cher par l’Allemagne.

     M.-E.N. : C’est toujours des retours au présent qu’il vit pendant qu’il écrit ses souvenirs autobiographiques. C’est comme ça que la trilogie allemande est parsemée de retours à sa vie à Meudon.

     ­V.S. : Même esprit dans Féérie, où on a le témoignage de Céline, des évocations de ce que lui pouvait vivre dans sa prison au Danemark. C’est la seule transpo qu’on ait du Danemark, et qui est elle aussi tout en bruits, fureur, martèlement, humidité, tourbillons…

     M.-E.N. : Toute lecture du Voyage est désormais perturbée parce qu’on sait qu’il y a un passage sur la guerre qui n’est pas dans le Voyage ; ensuite Mort à crédit est perturbé parce qu’on sait qu’il a été interrompu brutalement pour faire Casse-Pipe ; Casse-Pipe tel qu’on le connaît est perturbé parce qu’on va avoir l’intégralité, y compris le prolongement dans la guerre ; Guignol’s Band est perturbé puisqu’on a une liasse qui s’appelle « Londres », qui devait être intégrée évidemment à l’intérieur de Guignol’s… Il n’y a que La Volonté du Roi Krogold qui est à mettre ailleurs, comme un essai de sortie de piste autobiographique, puisque d’après ce que j’ai compris, Denoël l’a refusée, pour cette raison je suppose, mais ce qui veut dire qu’il en connaissait au moins quelques pages dont nous, nous avons désormais la totalité… Tiens, encore un truc technique qui me vient en parlant : ça semble une habitude chez Céline que les livres refusés, ou qu’il ne peut pas intégrer entièrement dans ceux à publier tout de suite, il en met des extraits ou des résumés dans ses livres qu’il est en train de faire…

     ­V.S. : C’était déjà le cas dans L’Église ! Tout ce qu’il n’a pas pu dire satiriquement sur la SDN, Rajchman son supérieur, etc. dans cette fameuse troisième partie, on le découvre dans Bagatelles quelques années plus tard.

     M.-E.N. : Il y a toujours un grand souci de ne rien louper, de ne rien laisser sur le bas-côté de l’oubli. Il dit sans arrêt qu’il faut toujours tout dire tout le temps, c’est une façon pour soi-même de se débarrasser de toute sa souffrance vécue…

     ­V.S. : Voilà, et c’est au moment où on a toutes les pièces du puzzle qu’on se rend compte que le précédent, qu’on prenait pour l’œuvre intégrale faute de mieux, est caduque. Les dernières pièces du puzzle disent que celui qu’on connaissait jusqu’ici, qui avait aussi sa cohérence, n’a rien à voir avec le définitif ! Sacré retournement… Ou retournement sacré ?

     M.-E.N. : Les dernières pièces, pas encore ! Je te dis, on trouvera un jour d’autres choses, et y compris dans le magot de Rosembly, car on insiste trop sur le fait que dans cette masse d’écrits romanesques, il n’y a rien d’antisémite, de politique, rien… Les céliniens sont tous là : « Attention, hein !, c’est que du roman, c’est le Céline écrivain, le seul finalement qui nous intéresse… » Tu parles ! J’aimerais bien vérifier par moi-même les passages sur les idées de son père dans le manuscrit de Mort à crédit… Et dans « Londres » ? Qu’est-ce qu’il dit des modèles réels de Borokrom et de Titus van Claben de Guignol’s ?… Et surtout, surtout, on nous dit qu’il y a quand même dans le mètre cube de papiers décryptés par Thibaudat une correspondance avec Brasillach… Sur la poésie hellénique sans doute… D’ailleurs, ça veut dire quoi, « une correspondance avec Brasillach » ? Ça veut dire qu’il y a des lettres de Céline à Brasillach ? Non ! Puisque, contrairement à Léon Bloy, Céline ne copiait pas ses propres lettres. Ça veut dire que c’est les réponses de Brasillach ? Et pourquoi il aurait gardé les réponses de Brasillach alors qu’il jetait toutes les réponses qu’il recevait ? Voilà une question que j’aimerais poser à Thibaudat ! Il y a des choses dedans, de l’époque des années 40… Ils vont pas nous faire croire qu’il n’y a rien de « politique »… Il y a quand même des traces…

     ­V.S. : Et on n’a que sept lettres de Céline destinées à Brasillach dans la Pléiade, on les a comptées avec Paco Balabanov, c’est hilarant parce que le mois de son départ pour l’Allemagne, en juin 44, Céline donne des conseils de style à son interlocuteur… C’est ça qui retient son attention… Comme Joyce, quand il est mécontent de la guerre qui va faire de l’ombre à son Finnegans à peine achevé… Toi tu voudrais poser des questions à Thibaudat sur cette correspondance avec Brasillach, mais moi je dis que ça pose une question presque métaphysique cette correspondance. C’est le bientôt fusillé en acte, Brasillach, et le fusillé symbolique, Céline, crucifié par la France, qui sont comme deux pôles, c’est un fil tendu — encore une histoire de fil — au-dessus de l’abîme de la guerre avec tous les fantasmes vichystes, qui sont là, que lui laisse en évidence au-dessus de son armoire !

     M.-E.N. : Non, c’est pas en évidence ! Céline ne prévoit pas que quelqu’un va les prendre… Ce sont des choses… Il les a posés là comme des brouillons en cours, des « en chantier », des inachevés.

     ­V.S. : Et ses manuscrits ? C’est pour les mêmes raisons qu’il les laisse ?

     M.-E.N. : Non, il les range selon l’âge, un peu comme de vieilles bouteilles, pour les rouvrir et les boire plus tard. Par exemple, de 41 à 44, il est en train de travailler à Guignol’s Band, il a choisi de ne pas intégrer tous les passages développés qui sont dans « Londres » qu’il a sans doute écrit avant et qui sont fanés pour lui… Et puis il n’a aucune raison de revenir sur Casse-Pipe, parce qu’il estime qu’il est à peu près fini mais il n’a pas le temps. Et Denoël l’en décourage parce qu’il ne voit pas ça exploitable commercialement, ça doit être dans les lettres que Céline a exceptionnellement conservées, et qui doivent être passionnantes à étudier car malgré leurs conflits, Denoël le défend toujours sur l’essentiel… Denoël, c’était quand même un sacré mec, c’est pas un éditeur de merde, c’est un vrai éditeur, un vrai lecteur, un vrai littéraire. J’oublierai jamais moi « Apologie de Mort à crédit », c’est une plaquette qu’il faut lire et relire, c’est une leçon d’édition. Un éditeur qui prend ses couilles à deux mains et qui les met sur la table pour défendre son auteur attaqué, c’est merveilleux de faire ça ! Qui l’a fait ? Jérôme Lindon, pour certains auteurs, mais c’est très rare. Mais bref, Céline va ranger Casse-Pipe, il va ranger Le Roi Krogold, il va ranger ses morceaux de Londres 1915, de la Guerre 1914, et puis voilà et puis il met d’autres trucs à lui : il y a un livret militaire, il doit y avoir des photos, quelques lettres… Il jette tout ça en haut de l’armoire parce que c’est assez restreint la rue Girardon, c’est pas non plus un appartement de 115m2 !

     ­V.S. : Mais moi ce qui m’interpelle, c’est pourquoi Céline quitte cette France qui à ce moment-là est tout à fait pourrie, faite de collabos et de résistants malveillants, il quitte tout ça comme tu l’as dit dans Le Procès Céline avec ses fameux louis d’or cousus sur lui, mais sans certains de ses manuscrits, qu’il est vraiment pas sûr de retrouver vu le contexte, mais qui valent eux plus que de l’or !

     M.-E.N. : Mais il peut pas transporter ça, c’est trop lourd !

     ­V.S. : Mais pourquoi il le laisse chez lui, à la merci de tout, et pas chez des gens ?

     M.-E.N. : Parce que tout ça s’est fait de façon précipitée, il a pu juste filer quelques chemises à Canavaggia… Il appelait ça des « carcasses à chef d’œuvres » !

     ­V.S. : Mais pourquoi pas le gros des manuscrits, le plus important ?

     M.-E.N. : Il y avait peut-être des raisons pratiques… Il avait mal au dos… Il avait pas de véhicule… Un transbahutement d’une telle masse, ça ne se fait pas comme ça…

     ­V.S. : Il aurait pu faire venir quelqu’un de confiance, des potes, leur filer le butin…

     M.-E.N. : Mais il n’a pas de potes ! Il n’y a pas de potes, il y a personne ! Il y a rien. Et puis son départ, il l’avait pas prévu depuis des mois … Ça s’est fait très vite…

     ­V.S. : Là, ça confirme aussi ce qu’on sait, que Céline ne voulait pas partir, il est pris au dépourvu, notamment par les rêves prémonitoires de Lucette…

     M.-E.N. : C’est elle qui a une vision, je raconte ça dans Lucette, elle l’a vu fusillé, elle a dit : « On s’en va ! » Donc ça s’est décidé presque du jour au lendemain. Il a attendu qu’on lui fasse de faux papiers, car les menaces devenaient trop fortes, et puis il a contacté Karen Marie Jensen et il s’est dit : « Je vais aller au Danemark chercher mon fric chez elle, mon or, au moins, on va faire ça ! » Mais évidemment, il a voulu quand même de façon roublarde et volontaire passer par Baden-Baden, pour aller sentir un peu la merde de près, pour fouiller là-dedans, rencontrer les types dans le but de les décrire aussi. Il a pas pris un avion pour aller direct Paris-Copenhague !

     ­V.S. : Ils partent pour l’inconnu, le Danemark, pour ça il faut traverser l’Allemagne qui à ce moment-là est à feu et à sang, les lignes de train coupées qui ne mènent nulle part, ils transitent par Baden-Baden, Sigmaringen…

     M.-E.N. : Rebatet a fait pareil… Et en partant, Céline donne 2-3 trucs à Canavaggia, mais il laisse le reste sur l’armoire, mais il emporte quand même Guignol’s Band II qu’il est en train de travailler. Et d’ailleurs ça a été confirmé, ils se sont retrouvés à Sigmaringen avec Rebatet qui lui avait le manuscrit des Deux Étendards et Céline le manuscrit de Guignol’s Band, donc tous les deux travaillaient à une œuvre disons « purement littéraire », comme disent les conformistes, et dans leur besace.

     V.S. : C’était de toute façon trop incertain comme avenir. Imagine Céline meurt ou bien on le chope en Allemagne, là tous ses feuillets finissent dans le ruisseau, éparpillés dans la nature… On aurait eu l’air malin, nous, avec ces romans fantômes à imaginer !

     M.-E.N. : Rosembly, lui, il les connaissait, il est venu souvent chez Céline dans son bureau, pour faire sa comptabilité, il les voyait au-dessus de l’armoire, il lui a peut-être demandé : « C’est quoi tout ça, là ? » Et Céline : « Oh, c’est des vieux trucs, c’est Casse-Pipe, c’est Krogold, enfin des trucs que j’ai pas pu finir… » Voilà, il avait qu’à se servir ensuite, le Rosembly… Et heureusement ! Moi j’ai rien contre Rosembly parce que déjà, il aurait pu vendre tout ce qu’il avait piqué à Céline ou il aurait pu le détruire… Ni contre le donateur qu’on ne connaît pas mais qui doit être vraisemblablement quelqu’un de la famille peut-être de Rosembly ou de quelqu’un qui était en contact avec lui et qui se sentait coupable ou étant peut-être d’une famille de résistants ou je ne sais pas quelle connerie… Ni contre Thibaudat, ça commence à se comprendre depuis le début de notre discussion… Ces trois personnes, on a peut-être des reproches à leur faire mais il faut leur dire merci ! Ils sont de toute façon plus honorables que Gibault-Robert-Assous… Rosembly-donateur-Thibaudat, c’est plus estimable comme trio ! Je préfère !

     V.S. : J’aurais voulu qu’on revienne sur Thibaudat… Qu’est-ce que tu lui aurais conseillé de faire s’il t’avait contacté toi, au lieu de Pierrat ?

     M.-E.N. : De tout balancer sur Internet ! Et là il niquait l’édition française, j’aurais pas été tout seul ! Et ça n’aurait été que justice… Mais il était trop vieux, il a pas la maîtrise de la technologie internet…  Il n’avait qu’à scanner chaque page et en poster chaque jour un peu d’un blog évidemment situé aux îles Caïmans ! Qu’on puisse pas trop le retrouver tout de suite… Alors là, t’imagine le choc ? Qu’est-ce qu’ils auraient fait les ayants-droits, qu’est-ce qu’elle aurait fait Véronique Robert ? D’abord elle serait devenue folle de rage, de toute cette perte de fric et ils auraient fait un procès mais un procès à qui ? Gibault essaie d’empêcher ça ? C’est trop tard sur internet, ça circule de partout ! Et dans un deuxième temps, Thibaudat offrait au tout-venant ses précieuses et généreuses retranscriptions, comme ça les gens pouvaient lire le texte sans aucune difficulté… Les six mille pages sur Internet, c’est complètement faisable. On est bien d’accord, confirme-le-moi, toi qui as trente ans ?

     V.S. : Je te le confirme, à toi qui n’as pas d’âge ! Rien que sur Wikisource, t’as des tomes entiers de Dostoïevski… Les fac-similés aussi, pourquoi pas un PDF bien mastoc sur n’importe quel site, ou un truc de peer-to-peer par exemple ?

     M.-E.N. : T’imagines s’il avait fait ça ? Gallimard était niqué, toutes les éditions de Gallimard des livres de Céline et des livres sur Céline, tous à refaire ! Sauf le mien, mon Lucette !… Mais ç’aurait été génial, ils ne pouvaient plus rien faire, ils étaient coincés, c’était la plus grande vengeance posthume d’un écrivain contre l’édition qui l’a exploité. Ç’aurait été fabuleux. Ou alors, s’il avait pas eu les couilles de faire ça, le Thibaudat, ce que je peux comprendre, il y avait une deuxième solution qui était intelligente aussi à mon sens, c’était d’attendre dix ans, puisque Céline tombera dans le domaine public en 2031. Thibaudat avait attendu 25 ans, il pouvait attendre 10 ans de plus, qu’est-ce que ça faisait ? Il mettait de côté les retranscriptions et les scans de ces pages, et il sortait tout ça en 2031 chez un autre éditeur que Gallimard bien sûr ! Même un autre ruffian, c’est pas grave ! Il aurait trouvé preneur, évidemment. Mais il doit être rongé de scrupules sur l’argent, il doit avoir peur de faire de l’argent avec ça… Il pouvait donc sortir son trésor en 2031, on n’était pas pressé puisqu’on les avait pas ! Quand Assous dit : « Monsieur Thibaudat nous a privés pendant 20 ans des œuvres de Louis-Ferdinand Céline ! », il se fout de notre gueule ! Comme si ça intéressait Assous, le passage de l’engagé Destouches dans la cavalerie à la mobilisation de guerre ou les aventures de Destouches à Londres en 1915, ou encore les chevauchées épiques du Roi Krogold !… Allons !

     ­V.S : Thibaudat aurait pu faire un casse Céline basé sur la gratuité même de son geste. J’ai une idée alternative : en 2031, il devenait éditeur à son nom, il débauchait éventuellement un ou deux spécialistes, puis il proposait, comme on a des versions bilingues de livres, le fac-similé du manuscrit d’un côté et sa retranscription de l’autre. Ou alors la retranscription intégrale et à la fin le manuscrit, etc. À des prix tout à fait abordables… On a déjà fait un truc du genre ? Il y aurait eu en tout cas le fonds Céline-Thibaudat, éternellement. Il cassait tout : la logique de l’ayant-droit, la grosse machine éditoriale et il réinventait le rapport au texte. Mais j’imagine que Véronique Robert l’aurait matraqué judiciairement derrière…

     M.-E.N. : Je résume ! Dans sa caverne, Ali Thibaudat baba, avait donc, conservés parfaitement, d’après lui, et il n’y a aucune raison de ne pas le croire : des lettres de ses maîtresses, de son éditeur Denoël, avec des relevés de ses comptes d’auteur par livres… Mais aussi de Brasillach et les fameuses brochures antisémites qui lui ont servi à ses montages dans Bagatelles… Des photos, de sa fille Colette, en particulier… Tout ça dit beaucoup, mais ça ne dit rien à personne ! Également son livret militaire, pièce cruciale pour les biographes futurs et sérieux. Des dessins de Gen Paul, sans doute de nouveaux portraits inédits ! La dactylographie corrigée de sa pièce Périclès (Progrès) de 1927 et aussi une nouvelle dactylographiée, peut-être de l’époque « Des vagues » (1917) intitulée La Vieille Dégoûtante et dont aucun céliniste ne cherche à percer le titre. L’ébauche d’un autre texte encore d’une page : La Charogne… Ce titre baudelairien laisse froid la plupart des « spécialistes »… La Volonté du Roi Krogold, manuscrit énorme et presque complet qui est une reprise augmentée de ce que Thibaudat appelle « La légende du roi René », tapuscrit qui a servi de base à l’épopée du Krogold et qui est là aussi ! 400 pages de Casse-pipe, soit trente chapitres de plus que ce qu’on connait, plus des pages rayées qui laissent penser, comme dit Thibaudat, que « l’état du manuscrit était encore plus développé ». Tu m’étonnes ! Le « receleur » nous révèle rien moins que Casse-Pipe était un énorme road movie, un road novel : aucune réaction chez les « fans »… Pas plus quand Thibaudat a détaché le bloc « Guerre », section reprise de ce que Céline annonçait comme découpage prévu à Denoël dans une lettre inconnue de 1934, et qui est constitué d’une séquence « barbussienne » vécue par Destouches sur le front…Et aussi le bloc  « Londres », en trois parties, dont la première aboutie, des aventures de Céline là-bas pendant la guerre, et qui n’empêche pas de dormir les soi-disant lecteurs de Guignols’band… D’ailleurs, il est là aussi, le manuscrit de Guignol’s band I et celui, incomplet mais quand même, de Mort à crédit. Rien que ça ! Eh bien, que tu le croies ou non, cet inventaire précis, dressé par Thibaudat, les céliniens du « bulletin » et des « études » s’en foutent, ça ne les enchantent pas plus que ça. Au fond, ça les gêne, tout ce foutoir de pages supplémentaires qui bousculent leurs certitudes scolaires sur LFC !

     ­V.S. : Ce qui m’intéresse aussi, c’est quand Céline va monopoliser la scène littéraire quand tout ça va sortir… Ça va être la mauvaise conscience des écrivaillons qui pullulent, même s’ils ne le sentiront pas clairement, et qui n’ont toujours pas pris acte de Céline, de la rupture que son œuvre a occasionnée sur tout, la pensée, le style, le roman, la vie par rapport au style, l’inverse, l’attitude de l’artiste face à l’époque et à la société… Il fait irruption là, comme une météorite, au 21e siècle, avec de magnifiques inédits, pour écrabouiller les dinosaures, pulvériser les fossiles de l’écriture. C’est pour ça aussi qu’on avait blagué avec Paco sur ce qu’on a appelé « le variant Céline », qui aurait pu être un titre de une de journal, de tous les journaux, pour cet événement qui nous reposait un peu du Covid… Et en même temps c’est le variant qui va suffoquer les lettrés fragiles, plein de co-morbidités : sang trop pauvre, épanchements d’humeurs suspects, asthme existentiel, etc.

     M.-E.N. : Ils s’en foutent, je te dis ! Tout le monde s’en fout. Tu vois par exemple la rentrée littéraire, j’ai écouté des émissions sur la rentrée littéraire, ils n’en parlent même pas… Ils s’extasient sur le roman de Philippe Jaenada sur Lucien Léger, sur le roman de Christine Angot sur la bite de son père, ils ne disent pas que l’événement de l’année littéraire évidemment c’est les Céline retrouvés ! C’est pas Le Masque et la Plume qui va chroniquer La Volonté du Roi Krogold ! Ce qui va avoir un peu plus d’ampleur, et c’est déjà dit dans Libé, il est pas mal d’ailleurs tout le dossier qu’ils ont fait, c’est le côté juridique. Car il y a désormais vraiment une guerre ouverte, entre deux amis soi-disant, qui sont Gibault et Pierrat. Que tout cela est petit à côté de ce que contient le Trésor Thibaudat… Grosse bataille petit butin, goualait Céline dans une de ses chansons. Ici, ce serait plutôt « Petite bataille, gros butin » !… Il va y avoir un procès, des arguments… Ça ne changera rien parce que Pierrat ne gagnera pas, il n’y a rien à gagner d’ailleurs, et les autres ont les manuscrits, ils vont retirer à un moment donné leur plainte pour recel, ou alors Thibaudat va être condamné, mais à rien du tout, ou peu j’espère pour lui… Pierrat s’en fout de gagner des procès de toute façon, du moment qu’il a récupéré assez d’argent, et qu’il en demande encore à ses clients pour continuer quand on trouve que son travail est insuffisant… Ce procès va être intéressant sur ce que c’est justement un « ayant-droit », ça serait bien d’en profiter pour mettre à jour quels sont les droits finalement de monsieur Gibault et de madame Robert ! Pourquoi ils ont autant de pouvoir sur des textes qui ne les regardent pas et qui ne devraient pas être en leur possession. Ils n’ont rien fait pour ces textes, on ne peut pas les remercier ou être reconnaissant vis-à-vis de ces 6000 pages de manuscrits retrouvés. Alors qu’on peut l’être à l’égard de monsieur Thibaudat. Si j’étais appelé à la barre comme témoin de moralité, je pourrais venir le dire ! J’expliquerais comment le Trésor Rosembly-Thibaudat est devenu le butin Gibault-Robert ! C’est une honte que Véronique Robert puisse tripatouiller ces feuilles-là. Gibault s’est complètement laissé bouffer par la Véronique Robert ! Qu’est-ce qui l’empêchait de la foutre dehors de Meudon ? Il a bien foutu dehors Stévenin… Le pauvre Stévenin qui est mort d’ailleurs trois jours avant la révélation de ces manuscrits, c’est quand même un signe incroyable. Il a pas vu ça…

     V.S. : Véronique Robert-Chovin, Thibaudat l’appelle Chovin tout court, comme une chauvine accapareuse qui est dans l’exaltation très intéressée d’un sentiment de propriété, matérielle, affective…

     M.-E.N. : Moi je la connais bien, personnellement, Véronique. Ça s’est fait petit à petit, c’est une possession physique, complètement névrotique, sur sa propre vie à elle, elle a fait une espèce de fixation sur Lucette comme sur une sorte de mère, de grand-mère dont il fallait absolument s’occuper, et qu’elle considérait à la fois comme sa fille… Ça a rien à voir avec Céline, c’est Lucette qui l’intéressait. Robert n’a rien à voir avec Céline, elle s’en fout de Céline. « La carpe » on l’appelait avec Stévenin ! Elle ressemblait à une carpe, elle faisait des bulles…

     ­V.S. : De toute façon, et c’est l’essentiel, l’histoire de ces manuscrits est en soi un nouveau roman célinien, picaresque et policier, je dirais. Avec des odeurs de caves (au sens de local sous-terrain et de benêts), un décor de maquis corse, de l’intrigue sur de l’intrigue… C’est une autre cavale, celle de la fiction dans une réalité trouble, la réalité « réelle » au sens strict, et cette fiction doit survivre à tous les chambardements autour d’elle, et cette cavale s’ajoute à la cavale tout aussi réelle et troublée de Louis-Ferdinand avec Lucette et leur chat Bébert, jusqu’au Danemark. Tout ça est tellement méta ! La vie dédoublée et tumultueuse et toujours précaire d’un pan entier d’œuvre de l’auteur, qui lui-même après la guerre va vivre en parallèle de nouvelles aventures, tumultueuses et précaires et dédoublées… Et à la fin, on a tout ou presque, et intact, et 80 ans plus tard… Ça ferait un très bon moyen de tri des livres actuels : n’importe qui mettant un point final à une œuvre quelconque devrait imprimer son roman et le laisser sur une armoire avant de quitter les lieux, en s’étant arrangé avant pour qu’un pays entier le haïsse, ou fasse semblant de le haïr… Céline et ses manuscrits, c’est le « Va mon livre où le hasard te mène » de Verlaine, mais au sens plein, radical, poussé au bout du bout de la nuit, de l’éclipse d’œuvre. C’est la providence qui fait ses choix, c’est l’éternité qui reconnaît les siens, ceux qui le méritent.

     M.-E.N. : Une fois de plus, Céline les nique tous ! Céline les nique absolument tous ! C’est un stratège extraordinaire ! Ça me rappelle la stratégie d’Heidegger, dans sa volonté programmatique, alors là Céline est encore plus mystique, c’est là où on voit qu’il a une dimension religieuse qui manquait à Heidegger, avec toute l’admiration que j’ai pour ce dernier… C’est-à-dire que Céline n’a même pas fait exprès quasiment, il a été en tout cas le jouet des fées comme il dirait, et des dieux, pour arriver à cette stratégie-là. Tu sais qu’Heidegger avait tout programmé, son œuvre posthume, cahier par cahier, qui devait sortir à telle époque, telle époque et telle époque… Dans une moindre mesure, c’est ce qu’a voulu faire aussi Paul Morand en laissant sortir son fabuleux Journal inutile en 2000, et sa correspondance avec Chardonne, qui est de la bombe, il faut lire ça ! Mais ils ont décidé de le faire publier plus tard. Heidegger, c’est quasiment à la page près que les dates étaient fixées. Les sorties des Cahiers noirs étaient prévues par Heidegger lui-même bien avant la fin de son œuvre publiée d’une façon visible. C’est une postérité programmatique ! Et Céline aussi, même si c’est plus inconscient et plus foutraque et plus Gémeaux est dans cette tactique-là. Après avoir niqué tous les écrivains de son époque, plus tous les écrivains qui suivent, avec la force qu’on cônnait, et avec l’antisémitisme au centre, qui vraiment est un rajout, une plus-value à son œuvre, ils vont finir par comprendre qu’évidemment ça aussi c’était programmé, pensé, voulu, plus la volonté autobiographique de recouvrir toute sa vie comme j’ai dit tout à l’heure, plus réussir à être complètement sacralisé, classicisé, même si on lui a chié dessus pendant 50 ans, eh bien, il rajoute un truc : les livres inédits qui perturbent complètement la vision qu’on a de son œuvre et la structure que les gens croyaient que lui-même avait imaginé pour cette œuvre ! Et je ne parle pas évidemment des pamphlets qui vont finir par sortir un jour et qui vont foutre un bordel pas possible… Cette histoire de manuscrits retrouvés prouve qu’il a fait confiance à Dieu pour qu’ils ne soient pas perdus. Je te dis, il y en a encore pour au moins 50, 70 ans de célineries ! Et tout ça vient de son intelligence stratégique, aidée et bénie par la Providence comme tu disais. En vérité, la vision à long terme, c’est la seule stratégie possible quand on se sait le meilleur, puisque le résultat, c’est qu’il n’y a plus personne d’autre que lui, il n’y a plus personne, même pas Proust, il a tout niqué ! C’est normal parce que c’est le plus grand.